‹ La lampe de PsychéChapitre 10 sur 36 · L'ÉGOÏSTE · texte numérisé non relu

L'ÉGOÏSTE

Parla petitehaie qui entourait la maison grise d'éducation au sommet de la falaise, un bras d'enfant se lendit avec un paquet noué d'une faveur rose.

— Prends ça d'abord, dit une voix de fillette. Fais attention: case casse. Tu m'aideras après.

Une fine pluie tombait ég-alement cur les creux du rocher, la crique profonde, et criblait le remous des vagues au pied de la falaise. Le mousse qui épiait à la clôture s'avança et dit tout bas:

— Passe donc avant, dépêche-toi.

La fillette cria:

— Non, non, non! Je ne peux pas. Il faut cacher mon papier; je veux emporter les affaires

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qui sont à moi. Egoïste! égoïste! va! Tu vois bien que tu me fais mouiller !

Le mousse tourna la bouche et empoigna le petit paquet. Le papier trempé creva et dans la boue roulèrent des triangles de soie jaune et violette frappés de fleurs, des bandelettes de velours, un petit pantalon de poupée en batiste, un cœur d'or creux avec une charnière, et une bobine neuve de fil rouge. La fillette passa sur la haie; elle se piqua les mains aux brindillons durs, et ses lèvres tremblèrent.

— Là, tu vois, dit-elle. Tu as été très entêté. Toutes mes choses sont gâtées.

Son nez remonta, ses sourcils se rapprochèrent, sa bouche se distendit, et elle se mit à pleurer:

— Laisse-moi, laisse-moi. Je ne veux plus de toi. Va-t'en. Tu me fais pleurer. Je vais retourner avec Mademoiselle.

Puis elle ramassa tristement ses étoffes.

— Ma jolie bobine est perdue, dit-elle. Moi qui voulais broder la robe de Lili !

Par la poche horriblementouverte de sa courte jupe on voyait une petite tête régulière de por-

LE LIVI\E DE MONELLE I^S

ceJaine avec une extraordinaire tignasse de clieveux blonds.

— Viens, lui souffla le mousse. Je suis sûr que ta Mademoiselle te cherche déjà.

Elle se laissa emmener en s'essuyant les yeux avec le revers d'une menotte tachée d'encre.

— Et quoi donc encore ce matin ? demanda le mousse. Hier tu ne voulais plus.

— Elle m'a battue avec son manche à balai, dit la fillette en serrant les lèvres. Battue et enferméedans l'armoire à charbon, avec les araignées et les bêtes. Quand je reviendrai, je mettrai le balai dans son lit, je brillerai sa maison avecle charbon et je la tuerai avec ses ciseaux. Oui. (Elle mit sabouche en pointe.) Oh ! emmène moi loin, que je ne la revoie plus. J'ai peur de son nez pincé et de ses lunettes. Je me suis bien vengée avant de m'en aller. Figure-toi qu'elle avait le portrait de son papa et de sa maman, dans des choses de velours, sur la cheminée. Des vieux ; pas comme ma maman, à moi. Toi, tu ne peux pas savoir. Je les ai barbouillés avec du sel d'oseille. Ils seront affreux. C'est bien fait. Tu pourrais me répondre, au moins.

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Le mousse levaitles yeux sur la mer. Elle était sombre et brumeuse. Un rideau de pluie voilait toute la baie. On ne voyait plus les écueils ni les balises. Par moments le linceul humide tissé de goutlelettes filantes se trouait sur des paquets d'algues noires.

— On ne pourra pas marcher cette nuit, dit le mousse. Il faudra aller dans la cahute de la douane où il y a du foin.

— Je ne veux pas, c'est sale ! cria la fillette.

— Tout de même, dit le mousse. As-tu envie de revoir ta Mademoiselle ?

— Eg-oïste 1 dit la fillette qui éclata en sanglots. Je ne savais pas que tu étais comme ça. Si j'avais su, mon Dieu ! moi qui ne te connaissais pas !

— Tu n'avais qu'à ne pas partir. Oui est-ce qui m'a appelé, l'autre malin, quand je passais sur la route?

— Moi? Oh ! le menteur ! Je ne serais pas partie si tu ne me l'avais pas dit. J'avais peur de toi. Je veux m'en aller. Je ne veux pas coucher dans du foin. Je veux mon lit.

— Tu es libre, dit le mousse.

LE LIVRE DE SIONELLE inn

Elle conlinua de marcher, en haussant les épaules. Après quel()ues instants :

— Si je veux bien, dit-elle, c'est parce que je suis mouillée, au moins.

La cahute s'étalait sur le versant de la mor^ et les brins de chaume dressés dans la (erre du toit ruisselaient silencieusement. Ils poussèrent la planche à l'entrée. Au fond élait une sorte d'alcôve, faite avec des couvercles de caisses et remplie de foin.

La fillette s'assit. Le mousse lui enveloppa les pieds et les jambes d'herbe sèche.

— Ça pique, dit-elle.

— Ça réchauffe, dit le mousse.

Il s'assit près de la porte et guetta le temps. L'humidité le faisait grelotter faiblement.

— Tu n'as pas froid, au moins ! dit la fillette. Après, tu seras malade, et qu'est-ce que je ferai, moi !

Le mousse secoua la tète. Ils restèrent sans parler. Mal-ré le ciel couvert, on éprouvait le crépuscule.

— J'ai faim, dit la fillette. Ce soir il y a de

l'oie rôlie avec des marrons chez Mademoiselle. Oh ! Tu n'as pensé à rien, loi. J'avais emporté des croûtes. Elles sont en bouillie. Tiens !

Elle tendit la main. Ses doig-ts étaient collés dans une panade froide.

— Je vais chercher des crabes, dit le mousse. Il y en a au bout des Pierres-Noires. Je prendrai la barque de la douane, en bas.

— J'aurai peur, tout seule.

— Tu ne veux pas mani^er ?

Elle ne répondit rien.

Le mousse secoua les brindilles collées à sa vareuse et se glissa dehors. La pluie grise l'enveloppa. Elle entendit ses pas sucés dans la boue.

Puis il y eut des rafales, et le grand silence rythmé de l'averse. L'ombre vint, plus forte et plus triste. L'heure du dîner chez Mademoiselle était passée. L'heure du coucherétait passée.Làbas, sous les lampes d'huile suspendues, tout le monde dormait dans les lits blancs bordés. Quelques mouettes crièrent la tempête. Lèvent tourbillonna et les lames canonnèrent dans les

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grands trous delà falaise. Dans l'atlente de son dîner la fillette s'endormit, pais se réveilla. Le maiissedevaitjouer avec les crabes. Quel égoïste I Elle savait bien que les bateaux flottent toujours sur l'eau. Les gens se noient quand ils n'ont pas de bateau.

— Il sera bien attrapé, quand il verra que je dors, se dit-elle. Je ne lui répondrai pas un mot, je ferai semblant. Ce sera bien fait.

Vers le milieu de la nuit, elle se trouva sous le feu d'une lanterne. Un homme à caban pointu venait de la découvrir, blottie comme une souris. Sa figure était luisante d'eau et de lumière...

— Où est la barque ? dit-il.

Et elle s'écria, dépitée :

— Oh! j'étais sùrc! il ne m'a pas trouvé de crabes et il a perdu le bateau!

le

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