II. — Professions libérales
Apothicaire. — « Le qui pro quo des apothicaires », proverbe qui manque à Rabelais, était courant à son époque. Les apothicaires, par ignorance, fourberie ou négligence, remplaçaient par d'autres les drogues prescrites par les médecins (3).
Et dans les Escaliers (iSjg) de Larivey, acte I, se. in: « Nous mourions de faim, si nous avions à vivre du gain ordinaire..., et n'alongissions Vs, tantost d'un grand blanc, et maintenant d'un autre ».
(i) Cf. Brantôme, t. III, p. yS : « Le père estoit un banqueroutier, le fils pauvre et au safran ».
Comédie des Proverbes (acte I, se. vi) : « Me voilà reduict au baston blanc et au saffran, le grand chemin de l'hospital ».
(2) « Quand on dit Breion larron, il y a de la rime ; quand on dit arron musnier, il y a de la raison [nom du « sac », chez les meuniers]
que les musnicrs ont en leur moulin » (Bouchet, Serées, t. Il, p. 126).
« Mais dis moy, hé, macquerelle, ma mie, s'il y avoit en un sac un sergent, un meusnier et un cousturier, qui sortiroit le premier?... Voire, voire, dit elle,... ce seroit un larron » {Moyen de parvenir,
ch. XLIIJ).
(3) Maître Lisset Bonancio (pseudonyme de Sébastien Colin) a publié, à Lyon en i5b6, une Déclaration des abus et tromperies que font les apothicaires (réimprimé par le D' Dorveaux, 1901). On y lit à la p. 18: « Il seroit très bon que les médecins eussent apothicaires en leurs maisons, affin de veoir faire les choses devant eulx, et de se garder de qui pro quo M. — « Ils y étaient autorisés (ajoute l'éditeur), et la plus ancienne pharmacopée, V Antidolaire JSicolas, est immédiatement suivie d'un Tractatulus quid pro quo. VOfficine moderne renferme encore des succédanés ou médicaments analogues ».
Eloy d'Amerval en fait mantioQ dans sa Diablerie (fol. N VI v°) :
Que coust il à Vapothiquaire, S'il est homme de bonne quaire...
Bailler, comme on fait en maint lieu, Un bon quiproquo^ de par Dieu ?
Avocat. — J'ay ung estomac pavé... tousjours ouvert comme la gibbeciere d'un advocat (1. 1, ch. xxxix).
Allusion à ravidité et rapacité des hommes de loi. Dans le Prologue du Quart livre, \ propos du chien d'airain de Vulcain qui était pheé, Rabelais remarque : « de mode que, à Vexeinple des adcocat.s de maintenant, il prendroit toute beste rencontrée, rien ne lui eschapperoit ».
Ce travers est relevé par les autres écrivains de l'époque. Nous avons déjà cité Cholières à ce propos (i) ; voici ce qu'en dit Guillaume Bouchet : « Je prens à toutes mains et par le devant et par le derrière, dont on m'appelle l'avocat à quatre mains », et auparavant : « Il est desgousté comme la gibecière d'un avocat » (2).
— ... Comme vous sçavez qu'il îi'est si maulvaise cause qui ne trouve son advocat, sans cela jamais ne sercit procès on monde (1. III, ch. XLIV).
Ce dicton est précédé par ces paroles de Pantagruel: «... les pervers advocatz, conseilliers, procureurs, et auitres telz suppoz [du diable] qui tourne le noir en blanc, faict phantasticquement sembler à l'une et a l'aultre partie qu'elle a bon droict ».
Médecin. — Cent diables me saulteot au corps s'il n'y a plus de vieulx ivrognes qu'il n'y a de vieulx médecins (1. I, ch. xli).
Proverbe commun ainsi rapporté par Nucérin (1519) : «On voit plus de vieulx gourmans que de vieulx médecins ». Dicton repris par Mathurin Régnier {Satire x) : Et preschant la vendange, asseuroient en leur trongne Qu'un jeune médecin vit moins qu'un vieux ivrogne, et qu'on lit encore dans la Comédie des Chansons (1640) • On void souvent vieillir un bon yvrogne, Et mourir jeune un sçavant médecin.
— Presque pareille, non toutesfois tant abominable histoire, nous conte l'on du medicin d'eau doulce, nepveu de l'advocat de feu Amer, lequel disoit l'aele du chapon gras estre mau\aise, et le croppion
Cf. du Fail, Discours d'Eutrapel, ch. xvui : « Beaucoup... y ont esté trompez, sous ces qui pro quo d"apothicaire... » (i) Voy. ci-dessus, p. oyG.
(2) Serées, t. III, p. 124, et t. II, p. 214.
redoutable, le col assez bon, pourveu que la peau en fust ostée : à fin que les malades n'en mangeassent, tout fust réservé pour sa bouche (1. IV, anc. Prol.). Cf. 1. V, Prol.
Médecin d'eau douce (i), c'est-à-dire médiocre, insignifiant (cf. marin d'eau douce) : « On appelloit médecin d'eau douce celuy qu'on meprisoit et qu'on estimoit guère sçavant et expert », nous dit Bouchet {Serées, t. II, p. 214).
— Ne sçais tu qu'on dit en proverbe : Heureux estre le médecin qui est appelle sus la declination de la maladie? La maladie de s^ y criticquoit et tendoit à fin, encores que le médecin n'y survint (1. 111,
Ch. XLl).
Notaire. — Le notaire y mist dti cetera... (1. II, ch. xii).
Les notaires avaient jadis l'habitude de terminer certains contrats par des formules accompagnées de et cœt., dont l'interprétation devint la source de contestations et de procès. Cf. Loysel, art. 368: « Le et cœt. des notaires ne sert qu'à ce qui est de l'ordinaire des contrats ». De là l'épithète de « faussaire » que leur donne Rabelais (1. IV, ch, xlvi) : «... les pillars chicanons, desguiseurs de procès, notaires faulseres, advocatz prevai'icateurs ».
Au mûme ordre d'idées se rattachent les deux arts suivants, l'un chimérique et remontant au passé; l'autre, réel et fécord en proverbes particuliers à la Renaissance.
Alchimie. — x\utres faisaient alchymie avec les dents (I. V, ch. xxii).
Littéralement faisaient de l'argent ou de l'or avec les dents, c'est-à-dire faisaient des repas chimériques, déjeunaient de vent.
Ce sens est corroboré par Cotgrave (2) et par ce passage de Matthieu, Derniers troubles de France: « Les ecclésiastiques gardent leur temporel tandis que le pauvre peuple fera de l'alchimie aux dents » (3).
L'acception primordiale apparaît dans un fragment de lettre de rémission de 1447 (voy. Du Cange) : « Et lors lui dist ledit maistre Jehan, il avoit à constance à ung des habilles hommes du monde nommé Baratier, qui estoit le meilleur Arquemien qu'on peust trouver, et avecques faisait escus d'Arquemie les plus beaulx que on pourroit dire ».
(i) Dans la Farce de « Jenin filz de rien », la mère apostrophe le devin {Ane. Théâtre, t, I, p, 369) : « Vous estes ung dcviti d'eau doiilce ».
(2) « Faire de l'argent avec les dents. To grow rich by eating little ».
(3) Cité dans l'index de l'édition Marty-Laveaux, v" alchymie.
On lit notre proverbe, au xv' siècle, dans Guillaume Coquillart, à propos de la loi des Despences (t. 1, p. 172): Ceux qui font V arqiiejnie aux dens, Ne praticquent point ceste loy ; Geulx aussi qui n'ont pas de quoy, Ne pevent telz grand despens faire.
Musique. — ... la Quinte, laquelle est de tous bons accords (1. V, ch. xxvii).
La quinte était considérée comme une des consonnances les plus essentielles, servant à former l'accord qui plait le plus à l'oreille (i).
— ... ententivement escoutant, apperçut qu'ils ne chantaient que des aureilles... toujours chantans des aur cilles, comme avons dict (I. V, ch. xxvii).
C'est-à-dire chantant mal, ne rendant aucun son. On lit cette même expression dans une lettre de Madame de Sévigné : « La bonne princesse alla à son prêche ; je les entendois tous qui diantoient des oreilles^ car je n'ai jamais entendu des sons comme ceux-là » (2).
— Pantagruel entra en la haulte gamme, et toute la nuict ne faisoit que ravasser (1. II, ch. xviii),
Zalas, zsi[d.s, nous sommes au-dessus de E la, hors toute la gamme... Zalas, à ceste heure sommes nous au dessoub\ de Gamma ut (1. IV, ch. xix).
s'écrie Panurge au fort de la tempête, c'est-à-dire, nous ne savons plus où nous sommes, à l'instar d'un musicien qui a perdu le ton. L'échelle générale des sons, comprenant les sept hexacordes, se terminait, dans l'ancienne musique, à E la (aujourd'hui, on dirait au mi), alors que gamma ut représentait la note la plus grave (aujourd'hui sol) (3).
— J'ay songé tant et plus, mais je n'y entends note (1. IV, ch. xiv). C'est-à-dire je n'y entends rien du tout. Expression qu'on lit
dans un mystère du xv' siècle (éd. Jubinal, t. I, p. 292) : Et velà madame en son coing Qui de coignier ne sceiit onc note.
Drame liturgique. — Il y aura bien beau jeu, si la chorde ne rompt (1. IV, ch. vi).
Allusion probable à la corde qui servait à actionner un truc
(i) Voy., pour cette rubrique, la Parémioîogie musicale de Georges Kastner, Paris, i866.
(2) Ed. Monmerqué, t. IV, p, 296.
(3) Voy. ci-dessus, p. 291,
dans le théâtre religieux du Moyen Age : à la place de l'étoile des mages par exemple, une couronne lumineuse, suspendue à une corde invisible, avançait lentement devant les spectateurs (i).
Ce proverbe se lit, après Rabelais, dans les Contens de Turnèbe {Ane. Théâtre, t. Vil, p. 139) : « J'en advertiray mon maistre, et bien nous verrons beau jeu, 6i la citorde ne rompt ».
(i) G. Cohen, Histoire de la mise en scène dans le ikéâlre religieux français du Moyen Age, Paris, ig^G, p. 2900.