I.A LAMPE DL PSVCIÎE
avons avancé comme une troupe. Il y avait des hommes qui nous maudissaient, ne connaissant point le Seigneur, II y avait des femmes qui nous retenaient par les bras et nous interrog^eaient, et couvraient nos visages de baisers. Et puis il y a eu de bonnes âmes qui nous ont apporté des écuelles de bois, du lait tiède et des fruits. Et tout le monde avait pidé de nous. Car ils ne savent point où. nous allons et ils n'ont point entendu les voix.
Sur la terre il y a des forêts épaisses, et des rivières, et des montagnes, et des sentiers pleins de ronces. Et au bout de la terre se trouve la mer que nous allons traverser bientôt. Et au bout de la mer se trouve Jérusalem. Nous n'avons ni gouvernants ni guides. Mais toutes les routes nous sont bonnes. Quoique ne sachant point parler, Nicolas marche comme nous, Alain et Denis, et toutes les terres sont pareilles, et pareillement dangereuses aux enfants. Partout il y a des forêts épaisses, et des rivières, et des montagnes, et des épines. Mais partout les voix seront avec nous. Il y a ici un enfant qui s'appelle Eustace, et qui est né avec ses yeux fermés. Il garde les bras
étendus et il souiit. Nous ne voyons rien de pins que lui. C'est une petite fille qui le mène et qui porte sa croix. Elle s'appelle Allys. Elle ne parle jamais et ne pleure jamais ; elle g-arde les yeux fixés sur les pieds d'Eustace, afin de le soutenir quand il trébuche. Nous les aimons tous les deux. Eustace ne pourra pas voir les saintes lampes du sépulcre. Mais Allys lui prendra les mains, afin de lui faire toucher les dalles du tombeau.
Oh ! que les choses de la terre sont belles ! Nous ne nous souvenons de rien, parce que nous n'avons jamais rien appris. Cependant nous avons vu de vieux arbres et des rochers roug'es. Quelquefois nous passons dans de longues ténèbres. Quelquefois nous marchons jusqu'au soir dans des prairies claires. Nous avons crié le nom de Jésus dans les oreilles de Nicolas, et il le connaît bien. Mais il ne sait pas le dire. Il se réjouit avec nous de ce que nous voyons. Car ses lèvres peuvent s'ouvrir pour la joie, et il nous caresse les épaules. Et ainsi ils ne sont point malheureux: car Allys veille sur Eustace et nous, Alain €t Denis, nous veillons sur Nicolas.
On nous disait que nous rencontrerions dans
les bois des ogres et des loups-garous. Ce sont des mensong-es. Personne ne nous a effrayés ; personne ne nous a fait de mal. Les solitaires et les malades viennent nous regarder, et les vieilles femmes allument des lumières pour nous dans les cabanes. On fait sonner pour nous les, cloches des églises. Les paysans se lèvent des! sillons pour nous épier. Les bêles aussi nous! regardent et ne s'enfuient point. Et depuis que] nous marchons, le soleil est devenu plus chaud,] et nous ne cueillons plus les mêmes fleurs. Mais] toutes les tiges peuvent se tresser en m.êmes for-] mes, et nos croix sont toujours fraîches. Ainsil nous avons grand espoir, et bientôt nous verrons' la mer bleue. Et au bout de la mer bleue est Jérusalem. Et le Seigneur laissera venir à son tombeau tous les petits enfants. Et les voix blanches seront joyeuses dans la nuit.
RÉGIT DE FRANÇOIS LONGUEJOUE,GLERG
Aujourd'hui, quinzième du mois de septembre, r année après l' incarnation de notre Seigneur douce cent et douze, sont venus en l officine de mon maître Hugues Ferré plusieurs enfants qui demandent à traverser la mer pour aller voirie Saint-Sépulcre. Et pour ce que ledit Ferré n'a point assez de nefs marchandes dans le port de Marseille, il m'a commandé de requérir maître Guillaume Porc, afin de compléter le nombre. Les maîtres Hugues Ferré et Guillaume Porc mèneront les nefs Jusqu'en Terre- Sainte pour l'amour de Notre Seigneur J. -G. Il y a présentement épandus autour de la cité de Marseille plus de sept mille enfants dont aucuns parlent des langages barbares. Et Mes-
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siears les échevins , craiffiiant justement la disette, se sont réunis en la maison de ville,où, après délibération, ils ont mandé nosdits maîtres afin de les exhorter et supplier d'envoyer les nefs en grande diligence. La n\er nest pas <â de présenthien favorable à cause des éq a in oxes, " mais il est à considérer quune telle affluencc pourrait être dangereuse à notre bonne ville, d'autant que ces enfants sont tous affamés par la longueur de la, route et ne savent ce qu'ils font. J'ai fait crier aux mariniers sur le port, et équiper les nefs. Sur l'heure de vêpres, on pourra les tirer dans l'eau. La foule des enfants n'est point dans la cité, mais ils parcourent la g rêve en amassant des coquilles pour signes de voyage et on dit qu'ils s'étonnent des étoiles de mer et pensent qu'elles soient tombées vivantes du ciel afin de leur indiquer la route du Seigneur. Et de cet événement extraordinaire, voici ce que f ai à dire : premièrement, qu'il est à désirer que maîtres Hugues Ferré et Guillaume Porc conduisent promptement hors de notre cité cette turbulence étrangère ; secondement,que l'hiver a étébien rude, d'où la terre
LA CnOISADE DES ENFANTS n5
est panure cette année, ce que savent assez messieurs les marchands ; troisièmement, que l'Éghsena été nullement avisée du dessein de cette horde qui vient du Nord, et qu'elle ne se mêlera pas dans la folie d'une armée puérile (turba infantium). Et il convient de louer maîtres Hugues Ferré et Guillaume Porc, autant pour l'amour qu'ils portent à notre bonne ville que pour leur soumission à Notre Seigneur, envoyant leurs nefs et les convoyant par ce temps d'équinoxe,et en grand danger d'être attaquées par les infidèles qui écument notre mer sur leurs felouques d'Alger et de Bougie,
g6 LA LAMPE DE PSYCHÉ
RÉCIT DU KALANDAR
Gloire à Dieu ! Loué soit le Prophète qui m'a permis d'être pauvre et d'errer par les villes en invoquant le Seigneur ! Trois fois bénis soient les saints compagnons de Mohammed qui instituèrent l'ordre divin auquel j'appartiens ! Car je suis semblable à Lui lorsqu'il fut chassé à coups de pierres hors de la cité infâme que je ne veux point nommer, et qu'il se réfugia dans une vigne où un esclave chrétien eut pitié de lui, et lui donna du raisin, et fut touché par les paroles de la foi au déclin du jour. Dieu est grand ! J'ai traversé les villes de Mossoul, et de Bagdad, et de Basrah, et j'ai connu Sala-ed-Din (Dieu ait son âme) et le sultan son frère Seïf-ed-Din, et j'ai contemplé le Commandeur des Croyants. Je
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LA CfVOlSADE DES ENFANTS Q'J
vis très bien d'un peu de riz que je mendie et de l'eau qu'on me verse dans ma calebasse. J'entretiens la pureté de mon corps. Mais la plus grande pureté réside dans l'âme. Il est écrit que le Prophète, avant sa mission, tomba profondément endormi su rie sol. Et deux hommes blancs descendirent à droite et à gauche de son corps et se tinrent là. El l'homme blanc à gauche lui fendit la poitrine avec un couteau d'or, et en tira le cœur, d'où il exprima le sang- noir. Et l'homme blanc à droite lui fendit le ventre avec un couteau d'or, et en tira les viscères qu'il purifia. Et ils remirent les entrailles en place, et dès lors le Prophète fut pur pour annoncer la foi. C'est là une pureté surhumaine qui appartientprincipalement aux êtres angéliques. Cependant les enfants aussi sont purs. Telle fut la pureté que désiraengendrerla devineresse quand elle aperçut le rayonnement autour de la tête du père de Mohammed et qu'elle tenta de se joindre à lui. Mais le père du Prophète s'unit à sa femme Aminah, et le rayonnement disparut de son front, et la devineresse connut ainsi qu'Aminah venait de concevoir un être pur.
gg LA LAMPK DE, PSYCHE
Gloire à Dieu, qui purifie ! Ici, sous le porche de ce bazar, je puis me reposer, et je saluerai les passants. Il v a de riches marchands d'étoffes et de joyaux qui se tiennent accroupis. Voici un caftan qui vaut bien mille dinars. Moi, je n'ai point besoin d'argent et je suis libre comme un chien. Gloire à Dieu! Je me souviens, maintenant que je suis à l'ombre, du commencement de mon discours. Premièrement, je parle de Dieu, hors lequel il n'y a pas de Dieu, et de notre Saint Prophète, qui révéla la foi, car c'est l'origine de toutes les pensées, soit qu'elles sortent de la bouche, soit qu'elles aient été tracées à l'aide du calame. En second lieu, je considère la pureté dont Dieu a doué les saints et les anges. En troisième lieu, je réfléchis à la pureté des enfants. En effet, je viens de voir un grand nombre d'enfants chrétiens qui ont été achetés par le Commandeur des Croyants. Je lésai vus sur la grand' route. Ils marchaient comme un troupeau de moutons.On dit qu'ils viennent du pays d'Egypte, et que les navires des Francs les ont débarqués là. Satan les possédait et ils tentaient de traverser la mer pour se rendre à Jérusalem. Gloire à Dieu
Il n'a pas été permis qu'une si grande cruauté fùl accomplie. Car ces pauvres enfants seraient morts en route, n'ayant ni aides, ni vivres. Ils sont tout à fait innocents. Et à leur vue je me suis jeté à terre, et j'ai frappé la terre du front en louant le Seigneur à voix haute. Voici maintenant quelle était la disposition de ces enfants. Ils étaient vêtus de blanc, et ils portaient des croix cousues sur leurs vêtements. Ils ne paraissaient point savoir où ils se trouvaient, et ne semblaient pas affligés. Ils gardent les yeux dirigés constamment au loin. J'ai remarqué l'un d'eux qui était aveugle et qu'une petite fdie tenait parla main. Beaucoup ont des cheveux roux et des yeux verts. Ce sont des Francs qui appartiennent à l'empereur de Rome. Ils adorent faussement le prophète Jésus. L'erreur de ces Francs est manifeste. D'abord, il est prouvé par les livres et les miracles qu'il n'y a point d'autre parole que celle de Mohammed. Ensuite, Dieu nous permet journellement de le glorifier et de quêter notre vie, et il ordonne à ses fidèles de protéger notre ordre. Enfin, il a refusé la clairvoyance à ces enfants qui sont partis d'un
pays lointain, tentés pariblis, et il ne s'est point manifesté pour les avertir. Et s'ils n'étaient tombés heureusement entre les mainsdes Croyants, ils auraient été saisis par les Adorateurs du Feu et encliaînés dans des caves profondes. Et ces maudits les auraient offerts en sacrifice à leur idole dévoratricii et détestable. Loué soit notre Dieu qui faitbien tout ce qu'il fait et qui protège même ceux qui ne le confessent point. Dieu est grand I J'irai maintenant demander ma part de riz dans la boutique de cet orfèvre, et proclamer mon mépris des richesses. S'il plaît à Dieu, tous ces enfants seront sauvés par la foi.