‹ La lampe de PsychéChapitre 16 sur 36 · LA PRÉDESTINÉE · texte numérisé non relu

LA PRÉDESTINÉE

Sitôt qu'elle fut assez haute, Usée eut coutume d'aller tous les matins devant sa glace et de dire: « Bonjour, ma petite Usée. » Puis elle baisait le verre froid et fronçait les lèvres. L'image semblait venir seulement. Elle était très loin, en réalité. L'autre Usée, plus pâle, qui se levait des profondeurs du miroir, était une prisonnière à h bouche gelée. Usée la plaignait, car elle paraissait triste et cruelle. Son sourire matinal étai une aube blême encore teinte de l'horreui nocturne.

Cependant Usée l'aimait et lui parlait : « Per sonne ne te dit bonjour, pauvre petite Usée Embrasse-moi, tiens. Nous irons nous promené aujourd'hui. Usée. Mon amoureux viendra nou

chercher. Viens-t'en. » Usée se détournait, et l'autre Usée, mélancohque, s'enfuyait vers l'ombre lumineuse.

Usée lui montrait ses poupées et ses robes. c( Joue avec moi. Habille-toî avec moi. » L'autre Usée, jalouse, élevait aussi vers Usée des poupées plus blanches et des robes décolorées. Elle ne parlait pas, et ne faisait que remuer les lèvres en même temps qu'Usée.

Quelquefois Usée s'irritait, comme une enfant, contre la dame muette, qui s'irritait à son tour. « Méchante, méchante Usée! criait-elle. Veux-tu me répondre, veux-tu m'emljrasser! » Elle frappait le miroir de la main. Une étrange main, qui ne tenait à aucun corps, apparaissait devant la sienne. Jamais Usée ne put atteindre l'autre Usée.

Elle lui pardonnait durant la nuit; et, heureuse de la retrouver, elle sautait de son lit pour l'embrasser,en lui murmurant : « Bonjour, ma petite Usée. »

Quand Usée eut un vrai fiancé, elle le mena devant sa glace et dit à l'anlre Usée : « Regarde moa amoureux, et ne le leuarde pas trop. 11 est

à moi, mais je veux bien te le faire voir. Après que nous serons mariés, je lui permettrai de t'embrasser avec moi, tous les malins. »Le fiance se mit à rire. Usée dans le miroir sourit aussi. « N'est-ce pas qu'il est beau et que je l'aime? » dit Usée. « Oui, oui, » répondit l'autre Usée. « Si tu le regardes tropje ne t'embrasserai plus, dit Usée. Je suis aussi jalouse que toi, va. Au revoir, ma petite Usée. »

A mesure qu'Usée apprit l'amour, Usée dans le miroir devint plus triste. Car son amie lU venait plus la baiser le matin. Elle la tenait en grand oubli. Plutôt l'image de son fiancé courait, après la nuit, vers le réveil d'Usée. Pendant la journée, Usée ne voyait plus la dame du miroir, tandis que son fiancé la regardait. « Oii! disait Usée, tu ne penses plus à moi, vilain. C'est l'autre que tu regardes. Elle est prisonnière; elle ne viendra jamais. Elle est jalouse de toi; mais je suis plus jalouse qu'elle. Ne la regarde pas, mon aimé; regarde moi. Méchante Usée du miroir, je te défends de répondre à mon fiancé. Tu ne peux pas venir ; tu ne pourras jamais

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venir. Xe me le prends pas, méchante Usée. Après que nous serons mariés, je lui permettrai de l'embrasser avec moi. Ris, Usée. Tu seras avec nous. »

Usée devint jalouse de Tau Ire Usée. Si la journée baissait sans que l'aimé fût venu : « Tu le chasses, tu le chasses, criait Usée, avec ta mauvaise figure. Méchante, va-t-en, laisse-nous. »

Et Usée cacha sa glace sous un linge blanc et fin. Elle souleva un pan afin d'enfoncer le dernier petit clou. « Adieu, Usée, » dit-elle.

Pourtant son fiancé continuait à sembler las. « Il ne m'aime plus, pensa Usée ; il ne vient plus, je reste seule, seule. Où est l'autre Usée? Estelle partie avec lui? » De ses petits ciseaux d*or, elle fendit un peu la toile, pour regarder. Le miroir était couvert d'une ombre blanche.

« Elle est partie, » pensa Usée.

— Il faut, se dit Usée, être très patiente. L'autre Usée sera jalouse et triste. Mon aimé reviendra. Je saurai l'attendre.

Tous les matins, sur l'oreiller, près de son

LA I.A.\tPE DE PSYCHE

visage, il lui semblait le voir, dans son demisommeil : « Oh! mon aimé, murmurait-elle, es-tu donc revenu? Bonjour, bonjour, mon petit aimé. » Elle avançait la main et touchait le drap frais.

— Il faut, se dit encore I^sée, être très patiente. .

Usée attendit longtemps son fiancé. Sa patience se fondit en larmes. Un brouillard humide enveloppait ses yeux. Des lignes mouillées parcou- "^ raient ses joues. Toute sa figure se creusait. Chaque jour^ chaque mois, chaque année la flétrissait d'un doigt plus pesant.

— Oh! mon aimé, dit Usée, je doute de toi. -M Elle coupa le linge blanc à l'intérieur du mi- '

roir, et, dans le cadre pâle, apparut la glace, pleine de taches obscures- Le miroir était sil- J lonné de rides claires et, là où le tain s'était séparé du verre, on voyait des lacs d'ombre.

L'autre Usée vint au fond de la glace, vêtue de noir, comme Usée, le visage amaigri, marqué par les signaux étranges du verre qui ne reflète parmi le verre qui reflète. Et le miroir semblait avoir pleuré.

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— Tu es triste, comme moi, dit Usée.

La dame du miroir pleura. Usée la baisa et dit : « Bonsoir, ma pauvre Usée. »

Et, entrant sa chambre, avec sa lampe à la main, Usée fut surprise : car l'autre Usée, une lampe à la main, s'avançait vers elle, le regard triste. Usée leva sa lampe au-dessus de sa tète et s'assit sur son lit. Et l'autre Usée leva sa lampe au-dessus de sa tête et s'assit près d'elle.

— Je comprends bien, pensa Usée. La dame du miroir s'est délivrée. Elle est venue me chercher. Je vais mourir.

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