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IV. — Chansons satiriques

La plus fameuse est :

Faulte d'argent, douleur sans pareille, qui revient souvent chez Rabelais (1. II, ch. xvi ; l. IV, ch. xxxv, etc.). C'est à propos de Panurge qui y « estoit subject de nature ».

Voici comment Rabelais décrit cette maladie épidémique, dans sa Pantagruéline Prognostication, ch. m :

Et régnera, quasi universellement, une maladie bien horrible, et redoubtable : maligne, perverse, espouventable, et mal plaisante, laquelle rendra le monde bien estonné, et dont plusieurs ne sçauront de quel bois faire flèches, et bien souvent composeront en ravasserie, sillogisans en la pierre philosophale, et es oreilles de Midas. Je tremble de peur, quand je y pense, car je vous dy : qu'elle sera epidimiale et l'appelle Averroys vij. Colliget (i) : Faulte d'argent.

Cette maladie spéciale, inconnue aux traités de médecine, est par contre très fréquente dans les écrits des poètes du xvi' siècle. Le vers cité par Rabelais revient souvent dans les rondeaux de CoUerye (n° 49, 50, 65, 71, etc.) :

Faulte d'argent est douleur non pareille, Faulte d'argent, ung ennmy parfait, Faulte d'argent, par dit et par fait.

Qui bons rustres de tristesse traveille.

Dans la Sottie de Gringore, la Commune chante à son tour :

Faulte d'argent, c'est douleur non pareille... (2)

Cette chanson se lit dans le recueil de Plusieurs belles chansons nouvelles (Paris, 1543), fol. 86. Le refrain passa dans le Trésor de Gabriel Meurier (p. 74) :

Faute d'argent, c'est douleur nompareille, Qui pauvre rustre reveille Et traveille (3).

C'est sous cette même rubrique qu'on pourrait ranger la chanson de ricochet, c'est-à-dire à ritournelle, où le motif initial revient saris cesse, renforcé par de nouveaux détails. Aux conseils de Pantagruel, si Panurge doit se marier ou non, celui-ci de répondre (1. III, ch. x) : « Vostre conseil (dist Panurge), soubz correction, semble à la chanson de Ricochet : ce ne sont que sarcasmes, mocqueries, et redictes contradictoires ».

(i) La référence donnée par Rabelais est simplement facétieuse : le Colliget d'Averroès renvoie au recueil de ses écrits sur la médecine, imprimé à Venise en 1482 et jouissant longtemps d'une grande réputation,

(2) Œuvres, éd. Ch. d'Héricault, t. I, p. 223, et Picot, Sotties, t. II, p. i52 note.

(3) C'est un raccourci des vers cités ci-dessus de Collerye.

On lit cette même appellation dans le Cymbalum de Des Périers (iv* dialogue) : « Aussi bien te veulx je apprendre plusieurs belles fables que j'ay oy racompter autrefois, la fable de Prometheus, la fable du grand Hercules de Lybie, la fable du Jugement de Paris, la fable de Saphon, la fable de Erus qui revesquit, et la chanson de Ricochet, si d'adventure tu ne le sçais ».

Et, vers la même époque, Budé, dans une note de ses Adversavia, en donne cette définition : « Asystatum, id est instabile et inconstans, la chanson du Ricochet, id est id argumentum vel ea sententia quae exitum non habent » (i).

Sous cette dernière forme, l'expression se trouve un siècle auparavant dans la Chronique de Boucicaut (t. III, p. 19) : « Geste malicieuse voye ont fait à savoir entre eux, pour se excuser chascun sur son compaignon, disant : Mais que il cède, je céderai ; et semblablement, respond l'autre, et ainsi est la fable du Ricochet ».

Ce n'est pas tout.

Deux textes antérieurs la mentionnent sous une forme différente.

Le premier se rencontre au xii* siècle dans les Partures Adan, d'Adam de la Halle, c'est-à-dire dans un des jeux partis où l'amant s'efforce de dire son mal d'amour, sans en détailler les « façons » (éd. Nicod, p. 93):

Sire, la fable oïr volés, je croy, Du rouge cokelet. . .

L'autre texte se lit dans une chanson de geste, Baudouin de Sebourg, de la première moitié du xiv' siècle (chant xiv, v. 947):

Tant la mena la dame de quoquet en fablel, Que li rois li dist : Dame, foi que doi Jupiter..,

Cette ancienne appellation de « conte du petit coq rouge » est encore vivace dans le domaine des traditions populaires (2).

(i) Cette définition, abrégée, figure dans le Dictionnaù'e de Robert Estienne : « La chanson du Ricochet, asystaton, asystatos cantilena : at asystatum argumentum : quod exitum non habet ».

(2) Dans la Meuse on dit : « C'est la fiafe da rouge couchot, c'est-àdire la fable du rouge coq, c'est toujours le même refrain (Labourasse).

A Genève, rouge poulet, chose ennuyeuse qu'on rabâche : Oest la chanson du rouge poulet. «Le rouge poulet est le coq, dont le chant ne se modifie jamais » (Humbert).

Comme on le voit par ces témoigna.^es chronologiques, la cJianson de Ricochet ou. \si fable da Ricochet sont des expressions synonymes, la fable n'étant qu'un conte en vers. Ce genre de récit à ritournelle, sous forme de chanson ou de conte, est répandu chez tous les peuples (i). On le retrouve en Grèce moderne et en Russie, en France comme en Espagne (2), et jusque chez les Hottentots (3).

Le motif initial varie suivant les pays.

Chez les Italiens et les Espagnols, un oiseau prend la place du coq ; de là, les expressions synonymes caiiMone delV uccellino (4) et pajarito (« oiselet »). Le florentin Benedetto Varchi, dans son Dialogue de VErcolaiio (xvi*^ siècle), en parle (5) ; mais on n'en a jamais cité la version correspondante, qui doit certainement subsister dans les traditions populaires de l'Italie et de l'Espagne.

En France, la fahle du jeune coq rouge est anciennement attestée. Mais aucun traditionniste n'en a lait connaître le texte (6), qui certainement doit encore circuler. Faute d'une variante française, nous allons donner en note la version roumaine de la Fable du Coq rouge que nous avons jadis recueillie oralement (7).

(i) Voy. Reinhold Kohler, Kleinere Schriften, t. III, p. 355 à 365.

(2) Cervantes fait allusion à un conte de ce genre dans la première partie de Don Quichotte (ch. xvi): « Et comme on a coutume de dire: Le chat au rat, le rat à la corde, la corde au bâton, le muletier tapait sur Sancho, Sancho sur la servante, la servante sur lui, l'hôtelier sur la servante ».

(3) Em. Cosquin analyse ces divers récits dans ses Contes populaires de la Lorraine (n" xxxiv, « Poutin et Poutot »), t. II, p. 34 à 41.

(4) Ou la favola dell'uccellino que mentionne déjà Brunetto Latini au xine siècle.

(5) Voici le passage :

« Conte : Ma ora che io mi ricordo, chc voleté voi significare, quando voi dite : Questa farebbe la Can^one delVuccellino ? quale è questa Canzone ? O chi la compose, o quando ?

Varchi. L'Autore è incerto : e anco il quando non si sa : ma non si puo errare a credere che la componesse il popolo... »

(6) Cf. Plattard, L'Œwvre i/e Rabelais, p. 328, note : « Qu'était-ce que cette chanson de ricochet, qui a peut-être suggéré à Rabelais l'idée de cette scène [la consultation de Panurge sur le mariage]? Il est fâcheux que nous ne la connaissions pas ».

(7) I. J'ai été à la foire, — et j'ai vu un coq. — Ah ! quel coq ! — Comme il chantait à la foire I — Chante, coq, — saute à la danse, vieux!

Il est vraisemblable, étant donné la similitude des traditions populaires, que la version française, ancienne et moderne, n'en diffère pas essentiellement. Quoiqu'il en soit, le conte cité nous offre un premier échantillon de ce que Panurge appellait « redictes contradictoires ».

11 résulte des faits exposés :

1° La plus ancienne appellation de cette chanson est la fable du coquelet, qui survit de nos jours sous celle de chanson du rouge poulet (Genève) ou fable du rouge couchot (Meuse). Ce nom fait allusion au motif initial, le coq, qui revient constamment à titre de refrain (i).

2° L'expression chanson de Ricochet (Rabelais et Des Periers), chanson du Ricochet (Budé) et fable du Ricochet (Boucicaut) est l'équivalent ultérieur du xiv' au xvi" siècle de l'appellation primitive.

Ce synonyme moderne semble contenir, dans son élément final, Cochet, un souvenir du nom primordial, mais la syllabe initiale reste obscure. Toujours est-il que l'acception moderne de «bond répété», que possède ricochet, dérive de son premier sens d'origine traditionnelle.

II. Et il est venu un renard, — et il a mangé le coq. — Ah! quel coq! etc. (refrain).

III. Et est venu un lévrier, — et a mangé le renard, — le renard, le coq. — Ah! quel coq! etc.

IV. Et il est venu un loup, — et a mangé le lévrier, — le lévrier, le renard, — le renard, le coq. — Ah ! quel coq! etc.

V. Et il est venu un ours, — et il a mangé le loup, — le loup, le lévrier, — le lévrier, le renard, — le renard, le coq, etc.

VI. Et il est venu un lion, — et il a mangé l'ours, — l'ours, le loup, etc.

VII. Et il est venu un pieu et a tué le lion, — le lion a mangé l'ours, etc.

VIII. Et il est venu un feu, — et il a brûlé le pieu, — le pieu a tué le lion, etc.

IX. Et il est venu une pluie, — et a éteint le feu, — le feu a brûlé le pieu. — le pieu a tué le lion, — le lion a mangé l'ours, — l'ours, le loup, — le loup, le lévrier, — le lévrier, le renard, — le renard, le coq. — Ah ! quel coq I — comme il chantait à la foire 1 — Chante, coq, — saute à la danse, vieux!

Voy. notre ouvrage sur les Contes Roumains, Bucarest, 1895, p. g5o à 953.

(i) En Languedoc, on dit, avec le même sens, la cansoun de Vagnèu blanc, se dit d'une chose qui n'a pas de bout... (voy. Mistral).

Une variété de la chanson satirique est également le blason, genre poétique très en vogue jusqu'à la Pléiade. Le théoricien de l'école marotique en donne cette définition : « Le blason est une perpetuele louenge ou continu vitupère de ce qu'on s'est proposé blasonner... Autant bien se blasonne le laid comme le beau et le mauvais comme le bon » (i).

Nous reviendrons plus loin sur les nuances que ce terme comporte chez Rabelais. Remarquons pour le moment, en ce qui touche le blason en vers, que l'épitaphe burlesque de Badebec en contient des éléments (1. II, ch. m) :

... elle avoit visaige de rebec, Corps d'Espaignole, et ventre de Souyce.

Un échantillon plus complet nous est offert dans « le blason et devise des licentiez » de l'Université d'Orléans (1. II, ch. v), que nous avons déjà cité (2).

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