RÉGÎT DU PAPE GRÉGOIRE IX
Voici la mer dévoratrice, qui semble innocente et bîeiie. Ses plis sont doux et elle est bordée de blanc, comme une robe divine. G^est un ciel liquide et ses astres sont vivants. Je médite sur elle, de ce trône de rochers où je me suis fait apporter hors de ma litière. Elle est véritablement au milieu des terres de la chrétienté. Elle reçoit Teau sacrée où TAnnonciateur lava le péché. Sur ses bords se penchèrent toutes les saintes figures, et elle a balancé leurs images transparentes. Grande ointe mystérieuse, qui n^a ni flux ni reflux, berceuse d'azur, insérée sur l'anneau terrestre comme un joyau fluide, je t'interroge avec mes yeux. 0 mer Méditerranée, rendsmoi mes enfants 1 Pourquoi les as-tu pris ?
LA CROISADE DES ENFANTS
Je ne les ai point connus. Ma vieillesse ne fut pas caressée par leurs haleines fraîches. Ils ne vinrent pas me supplier de leurs tendres bouches entr'ouvertes. Seuls, semblables à de petits vagabonds, pleins d'une foi furieuse et aveugle, ils s'élancèrent vers la terre promise et ils furent anéantis. D'Allemagne et de Flandres, et de France et de Savoie et de Lombardie,ils vinrent vers tes flots perfides, mer sainte, bourdonnant d'indistinctes paroles d'adoration. Ils allèrent jusqu'à la cité de Marseille; ils allèrent jusqu'à la cité de Gênes. Et tu les portas dans des nefs sur ton large dos crètelé d'écume ; et tu te retournas, et tu allongeas vers eux tes bras glauques, et tu les asgardés.^Et les autres, tu les as trahis, en les menant vers les infidèles ; et maintenant ils soupirent dans les palais d'Orient, captifs des adorateurs de Mahomet.
Autrefois, un orgueilleux roi d'Asie te fit frap* per de verges et charger de chaînes. 0 mer Méditerranée ! qui te pardonnera ? Tu es tristement coupable. C'est toi que j'accuse, toi seule, faussement limpide et claire, mauvais mirage du ciel ; je t'appelle en justice devant le trône du
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Très-Haut, de qui relèvent toutes choses créées. Mer consacrée, qu'as-tu fait de nos enfants ? Lève vers Lui ton visage céruléen ; tends vers Lui fes doigts frissonnants de bulles ; agite ton innombrable rire pourpré ; fais parler ton murmure, et rends-Lui compte.
Muette par toutes tes bouches blanches qui viennent expirer à mes pieds sur la grève, tu ne dis rien. Il y a dans mon palais de Rome une antique cellule dédorée, que Fâgfe a faite candide comme une aube. Le pontife Innocent avait coutume de s'y retirer. On prétend qu'il y médita longtemps sur les enfants et sur leur foij et qu'il demanda au Seigneur un signe. Ici, du haut de ce trône de rochers, parmi Fair libre, je déclare que ce pontife Innocent avait lui-même une foi d'enfant, et qu'il secoua vainement ses cheveux lassés. Je suis beaucoup plus vieux qu'Innocent ; je suis le plus vieux de tous les vicaires que le Seigneur a placés ici-bas, et je commence seulement à comprendre. Dieu ne se manifeste point. Est-ce qu'il assista son fils au Jardin des Oliviers ? Ne l'abandonna-t-il pas dans son angoisse suprême ? 0 folie puérile que d'in-
LA CaOISADE DES ENFANT S
voquer son secours I Tout mal et toute épreuve ne réside qu'en nous. Il a parfaite confiance en Fœuvre pétrie par ses mains. Et tu as trahi sa confiance. Mer divine, ne t'étonne point de mon langage. Toutes choses sont égales devant le Seigneur. La superbe raison des hommes ne vaut pas plus au prix de Tinfini que le petit œil rayonné d'un de tes animaux. Dieu accorde la même part au grain de sable et à Tempereur. L'or mûrit dans la mine aussi impeccablement que le moine réfléchit dans le monastère. Les parties du monde sont aussi coupables les unes que les autres, lorsqu'elles ne suivent pas les lignes de la bonté ; car elles procèdent de Lui.' II n'y a point à ses yeux de pierres, ni de plantes, ni d'animaux, ni d'hommes, mais des créations. Je vois toutes ces têtes blanchissantes qui bon-; dissent au-dessus de tes vagues, et qui se fondent dans ton eau; elles ne jaillissent qu'une seconde sous la lumière du soleil^ et elles peu-| vent être damnées ou élues. L^extrême vieillesse instruit l'orgueil et éclaire la religion. J'ai autant de pitié pour ce petit coquillage de nacre que pour moi-même.
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Voilà pourquoi je t'accuse, mer dévoratrice, qui as englouti mes petits enfants. Souviens-toi du roi asiatique par qui tu fus punie. Mais ce n'était pas un roi centenaire. Il n'avait pas subi assez d'années. Il ne pouvait point comprendre les choses de l'univers. Je ne te punirai donc pas. Car ma plainte et ton murmure viendraient mourir en même temps aux pieds du Très-Haut, comme le bruissement de tes g-outteîettes vient mourir à mes pieds. 0 mer Méditerranée ! je te pardonne et je t'absous. Je te donne la très sainte absolution. Va-f en et ne pèche plus. Je suis coupable comme toi de fautes que je ne sais point. Tu te confesses incessamment sur la grève par tes mille lèvres gémissantes, et je me confesse à toi, grande mer sacrée, par mes lèvres flétries. Nous nous confessons l'un à l'autre. Absous-moi et je t'absous. Retournons dans l'ignorance et la candeur. Ainsi soit-iL
Que ferai-je sur la terre? Il y aura un monument expiatoire, un monument pour la foi qui ne sait pas. Les âges qui viendront doivent connaître notre piété, et ne point désespérer. Dieu
LA CROISADE DES ENFANTS
mena vers lui les petits enfants croisés, par le saint péché de la mer; des innocents furent massacrés; les corps des innocents auront leur asile. Sept nefs se noyèrent au récif du Reclus; je bâtirai sur cette île une église des Nouveaux Innocents et j^y instituerai douze prébendaires. Et tu me rendras les corps de mes enfantSj mer innocente et consacrée ; tu les porteras vers les grèves de Tîle ; et les prébendaires les déposeront dans les cryptes du temple ; et ils allumeront, au-dessus, d'éternelles lampes où brûleront de saintes huiles, et ils montreront aux voyageurs pieux tous ces petits ossements blancs étendus dans la nuit.
L'ÉTOILE DE BOIS
Alain était le petit-fils d'une vieille charbonnière de la forêt.
Dans cette ancienne forêt il y avait moins de routes que de clairières; des prés ronds gardés par de hauts chênes ; des lacs de fougères immobiles sur qui planaient des rameaux frêles et frais comme des doigts de femme; des sociétés d'arbres graves comme des pilastres et assem-blés pour murmurer pendant les siècles leurs délibérations de feuilles ; d'étroites fenêtres de branches qui s'ouvraient sur un océan de vert où tremblaient de longues ombres parfumées et les cercles d'or blanc du soleil ; des îles enchantées de bruyères roses^ et des rivières d'ajoncs; des treillis de lueurs et de ténèbres; des grands
espaces naturels d^où surgissaient^ tout frissonnants, les jeunes pins et les chênes puérils; des lits d^aiguilles rousses où les fourches moussues des vieux arbres semblaient plonger à mi-jambes; des berceaux d'écureuils et des nids de vipères; mille tressaillements d'insectes et flûtements d'oiseaux. Dans la chaleur, elle bruissait comme une puissante fourmilière; et elle retenait,après la pluie, une pluie à elle, lente, morne, entêtée, qui tombait de ses cimes et noyait ses feuilles mortes. Elle avait sa respiration et son sommeil ; parfois, elle ronflait; parfois, elle se taisait,toute muette, toute coite, toute épieuse, sans un frôlis de serpent, sans un trille de fauvette. Qu'attendait-elle? Nul ne savait. Elle avait sa volonté et ses goûts : car elle lançait tout droit des lignes de bouleaux, qui filaient comme des traits; puis elle avait peur, et s'arrêtait dans un coin pour frémir sous un bouquet de trembles ; elle avançait aussi un pied sur la lisière, jusque dans la plaine, mais n'y restait guère, et s'enfuyait de nouveau parmi l'horreur froide de ses plus hautes et profondes futaies, jusque dans son centre nocturne. Elle tolérait la vie
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des bêtes, et ne semblait pas s'en apercevoir; mais ses troncs inflexibles, résistants, épanouis comme des foudres solidifîéesjaillies de la terre, étaient hostiles aux hommes.
Cependant elle ne haïssait point Alain : elle lui dérobait le ciel. Longtemps Tenfant ne connut d'autre lumière qu'une trouble et laiteuse verdeur de Tair; et, venant le soir, il voyait la meule de charbon se piquer de points rouges. La miséricordieuse vieille forêt ne lui avait pas permis de regarder tout ce que le ciel de la nuit laisse traîner d'argent et d'or. Il vivait ainsi auprès d'une bonne femme dont le visage, sillonné comme une écorce, s'était établi dans les immuables lignes du repos de la vie. Il lui aidait à couper les branches, à les tasser dans les meules, à couvrir les tertres de terre et de tourbe, à veiller sur le feu, qu'il soit doux et lent, à trier les morceaux pour faire les tas noirs, à emplir les sacs des porteurs dont on voyait peu la figure parmi les ténèbres des feuilles. Pour cela il avait la joie d'écouter à midi le babil des rameaux et des bêtes, de dormir sous les fougères parmi la chaleui^^ de rêver que sa
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grand'mère était un chêne tordu, ou que le vieux hêtre qui regardait toujours la porte de la hutte allait s'accroupir et venir manger la soupe ; de considérer sur la terre la fuite constante de ripsaisissable monnaie du soleil ; de réfléchir que les hommes, sa grand'mère et lui n'étaient pas verts et noirs comme la forêt et le charbon, de regarder bouillir la marmite et de guetter Finstant de sa meilleure odeur ; de faire gargouiller son cruchon de grès dans l'eau de la mare qui s'était blottie entre trois rochers ronds; de voir jaillir un lézard au pied d'un orme comme une pousse lumineuse, onduleuse et fluide, et, au creux de Fépaule du même orme, se boursoufler le feu charnu d'un champignon.
Telles furent les années d'Alain dans îa forêt, parmi le sommeil rêveur des jours, et les rêves ensommeillés des nuits et il en comptait déjà dix.
Une journée d'automne il y eut grande tempête. Toutes les futaies grondaient et ahannaient ; des javelines ruisselantes de pluie plongeaient et replongeaient dans l'enchevêtrement des branches; les rafales hurlaient et tourbillon-
L ÉTOlLIi: DE UOIS
naient tout autour des têtes chenues des chênes; le jeune aubier gémissait, le vieux se lamentait ; on entendait geindre Tancien cœur des arbres et il y en eut qui furent frappés de mort et tombèrent roides, entraînant des morceaux de leur faîte. La chair verte de la forêt gisait tailladée près de ses blessures béantes, et par ces douloureuses meurtrières pénétrait dans ses entrailles d'ombre effarée la lumière horrible du ciel.
Ce soir-là l'enfant vit une chose surprenante. La tempête avait fui plus loin et tout était redevenu muet. On éprouvait une sorte de gloire paisible après un long combat. Comme Alain venait puiser de Teau dans son écuelle à la mare du rocher, il y aperçut des étincellements qui scintillaient, frissonnaient, semblaient rire dans le miroir rustique d'un rire glacé. D'abord il pensa que c'étaient des points de feu comme ceux qui brillaient au charbon des meules : mais ceux-ci ne lui brûlaient pas les doigts, fuyaient sous sa main quand il tâchait de les prendre, se balançaient çà et là, puis revenaient obstinément scintiller à la même place. C'étaient des feux froids et moqueurs. Et Alain voyait flotter au
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milieu d'eux l'image de sa %ure et Timage de ses mains. Alors il tourna ses yeux vers en haut.
A travers une grande plaie sombre du feuillage, il aperçut le vide radieux du ciel. La forêt ne le protégeait plus et il ressentit comme une honte de nudité. Car, du fond de cette vaste clairière bleuâtre si lointaine, beaucoup de petits yeux implacables luisaient, des points d'yeux très perçants, des clignements d'étincelles, tout un picotement de rayons. Ainsi Alain connut les étoiles, et les désira sitôt qu'il les eut connues.
Il courut à sa grand^mère, qui tisonnait pensivement la meule. Et quand il lui eut demandé pourquoi la mare du rocher mirait tant de points brillants qui tressaillaient parmi les arbres, sa grand'mère lui dit :
— Alain, ce sont les belles étoiles du ciel. Le ciel est au-dessus de la forêt et ceux qui vivent dans la plaine le voient toujours. Et chaque nuit Dieu y allume ses étoiles.
— Dieu y allume ses étoiles... répéta l'enfant. Et moi, mère grand, pourrais-je allumer des étoiles?
l'étoile de bois
La vieille femme lui posa sur la tête sa main dure et craquelée. G^était comme si un des chênes eût eu pitié d'Alain et Teut caressé de sa grosse écorce.
— Tu es trop petit. Nous sommes trop petits, dit-elle. Dieu seul sait allumer ses étoiles dans la nuit.
' Et l'enfant répéta :
— Dieu seul sait allumer ses étoiles dans la nuit...
LA LAMPE de PSvYCnÉ
-Dès lors les joies journalières Alain furent plus inquiètes. ].e babil de la forêt cessa de lui paraître innocent. Il ne se sentit plus protégé sous Tabri dentelé des fougères. Il s'étonna de la mobile dispersion du soleil sur les mousses. Il se lassa de vivre dans Fombre verte et obscure. Il désira une autre lumière que le chatoiement des lézards, le morne ardoiementdu champignon, et le rougeoiement du charbon dans les meules. Avant de s'endormir il allait considérer au-dessus de la mare l'innombrable rire crépitant du ciel. Toute la force de ses désirs l'emportait par delà les ténèbres closes des hêtres, des chênes, des ormes, derrière lesquels il y avait des hêtres, des chênes, des ormes encore,
l'étoile ]Wu bois
et toujours d'autres arbres, et des entassements de futaies. Et son orgueil avait été frappé par la parole de la vieille femme :
— Dieu seul sait allumer ses étoiles dans la nuit.
— Et moi? pensait Alain. Si j'allais dans la plaine, si j'étais sous ce ciel qui est par-dessus les arbres, ne pourrais-je aussi allumer mes étoiles? Oh, j'irai! j'irai.
Rien ne lui plaisait plus dans Tenceinte de la forêt, qui l'assiégeait comme une armée immobile, l'emprisonnait comme une geôle rigide dont les arbres-gardiens se multipliaient pour l'arrêter, étendaient leurs bras inflexibles, se dressaient menaçants, énormes, terribles et muets, armés de contreforts noueux^ de barricades fourchues, de mains gigantesques et enne* mies; semblant hostile à tout ce qui n'était pas elle-même dans la jalouse protection de son cœur ténébreux. Bientôt elle eut pansé toutes les plaies de la tempête, refermé les blessures cruelles par où s'enfonçait la lumière, pour s'endormir de nouveau dans le sommeil de sa profondeur. Et la mare du rocher redevint obs-
cure, et la face du miroir rustique ne refléta plus le rire lumineux du ciel.
Mais dans les rêves de Tenfant les étoiles riaient toujours.
Une nuit il s'échappa de la hutte tandis que sa grand'mère dormait. Il portait dansunbissac du pain et un morceau de fromage dur. Les meules de charbon luisaient paisiblement d^une lueur étouffée. Comme ces points rouges semblaient tristes auprès des vivaces étincelles du ciel ! Les chênes, dans la nuit, n'étaient que des ombres aveugles qui allongeaient leurs longues mains à tâtons. Ils dormaient, comme sa grand'mère, mais ils dormaient debout. Ils étaient tant qu'ils se fiaient les uns aux autres de leur garde. On ne les entendait pas souffler pendant leur sommeil. Ils resteraient ainsi, très silencieux, jusqu'au premier fraîchissement dePaube. Mais quand le vent du matin ferait murmurer les feuilles, Alain aurait déjà trompé leur surveillance. Tous les oiseaux pépieraient et pépieraient pour les avertir : Alain aurait déjà glissé entre leurs bras. Ils ne pourraient le suivre, car ils avaient horreur de la plaine. Ils auraient beau
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le menacer de loin^ comme une file de géants noirs : ils ne savaient ni crier ni marcher — rien que s'amonceler, se serrer, se multiplier, croître, s'écarquiller, se fourcher, jeter mille tentacules immobiles, avancer soudain de grosses têtes et d'affreuses massues. Mais à la lisière de laplaine leur puissance était anéantie, et un enchantement les arrêtait soudain comme si la lumière les eût éblouis de stupeur.
Quand Alain fut dans cette plaine, il osa se retourner. Les géants noirs, attroupés comme l'armée de la nuit, semblaient le regarder tristement.
Puis Alain leva les yeux. Un miracle Tattendait au ciel. On eût dit qu'il était fleuri de fleurs de feu. Partout il tressaillait d'étincelles. Certaines s'enfuyaient, s'enfonçaient, allaient disparaître, tout à coup revenaient, grossissaient, brûlaient rouge, pâlissaient, bleuissaient, s'effaçaient, flottaient un peu, s'éparpillaient en trois, quatre, cinq traits de flamme, puis se renouaient, se fondaient, et, condensées, n'étaient plus qu'un point éclatant. D'autres avaient une
insupportable acuité, perçaient les yeux d'nn coup d'aiguille, puis devenaient douces, s'embrumaient, s'étalaient, sefaisaient taches claires, vacillaient, s'en allaient tout à fait dans le vide, puis, dans le moment même reparues, trouaient Tair d'un stylet pur. Et d'autres s'établissaient sur des lignes, construisaient des figures, se disposaient en formes où Alain voyait des maisons, des fenêtres, des chariots ; et tout à coup c'était l'angle du toit qui scintillait, puis le linteau de la porte, le bout du timon, le centre du moyeu ; puis tout s'éteignait ; puis les points brillaient encore, mais de lueurs inégales, en sorte que les formes de tout à l'heure étaient confondues.
L'enfant tendait ses mains vers le fond de la nuit. Il essayait de prendre ces lumières pâles, de les pétrir pour en refaire des choses à lui, curieux d'apprendre comment elles brûlaient et s'il y avait là-haut de grandes meules de charbon bleu toutes piquées de flammes.
Ensuite il considéra la plaine. Elle était longue, plate et nue, informe jusqu'à Textrême ciel, peu mobile par sa végétation basse. Une rivière
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lente la terminait, dont on ne distinguait pas les bords. C'était comme de la plaine un peu plus blanche.
Alain marcha vers la rivière pour y revoir les étoiles.
Là elles paraissaient couler, devenir liquides et incertaines, s'infléchir, s'arrondir, se voiler sous une ride obscure et parfois se diviser en une foule de courtes lignes miroitantes. Elles allaient au fil de l'eau, s'égaraient dans les remous et mouraient, étouffées par de gros paquets d'herbes.
Pendant toute cette nuit Alain marcha auprès de la rivière. Deux ou trois souffles du matin enveloppèrent toutes les étoiles d'un linceul gris tendre rayé d'or et de rose. Au pied d'un arbre mince le long duquel tremblotaient des feuilles d'argent, Alain s'assit, un peu las; il mordit dans son pain et but à l'eau courante. Il marcha encore tout le jour. Le soir il dormit dans un enfoncement de la berge. Et le matin suivant il reprit sa marche.
Voici qu'il vit la rivière s'élargir et la plaine perdre sa couleur. L'air devenait humide et salé.
Les pieds s'enfonçaient dans le sable. Un murmure prodigieux emplissait Thorizon . Des oiseaux blancs voletaient en poussant un cri rauque et lamentable. L'eau jaunissait et verdissait, se gonflait et jetait de la vase. Les berges s'abaissaient et disparaissaient. Bientôt, Alain ne vit plus qu'une grande étendue sablonneuse, au loin tranchée d'une large raie obscure. La rivière sembla ne plus avancer : elle fut arrêtée par une barre d'écume contre laquelle toutes ses petites vagues s'eff*orçaient. Puis elle s'ouvrit et se fit immense ; elle inonda la plaine de sable et s'épandit jusqu'au ciel.
Alain était entouré d'un tumulte étrange. Près de lui croissaient des chardons des dunes avec des roseaux jaunes. Lèvent lui balayait le visage. L'eau s'élevait par enflures régulières, crètelées de blanc : de longues courbures creuses qui venaient tour à tour dévorer la grève avec leurs gueules glauques. Elles vomissaient sur le sable une bave de bulles, des coquilles polies et trouées, d'épaisses fleurs de glu, des cornets luiâants, dentelés, des choses transparentes et molles singulièrement animées, de mystérieux débris
L'ÉTOILE DE BOIS
mystérieusement usés. Le mugissement detoutes ces gueules glauques était doux et lamentable. Elles ne geignaient pas comme les grands arbres, mais semblaient se plaindre dans un autre langage. Elles aussi devaient être jalouses et impénétrables : car elles roulaient leur ombre pourpre à Fécart de la lumière.
Alain courut sur le bord et laissa tremper ses pieds par l'écume. Le soir venait. Un instant des traînées rouges à l'horizon parurent flotter sur un crépuscule liquide. Puis la nuit sortit de Teau, tout au bout de la mer, se fit impérieuse, étouffa les bouches criantes de Tabîme par ses tourbillons obscurs. Et les étoiles piquèrent le ciel de TOcéan.
Mais rOcéan ne fut pas le miroir des étoiles. Ainsi que la forêt, il protégeait contre elles son cœur de ténèbres par réternelle agitation de ses vagues. On voyait bondir hors de cette immensité ondulante des cimes chevelues de cheveux d'eau que la main profonde de l'Océan retirait aussitôt à lui. Des montagnes fluides s'entassaient et se fondaient en même temps. Des chevauchées de vagues galopaient furieuses, puis
s'abattaient invisibles. Des rangs infinis de guerriers à crinières mouvantes s'avançaient dans une charge implacable et sombraient parmi le cliamp de bataille sous le flottement d^un interminable linceul.
Au détour d^une falaise î'enfant vit errer une lumière. 11 s'approcha. Une ronde d'autres enfants tournait sur la grève, et l'un d'eux secouait une torche. Ils étaient penchés vers le sable à l'endroit où viennent expirer les longues lèvres de l'eau. Alain se mêla parmi eux. Ils regardaient sur la plage ce que venait d'y apporter la mer. C'étaient des êtres rayonnés, de couleurs incertaines, rosâtres, violacés, tachés de vermillon, ocellés d'azur, et dont les meurtrissures exhalaient un feu pâle. On eût dit des paumes de mains étranges, autour desquelles se crispaient des doigts amincis; mains errantes, mortes naguère, rejetées par l'abîme qui enveloppait le mystère de leurs corps, feuilles charnues et animées, faites de chair marine; bêtes astrées vivantes et mouvantes au fond d'un ciel obscur.
— Etoiles de mer ! Etoiles de mer ! criaient les enfants.
l'étoile de bois
— Oh! dit Alain, des étoiles!
L'enfant qui tenait la torche Finclina vers Alain.
— Ecoute, dit -il 5 Thistoire des étoiles. La nuit où naquit Notre Seigneur, le Seigneur des enfants, naquit au ciel une étoile neuve. Elie était énorme et bleue. Elle le suivait partout où il allait, et il Taimait. Quand les méchants vinrent le tuer, elle pleura du sang. Mais quand il fut mort, au bout de trois jours, elle mourut aussi. Et elle tomba dans la mer et se noya. Et beaucoup d'autres étoiles en ce temps-là se noyèrent de tristesse dans la mer. Et la mer a eu pitié d'elles et ne leur a pas retiré leurs couleurs. Et elle vient tout doucement nous les rendre, chaque nuit, pour que nous les gardions en mémoire de Notre Seigneur.
— Oh ! dit Alain, et ne pourrais»je les rallumer?
Elles sont mortes, répondit Fenfant à la torche, depuis la mort de Notre Seigneur.
Alors Alain baissa la tête, et se détourna, et sortit du petit cercle de lumière. Car ce qu'il cherchait, ce n'était point une étoile noyée.
une étoile morte, éteinte pour toujours. Il voulait, comme Dieu seul, allumer une étoile et la faire vivre, se réjouir de sa lumière, Tadmirer et la voir monter dans l'air, loin des ténèbres de la forêt, qui cache les étoiles, loin des profondeurs de FOcéan, qui les noie. D^autres enfants pouvaient recueillir les étoiles mortes, les garder et les aimer. Celles-là n'étaient pas pour Alain. Où trouverait-il la sienne ? Il ne savait; mais, certes, il la trouverait. Ce serait une bien belle chose. Il l'allumerait, et elle lui appartiendrait, et peut-être qu'elle le suivrait partout, comme la grosse bleue qui suivait Notre Seigneur. Dieu qui avait tant d'étoiles aurait la bonté de donner celle-là au petit Alain. Il en avait le désir si fort. Et quel étonnement pour sagrand'mère, quand il reviendrait ! Toute Fhorrible forêt en serait éclairée jusque dans son tréfonds. « Dieu n'est plus seul à allumer ses étoiles! crierait Alain. Il y a aussi mon étoile. Alain seul l'allume ici, pour faire la lumière au milieu des vieux arbres. Mon étoile ! Mon étoile en feu! )>
La lueur sautillante de la torche erra çà et là
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sur la grève, devint rougeâtre sous la bruine ; les ombres des enfants se fondirent dans la nuit. Alain fut seul encore. Une fine pluie Tenveloppa et le transit, tissa entre lui et le ciel son réseau de gouttelettes. La lamentation des vagues raccompagna; tantôt murmure, tantôt ululement; et parfois une forte lame venait détoner dans la falaise, se pulvérisait^ fusait de tous côtés, ou se projetait parmi la noirceur de Fair comme un spectre d'écume. Puis la plainte se fit égale et monotone comme les soupirs réguliers d'un malade ; puis ce fut une sorte de doux tumulte aérien, balbutiant et confus; puis Alain entre, dans le silence.,.
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Et des jours et des nuits se passèrent; les étoiles se levèrent et se couchèrent ; mais Alain n'avait pas trouvé la sienne.
Il arriva dans un pays dur. L'herbe d'arrièresaison jaunissait tristement sur les longs prés ; les feuilles des vignes rougissaient aux ceps avant la grappe acre et serrée. Partout de régulières lignes de peupliers parcouraient la plaine. Les collines s'élevaient lentement^ coupées de champs pâleSj quelquefois avec la tache sombre d'un bosquet de chênes. D'autres, ardues, étaient couronnées d'an cercle d'arbres noirs. Les larges plateaux se hérissaient de masses menaçantes* Le vert indolent d'un groupe de pins y semblait joyeux.
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A travers cette maigre contrée errait une source claire et pierreuse. Elle suintait doucement d'un tertre^ laissait à sec la moitié de son lit sous les premiers coteaux, et se fendillait en bras qui allaient caresser le pied de vieilles maisons de bois aux châssis enguirlandés. Elle était si transparente que les dos des perches, des brochets et des vives apparaissaient en troupe immobile. Les cailloux effleuraient le fil de Feau et Alain voyait des chats pêcher la nuit entre les deux rives.
Et plus loin, où le ruisseau devenait fleuve, était une bonne petite ville assise sur les basses berges, avec de menues maisons pointues coiffées de tuiles striées en ogive, avec une multitude de fenêtres minuscules pressées et grillées, avec des poivrières aux toits peints de bleu et de jaune, et un antique pont de bois, et un moutier, semblable à une brume vermeille ébarbée, où Saint Georges, armé de sang, plongeait sa lance dans la gueule cFun dragon de grès rouge.
Le fleuve, large, lumineux et vert, tournait la cité comme un môle, entre des montagnes neigeuses au loin et les toutes petites collines de la
petite ville où grimpaient les rues montantes avec leurs grandes enseignes de couleur : la rue du Heaume, et la rue de la Couronne, et la rue des Cygnes, et la rue de FHomme-Sauvage, près du Marché aux Poissons et du Lion de Pierre qui vomissait son jet d'eau pure comme un arc de cristal.
■ Là étaient d'honnêtes auberges où des filles aux grosses joues versaient du vin clair dans les cruches d'étain, où pendaient les gonnes et aumusses laissées en gage; THôtel de Ville, où siégeaient des bourgeois en cape de drap, à chemise de linécru, Tanneau d'or au second doigt, faisant bonne justice et prompte expédition des malfaiteurs, et autour de la maison du conseil d'étroites rues paisibles avec des échoppes de scribes, fournies de parchemins et d'écritoires ; des femmes placides, aux yeux bleus mouillés, à la figure usée de tendresse, avec un double menton, coiffées d'une guimpe transparente, parfois la bouche voilée par une bande de toile fine; des jeunes filles à robe blanche, ayant des crevés aux coudes, une ceinture cerise, et qui paraissaient filer sur des quenouilles leurs che-
l'étoile de bois
veux longs; des enfants roux aux lèvres pâles.
Alain passa sous une voûte trapue : c^était rentrée de la place du Vieux-Marché. Elle était ceinte de maisonnettes accroupies comme des vieilles autour d'un feu d'hiver, toutes pelotonnées sous leur chaperon d'ardoises et renflées d'écaillés à la façon des gorges de dragon, L'éghse de la paroisse, noire de monstres à barbe de mousse, penchait vers une tour carrée qui allait s'effilant en pointe de stylet. Tout auprès s'ouvrait la boutique du barbier, bouillonnée de vitres grasses, rondes comme des bulles, avec des volets verts où on voyait peints en rouge les ciseaux et la lancette. Au milieu de la place était le puits à margelle rongée, coiffé de son dôme de ferrures croisées. Des enfants pieds nus couraient autour; quelques-unsjouaientà la marelle sur les dalles; un petit gros pleurait silencieusement, la bouche poissée de mélasse, et deux fillettes se tiraient par les cheveux. Alain voulut leur parler; mais ils s^enfuyaient et le regardaient à la dérobée, sans répondre.
Le serein tomba parmi l'air un peu fumeux. Déjà on voyait briller des chandelles qui se reflé-
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taient dans les vitres épaisses avec des ronds rouges. Les portes se fermaient; on entendait le claquement des volets, et le grincement des verrous. Le plat d'élain de riiôtellerie tintait contre son crampon de fer. Au porche entr'ouvert Alain vit la lueur de Fâtre, huma Fodeur du rôtij entendit couler le vin ; mais il n'osa entrer. Une voix grondeuse de femme cria qu'il était Flieure de tout clore. Alain se glissa vers une ruelle.
Tous les étals étaient relevés. Il n'y avait point d'abri contre le frais. La forêt donnait le creux de ses arbres fourchus; le fleuve prêtait le retroussis de ses berges, la plaine son sillon entre les chaumes, la mer l'angle de ses falaises; même la campagne dure ne refusait pas son fossé sous la haie; mais la boudeuse ville renfrognée, étroitement serrée et cloîtrée, n'offrait rien aux petits errants.
Et elle se fit épaissement noire et curieusement hérissée en ses couloirs tournants, ses culsde-sac étranglés, où elle croisait des piliers, enfonçait des madriers obliques, creusait des ruisseaux enlacés. Elle avançait à Fimproviste deux
l'étoile de bois
bornes à chaînes, la herse d^une grille, de grands crochets de muraille; une maison barrait la rue de sa tourelle, l'autre Técrasait de son pignon, la troisième l'emplissait de son ventre. G^était comme un guet immobile de pierre et de bois, armé avec de la ferraille. Tout cela était noir, inhospitalier et silencieux. Alain avança, recula, se perdit, tourna en cercle, et se retrouva sur la place du Vieux-Marché. Les chandelles s^'étaient éteintes et toutes les fenêtres étaient rentrées sons leurs carapaces. Il ne vit plus qu^une lueur vacillante, à une lucarne ovale, près de la pointe de la tour carrée.
On y pénétrait par l'ouverture d'un soubassement, qui n^était pas close, et les marches de l'escalier arrivaient jusqu'au seuil. Alain prit du courage, et se mit à monter dans une étroite et rapide spirale. A mi-chemin crépitait au mur une mèche qui brûlait bas, plongeant dans un bec de cuivre. Arrivé en haut, Alain s'arrêta devant une étrange petite porte incrustée de clous de bronze, et retint sa respiration.il entendait par intervalles une voix aiguë et ancienne qui prononçait des phrases entrecoupées. Et
soudain son cœur commença de battre, et il crut étouffer : car l'ancienne voix aiguë parlait des étoiles. Alain colla son oreille au ferrement sculpté de la grande serrure et écouta.
— Etoiles mauvaises et funestes, disait la voix, pour la nuit, l'heure et celui qui demande. Inscris : Sirius voilé de sang ; la Grande Ourse obscure; la Petite Ourse embrumée. L'Etoile du Pôle radiante et martiale. Porte Supérieure : ce soir mardi. Mars rouge et incendié dans la huitième maison, maison du Scorpion, signe de mort, et de mort par le feu: bataille, tuerie, carnage, flammes dévorantes. En cette treizième heure, nuisible par son essence. Mars est en conjonction avec Saturne dans la maison de l'effroi. Calamité; mort; issue fatale de toute entreprise. Le fer se mélange au plomb parmi le feu. Fer forgé pour détruire ; plomb en fusion. Mars s'unit à Saturne. Le rouge pénètre dans le noir. Incendie dans la nuit. Alarme pendant le sommeil. Tintements de fer et chocs à masses de plomb. Aspect contraire : car le Taureau entre dans la Porte Inférieure et le Scorpion dans la Porte Supérieure. Jupiter dans la seconde mai-
l'étoile de bois
sons s'oppose à Mars dans la huitième. Ruine de toute richesse et de toute gloire. Le Cœur du Ciel demeure stérile et vide. Ainsi Mars ardent domine sans conteste sur les édifices et la vie que possède Saturne. Incendie de la cité; mort par les flammes. Terreur et conflagration. A la treizième heure de cette nuit de mardi. Dieu détourne les yeux de ses étoiles et livre les âmes au feu.
Au moment où la vieille voix dictait ces mots la porte s'ouvrit, battue de coups de poing et de coups de pied: la petite forme d'Alain se dressa sur le seuil, droite et furieuse, et Fenfant irrité cria :
— Vous mentez ! Dieu ne quitte pas ses étoiles. Dieu seul sait allumer ses étoiles dans la nuit !
Un vieillard vêtu d'une robe de martre leva son visage penché sur un astrolabe fait en manière de sphère armillaire, et clignota de ses paupières rougies, comme un antique oiseau de nuit effaré dans son repaire. A ses pieds, un enfant pâle et maigre qui écrivait sur un parchemin laissa tomber son roseau de ses doigts. Laflamme de deux grands cierges de cire s'étira et s'inclina
SOUS le courant d^air. Le vieillard tendit le bras, et sa main apparut sur le bord de la manche fourrée comme un ossement vide.
— Enfant barbare et douteur, dit-il, quelle est ta noire ignorance! Ecoute : cet autre enfant t'instruira par sa bouche. Dis-lui, toi, la nature des étoiles.
■ Et Fenfant maigre récita :
— Les étoiles sont fixées dans la voûte de cristal et tournent si rapidement sur leur pivot de diamant qu'elles s'enflamment de leur propre mouvement et tourbillon. Dieu n'est que le premier moteur des orbes et la cause de la révolution des sept ciels; mais depuis la motion initiale le ciel des constellations n'obéit qu'à ses propres lois et gouverne à son gré les événements de la terre et les destinées des hommes. Telle est la doctrine d'Aristote et de la Sainte Eglise.
— Tu mens ! cria encore Alain. Dieu connaît toutes ses étoiles et les aime. Il me les a fait voir malgré les grands arbres de la forêt, qui recouvrait le ciel ; et il me les a fait flotter le long de la rivière, et il me les a fait danser joyeuses au-dessus de la campagne; et j'ai vu aussi celles
l'étoile de bois
qui se sont noyées au temps de la mort de Notre Seigneur; et bientôt il me montrera la mienne et.,.
— -Enfant, Dieu te montrera la tienne . Ainsi soit-il! dit le vieillard.
Mais Alain ne pat connaître s'il lui parlait sérieusement. Car un souffle de vent soudain emplit la cellule et les deux flammes des cierges se renversèrent comme des fleurs retournées, bleuirent et moururent. Alain retrouva Fescalier en tâtant la muraille ; et, comme il avait pris de la hardiesse, et aussi pour punir le vieillard menteur, il arracha le bec de cuivre avec sa mèche brûlante et l'emporta.
Toute la place était noire de nuit, et la tour carrée parut s'y enfoncer et disparaître sitôt qu'Alain l'eut quittée. Il retrouva le passage de la voûte à la lueur de sa lampe et le franchit. Ici les chapeaux pointus des toits ne découpaient plus le ciel. Les ténèbres s'élargissaient et l'ombre supérieure semblait comme frottée de blancheur. Le firmament nocturne était saisi dans un treillis d'étoiles, parcouru de fils d'air ténu aux nœuds étinceîants, tendu d'une résille de feu
clair. Alain leva la tête vers le grand filet radiant. Les étoiles riaient toujours de leur rire de givre. Assurément elles n'avaient pas pitié de lui. Elles ne le connaissaient pas, puisqu'il était si longtemps resté enveloppé dans Fhorreur épaisse de la forêt. Elles riaient de lui, étant hautes et éblouissantes, parce qu'il était petit et n'avait qu'une lampe vacillante et fumeuse. Elles riaient aussiduvieillard menteur, qui prétendait les connaître, et de ses deux cierges éteints. Alain les regarda encore. Riaient-elles pour se moquer, ou riaient-elles de plaisir? Elles dansaient aussi. Elles devaient être joyeuses. Ne savaient-elles pas que le petit Alain allumerait Tune d'elles, comme Dieu lui-même? Assurément Dieu le leur avait dit. Quelle devait être la sienne? Il y en avait tant et tant. Une nuit sans doute elle se révélerait, descendrait auprès de lui, et il n'aurait qu'à la cueillir comme un fruit. Ou si elle ne voulait pas se laisser toucher, elle volerait devant lui avec ses ailes de feu. Et elle rirait avec lui, et il rirait du même rire qu'elle, et toute la vieille forêt serait semée de petites lumières qui ne seraient que des rires.
l'étoile de bois
Maintenant Alain était sur le vieux pont qui tremblait sur ses piliers sculptés. On voyait couler l'eau entre les grosses poutres de son tablier, et vers le milieu il y avait une échauguette toute vêtue d'ardoises peintes en jaune et en bleu. Le veilleur devait se tenir dans la niche; mais il n'était pas là. Heureusement pour Alain ; peutêtre qu'il neTeût pas laissé passer avec sa lampe. Alain n'osa pas éclairer le trou noir de Téchauguette et marcha plus vite. Au delà du pont étaient les maisons plus humbles de la cité, qui n'avaient point d'armures de couleur, ni de monstres griffus pour saisir les contreforts des fenêtres, ni de gueules de dragon pour vomir l'eau delà pluie, ni de serpents qui s'enlaçaient aux linteaux des portes, ni de soleils grimaçants et dédorés pour se rebondir en bosses aux pignons. Elles n'avaient même pas leurs chemises de tuiles nues ou d'ardoises grises; mais elles étaient simplement faites avec des madriers équarris.
Alain soulevait sa lampe pour distinguer le chemin. Tout à coup, il s'arrêta, et se mit à trembler. Il y avait une étoile devant lui, un peu plus haut que sa tête.
LA LAMPÊ DE PSYGOÉ
Etoile obscure, à la vérité, car elle était en bois. Elle avait six rayons croisés sur six autres rayons, de sorte qu'elle était parfaite. On Tavait clouée au boutd^une latte qui s'avançait à travers la rue. Alain Féclaira et la considéra. Elle était déjà ancienne et fendillée. Sans doute elle avait attendu longtemps ; Dieu l'avait oubliée dans le fond de cette petite ville; oubienil Favait laissée là sans rien dire, sachant qu'Alain la trouverait. Alain s'approcha de la maison. C'était une pauvre maison, qui n'avait point de voiets, et, par les vitres basses, il vit beaucoup de curieux personnages en bois. Ils étaient dressés sur une planche, comme pour regarder à la fenêtre ; leurs robes étaient dures et droites; leurs lèvres seserraient sur un trait; leurs yeux étaient ronds et ternes, et ils avaient les mains croisées. Il y avait aussi un bœuf et un âne, avec des jambes roides écarquillées et une croix où semblait clouée une forme plaintive, et une crèche au-dessus de laquelle était fixée uiie petite étoile, toute semblable à celle qiii était accrochée dans la rue.
Et Alain vit bien qu'il avait enfin trouvé. Cette
l'étoile de bois
étoile était faite avec le bois de la foret, et elle attendait qu'on rallume. Elle avait attendu Alain. Il approcha sa lampe et la flamme rouge lécha l'étoile qui crépita. De courtes larmes bleues en jaillirent : puis il y eut un trait igné, un craquèlement, et elle se mit à brûler, devint une boule de feu, flamboya. Alors Alain battit des mains en criant:
— Mon étoile! mon étoile en feu!
Et il se fit un mouvement dans la maison ; des fenêtres en haut s'ouvrirent, et Alain vit de petites têtes eff'arées, avec de longs cheveux, beaucoup d^enfants en chemise , qui s'étaient réveillés et venaient voir. Alain courut vers la porte et entra dans la maison. 11 criait :
— Enfants, venez voir mon étoile ! mon étoile en feu! Alain a allumé son étoile dans la nuit!
Cependant l'étoile flambante grossit très vite, éparpilla une toison d'étincelles; puis aussitôt les madriers secs s'enflammèrent; le toit de chaume rougit d'un coup et tout l'auvent fut un rideau de feu. On entendit un cri d'eff'roi, des appels vagues, puis des plaintes aiguës. Et Tembrasement devint formidable.il y eut un écrou-
lis ; de grands tisons se dressèrent parmi la fumée; ce fut une horriblebigarrure de rouge et de noir; enfin une sorte de gouffre se creusa où s'abattit un monceau d'énormes braises ardentes.
Et le halètement sinistre d'une cloche d'alarme commença de retentir.
A cette heure même, le vieillard de la tour carrée vit se lever dans le Cœur du Ciel, qui est la Maison de Gloire, une nouvelle étoile rouge.
LE LIVRE DE MONELLE
PAROLES DE MONELLE
Monelle me trouva dans la plaine où ferrais et me prit par la main.
— N'aie point de surprise, dit-elle, c'est moi et ce n'est pas moi ;
Tu me retrouveras encore et tu me perdras;
Encore une fois je viendrai parmi vous; car peu d'hommes m'ont vue et aucun ne m'a comprime;
Et tu m'oublieras et tu me reconnaîtras et tu m'oublieras.
Et Monelle dit encore : Je te parlerai des petites prostituées, et tu sauras le commencemement.
Bonaparte le tueur, à dix-huit ans, rencontra sous les portes de fer du Palais-Royal une petite
prostituée. Elle avait le teint pâle et elle grelottait de froid. Mais « il fallait vivre», lui dit-elle. Ni toi, ni moi, nous ne savons le nom de cette petite que Bonaparte emmena, par une nuit de novembre, dans sa chambre, à Thotel de Cherbourg*. Elle était de Nantes, en Bretagne. Elle était faible et lasse, et son amant venait de Tabandonner. Elle était simple et bonne; sa voix avait un son très doux. Bonaparte se souvint de tout cela. Et je pense qu'après le souvenir du son de sa voix Témut jusqu'aux larmes et qu'il la chercha longtemps, sans jamais plus la revoir, dans les soirées d'hiver.
Car, vois- tu, les petites pi^ostituées ne sortent qu'une fois de la foule nocturne pour une tâche de bonté. La pauvre Anne accourut vers Thomas de Quincey, le mangeur d'opium, défaillant dans la large rue d'Oxford sous les grosses lampes allumées. Les yeux humides, elle lui porta aux lèvres un verre de vin doux, l'embrassa et le câlina.Puis elle rentra dans la nuit. Peut-être qu'elle mourut bientôt. Elle toussait, dit de Quincey, le dernier soir que je l'ai vue. Peut-être qu'elle errait encore dans les rues;
LE LIVRE DE MONELLE
mais, malgré la passion de sa recherche, quoiqu'il bravât les rires des gens auxquels il s'adressait, Anne fut perdue pour toujours. Quand il eut plus tard une maison chaude, il songea souvent avec des larmes que la pauvre Anne aurait pu vivre là près de lui; au lieu qu'il se la représentait malade, ou mourante, ou désolée, dans la noirceur centrale d'un b... de Londres, et elle avait emporté tout l'amour pitoya- ^ble de son cœur.
Vois-tu, elles poussent un cri de compassion vers vous, et vous caressent la main avec leur main décharnée. Elles ne vous comprennent que si vous êtes très malheureux; elles pleurent avec vous et vous consolent. La petite Nellj est venue vers le forçat Dostoïevsky hors de sa maison infâme, etj mourante de fièvre. Fa regardé longtemps avec ses grands yeux noirs tremblants. La petite Sonia (elle a existé comme les autres) a embrassé l'assassin Rodion après Taveu de son crime. « Vous vous êtes perdu! » a-t-elle dit avec un accent désespéré. Et, se relevant soudain, elle s'est jetée à son cou, et l'a embrassé... « Non, il n'y a pas maintenant
sur la terre un homme plus malheureux que toi! » s'est-elle écriée dans un élan de pitié, et tout à coup elle a éclaté en sanglots.
Comme Anne et celle qui n'a pas de nom et qui vint vers le jeune et triste Bonaparte, la petite Nelly s'est enfoncée dans le brouillard. Dostoïevsky n'a pas dit ce qu'était devenue la petite Sonia, pâle et décharnée. Ni toi ni moi nous ne savons si elle put aider jusqu'au bout RaskolnikofF dans son expiation. Je ne le crois pas. Elle s'en alla très doucement dans ses bras, ayant trop souffert et trop aimé.
Aucune d'elles, vois-tu, ne peut rester avec vous. Elles seraient trop tristes et elles ont honte de rester. Quand vous ne pleurez plus, elles n'osent pas vous regarder. Elles vous apprennent la leçon qu'elles ont à vous apprendre, et elles s'en vont. Elles viennent à travers le froid et la pluie vous baiser au front et essuyer vos yeux et les affreuses ténèbres les reprennent. Car elles doivent peut-être aller ailleurs.
Vous ne les connaissez que pendant qu'elles sont compatissantes. Il ne faut pas penser à autre chose. îl ne faut pas penser à ce qu'elles
LE LIVRE DE INfONELLE
ont pu faire dans les ténèbres. Nelly dans l'horrible maison, Sonia ivre sur le banc du boulevard, Anne rapportant le verre vide chez le marchand de vin d'une ruelle obscure étaient peut-être cruelles ei obscènes. Ce sont des créatures de chair. Elles sont sorties d'une impasse sombre pour donner un baiser de pitié sous la lampe allumée delà grande rue. En ce moment, elles étaient divines.
Il faut oublier tout le reste.
Monelle se tut et me regarda :
Je suis sortie de la nuit, dit-elle, et je rentrerai dans la nuit. Car, moi aussi, je suis une petite prostituée.
Et Monelle dit encore:
J'ai pitié de toi, j'ai pitié de toi, mon aimé.
Cependant je rentrerai dans la nuit; car il est nécessaire que tu me perdes, avant de me retrouver. Et si tu me retrouves, je t'échapperai encore.
Car je suis celle qui est seule.
lOÔ
Et Moneîle dit encore :
Parée que je suis seule, tu me donneras le nom de Monelle. Mais tu songeras que j'ai tous les autres noms.
Et je suis celle-ci et celle-là, et celle qui n'a pas de nom.
Et je te conduirai parmi mes sœurs, qui sont moi-même, et semblables à des prostituées sans intelligence ;
Et tu les verras tourmentées d'égoïsme et de volupté et de cruauté et d'orgueil et de patience et de pitié, ne s'étant point encore trouvées ;
Et tu les verras aller se chercher au loin ;
Et tu me trouveras toi-même et je me trouverai moi-même; et tu me perdras et je me perdrai.
Car je suis celle qui est perdue sitôt trouvée. Et Monelle dit encore :
En ce jour une petite femme te touchera de la main et s^enfuira;
Parce que toutes choses sont fugitives; mais Monelle est la plus fugitive.
Et, avant que tu me retrouves, je t'enseigne^
LE LIVRE DE MONELLE
rai dans cette plaine, et tu écriras le livre de Monelle.
Et Monelle me tendit une férule creusée où brûlait un filament rose.
— Prends cette torche, dit-elle, et brûle. Brûle tout sur la terre et au ciel. Et brise la férule et éteins-la quand tu auras brûlé, car rien ne doit être transmis ;
Afin que tu sois le second narthécophore et que tu détruises par le feu et que le feu descendu du ciel remonte au ciel.
Et Monelle dit encore : Je te parlerai de la destruction.
Voici la parole : Détruis, détruis, détruis. Détruis en toi-même, détruis autour de toi. Fais de la place pour ton ârae et pour les autres âmes.
Détruis tout bien et tout mal. Les décombres sont semblables.
Détruis les anciennes habitations d'hommes
et les anciennes habitations d'âmes ; les choses mortes sont des miroirs qui déforment.
Détruis, car toute création vient de la destruction.
Et pour la bonté supérieure il faut anéantir la bonté inférieure. Et ainsi le nouveau bien paraît saturé de mal.
Et pour imaginer un nouvel art^ il faut briser Tart ancien. Et ainsi Tart nouveau semble une sorte d'iconoclastie.
Car toute construction est faite de débris, et rien n'est nouveau en ce monde que les formes.
Mais il faut détruire les formes»
Et Monelle dit encore : Je te parlerai de la formation.
Le désir même du nouveau n'est que l'appétence de l'âme qui souhaite se former.
Et les âmes rejettent les formes anciennes ainsi que les serpents leurs anciennes peaux.
Et les patients collecteurs d'anciennes peaux de serpent attristent les jeunes serpents parce qu'ils ont un pouvoir magique sur eux.
Car celui qui possède les anciennes peaux de serpent empêche les jeunes serpents de se transformer.
Voilà pourquoi les serpents dépouillent leur corps dans le conduit vert d^un fourré profond ; et une fois Tan les jeunes se réunissent en cercle pour brûler les anciennes peaux.
Sois donc semblable aux saisons destructrices et formatrices.
Bâtis ta maison toi-même et brûle-la toimême.
Ne jette pas de décombres derrière toi ; que chacun se serve de ses propres ruines.
Ne construis point dans la nuit passée. Laisse tes bâtisses s'enfuir à la dérive.
Contemple de nouvelles bâtisses aux moindres élans de ton âme.
Pour tout désir nouveau, fais des dieux nouveaux.
Et Monelle dit encore ; Je te parlerai des dieux.
Laisse mourir les anciens dieux; ne reste pas
assis, semblable à une pleureuse auprès de leurs tombes ;
Car les anciens dieux s'envolent de leurs sépulcres ;
Et ne protège point les jeunes dieux en les enroulant de bandelettes;
Que tout dieu s'envole, sitôt créé ;
Que toute création périsse, sitôt créée;
Que l'ancien dieu offre sa création au jeune dieu afin qu'elle soit broyée par lui ;
Que tout dieu soit dieu du moment.
Et Monelle dit encore : Je te parlerai des moments.
Regarde toutes choses sous l'aspect du moment.
Laisse aller ton moi au gré du moment.
Pense dans le moment. Toute pensée qui dure: est contradiction.
Aime le moment. Tout amour qui dure est haine.
Sois sincère avec le moment. Toute sincérité qui dure est mensonge.
LE LIVRE DE MONELLE
Sois juste envers le moment. Toute justice qui dure est injustice,
Agis envers le moment. Toute action qui dure est un règne défunt.
Sois heureux avec le moment. Tout bonheur qui dure est malheur.
Aie du respect pour tous les moments, et ne fais point de liaisons entre les choses.
N'attarde pas le moment : tu lasserais une agonie.
Vois : tout moment est un berceau et un cercueil : que toute vie et toute mort te semblent étranges et nouvelles
Et Monelle dit encore : Je te parlerai de la vie et de la mort.
Les moments sont semblables à des bâtons mi-partie blancs et noirs;
N'arrange point ta vie au moyen de dessins faits avec les moitiés blanches. Car tu trouveras ensuite les dessins faits avec les moitiés noires ;
Que chaque noirceur soit traversée par Fat- ' tente de la blancheur future.
Ne dis pas : je vis maintenant, je mourrai demain. Ne divise pas la réalité entre la vie et la mort. Dis : maintenant je vis et je meurs.
Epuise à chaque moment la totalité positive et négative des choses.
La rose d'automne dure une saison; chaque matin elle s'ouvre; tous les soirs elle se ferme.
Sois semblable aux roses : offre tes feuilles à l'arrachement des voluptés, aux piétinements des douleurs.
Que toute extase soit mourante en toi, que toute volupté désire mourir.
Que toute douleur soit en toi le passage d'un insecte qui va s'envoler. Ne te referme pas sur l'insecte rongeur. Ne deviens pas amoureux de ces carabes noirs.
Que toute joie soit en toi le passage d'un insecte qui va s'envoler. Ne te referme pas sur l'insecte suceur.Ne deviens pas amoureux de ces cétoines dorées.
Que toute intelligence luise et s'éteigne en toi l'espace d'un éclair.
Que ton bonheur soit divisé en fulgurations.
LE LIVRE DE MONELLE
iG3
Ainsi ta part de joie sera égale à celle des autres.
Aie la contemplation atomistique de Funivers.
Ne résiste pas à la nature. N'appuie pas contre les choses les pieds de ton âme. Que ton âme ne détourne point son visage comme le mauvais enfant.
Va en paix avec la lumière rouge du matin et la lueur grise du soir. Sois Faube mêlée au crépuscule.
Mêle la mort avec la vie et divise-les en moments.
N'attends pas la mort : elle est en toi. Sois son camarade et tiens-la contre toi ; elle est comme toi-même.
Meurs de ta mort; n'envie pas les morts anciennes. Varie les genres de mort avec les genres de vie.
Tiens toute chose incertaine pour vivante, toute chose certaine pour morte.
Et Monelle dit encore : Je te parlerai des choses mortes.
Brûle soigneusement les morts, et répands leurs cendres aux quatre vents du ciel.
Brûle soigneusement les actions passées, et écrase les cendres; car le phénix qui en renaîtrait serait le même.
Ne joue pas avec les morts et ne caresse point leurs visages. Ne ris pas d'eax et ne pleure pas sur eux : oublie-les.
Ne te fie pas aux choses passées. Ne t^occupe point à construire de beaux cercueils pour les moments passés : songe à tuer les moments qui viendront.
Aie de la méfiance pour tous les cadavres. N'embrasse pas les morts : car ils étouffent les vivants.
Aie pour les choses mortes le respect qu'on doit aux pierres à bâtir.
Ne souille pas ties mains le long des ligues usées. Purifie tes doigts dans des eaux nouvelles.
Souffle le souffle de ta bouche et n^aspire pas les haleines mortes.
Ne contemple point les vies passées plus que ta vie passée. Ne collectionne point d'enveloppes vides. '
LE LIVRE DE MONELLE
Ne porte pas en toi de cimetière. Les morts domient la pestilence.
Et Monelîe dit encore: Je te parlerai de tes actions.
Qae toute coupe d'argile transmise s'effrite ànire tes mains. Brise toute coupe où tu auras bu.
Souffle sur la lampe de vie que le coureur te tend. Car toute îampe ancienne est fumeuse.
Ne te lègue rien à toi-même , ni plaisir, ni douleur.
Ne sois l'esclave d'aucun vêtement, ni d'âme, ni de corps .
Ne frappe jamais avec la même face de la main.
Ne te mire pas dans la mort; laisse emporter ton image dans l'eau qui court.
Fuis les ruines et ne pleure pas parmi
Quand tu quittes tes vêtements le soir, déshabille-toi de ton âme de la journée; mets-toi à nu à tous les moments.
Toute satisfaction te semblera mortelle.
Fouette-la en avant*
Ne digère pas les jours passés : nourris-toi des choses futures.
Ne confesse point les choses passées, car elles sont mortes; confesse devant toi les choses futures.
Ne descends pas cueillir les fleurs le long du chemin. Contente-toi de toute apparence. Mais quitte l'apparence, et ne te retourne pas.
Ne te retourne jamais : derrière toi accourt le halètement des flammes de Sodome, et tu serais changé en statue de larmes pétrifiées.
Ne regarde pas derrière toi. Ne regarde pas trop devant toi. Si tu regardes en toi, que tout soit blanc.
Ne t'étonne de rien par la comparaison du souvenir; étonne-toi de tout par la nouveauté de Fignorance.
Etonne-toi de toute chose; car toute chose est différente dans la vie et semblable dans la mort.
Bâtis dans les difî*érences; détruis dans les similitudes .
Ne te dirige pas vers des permanences ; elles ne sont ni sur terre ni au ciel.
LE LIVRE DE MONELLE
La raison étant permanente, tu la détruiras, et tu laisseras changer ta sensibilité.
Ne crains pas de te contredire : il n'y a point de contradiction dans le moment.
N'aime pas ta douleur; car elle ne durera point.
Considère tes ongles qui poussent, et les petites écailles de ta peau qui tombent.
Sois oublieux de toutes choses.
Avec un poinçon acéré tu t'occuperas à tuer patiemment tes souvenirs comme l'ancien empereur tuait les mouches.
Ne fais pas durer ton bonheur du souvenir jusqu'à l'avenir.
Ne te souviens pas et ne prévois pas.
Ne dis pas : je travaille pour acquérir : je travaille pour oublier. Sois oublieux de l'acquisition et du travail.
Lève-toi contre tout travail ; contre toute activité qui excède le moment, lève-toi.
Que ta marche n'aille pas d'un bout à un autre; car il n'y a rien de tel ; mais que chacun de tes pas soit une projection redressée.
Tu effaceras avec ton pied gauche la trace de ton pied droit.
La main droite doit ignorer ce que vient de faire la main droite.
Ne te connais pas toi-même.
Ne te préoccupe point de ta liberté : oublie-toi toi-même.
Et Monelle dit encore : Je te parlerai de mes paroles.
Les paroles sont des paroles tandis qu^elles sont parlées.
Les paroles conservées sont mortes et engendrent la pestilence.
Ecoute mes paroles parlées et n'agis pas selon mes paroles écrites.
Ayant ainsi parlé dans la plaine, Monelle se tut et devint triste; car elle devait rentrer dans la nuit.
Et elle me dit de loin:
LE LIVRE DE MONELLE 169
Oublie-moi et je te serai rendue.
Et je regardai par la plaine et je vis se lever les sœurs de Monelle.
ÎI
LES SŒURS DE MON ELLE
UÉGOISTE
Parla petitehaie qui entourait la maison grise d'éducation au sommet de la falaise, un bras d'enfant se tendit avec un paquet noué d'une faveur rose.
— Prends ça d'abord, dit une voix de fillette. Fais attention : ça se casse. Tu m'aideras après.
Une fine pluie tombait également cur les creux du rocher, la crique profonde, et criblait le remous des vagues au pied de la falaise. Le mousse qui épiait à la clôture s'avança et dit tout bas :
— Passe donc avant, dépêche-toi.
La fillette cria :
— Non, non, non! Je ne peux pas. Il faut cacher mon papier; je veux emporter les affaires
qui sont à moi. Egoïste! égoïste! va! Tu vois bien que tu me fais mouiller 1
Le mousse tourna la bouche et empoigna le petit paquet. Le papier trèmpé creva et dans la boue roulèrent des triangles de soie jaune et violette frappés de fleurs, des bandelettes de velours, un petit pantalon de poupée en batiste, un cœur d'or creux avec une charnière, et une bobine neuve de fil rouge. La fillette passa sur la haie; elle se piqua les mains aux brindillons durs, et ses lèvres tremblèrent.
— Là, tu vois, dit-elle. Tu as été très entêté. Toutes mes choses sont gâtées.
Son nez remonta, ses sourcils se rapprochèrent, sa bouche se distendit, et elle se mit à pleurer :
— Laisse-moi, laisse-moi. Je ne veux plus de toi. Va- t'en. Tu me fais pleurer. Je vais retourner avec Mademoiselle.
Pais elle ramassa tristement ses étoffes.
— Ma jolie bobine est perdue, dit-elle. Moi qui voulais broder la robe de Lili !
Par la poche horriblement ouverte de sa courte jupe on voyait une petite tête réguhère de por-
LE LIVRE DE MONELLE
celaine avec une extraordinaire tignasse de clieveux blonds.
— Viens, lui souffla le mousse. Je sais sûr que ta Mademoiselle te cherche déjà.
Elle se laissa emmener en s'essuyant les yeux avec le revers d'une menotte tachée d'encre.
— Et quoi donc encore ce matin ? demanda le mousse. Hier tu ne voulais plus.
— Elle m'a battue avec son manche à balai, dit la fillette en serrant les lèvres. Battue et enferméedans l'armoire à charbon, avec les araignées et les bêtes. Quand je reviendrai, je mettrai le balai dans son lit, je brûlerai sa maison avec le charbon et je la tuerai avec ses ciseaux. Oui. (Elle mit saboucheen pointe.) Oh! emmène moi loin, que je ne la revoie plus. J'ai peur de son nez pincé et de ses lunettes. Je me suis bien vengée avant de m'en aller. Figure-toi qu'elle avait le portrait de son papa et de sa maman, dans des choses de velours, sur la cheminée. Des vieux ; pas comme ma maman, à moi. Toi, tu ne peux pas savoir. Je les ai barbouillés avec du sel d'oseille. Ils seront afFreux. C'est bien fait. Tu pourrais me répondre, au moins.
Le mousse levaities yeux sur la mer. Elle étai^ sombre et brumeuse. Un rideau de pluie voilait toute la baie. On ne voyait plus les éçueils ni les balises. Par moments le linceul humide tissé de gouttelettes filantes se trouait sur des paquets d'algues noires.
— On ne pourra pas marcher cette nuit, dit le mousse. Il faudra aller dans la cahute de la douane où il y a du foin.
— Je ne veux pas, c'est sale ! cria la fillette.
— Tout de même, dit le mousse. As-tu envie de revoir ta Mademoiselle ?
— Egoïste ! dit la fillette qui éclata en sanglots. Je ne savais pas que tu étais comme ça. Si j'avais su, mon Dieu I moi qui ne te connaissais pas !
— Tu n'avais qu'à ne pas partir. Oui est-ce qui m'a appelé, l'autre matin, quand je passais sur la route?
— Moi? Oh ! le menteur 1 Je ne serais pas partie si tu ne me l'avais pas dit. J'avais peur de toi. Je veux m'en aller. Je ne veux pas coucher dans du foin. Je veux mon lit.
— Tu es libre, dit le mousse.
LE LIVRE DE MON ELLE
Elle continua de marcher, en haussant les épaules. Après quelques instants :
— Si je veux bien, dit-elle, c'est parce que je suis mouillée, au moins.
La cahute s'étalait sur le versant de la mer, et les brins de chaume dressés dans la terre du toit ruisselaient silencieusement. Ils poussèrent la planche à l'entrée . Au fond était une sorte d'alcôve, faite avec des couvercles de caisses et remplie de foin.
La fillette s'assit. Le mousse lui enveloppa les pieds et les jambes d'herbe sèche.
— Ça pique^ dit-elle.
— Ça réchauffe, dit le mousse.
Il s'assit près de la porte et guetta le temps. L'humidité le faisait grelotter faiblement.
— Tu n'as pas froid, au moins ! dit la fillette. Après j tu seras malade, et qu'est-ce que je ferai, moi !
Le mousse secoua la tête. Ils restèrent sans parler. Malgré le ciel couvert, on éprouvait le crépuscule.
— J'ai faim, dit la fillette. Ce soir il y a de
Foie rôtie avec des marrons chez Mademoiselle. Oh ! Tu n'as pensé à rien, toi. J'avais emporté des croûtes. Elles sont en bouillie. Tiens !
Elle tendit la main. Ses doigts étaient collés dans une panade froide.
— Je vais chercher des crabes, dit le mousse. Il y en a au bout des Pierres-Noires. Je prendrai là barque de la douane, en bas.
— J'aurai peur, tout seule.
— Tu ne veux pas manger ?
Elle ne répondit rien.
Le mousse, secoua les brindilles collées à sa vareuse et se glissa dehors. La pluie grise Tenveloppa. Elle entendit ses pas sucés dans la boue.
Puis il y eut des rafales, et le grand silence rythmé de Faverse. L'ombre vint, plus forte et plus triste. L'heure du dîner chez Mademoiselle était passée. L'heure du coucherétait passée.Làbas, sous les lampes d'huile suspendues, tout le monde dormait dans les lits blancs bordés. Quelques mouettes crièrent la tempête. Lèvent tourbillonna et les lames canonnèrent dans les
LE LIVRE DE MONELLE
grands trous delà falaise. Dans Tattente de son dîner la fillette s'endormit, puis se réveilla. Le mousse devait] ouer avecles crabes. Quel égoïste ! Elle savait bien que les bateaux flottent toujours sur Teau. Les gens se noient quand ils n'ont pas de bateau,
— Il sera bien attrapé, quand il verra que je dors, se dit-elle. Je ne lui répondrai pas un mot, je ferai semblant. Ce sera bien fait.
Vers le milieu de la nuit, elle se trouva sous le feu d'une lanterne. Un homme à caban pointu venait de la découvrir, blottie comme une souris. Sa figure était luisante d'eau et de lumière...
— Où est la barque ? dit-il. Et elle s'écria, dépitée :
— Oh! j'étais sûre! il ne m^a pas trouvé de crabes et il a perdu le bateau !
ï80 LA LAMPE DE PSYCHE