PRÉFACE
Depuis une quinzaine d'années l'œuvre de Rabelais a été la constante préoccupation de ma pensée, Tobjet principal de mes recherches. Ce sont les résultats de cette longue enquête, reprise et continuée avec persévérance, que je viens présenter aujourd'hui aux rabelaisants, à tous ceux qui aiment et admirent le grand écrivain.
Il y a plus de deux siècles, Le Duchat abordait pour la première fois, dans son célèbre commentaire, le côté philologique de Rabelais. Ses efforts très méritoires, étant donné l'état chaotique de la philologie française au début du xviii^ siècle, sont malheureusement restés isolés. Un système d'exégèse mort-né, celui de l'allégorisme historique, a pendant deux siècles complètement sacrifié l'étude philologique du roman rabelaisien, et les conséquences désastreuses de cette méthode n'ont pas échappé au célèbre bibliographe Jacques-Charles Brunet, qui écrit en 1834: « La philologie restera désormais l'objet principal, sinon unique, des interprètes futurs du Pantagruel ; et certes le cadre ainsi restreint est encore assez vaste pour qui saura le remplir convenablement » (i).
Le réveil des études rabelaisiennes, dans les premières
(1) J.-Ch. EvxxnQX, Notice sur deux anciens romans intitulés Chroniques de Gargantua, oîi Von examine les rapports qui existent entre ces deux ouvrages et le Gargantua de Rabelais, Paris, 1834, p. 2.
vin PREFACE
années du xx" siècle, est la conséquence de l'enseignement de M. Abel Lefranc, à l'Ecole des Hautes-Etudes, puis au Collège de France. De ses conférences sur l'Histoire littéraire de la Renaissance sortit la première phalange de rabelaisants, presque toute recrutée parmi ses élèves ou ses amis. La critique du texte, la recherche des sources, l'établissement de la biographie, l'interprétation réaliste de l'œuvre furent dès lors assis sur des bases scientifiques. Une Société des Etudes rabelaisiennes fut constituée, dont la Repue commença à paraître en iqoS, et l'édition critique des Œuvres fut projetée.
Je n'ai pas eu Thonneur d'être l'auditeur de M. Lefranc, et j'ai rejoint tardivement ce premier noyau de pantagruélistes; mais je n'en ai pas moins subi la séduction de sa parole entraînante, de son esprit large et sympathique. Grâce à ses encouragements, j'ai abordé à mon tour la philologie rabelaisienne.
Depuis mon premier article : « Les éléments adventices du vocabulaire de Rabelais » (1908), je n'ai cessé, pendant une quinzaine d'années, de fournir une longue suite d'études et de notices qui parurent périodiquement dans la Revue des Etudes rabelaisiennes, puis dans la Revue du XVP siècle, et dont la substance passa dans le commentaire philologique de l'édition critique des Œuvres de Rabelais publiée sous la direction de M. Lefranc (1912 et suiv.).
J'ai exposé, dans l'Introduction de cette Edition, sous la rubrique « Méthode », les principes suivis pour la rédaction du commentaire. Qu'il me soit permis d'en rappeler deux passages :
« L'absence d'un dictionnaire du xvi^ siècle reste très sensible. Pour en atténuer l'inconvénient, en ce qui concerne Rabelais, il nous a fallu faire le tour des écrivains des XV® et x\f siècles. Les genres dramatique (mystères, farces) et narratif (romans, nouvelles, facéties) nous