Vocables divers
Groupons sous cette rubrique les termes : Alerte, que Rabelais écrit à Vherte: « le Pilot... commande tous estre à Vherte » (1. IV, ch. xvii), de l'ital. star alVerta,
(i) Dialogues, t. I, p. 292.
(2) Recherches, 1. VIII, ch. m.
(3) Henri Estienne cite cette dernière forme sous un aspect différent {Dialogues, t. I, p. 4h) : « Rencontrer ces citadins tant mercadans qu'autres qui veulent piaffer et faire des spadachins devant nos yeux ».
(4) « Ces sandedés étaient des armes de parement, des armes de chasse ; on les portait à la ville, suspendues à la ceinture dans des fourreaux de cuir gauffré, estampé, ciselé avec la plus grande délicatesse » (Maindron, p. 217). Oudin définit le cinque dita « espée courte à la vénitienne. Mot dit par raillerie ».
estre alerte, estre au guet, prendre garde à son fait (Oudin) (i).
Attaquer, da.ns 13. Scioniachie : « ... alors fut l'escarmouche attaquée des uns parmy les autres en braveté honorable ». Ce terme n'apparaît plus tard que dans Ronsard: en italien, attacare {la guerra), commencer la guerre. Voici ce qu'en dit Henri Estienne : « Ce mot attaquer, participe du françois attacher (qui est le vray mot du nayO et de l'italien atiacar... Les courtisans trouvent plus beau attaquer que attacher » (2).
Ce dernier est parfois employé avec le sens d'attaquer au xvf siècle (voy. Littré). Pasquier en prend également la défense: « Nous avons quitté plusieurs mots françois qui nous estoient très naturels pour enter dessus des bastards, car de chevalerie nous en avons faict cavalerie... embusche, embuscade, attacher l'escarmouche, attaquer » (3).
Embuscade (1. IV, ch. xxxvi), de l'ital. imboscata, métaphore tirée de la chasse. Pasquier voit des « bastards » dans ce terme et dans le précédent.
Escorte, de l'ital. scorta, avec le sens militaire dans le Manuscrit du V livre, ch. xxxii: « C'estoient Lanternes du guot, lesquelles ici faisoient escorte à quelques Lanternes estrangieres... »
Flanqueger, flanquer, ital. Jlancheggiare, emploi burlesque chez Rabelais (1. IV, ch. xxxvi).
Improviste {à V), expression qu'on lit dans le Tiers livre (ch. xxiii) : (( ... reçoivent coups d'espée à Vimproviste ». Blâmée plus tard par Henri Estienne comme une superfétation du français à l' impourvu, elle finit par triompher définitivement: « Amyot dit toujours à C impourvu, mais à Vimproviste, quoi-
(i) .Montaigne écrit se tenir à l'airte (1. I, ch. xix) et La Fontaine (iit encore a se tenir à Verte » (1. VIII, fable xxii). Odet de Lanoue explique ainsi cette locution soldatesque (i5g6) : « A Verte. Tene^-vous à Verte (dit-on aux soldats), c'est-à-dire préparez-vous, si l'occasion se présente, faisant bonne garde et ce qui touche le devoir, pour n'estre attrapez de l'ennemi au despourvu ».
(2) Dialogues, t. I, p. 180.
(3) Recherches, 1. VIII, ch. vu. Du Fail l'emploie dès 1548 dans ses Baliverncries (ch. 11) : « ... deux chiens qui ne s'osans attacher... » et, jilus tard, dans les Discours cVEutrjpcl {iS8b), ch. xxxiii : « Ce jeune marchant qui si vivement attacha ei se moqua d'Octavius... »
ART MILITAIRE o)
que pris de l'Italien, est tellement naturalisé IVançois, qu'il est plus élégant qu'à Vimpourvu (i) ».
Matton, pièce d'artifice en forme de brique, de l'ital. madone, grosse brique: « Du chasteau fut tant jette des maiions, micraines, potz et lances à feu... » (Sciomachie).
Morion (1. III, Prol.), casque des arquebusiers, au timbre élevé et comprimé sur les côtés, avec crête très haute. Cette forme de casque apparaît vers le milieu du xvf siècle un peu plus tôt en Italie. C'est l'esp. morione, venu par l'intermédiaire de l'Italie.
Passeoolant, canon de petit calibre ainsi défini par Claude Fauchet (fol. 530): n Passecolans, les plus petits [canons], legiers ou aisez à manier, toutes fois montez sus roue comme les canons, afin de plus aisément les transporter ». En italien, passavolante désigne le carreau d'arbalète et une pièce d'artillerie (Oudin).
Pennache, de l'ital. pennaccMo: « ... bardes, caparassons, perinaches, panonceaux, lances... » (Sciomachie).
Plastron, demi-cuirasse, de l'ital. piastrone (de piastra, lame de fer, plaque).
Base, pièce d'artifice, de l'ital. ra^zo, rayon, fusée.
Sentinelle, pendant italien de patrouille, l'un et l'autre dans Rabelais, le premier plus fréquemment que le dernier, dérivant ÔQ patrouiller, verhù d'origine indigène (2). Les synonymes néologiques en étaient nombreux, comme l'observe Henri Estienne (3), et Pasquier en relève la date récente (4).
(i) Vaugelas, Remarques, t. II, p. 54.
(2) Henri Estienne fait à tort venir/'di/roMi7/ede l'Italie (Dm/o^«e5, t. II, p. 272) : « Les termes de la guerre dont on use aujourd'hui en la Cour et ailleurs, sont venus d'Italie ; mais ils ont premièrement passé par les mains, ou plustost par les langues des escorcheurs. Ils disent patouille ou patrouille... »
(3) Cf. Dialogues, t. I, p. 304 :
Philausone. — Quelques uns disent Faire /<:tc//ow, quand il est question de faire la garde, soit sentinelle ou ronde...
Celtophile. — Vous ne prenez pas garde quand vous me dites Sentinelle ou Ronde, que vous m'exposez des mots nouveaux par autres qui sont pareillement nouveaux».
(4) Cf. Recherches, 1. VIII, ch. m : « Dans le livre de La Discipline militaire de Guill. de Langey, vous ne trouverez ni corps de garde, ni sentinelle; ains au lieu du premier, il l'appelle le guet, et le second, estre aux escoutes. Ces deux, qui estoient de trcsgrande et vraye signification, se sont eschangez en corps de garde et sentinelle ; et nom-
Stratagème, d'après l'ital. stratagemma, ruse de guerre (en latin, strategema), terme « qui depuis quelque temps a trouvé lieu au langage François » (i). Rabelais est le premier auteur qui s'en soit servi sous cette forme (1. II, ch. xxiv): « Je sçay tous les stratagemates (2) et prouesses des vaillans capitaines et champions du temps passé ».
Il faudrait ajouter les verbes : escamper, saccager, etc.
Notons finalement que le terme italien s'est parfois substitué au vocable indigène antérieur (par exemple, arquebuse à liacquebutte) ou l'a mis en discrédit. C'est ainsi que soudart a un sens favorable jusqu'au milieu du xvi' siècle, équivalent du latin miles (comme le traduit encore Robert Estienne en 1539), et les écrivains de l'époque n'en connaissent pas d'autres (0. Rabelais en premier lieu. De même, chez Marot, Des Periers (4) et du Fail. Amyot, dans ses Vies, ne fait encore usage que de soudart (5). Ce n'est que dans la seconde moitié du xvf siècle que l'italien soldato l'emporte sur le vieux soudard, et, le rejetant dans l'ombre, en prend définitivement la place (6).
Les termes de guerre, importés d'Italie au début et au cours du xvi" siècle, représentent — on le voit — un ensemble, dont l'importance numérique et la portée frappèrent les contemporains. Ceux-ci ne virent dans les nouveaux venus qu'autant d'intrus, regrettèrent les bons vieux mots et s'élevèrent avec véhémence contre le flot envahisseur. Erudits et historiens s'efforcèrent de
mement le mot d'escoute estoit plus significatif que celui de sentinelle, dont nous usons ».
(i) Henri Estienne, Apologie, t. I, p. 280.
(2) Pluriel d'après le latin, langue dans laquelle notre auteur avait écrit sur la matière. Voy. ci-dessus, p. 65.
(3) « Au départir, remercia gracieusement tous les soudars de ses légions, qui avoient esté à ceste defaicte : et les renvoya hyverner en leurs stations et garnisons» (1. I, ch. Li). — «Tous gendarmes, estradiotz, souldars et piétons du monde » (1. IV, ch. xxxix).
(4) Voy, à ce sujet, Rev. du XVI^ siècle, t. III, p. 56-57,
(5) Cf. Sturel, Jacques Amyot, traducteur, p. 38i à 082.
(6) Deux textes suffiront :
Guillaume Bouchet {Serées, t. IV, p, 106) : « Soldats... les gens de pied de toutes conditions et estats, qu'on appelloit n'a pas longtemps Adventuriers..., et Soldats maintenant, à la mode des Romains et Italiens ».
Brantôme {Œuvres, t. V, p. 3o6) : « Depuis, tous ces noms [soudoyers, pillards] se sont perdus et se sont convertis en ce beau nom de soldat^^ à cause de la solde qu'il? tirent ».
réagir, en condamnant en bloc les termes nouveaux, dont ils contestèrent la nécessité et la légitimité. A la tête de ces protestataires se place le philologue le plus insigne de l'époque, Henri Estienne, qui, dans toute une série d'ouvrages (i). s'est proposé de combattre le courant.
Certes, les termes militaires ne reflétaient qu'un aspect de l'italianisme, dont les effets s'étaient également manifestés dans d'autres domaines sociaux et techniques; mais ces vocables de guerre n'en restaient pas moins, par le nombre et l'intensité, le côté le plus sensible de l'invasion ultramontaine. Aussi appellèrent-ils particulièrement l'attention, et Henri Estienne redoubla d'efforts pour en arrêter l'infiltration. 11 était pénétré de l'illusion des grammairiens de tous les temps, qui se croient à même d'activer les ressources d'enrichissement d'une langue ou d'en réduire le développement prétendu anormal. Il s'attaqua ainsi avec plus d'ardeur que de justesse à l'italianisme.
Son argument capital, déjà énoncé dans la Conformité {i '^6^), est celui des « mauvais mesnagers qui pour avoir plustost faict, empruntent de leurs voisins ce qu'ils trouveroyent chez eux, s'ils vouloyent prendre la peine de le cercher. » — « Encores (ajoute-t-il) faisons-nous souvent bien pis, quand nous laissons, sans sçavoir pourquoy, les mots qui sont de nostre creu, et que nous avons en main, pour nous servir de ceux que nous avons ramassez d'ailleurs ».
Cet argument qu'Henri Estienne n'est pas seul à invoquer contre l'italianisme au xvi' siècle prouve que ni lui ni ses contemporains n'envisageaient le fond du débat, c'est-à-dire les conséquences inévitables résultant du contact entre deux civilisations de valeur inégale. Les cas de simples substitutions verbales sont fort restreints, et le temps a opéré les rejets nécessaires, soit en éliminant un des concurrents {bigearre et bizarre), soit en nuançant leur signification {soudard et soldat).
D'autre part, Henri Estienne fait remonter aux courtisans non seulement les vocables éphémères, produits de la mode et de l'imitation et qui ont disparu après une existence passagère, mais des termes techniques de guerre, tels qu attaquer, par exemple, employé déjà trente ans auparavant par Rai e lais « Les courtisans, dit-il, trouvent plus beau attaquer qu'at-
(i) La Conjormité du François avec le Grec (i563), les Dialogues du nouveau langage François italianisé (157S) et la Précellence (i583).
tacher ». Et la postérité a ici donné raison aux courtisans, contre le grammairien.
D'ailleurs ni Henri Estlenne ni Pasquier n'ont formulé théoriquement leurs vues. Ils se sont bornés à faire ressortir la superfluité de certains de ces mots nouveaux. De même du Fail, qui marche sur leurs brisées, a condensé, dans le xxxiii^ des Contes d^Eutrapel, les arguments invoqués par ses contemporains contre l'italianisme (i).
Il faut avouer que ce débat, plutôt verbal qu'historique, était inspiré d'un sentiment plus patriotique que scientifique. Il manquait à ces érudits le recul dans le temps pour apprécier •avec justesse l'opportunité de ce courant néologique ainsi que la compréhension des résultats de ce contact entre les deux grandes civilisations latines.
D'ailleurs, faute d'une connaissance approfondie du passé, les méprises étaient inévitables :
i'' Plusieurs de ces termes nouveaux étaient antérieurs et n'avaient rien de commun avec l'italianisme : Exemple, armet, qu'on lit déjà dans Froissart.
2° Le nombre des doublets franco- italiens était effectivement fort réduit — tels : embusche et embuscade, soudard et soldat — et les critiques de l'époque voyaient à tort dans les italianismes autant de superfétations des' mots de l'ancienne langue.
(i)«N'ay encore apprins si cela est bien fait, changer et invertir les noms de nostre pays, pour en aller emprunter ailleurs et estre notable signe d'estre mauvais mesnager, quérir du feu chez ses voisins. Et de fait, les anciens mots et naturels des arts et sciences de ce pays ont esté chassez de leur authorité et sièges depuis quelques années, et, par un secret consentement de peuple, changez et transmuez en certains vocables estrangers, qui n'apportent pas grand fruict, ains une inconstance et légèreté... Voy.nnt une compagnie de gens de pied assez bien en ordre, dit que c'estoient de beaux piétons et advanturiers, mais il luy fut tout court respondu, que c'estoit une brave fanterie : auquel fut de pareil interest répliqué, /antassinSf ou infanterie. Il continua, disant n'avoir onc veu plus belles bandes, où il luy fut dit que c'estoient escadres et regimens... Jugea semblablement que l'un d'iceux avoit une belle salade, un casquet, un bassinet, un cabasset sur sa teste : à quoy par plus de neuf fut dit morion. Pécha encore plus lourdement, car d'un heaume, luy fut appris un armet, une bourguignotte, un accoustrement de teste : pour le plumail, luy fut reproché pennache : pour Capitaine, Queylaine : Coronal, CoUonel, ou Collumel : pour dizenier, Caporal : Cinquantenier, Cap-d' escouade ^ et en l'erreur, Lanspessade».
ART MILITAIRE Sg
3° La plupart de ces termes nouveaux représentaient des notions nouvelles et des progrès dans le domaine militaire : organisation, équitation, fortification, etc. C'étaient donc en réalité des acquisitions opportunes et légitimes.
Le temps a depuis opéré le triage inévitable et n'a laissé subsister que les éléments réellement viables. Or ces derniers l'emportent dans des proportions inattendues. Un des récents biographes d'Henri Estienne le déclare en termes formels : « De 55 mots de ces termes de guerre, cités par Henri Estienne, et qui sont, à des degrés inégaux, des italianismes, 40 sont restés dans la langue moderne (i) ».
D'ailleurs, dès le xvi*" siècle, le bon se;is triompha sur un patriotisme trop étroit, et Estienne Pasquier ne peut s'empêcher de reconnaître (« avec regret ») ce qu'il y avait de nécessaire dans l'italianisme : « Et à mon regret diroi cavalerie, infanterte, enseigne colonelle, escadron, au lieu des chevalerie, piétons, enseigne coronale, bataillon, mais pourtant si en useroi-je, puisque l'usage commun l'a gagné, contre lequel je ne serai Jamais d'advis que l'on se heurte (2) ».
Nous sommes ainsi aujourd'hui plus à même d'apprécier le rôle et la portée de ce courant italianiste. En tout état de cause, ce mouvement néologique dénotait un véritable enrichissement de la langue et, une demi-douzaine de doublets mise à part, la grande majorité de ces termes de guerre apportait, avec les progrès de l'art militaire, les expressions correspondantes. En somme, ce courant a été à la fois opportun et légitime, résultat inévitable du contact avec une civilisation supérieure.