‹ La lampe de Psyché (volume 2)Chapitre 5 sur 19 · RÉCIT DE TROIS PETITS ENFANTS · texte numérisé non relu

RÉCIT DE TROIS PETITS ENFANTS

Nous* trois, Nicolas qui ne sait point parler, Alain et Denis, nous sommes partis sur les routes pour aller vers Jérusalem. Il y a longtemps que nous marchons. Ce sont des voix blanches qui nous ont appelés dans la nuit. Elles appelaient tous les petits enfants. Elles étaient comme les voix des oiseaux morts pendant Thiver. Et d'abord nous avons vu beaucoup de pauvres oiseaux étendus sur la terre gelée, beaucoup de petits oiseaux dont la gorge était rouge. Ensuite nous avons vu les premières fleurs et les premières feuilles et nous en avons tressé des croix. Nous avons chanté devant les villages, ainsi que nous avions coutume de faire pour Tan nouveau. Et tous les enfants couraient vers nous. Et nous

avons avancé comme une troupe. Il y avait des hommes qui nous maudissaient, ne connaissant point le Seigneur. II y avait des femmes qui nous retenaient par les bras et nous interrogeaient, et couvraient nos visages de baisers. Et puis il y a eu de bonnes âmes qui nous ont apporté des écuelles de bois, du lait tiède et des fruits. Et ■ tout le monde avait pitié de nous. Car ils na savent point où nous allons et ils n'ont point entendu les voix.

Sur la terre il y a des forêts épaisses, et des rivières, et des montagnes, et des sentiers pleins de ronces. Et au bout de la terre se trouve la mer que nous allons traverser bientôt. Et au bout de la mer se trouve Jérusalem. Nous n'avons ni gouvernants ni guides. Mais toutes les routes nous sont bonnes. Quoique ne sachant point parler, Nicolas marche comme nous, Alain et Denis, et toutes les terres sont pareilles, et pareillement dangereuses aux enfants. Partout il y a des forêts épaisses, et des rivières, et des montagnes, et des épines. Mais partout les voix seront avec nous. Il y a ici un enfant qui s'appelle Eustace, et qui est né avec ses yeux fermés. Il garde les bras

LA CROISADE DES ENFANTS

étendus et il sourit. Nous ne voyons rien de plus que lui. C'est une petite fille qui le mène et qui porte sa croix. Elle s'appelle Allys. Elle ne parle jamais et ne pleure jamais ; elle garde les yeux fixés sur les pieds d'Eustace, afin de le soutenir quand il trébuche. Nous les aimons tous les deux. Eustace ne pourra pas voir les saintes lampes du sépulcre. Mais Allys lui prendra les mains, afin de lui faire toucher les dalles du tombeau.

Oh ! que les choses de la terre sont belles I Nous ne nous souvenons de rien, parce que nous n'avons jamais rien appris. Cependant nous avons vu de vieux arbres et des rochers rouges. Quelquefois nous passons dans de longues ténèbres. Quelquefois nous marchons jusqu^au soir dans des prairies claires. Nous avons crié le nom de Jésus dans les oreilles de Nicolas, et il le conaît bien. Mais il ne sait pas le dire. Il se réjouit avec nous de ce que nous voyons. Car ses lèvres peuvent s'ouvrir pour la joie, et il nous caresse les épaules. Et ainsi ils ne sont point malheureux: car Allys veille sur Eustace et nous, Alain et Denis, nous veillons sur Nicolas.

On nous disait que nous rencontrerions dans

les bois des ogres et des loups-garous. Ce sont des mensonges. Personne ne nous a effrayés ; personne ne nous a fait de mal. Les solitaires et les malades viennent nous regarder, et les vieilles femmes allument des lumières pour nous dans les cabanes. On fait sonner pour nous les cloches des églises. Les paysans se lèvent des sillons pour nous épier. Les bêtes aussi nous regardent et ne s^enfuient point. Et depuis que nous marchons, le soleil est devenu plus chaud, et nous ne cueillons plus les mêmes fleurs. Mais toutes les tiges peuvent se tresser en mêmes formes^ et nos croix sont toujours fraîches. Ainsi nous avons grand espoir, et bientôt nous verrons la mer bleue. Et au bout de la mer bleue est Jérusalem. Et le Seigneur laissera venir à son tombeau tous les petits enfants. Et les voix blanches seront joyeuses dans la nuit.

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RÉGIT DE FRANÇOIS LONGUEJOUE,GLERG

Aujourd'hui^ quinzième du mois de septem* bre^ Vannée après r incarnation de notre Sei^ gneur douze cent et douze^ sont venus en F officine de mon maître Hugues Ferré plusieurs enfants qui demandent à traverser la mer pour aller voirie S aint-Sépulcre. Et pour ce que ledit Ferré n'a point assez de nefs marchandes dans le port de Marseille^ il m'a commandé de requérir maître Guillaume Porc^ afin de complé" ter le nombre. Les maîtres Hugues Ferré et Guillaume Porc mèneront les nefs jusquen Terre- Sainte pour Vamour de Notre Seigneur J.-C. Il y a présentement épandus autour de la cité de Marseille plus de sept mille enfants dont aucuns parlent des langages barbares. Et Mes*

sieurs les échevins ^ craignant justement la disette^ se sont réunis en la maison de ville^où, après délibération^ ils ont mandé nos dits maîtres afin de les exhorter et supplier d'envoyer les nefs en grande diligence, La mer n'est pas de présent bien favorable à cause des équinoxes, mais il est à considérer qu'une telle affluence pourrait être dangereuse à notre bonne ville^ d'autant que ces enfants sont tous affamés par la longueur de la route et ne savent ce qu'ils font. J'ai fait crier aux mariniers sur le port, et équiper les nefs. Sur l'heure de vêpres^ on pourra les tirer dans l'eau. La foule des enfants nest point dans la cité^ mais ils parcourent la grève en amassant des coquilles pour signes de voyage et on dit qu'ils s'étonnent des étoiles de mer et pensent qu'elles soient tombées vivantes du ciel afin de leur indiquer la route du Seigneur. Et de cet événement extraordi'naire, voici ce que f ai à dire : premièrement^ qu'il est à désirer que maîtres Hugues F erré et Guillaume Porc conduisent promptement hors de notre cité cette turbulence étrangère; secondement ^que l'hiver a étébien rude^ d'où la terre

LA CROISADE DES ENFANTS

est pauvre cette année^ ce que savent assez messieurs les marchands ; troisièmement^ que VE" glisen'a été nullement avisée du dessein de cette horde qui vient du Nord^ et qu'elle ne se mêlera I pas dans la folie d'une armée puérile (turba infantium). Et il convient de louer maîtres Hugues Ferré et Guillaume Porc^ autant pour Vamour qu'ils portent à notre bonne ville que pour leur soumission à Notre Seigneur ^envoyant leurs nefs et les convoyant par ce temps d'équinoxe^et en grand danger d'être attaquées par les infidèles qui écument notre mer sur leurs felouques d'Alger et de Bougie.

RÉGIT DU KALANDAR

Gloire à Dieu ! Loué soit le Prophète qui m'a permis d'être pauvre et d'errer par les villes en invoquant le Seigneur ! Trois fois bénis soient les saints compagnons de Mohammed qui instituèrent Tordre divin auquel j'appartiens ! Gar je suis semblable à Lui lorsqu'il fut chassé à coups de pierres hors de la cité infâme que je ne veux point nommer, etqu'il se réfugia dans une vigne où un esclave chrétien eut pitié de lui, et lui donna du raisin, et fut touché par les paroles de la foi au déclin du jour. Dieu est grand ! J^ai traversé les villes de Mossoul, et de Bagdad, et de Basrah, et j'ai connu Sala-ed-Din (Dieu ait son âme) et le sultan son frère Seïf-ed-Din, et j'ai contemplé le Gommandeur des Groyants. Je

LA GUOISADE DES ENFANTS

vis très bien d'un peu de riz que je mendie et de l'eau qu'on me verse dans ma calebasse. J'entretiens la pureté de mon corps. Mais la plus grande pureté réside dans l'âme. Il est écrit que le Prophète, avant sa mission, tomba profondément endormi sur le sol. Et deux hommes blancs descendirent à droite et à gauche de son corps et se tinrent là. Et l'homme blanc à gauche lui fendit la poitrine avec un couteau d'or, et en tira le cœur, d'où il exprima le sang noir. Et l'homme blanc à droite lui fendit le ventre avec un couteau d'or, et en tira les viscères qu'il purifia. Et ils remirent les entrailles en place, et dès lors le Prophète fut pur pour annoncer la foi. C'est là une pureté surhumaine qui appartientprincipaleraent aux êtres angéliques. Cependant les enfants aussi sont purs. Telle fut la pureté que désiraengendrer la devineresse quand elle aperçut le rayonnement autour de la tête du père de Mohammed et qu'elle tenta de se joindre à lui. Mais le père du Prophète s'unit à sa femme Aminah, et le rayonnement disparut de son front, et la devineresse connut ainsi qu'Aminah venait de concevoir un être pur.

Gloire à Dieu, qui purifie ! Ici, sous le porche de ce bazar, je puis me reposer, et je saluerai les passants. Il y a de riches marchands d'étoffes et de joyaux qui se tiennent accroupis. Voici un caftan qui vaut bien mille dinars» Moi, je n'ai point besoin d'argent et je suis libre comme un chien. Gloire à Dieu! Je me souviens, maintenant que je suis à FombrCj du commencement de mon discours. Premièrement, je parle de Dieu, hors lequel il n'y a pas de Dieu, et de notre Saint Prophète, qui révéla la foi, car c'est l'origine de toutes les pensées, soit qu'elles sortent de la bouche, soit qu'elles aient été tracées à l'aide du calame. En second lieu, je considère la pureté dont Dieu a doué les saints et les anges. En troisième lieu^ je réfléchis à la pureté des enfants. En effet, je viens de voir un grand nombre d'enfants chrétiens qui ont été achetés par le Commandeur des Croyants. Je les ai vus sur la grand' route. Ils marchaient comme un troupeau de moutons.On dit qu'ils viennent du pays d'Egypte, et que les navires des Francs les ont débarqués là, Satan les possédait et ils tentaient de traverser la mer pour se rendre à Jérusalem. Gloire à Dieu

LA CROISADE DES ENFANTS

Il n'a pas été permis qu'une si grande cruauté fût accom'plie. Car ces pauvres enfants seraient morts en route, n'ayant ni aides, ni vivres. Ds sont tout à fait innocents. Et à leur vue je me suis jeté à terre, et j'ai frappé la terre du front en louant le'Seigneur à voix haute. Voici maintenant quelle était la disposition de ces enfants. Ils étaient vêtus de blanc, et ils portaient des croix cousues sur leurs vêtements. Ils ne paraissaient point savoir où ils se trouvaient, et ne semblaient pas affligés. Ils gardent les yeux dirigés constamment au loin. J'ai remarqué l'un d'eux qui était aveugle et qu'une petite fille tenait par la main. Beaucoup ont des cheveux roux et des yeux verts. Ce sont des Francs qui appartiennent à l'empereur de Rome. Ils adorent faussement le prophète Jésus. L'erreur de ces Francs est manifeste. D'abord, il est prouvé par les livres et les miracles qu^il n'y a point d'autre parole que celle de Mohammed. Ensuite, Dieu nous permet journellement de le glorifier et de quêter notre vie, et il ordonne à ses fidèles de protéger notre ordre. Enfin, il a refusé la clairvoyance à ces enfants qui sont partis d'un

pays lointain, tentés par Iblis, et il ne s'est point manifesté pour les avertir. Et s'ils n'étaient tombés heureusement entre les mainsdes Croyants, ils auraient été saisis par les Adorateurs du Feu et encliaînés dans des caves profondes. Et ces maudits les auraient offerts en sacrifice à leur idole dévoratrice et détestable. Loué soit notre Dieu qui fait bien tout ce qu'il fait et qui protège même ceux qui ne le confessent point. Dieu est grand ! J'irai maintenant demander ma part de riz dans la boutique de cet orfèvre, et proclamer mon mépris des richesses. S'il plail à Dieu, tous ces enfants seront sauvés par la foi.

LA CUOîSADE DES ENFANTS

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