I. — GoTS ET Magots
La source première de ces noms devenus traditionnels est la Sainte Ecriture, tout particulièrement l'Apocalypse de saint Jean (ch. x), qui, s'inspirant d'une prophétie d'Ezéchiel (ch. xxxviii et xxxix), prédit qu'après le règne de mille ans, Gog et Magog marcheront contre la ville sainte, mais seront anéantis par le feu du ciel. De la Bible, ces noms collectifs des peuples du Nord pénétrèrent dans le roman d'Alexandre le Grand, où ils figurent parmi les vassaux que Porus appelle à son aide :
Gos et Magos (i) i viennent de la terre des Turcs, (iid. Paul Mcyer, t. II, p 265)
(i) Variante : Gos et Margos.
Porus vaincu, Alexandre le Grand enclôt Gots et Magots dans les délilés des montagnes où ils se sont réfugiés.
Cette tradition médiévale est encore vivace au xv^ siècle, où on la lit à la fois dans Christine de Pisan et dans Joinville (i). Au xvi' siècle, les Gos et Magos représentent, dans les Grandes C/ironicques (1532), les ennemis mortels du roi Artus : « Voilà les traistres Gos et Magos qui nuyt et jour nous veulent destruire » (p. 15), dit le roi à Gargantua. Ils étaient « fors et puissans, armez de pierre de taille » et horribles à voir, mais notre géant les défît et les anéantit.
Le caractère tabuleux de ces noms apparaît encore dans le Grand Parangon des Nouvelles noiwelles (1535) par Nicolas de Troyes (2). Rabelais y fait également allusion (1. I, ch. liv) :
Torcoulx, badaulxj plus que n'estoient les Got^ Ny Ostrogotz, précurseurs des Magot{...
et ailleurs (1. IV, ch. lvi) : « Ouysmes... goth, magoth, et ne sçay quelz autres motz barbares ».
Enfin, il en fait l'application aux moines fanatiques, ennemis de toute culture, qu'il exclut de son Abbaye de Thélème. Vers la même époque, Marot s'en sert, avec le même sens, dans sa iv' épitre du « Coq-à-l'âne » (1536) :
Hz sont de chaude rencontrée Bigotz, Gagotz, Got^ et Magot^, Fagotz, Escargotz et Margotz (3).
C'est ainsi que ces noms bibliques traditionnels ont été employés tour à tour pour désigner différents peuples barbares (4) ;
(i) Voy., à ce sujet, nos recherches dans la Rev. Et. Rab., t. VIII, p. 148-151, et Revue du XF/« siècle, t. IV, p. 283 à 284.
(2) Ed. Mabille, p. 42 : « Si print congé de ses frères et se mit à chemin, et tant chemina par ses journées qu'il passa la mer Rouge et tout le pays d'Indie et la petite Egypte, et se vint jetter en une estrange terre qui est quasi le grant chemin à tirer en Paradis terrestre, et là sont Gots et Magots, Tartarins, Barbarins et plusieurs bestes sauvages ».
(3) Par fagots et margots, le poète désigne les allumeurs de bilchers, comme il ressort de sa iic Epitre (i535) :
... ces cagots Et ne preschent que des fagots Contre ces povres hérétiques.
Quant à escargots, c'est l'image des moines hypocrites.
(4) Voy. Hallberg, UExtrême Orient dans la littérature et la carto-
ils furent ensuite rapprochés par assonance des Goths (i) et Ostrogoths, et finalement appliqués par les écrivains de la Renaissance aux théologiens sorbonnistes héritiers du Moyen Age.