II. — Noms vulgaires
La moitié à peu près de la nonienclature médicale employée par Rabelais était alors nouvelle en français, et l'a obligé souvent à rendre ses néologismes accessibles au lecteur par des périphrases.
Parties du corps. — L'emploi des mots vulgaires va chez lui de pair avec les néologismes scientifiques. Epi glotte y figure à côté de gargamelle (l. II, ch. xiv), terme d'ailleurs antérieur et qui a survécu dans la langue populaire. Un autre synonyme vulgaire est guaviet, gaviot, gosier (I. IV, ch. xxx). Deux fois il emploie l'expression vulgaire capsule de cœur pour péricarde (1. II, ch. xiv), et chez lui la plnne du nez (l. II, ch. xix), c'est l'aile ou la face latérale, comparée à une arête de poisson.
Parfois Rabelais a essayé de rendre les termes savants par leurs équivalents français. C'est ainsi, par exemple, qu'il appelle aspre artère, la trachée -artère; intestin borgne et Jeun, le cœcum et \e jéjunum. Le terme tendon de muscle (l. IV, ch. xxx), qui n'est pas attesté antérieurement, semble modelé sur le grec Tïvcôv, muscle allongé. Il substitue une seule fois « armoire du cœur » (1. III, ch. xxxi) à ventricule, fréquemment employé. Mais hâtons-nous d'ajouter que ces tentatives, qui n'ont pas fait fortune, sont restées à peu près isolées dans son œuvre.
MaladIes. — Quelques noms de maladies appartiennent au xvi' siècle : gratelle, gale légère (1. IV, ch. xlvii), pelade, alopécie, /)fCO/'c, variole, terme encore vivace dans plusieurs pa-
(i) Rabelais anatomiste et physiologiste, Paris, 1899.
tois (1. IV, ch. Lii) ; rougeolle, mot attesté chez Robert Estienne en 1539.
Les vocables pelade et picote sont du Midi, où Rabelais a puisé toute une nomenclature pathologique, figurant chez lui dans des formules de jurons, par exemple mau de terre, nom méridional de l'épilepsie (1. 11,, Prol.)-
Plus importantes, sous le rapport vulgaire, sont les maladies portant des noms de saints, abondamment représentées déjà au xiv' siècle chez Eustache Deschamps. Ce sont parfois des euphémismes analogues au sacer ignis, « érysipèle », de Celse, ou à l'ispi v6'7o;, « épilepsie », d'Hippocrate.
Telle feu sainct Antoine, érysipèle gangreneux (surtout dans les formules d'imprécations). Cette appellation euphémique est déjà attestée au xiii' siècle dans Mondeville (§ 1574) : « Et ce [ulcère porri] fait herisipille... laquelle maladie est apelée en France le mal nostre Dame, en Bourgogne, le mal saint Antoine, en Normandie, le feu saint Lorens, en autres lieux est appelé autrement ».
Saint Antoine avait le privilège d'éloigner le feu de l'enfer : de là son invocation contre le feu saint Antoine, aussi connu au Moyen Age sous le nom àt.mal des ardents. Dans un missel d'Amiens de 1529, on lit ce passage : « Deus, qui concedis beati Antonii meritis... Morbidum ignum exstingue (i)... »
Mal de naples. — Terminons cette nomenclature vulgaire par quelques mots sur la syphilis, maladie qui envahit l'Europe dans les dernières années du xv' siècle.
Ce mal, qui semble inconnu aux âges précédents, est cite pour la première fois dans plusieurs documents d'Avignon d'avril 1496 : « Maladie que l'on dit celle de Naples, que les gentilshommes français auraient rapportée de cette ville lors de l'expédition de Charles VIII au ro5'aume de Naples » (2).
On sait quelle sollicitude Rabelais portait aux malades affectes de ce terrible fléau, à ses véroles très précieux, auxquels sont dédiés ses écrits.
Ce nom de vérole, qui n'apparaît pas avant Rabelais, dérive de vérole, attesté avec le sens de « variole » dès le xiii'^siè-
(1) Louis du Broc de Segagne, Les Saints Patrons des corporations, t. I, p. 5i à 56.
(2) Voy. l'ouvrage du D"" Le Pileur, La Prostitution à Avignon du XIII^ au XV IP siècle, Paris, 1908, p. 80 et suiv.