II. — Boisson
— Je les oy [les diables] soy entrebattans... à qui humera l'ame Ra-
(i) Proverbe très fréquent. Voici quelques mentiofis :
Villon, dans son Testament (v. 1776) et le Parnasse satyrique (p. 81).
Michel Menot (fol. 160): « Les petiz enfans en vont à la moustarde )i.
Mathurin Cordier (p. 225) : « Tout le monde est rabattu de cela. Tout e monde le sçait. Cela est tout commun. Cela est commun partout. Les enjans en vont à la moustarde ».
Henri Estienne s'en sert {Apologie, t. I, p. 342): « Et des gens de ustice qui prennent ab hoc et ab hac ou a dextris et a sinistris, comme parle Maillard, la race en est elle faillie ? Helas, pleust à Dieu seulement qu'elle ne feust augmentée et que /t'5 petits enfans (comme on dit en commun proverbe) n'en allassent point à la moustarde ».
(2) Jérôme de Hangest, chanoine du Mans, théologien scolastique. Dans son ouvrage De causis (Paris, i3i3), 1. I, cinquième propriété de la matière, il s'exprime vaguement dans ce sens : « Tune etiam ille actus appetendi, cum sit cns ipsum, appétit actu appetendi ». Voy. Rev. Et. Rab., t. Vli, p. 376.
rninagrobidicque et qui premier de broc en bouc la portera à messere Lucifer (1. 111, ch. xxiii). — 11 [Lucifer] promist double paye... à quiconcques luy en apporteroit une [ame de caphard] de broc en bouc (1. IV, ch. xLvi).
Proverbe de biberon, doat Tacception propre est de broclie en bouche, et son origine picarde : de broqiie en boiique. Chez Rabelais, au sens généralisé de <( prompte ment », sens qu'on lit déjà dans le Mystère du Vieil Tesiameiit : 36.io3. Hz auront tout de broque en bouche et dans l'épigramme clxvii de Marot, à propos d'un gros prieur :
La perdrix vire : au sel de broque en bouche
La dévora.
— Pour néant boyt qui ne s'en sent (1. I, ch. v). ~ Je ne boy en plus qu'une. esponge [ibidem).
— Boire à si petit gué, c'est pour rompre son poictrail {ibidem).
— A petit manger bien boire, sera désormais ma devise (l. IV, ch. xviii).
— Hz beurent à ventre déboutonné (1. II, ch. xx) (i). Ajoutons ces deux locutions proverbiales :
Boire à tirelavigot, boire copieusement (1. L ch. vu). Cette expression, qui se lit pour la première fois dans un sermon de Menot sur les noces de Cana (2), a donné naissance à toutes sortes d'hypothèses (3). Son point de départ semble être un refrain, encore vivace dans la poésie populaire : larigot! ô larigot! combiné avec tirer, verbe usuel dans les chansons bachiques. L'expression tirelarigot^ à titre de refrain, trouve son pendant dans cette chanson populaire de la Saintonge :
Et boire à son tour.
Et boire à son tour,
Et boire à son tirlirlir.
Et boire à son îourlourlour, Boire à son tour (4).
(r) Voy., pour l'explication de certaines de ces locutions, l'édition Lcfranc des Œuvres de Rabelais, ch. v.
(2) Cité par Henri Estienne {Apologie, t. II, p. 260) : « Ils estoyent assis sur la belle herbe verde, et, après avoir mangé, il leur estoit permis d'aller boire en la mer à tirelarigaud, car il use de ce mot expresscement en son Latin entrelardé de F'rançois, parlant ainsi : Et post comestionem habebant licentiam eundi ad bibendum in mari à tirelarigaud... y>
(3) Voy., à ce sujet, notre article dans le Rev. Et. Rab., t. VII, p. 356 à 36i, et Rev. du XVI^ siècle, t. I, p. 607 à 5i2.
(4) Cf. Rev. du XVJo siècle, t. L p. 5o7 à Srz.
Vin à une oreille, vin excellent (1. I, ch. v) : « Hem, hem, il est à une oreille, bien drappé et de bonne laine ».
Cette expression qu'on rencontre également dans les langues ibériques (i), a été diversement interprétée, h.^ Essai de proverbes^ qui remonte au xvi° siècle, la commente ainsi : « Vin d'une oreille, bon vin, fait pencher la teste à celui qui le gouste bien d'un costé seulement, et dire il est bon. S'il est verd, on secoue toute la teste, en signe de mespris et mescontentement. On dit aussi vin d'une oreille, pain dun couteau, poisson dune main; et vin de deux oreilles^ pain de deux couteaux, poisson de deux mains ».
Cette manière de voir, plaisante plutôt que solide, a néanmoins été adoptée par Oudin (1640), par Moissant des Brieux (1660) et, depuis, ressassée pendant deux siècles.
L'explication la plus naturelle et la meilleure (à notre avis) a été donnée par Burgaud des Marets, dans son commentaire de Rabelais : « Le bon vin était à une oreille, parce que les cruchons, où on les mettait, avaient une seule anse ». Notre commentateur cite à l'appui différents témoignages, dont celui-ci de Roger de Collerye (« Cry pour les clers du Chastelet ») : Gentilz suppostz, aujourd'hui je conseille, Pour éviter d'avoir la bouche fade, Qu'en ung préau au dessoubz d'une treille A ces flacons vous tirere^ l'oreille.
Nous n'avons pas trouvé trace de cette locution antérieurement à Rabelais, qui l'a emprunté au langage vulgaire.
Son pendant, vin à deux oreilles , vin détestable, est inconnu à notre auteur et aux écrivains de l'époque. Elle est uniquement donnée par la Comédie des Proverbes (2) et répond au gréco-latin diota (^icir/;), vase à deux anses, cruche à vin (proprement à deux oreilles), servant, chez les Romains, aux crus de la meilleure qualité (3) :
« Puise, ô Thaliarque, un vin pur à la cruche à deux oreilles des Sabins ».
Deprome quadrimum Sabina, Thaliarche, merum diota.
(Horace, Odes, I. I, ode ix).
(i) Ibidem, t. II, p. igi-igS.
(2) Comédie des Proverbes (acte II, se. tu): « C'est du vin à deux oreilles ou du vin de Bretigny qui fait danser les chèvres ».
(3) En espagnol, vino de dos orcjas désigne également le vin vieux; par contre, en portugais (comme en français) vinho de duas orelhas est un vin mauvais.
L'acception différente s'explique par l'usage opposé de ces vases à vin, mais le point de départ de l'une et l'autre expression proverbiale est le même, à savoir l'emploi des cruchons à une ou à deux anses.