‹ La laitière de Montfermeil (volume 2)Chapitre 38 sur 42 · LK RETOUR · texte numérisé non relu

LK RETOUR

Par une belle soirée de printemps Denise lisait dans un bosquet du jardin et Coco jouait, devant la porte de la maisonnette, près de la vieille paysanne, qui dormait sur un banc.

En regardant sur la route, Coco aperçoit un homme arrêté qui semble considérer l'habitation, et tellement absorbé dans «es pensées, qu'il ne voit pas l'enfant qui joue près de là.

Cet homme n'est pas mis *** paysan ; une veste de toile grise,

SIS là LAITIlKE

un pantalon à guêtres et un paquet attaché à son dos, semblent annoncer un voyageur ; sur sa tète est un mauvais chapean rond, et il tient à la main un bâton sur lequel il paraît avoir besoin de s'appuyer ; car sa figure est pâle et fatiguée, et sa barbe longue, l'expression de ses yeux semblent annoncer la pauvreté et le chagrin.

Coco s'approche doucement; il regarde l'inconnu avec uLe curiosité enfantine, et voit avec surprise que des lurmes coulent de ses yeux pendant qu'il considère la maisonnette.

L'enfant a appris de Denise à compatir aux pp\ne= des' malheureux. 11 se place devant l'inconnu en lui Gis3r- xf'une voix naïve et avec l'expression de la bonté :

— Monsieur, est-ce que vous avez du chagrin?... ï. vous voulez vous reposer chez nous, venez, nous vous donnerons î souper.

La voix de l'enfant a frappé l'étranger, il fait un mouvement de surprise et considère Coco avec attention ; puis il lui prend la main et la lui presse tendrement, en prononçant d'une vois altérée par l'émotion :

— Quoi?... c?est toi, mon amil...

Le petit, étonné de s'entendre appeler ainsi, répond à l'étranger en souriant :

— Est-ce que vous me connaissez, monsieur?

Le voyageur pousse un soupir, et répond au bout d'un moment :

— Oui... je t'ai vu autrefois... ici... à cette place; mais alors, au lieu de cette jolie maisonnette, il n'y avait là qu'une vieille masure tombant en ruines!... Quel changement s'est opéré en ces lieux!...

— Ah! c'est mon bon ami qui m'a donné de quoi avoir tout cela... car c'est ma maison, ça, monsieur; mais quand il reviendra, je le remercierai bien!...

L'étranger presse encore tendrement la main de l'enfant, qui reprend ;

— Voulez-vous entrer?... Venez, je vais dire à Denise que vous souperez avec nous...

— Denise!... quoi! Denise est là? dit l'inconnu en retenant l'enfant.

- Oui, monsieur; nous demeurons ensemble depuis que sa bonne tante est morte,

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«p- Et Denise, est-elle mariée?...

— Non, monsieur... Eh bien! venez-vous?

Après un moment d'hésitation, l'étranger se décide à suivre l'enfant, qui lui prend la main, et le fait entrer avec lui dans la maison.

— Denise 1 Denise I crie Coco, voilà quelqu'un!... voilà un monsieur qui a faim!... n'est-ce pas que vous avez faim?... Denise, viens donc !

Mais la jeune fille était au fond du jardin et n'entendait pas la voix de l'enfant , il court la chercher dans les bosquets, et l'inconnu le suit lentement.

— Ma petite Denise, dit Coco, je viens de voir sur la routo un monsieur qui paraissait bien triste... je l'ai engagé à entrer chez nous ; nous lui donnerons à souper, n'est-ce pas?

— Oui, mon ami.

— J'ai bien fait de l'amener... car il a l'air pauvre... et pourtant il ne demandait rien.

— Oui, tu as bien fait... allons le rejoindre...

— Tiens, il m'a suivi,., le voilà ..

L'étranger s'était arrêté à quelque distance, et considérait Denise; les derniers rayons du jour portaient alors sur sa figure, et la jeune fille le regardait avec intérêt en s'avançant vers lui. Mais elle n'a pas fait quatre pas qu'un cri lui échappe, elle court, elle vole vers l'étranger. — Auguste !... monsieur... c'est vous.., Voilà tout ce qu'elle peut dire; et Auguste, car c'était bien lui, la reçoit dans ses bras.

— Denise! bonne Denise! dit Auguste en pressant contre son cœur celle que la joie, la surprise ont presque privée de sentiment; enfin Denise recouvre la parole. — Coco, c'est ton bon ami, s'écrie-t-elle, c'est ton bienfaiteur qui est revenu !... viens donc l'embrasser.

L'enfant regarde Auguste avec étonnement, il a de la peine à se faire à l'idée que c'est son bienfaiteur qu'il revoit avec une grande harbe et une mise pauvre; mais, si ses yeux n'ont pas reconnu son bon ami, en revanche son cœur n'a pas été muet, quelque chose le poussait vers l'étranger : c'est donc avec joie qu'il court embrasser Auguste, et pendant quelques instants celui-ci se livre au plaisir de presser l'enfant et la jeune fille dans ses bras.

— Vous m'avez donc reconnu, Denise? dit enfin Auguste.

— Oh! toujours! toujours je vous reconnaîtrai!... quand même votre figure ne serait plus la même, mon cœur me dirait bien vite que c'est vous.

— Chère Denise!

— Moi, mon bon ami, je ne t'ai pas reconnu, dit Coco, parce que tu as de^ia barbe... et puis que tu pleurais...

— Hélas! vous ne m'attendiez pas dans ce triste équipage, n'est-ce pas? ..

— Oh! nous vous attendions n'importe comment! Pour nous, n'êtes-vous pas toujours bien?... mais, en vous voyant ainsi, je crains que vous n'ayez été malheureux , et voilà ce qui me fait de la peine.

— Oui, Denise, oui, j'ai été malheureux... mais je l'ai mérité! ce sont mes folies qui m'ont mis où me voilà! Mais puisque j'ai encore votre amitié... celle de cet enfant, je sens que je n'ai pas tout perdu!...

— Ah! monsieur, est-ce que vous pouviez douter de nos cœurs?...

— Que voulez- vous, l'infortune rend souvent injuste : j'avais tort, je le vois. Je vous conterai tout ce qui m'est armé, Denise, je vous dirai franchement ce que j'ai fait... ce n'est point àvous que je voudrais cacher mes fautes, car je suis sûr d'avance que vous me pardonnerez.

— Ah! monsieur, je suis si contente de vous revoir!... Mais venez donc vous asseoir, vous reposer dans la maison... vous devez avoir besoin de prendre quelque chose.

— Il est vrai que depuis hier je n'ai rien pris.

— Depuis hier! s'écrie Denise, et aussitôt une pâleur mortelle couvre son visage, ses yeux deviennent gros de larmes, elle ne peut plus parler... elle appuie sa tête sur l'épaule d'Auguste et donne un libre cours aux pleurs qui la suffoquent.

— Denise, chère Denise, calmez-vous!... je suis auprès de vous!... j'ai déjà oublié une partie de mes chagrins, rassurezvous! D'ailleurs je n'étais pas dénué de toute ressource. Si je n'ai rien pris depuis hier, c'est que de tristes réflexions m'avaient ôté l'appétit. Il me restait encore quelque argent mais je le ménageais pour me loger à Paris ; car rien ne rend économe comme le malheur! Ah! la perte de mes richesses n'est point ce qui m'a le plus affligé ; vous le savez : doué d'un heureux caractère, l'espérance et la gaieté voyageaient encore avec **oi kvrs même

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que ma bourse était légère ; mais l'ingratitude des hommes, l'a° bandon de celui que j'aimais comme un frère, voilà ce qui m'a fait le plus de mal! voilà ce qui m'a ôté le courage!... J'ai senti qu'on pouvait avoii de la philosophie pour supporter les coups du sort, mais je n'en ai pas trouvé pour la perte d'un ami, pour les peines du cœur...

— Oh! mon Dieu! dit Denise, se pourrait-il!... mais, en effet, vous êtes seul... Qu'est donc devenu Bertrand?

— Il m'a abandonné!... il s'est lasséde mes folies... il aquitté celui qui... dans l'opulence le traitait comme un ami et non comme un serviteur.

— Bertrand vous a quitté!... il vous a laissé lorsque vous étiez malheureux et loin de votre pays!... Oh! non, monsieur, non, cela n'est pas possible!... il vous aimait, il vous honorait! Bertrand est un vieux soldat, il n'a pas oublié tout ce qu'il vous doit, je répondrais de son cœur comme du mien.

— Cependant, Denise, je vous ai dit la vérité. Mais entrons chez vous, plus tard je vous ferai le récit de mes voyages.

— Ah! pardon, monsieur... moi qui oubliais... Entrons vite, ah ! venez vous reposer.

Denise conduit Auguste dans la maison. Coco les suit en sautant et en criant avec joie :

— Vlà mon bon ami revenu, Denise ne sera plus triste àprésent! La jeune fille court réveiller sa vieille servante. Elle s'empresse de mettre tout en l'air pour offrir au voyageur ce qu'elle a de mieux, et en allant et venant autour d'Auguste, s'arrête encore pour le regarder, pour s'assurer que ce n'est point une illusion, puis s'écrie :

— Le voilà/... il est revenu enfin!... il ne nous avait pas oubliés!... Et la petite essuie une larme que l'émotion lui arrache, et qu'au même instant un sourire fait disparaître. Auguste est vivement touché du plaisir que son arrivée cause dans la maisonnette. Il ne peut se lasser de regarder Denise, il remarque le changement qui s'est fait dans son langage, dans ses manières, dans sa mise ; et reportant un coup d'œil sur lui-même -soupii* en disant :

— Les trois années qui se sont écoulées ont produit de grands changements : au lieu d'une laitière, d'une villageoise un peu gauche, je retrouve en vous une jeune femme pleine de grâces; 3t moi, que vous avez vu si brillant, si élégant!... me voilà fait

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comme un pauvre diable, qui voyage à pied, sans avoir toujours de quoi payer un gîte!...

— Qu'est-ce que cela fait? en êtes-vous moins le bienfaiteur de Coco... et celui qui contait si bien fleurette à la petit* laitière?

— Vous conviendrez, Denise, que, dans ce en. urne, je n'ai pas trop l'air d'un bienfaiteur et d'un séducteur?

— Quant à moi, si je ne vous plais pas ainsi, je reprendrai bien vite le corset de bure et le petit bonnet.

— Vous serez toujours bien... D'ailleursje n'ai pas le droit... je ne dois pas oublier...

Auguste s'arrête, Denise le regarde avec inquiétude; mais il semble vouloir éloigner un souvenir pénible, et va se placer à table en disant :

— Ne songeons maintenant qu'au plaisir que je goûte ici!... Denise, Cocc, ah! venez près de moi... une soirée de borheur me fera oublier plusieurs mois de souffrances.

On se met à table. Auguste est l'objet des soins, des prévenances des habitants de la maisonnette ; la présence d'un potentat ne les rendrait pas si heureux que celle du pauvre voyageur.

Lorsque Auguste a réparé les fatigues de la route, il prend Coco sur ses genoux, se place devant Denise, et commence son récit :

— J'ai voulu voyager, dans l'espoir que cela mûrirait ma tête; d'ailleurs, il fallait bien chercher à utiliser mes talents. Je sais peindre, je suis bon musicien, mais il me coûtait de chercher des élèves à Paris, théâtre de ma splendeur, où je ne pouvais faire un pas sans rencontrer d'anciennes connaissances, qui détournaient les yeux pour ne point me saluer , depuis quelles me savaient ruiné; je suis donc parti avec Bertrand...

— Oui, et sans venir me dire adieu! dit Denise en poussant un profond soupir.

— Je craignais de vous revoir... Je pensais que vous étiez mariée... Je n'ai point oublié ce que vous m'avez dit dans votre jardin lorsque je vins vous rendre visite.

Denise rougit, et Auguste reprend :

— Je partis donc ; il nous restait deux mille écus : avec de l'économie, cela pouvait nous mener loin. Mais il m'est si difficile de ne point faire ë'étourderies!...

— Et d'être sage! dit à demi-voix Denise. Auguste sourit et continue :

— A Turin, des aventurières nous volèrent toute notre fortune, hors quelques pièces d'or, avec lesquelles nous arrivâmes à Rome. Là, je travaillai, je gagnai quelque argent avec mon violon, et Bertrand donnait des leçons d'armes. Nous nous rendîmes à Naples; le hasard m'y fit retrouver une dame que j'avais connue à Paris; elle s'intéressa à moi, et me fit avoir de riches élèves. Depuis une année nous vivions assez heureux, lorsque pour les beaux yeux d'une Italienne je reçus quelques coups de stylet î...

— Ah! mon Dieu! s'écrie Denise, qu'aviez- vous besoin d'aimer une Italienne, aussi!...

— Il fallait bien chercher des distractions. Cette aventure me dégoûta du séjour de l'Italie, où d'ailleurs je ne voyais pas moyen de faire une brillante fortune. Je résolus de pnsscr en Angleterre, où souvent on paye fort cher des talents médiocres. Bertrand était toujours disposé à me suivre; nous quittâmes l'Italie, et nous arrivâmes à Londres sans mésaventure. Là, au bout de fort peu de temps, ayant acquis l'amitié d'un homme du urand monde, il me mit à la mode, et j'eus plus de leçons que je ne pouvais en donner. Je me faisais payer très-cher, et je voyais avec joie que je pourrais un jour revenir daes ma patrie avec une somme assez ronde; mais, hélas!... j'eus le malheur de faire connaissance avec une jeune Anglaise...

— Allons!... encore une femme, dit Denise avec humeur.

— Elle était chez des parents, qui, soi-disant . la rendaient très-malheureuse, elle me proposa de l'enlever... je n'osai pas !a refuser. Malgré les conseils de Bertrand, je fis encore cette folie. Mais cet enlèvement fitdu bruit, on m'intenla un procès; il fallait épouser la demoiselle, ou payer une furie somme- d'argent : car en Angleterre il faut toujours donner (h>> dédommagements. Je ne voulus point me marier, et je payai.

— Ah'... cela valait bien mieux... que de vous marier par force, dit Denise.

— Mais eetle aventure me fit perdre mes élèves et le fruit do mon travail. Besespéré de ces revers, dont je ne [murais accuser que moi, je proposai à Bertrand de faire un tour en l'Ecosse avant de revoir notre pays. Un de mes élèves m'avait fait présent d'un cheval, j'en achetai un pour Bertrand, et nous sortîmes

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ainsi de Londres : nous nous arrêtâmes dans un beau village, nommé, je crois, Newington. Après nous être fait servir à déjeuner dans une auberge., j'étais resté seul près d'une table, attendant le retourde mon compagnon, que j'avais envoyé payer notre dépense. Surpris de ne point le voir revenir, je descends, je m'informe. Votre compagnon est parti, me dit-on, il vient de monter à cheval et de s'éloigner au grand galop. Ne concevait rien à son absence, je restai dans l'auberge, et l'attendis toute la journée. Je ne pouvais supposer que Bertrand m'eût quitté? mais le lendemain je l'attendis encore en vain. Je questionnai les gens de l'auberge ; ils ne purent rien me dire, sinon qu'après avoir payé notre dépense, il avait traversé la cour, et qu'un moment après on l'avait vu partir à franc étrier. Il fallut bien comprendre enfin que Bertrand s'était volontairement éloigné de moi. Ah! Denise! je ne puis vous dire tout le chagrin que j'éprouvai de son abandon. Habitué à vivre près de mon vieil ami, j'avais souvent fait peu de cas de ses conseils; mais j'en faisais beaucoup de son amitié. Sans doute il se sera lassé de mes folies!... il aura perdu paiience, et, désespérant de me rendre sage, n'a plus voulu partager ma mauvaise fortune... Cependant, il m'avait souvent juré de ne me quitter qu'à la mort; et je croyais à son serment, car celui d'un ami est plus sacré que celui d'une maîtresse!...

— Bertrand... vous quitter..., je n-en reviens pas! dit Denise.

— Je changeai de résolution, et, ne me souciant plus d'aller en Ecosse, je résolus de revenir en France... Ah! j'avais besoin de toucher le sol de mon pays... J'éprouvais un vif désir de vous revoir et d'embrasser cet enfant ! Je vendis mon cheval pour payer mon passage; arrivé à Calais, je calculai mes ressources et résolus de faire ma route à pied. Mais, je l'avoue, mes forces ont souvent trahi mon courage!... Habitué à l'opulence, aux douceurs de la vie, ma santé est encore celle d'un petit-maître, lorsque mon modeste costume n'annonce plus qu'un modeste voyageur ; et plus d'une fois, il m'a falb* n'arrêter en chemin : enfin, je suis arrivé jusqu'ici. Avant d ^entrer dans Paris, il n>*. tardait de revoir ces lieux, d'apprendre ce que vous faisiez, D' îse. Me voici près de vous!... Peines, fatigues, tout est oublié, et domain, avec un rasoir, du linge blanc et quel-

ue* changements dans ma toilette, vous reverrez, non le bril-

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lant Dalville, mais du moins le pauvre Auguste auquel vous avez gardez votre amitié.

Auguste embrasse l'enfant. Denise, que le récit du voyageur

vivement intéressée, lui dit :

— Maintenant vous n'irez plus courir le monde, j'espère?...

— Tu resteras avec nous, mon bon ami! dit Coco.

— Oui, je vois qu'il faut que je renonce à l'espoir defair? fortune avec mes talents. Je ne songe plus à voyager. Quanta

ce que je ferai... je n'en sais trop rien encore; mais cnfmt parmi mes bons amis de Paris, qui ne daignent plus me regarder-, il en est beaucoup que j'ai obligés et qui sont encore mes débiteurs... Il m'est bien dû une douzaine de mille francsje vais lâcher d'en recouvrer au moins la moitié, ensuite.. .

— Vous viendrez vous fixer près de nous, n'est-ce pas, monsieur?

— Du moins, Denise, je viendrai vous voir souvent

— Mais vous n'irez pas de sitôt à Paris, vous ne nous quitterez pas de longtemps...

— Non, je vous le promets.

— Songez qu'ici vous êtes chez vous, c'est avec ce que vous avez donné à Coco que nous avons fait bâtir cette maisonnette; vous voyez bien qu'elle vous appartient...

— Non, Denise; cette habitation est la fortune de cet enfant : trop heureux d'avoir pu contribuer à son bonheur, je regrette seulement de n'avoir pas employé ainsi tout ce que je donnais à mes plaisirs 1... Il ne m'est rien resté de mes folies 1 mais du bien que l'on fait il reste toujours quelque chose.

— Aussi maintenant vous êtes bien corrigé 1... vous n'aimerez plus toutes les femmes, n'est-ce pas?

— Ma foi, Denise, je n'en jurerais pas encore. J'avais reçu une grande leçon à mon cinquième étage 1... et dans mes voyages je n'en ai nullement profité. Àhl si j'avais été aimé d'une femme sincère, bonne, sage... comme vous, Denise, peut-être me serais-je déjà corrigé 1

— Comment, monsieur 1... dit Denise en rougissant, est-ce que... je ne vous aime pas?

— Si... comme un frère, je le sais, et l'accueil touchant que vous me faites, la joie que vous a causée mon retour me prouvent bien toute l'amitié que vous avez pour moi; mais, ma chère Denise, il est un sentiment plus doux, plus tendre que

j'espérais vous inspirer, avant que vous m'eussiez dit positivement que vous n'auriez jamais cTamourpour moi,. Ne baissez pas les yeux, Denise; ce n'est point un reproche que je vous adresse, on n'est pas maîtresse de son cœur et j'avoue que je ne méritais pas le vôtre. Je tâcherais de m'habituer à vous regardercommeunesœur, c'est à quoi je m'applique depuis l'entretien que nous avons eu dans le j ardin de voti e tante. Cela-me sera diifieile; mais avec le temps peut-être y parviendrai-jo. Laissons cela : je suis maintenant si heureux d'être près ae vous!... Eh bienl vous ne me dites plus rien, Denise?

— Si, monsieur 1... si... Riais vous devez avoir besoin ûe vous reposer.

— En effet, le voyage m'a fatigué... et mon récit vous fait •eiller tard.

— Venez, monsieur, je vais vous conduire au petit pavilloiv que j'ai fait bâtir dans le jaidin... c'est la plus jolie chambre de la maison : je voudrais pouvoir vous loger encore mieux...

— Vous oubliez, Denise, que je ne suis plus le petit-maître de la Chaussée-d'Antin!... Jetez donc un coup d'œil sur mon costume.

— Ahl monsieur, pour moi vous êtes toujours le même.

La jeune fille conduit Auguste au pavillon, et l'y laisse en prononçant tendrement : — A demain! Puis elle rentre dans sa chambre en se disant : — Il croit que je n'ai pour lui que de l'amitié, il se trompe; c'est bien de l'amour que je ressens!... Mon Dieu ! pourquoi dans le temps ai-je cru ce M. Bertrand !... Pourquoi lui avoir dit que je ne l'aimaig pas!... voilà ce que c'est que de mentir; mais je lui dirai la vérité, parce que je ne veux pas qu'il s'applique à me regarder comme sa sœur.

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