V. — Cycle gigantal
Le roman rabelaisien n'est en somme que l'histoire de trois générations de géants graduellement policés et rendus à l'humanité. Mais à côté de ces protagonistes de son choix, Rabelais fait aussi place aux géants traditionnels.
Voici tout d'abord le type du géant brutal, force élémentaire de la nature, qu'il appelle Loup-Garou, à cause de sa férocité. Il est tout « armé d'enclurnes cyclopicques » (1. Il, ch. xxix) et il manie aisément une massue d'acier « pesant neuf mille sept cens quintaulx » et qui est pheée... Il s'approche de Pantagruel « la i2ueule ouverte », en brandissant sa massue enchantée et proférant des menaces terribles, mais notre « pauvre bon hommet » finit par en avoir raison.
Viennent ensuite deux autres géants traditionnels, dont Rabelais fait mention à propos des enfantements étranges : Crocqueniousche et Roqueiaillade (1. I, ch. vi), que nous avons déjà cités. A première vue, on serait tenté de prendre ces noms pour des inventions de notre auteur. Il n'en est rien.
Le premier, Crocquemouche, qui naquit « de la pantoufle de
(1) Sébillot, Gargantua, p. xxiv.
(2) Rabelais emploie à plusieurs reprises cette epithète gigantalc, ancien e'quivalen de gigantesque.
sa nourrice », est un géant apparenté à Gargantua, dont un des ancêtres porte le nom de Happemousche, dans la généalogie « gigantale » sur laquelle nous reviendrons tout à l'heure. Son pendant est le géant Moaschillon, que frère Antoine du Saix mentionne, à côté de Gargantua, dans son Esperon de discioline (1532) :
Dieu saict comment vous verrez lors galler Gargantua, Mouschillon, Barberousse (i).
Rabelais donne ailleurs le nom de Crocquemousche à l'empereur Domitien (1. III, ch. xlvi) qui, vers la fin de son règne, rendu cruel par la peur, fît massacrer un grand nombre de nobles et de personnages de son entourage.
L'autre nom de géant. Roquet aillade, signifie proprement « Roche taillée » et renvoie à une origine provençale (aujourd'hui, nom d'une commune du département de l'Aude). Cette appellation fait allusion à sa taille colossale ; c'est un géant des contes d'enfants, à qui on raconte qu'il est sorti « du talon de sa mère » .
Nous arrivons maintenant à la célèbre généalogie de Pantagruel, au relevé de soixante générations de géants, dont les noms ont été puisés aux sources fabuleuses les plus diverses. Nous passerons sur les emprunts faits à la Bible et à la mj-thologie. à l'épopée médiévale et burlesque, à des sources secondaires et tertiaires (2), et finalement sur quelques mentions particulières à notre auteur, pour nous arrêter exclusivement aux noms d'apparence traditionnelle.
Certains de ces noms de géants font ''ressortir leur taille démesurée : tel Falourdin, géant long et pesant comme une falourde ou gros fagot de bûches lié pir les deux bouts.
D'autres se rapportent à la stupidité que l'imagination poj ulaire attribue aux géants : tel Badeloury « qui tua sept vaches pour manger leur fo5^e », dont le nom signifie proprement badaud ou stupide (3).
Plusieurs de ces noms font allusion à la voracité ou gloutonnerie traditionnelle des géants :
Engoulevent, épithète ancienne donnée à un famélique : un
(i) Voy. Rev. Et. Rab., t. IX, p. 244.
(2) Voy. Appendice D : Origines littéraires.
(3) Cf. Henri Estienne, Apologie, t. I, p. 64 : « ... badaud que le vulgaire en quelques lieux appelle badlori ».
Pierre Engoulevent figure dans le rôle de la Taille de 1292, et dans une pièce en vers de la fin du xv' siècle, attribuée à Villon, Baillevent et Malepaye logent « près la clousture de Monsieur ô' Engoulevent », lequel habite au pays de Claquedent. Dans la langue générale, engoulevent désigne le passereau qui, envolant, tient son large bec ouvert,
Happemousche, que nous avons déjà rapproché du géant apparenté Crocqueniousche. Du Fail donne à un des personnages de ses Propos distiques (ch. xiii) le nom de Gobemouclie : « C'estoit un terrible senault et bon vilain, et payoit voluntiers pinte ou tout le pot ». Dans la langue courante, gobe-mouche désigne un passereau qui se nourrit principalement de mouches.
Maschefain (i), qui mâche ou mange du foin (2), nom apparenté au monstre Maschecroutte (1. IV, ch. lix), sorte d'épouvantail de carnaval que nous avons déjà mentionné.
La conception du géant, telle qu'elle résulte de l'ensemble de cette nomenclature et des traits individuels consignés par Rabelais, répond à peu près à celle de l'imagination populaire. Physiquement, ces personnages monstrueux sont caractérisés par leur membrure colossale et, par suite, leur esprit borné. C'est une sorte de compensation idéale que la mentalité des foules se complait à établir entre le physique et le moral, l'esprit dominant la matière.
De là le contraste entre la stature colossale du géant et son intelligence fruste. Rabelais s'est parfaitement conformé à cette psychologie populaire, lorsqu'il tait de Pantagruel, même policé et humanisé, un esprit sans grande initiative et jusqu'à un certain point sans ressources. Sa force surhumaine reste comme impuissante, faute de souplesse.
Lorsque Thaumaste, grand clerc d'Angleterre, lui propose d'arguer par signes, il entre « en la haulte gamme et de toute la nuict ne faisoit que ravasser » (1. II, ch. xviii). C'est Panurge qui prend sa place et fait quinaud l'Anglais.
Lors de son duel terrible avec Loup-Garou, le « pauvre bon hommet » de géant, consterné à la vue de son colossal rival, jette les yeux au ciel et se recommande à Dieu.
Et pendant la Tempête, après avoir prié c< en fervente devo-
(i) Ane. fr. et dial. (Norm., Pic, etc.) fain, foin.
(2) Le terme est antérieur à Rabelais (voy. Godefroy).
tion », il se borne à tenir le mât fort et ferme, c'est-à-dire en somme à rester immobile, alors que Frère Jean se démène de toutes ses forces et manœuvre comme un marin consommé.
Chez Pantagruel, la bonhomie l'emporte sur l'intelligence, le cœur sur l'esprit. Géant humanisé, il finit par devenir « le meilleur petit et grand bon hommet qui oncques ceignit espée ». Mais l'initiative, l'action féconde et décisive est réservée à Frère Jean ; la souplesse de l'intelligence, l'esprit inventif, à Panurge, l'homme aux mille ressources. Ce sont eux qui sauvent, dans les conjonctures difficiles, leur bon maître géant, dont l'esprit a gardé quelque chose de son infirmité primordiale, bien que par ailleurs il se montre à nous tel que l'a façonné le génie de Rabelais, juge indulgent des humaines faiblesses et parangon de cette sérénité d'âme qui est au fond même du pantagruélisme, c'est-à-dire, en définitive, de la sagesse humaine.