XII PREFACE
populaires. Un autre érudit, le D"" Paul Dorveaux, a été mon guide dans le domaine scientifique de la Renaissance française. J'exprime à ces deux amis de longue date ma sincère gratitude.
Je ne saurais terminer sans adresser de vifs remerciements à mon excellent, éditeur, M. E. de Boccard, qui, pendant cette crise de la pensée et du livre, a su dignement maintenir la tradition des grands éditeurs du passé.
Paris, décembre 1921.
Le livre de Rabelais est un monde. C'est le tableau le plus animé et le plus varié de la vie des hommes de la Renaissance, avec leurs aspirations infinies, leur ardeur dévorante, leur inquiétude d'esprit, leur amour pour le libre développement de la nature humaine jusque dans ses besoins infîmes.
Cette œuvre est touffue comme la vie elle-même, vaste et profonde comme l'esprit de Rabelais, « en toute clergie expert », ainsi que le qualifiait son ami, le poète Jean Bouchet. Son savoir, sans réaliser peut-être 1' « abysme de science » que Gargantua souhaitait pour son fils Pantagruel, lui donnait des clartés sur toutes les connaissances de son temps : théologie, jurisprudence, médecine et histoire naturelle ; sur les plus usuels des arts : architecture, art militaire et art nautique ; sur la vie sociale toute entière, considérée surtout dans ses côtés traditionnels: usages et coutumes, proverbes et jurons.
Toutes les données qui animent son livre restent, sous des apparences facétieuses, d'une valeur documentaire inappréciable. Quelle que soit la branche des connaissances humaines qu'il aborde, son savoir encyclopédique s'allie de la façon la plus heureuse aux acquisitions de sa propre expérience.
Certes, Rabelais est avant tout l'homme de son temps, l'érudit de la Renaissance, formé de tout ce que l'Antiquité et le Moyen Age ont pu lui fournir de substantiel. Mais son génie est vraiment universel, dans le meilleur sens du mot. On retrouve, dans son œuvre, les étapes qu'ont parcourues à diverses époques les sciences et les arts : les détails qu'il
en fournit sont à tel point abondants qu'ils permettent de faire le tour des connaissances du xvi' siècle et d'en essayer la synthèse.
Mais avant d'aborder les multiples aspects de son génie universel, il importe d'esquisser à grandes lignes les sources d'où Rabelais a tiré ses connaissances encyclopédiques. Nous passerons tour à tour en revue le vieux fond indigène, les écrits classiques, les œuvres de la Renaissance qui ont marqué son immortel roman de leur empreinte.
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Jean de Meung. — Le Roman de la Rose est le premier monument de notre ancienne poésie qui ait exercé sur Rabelais une influence décisive. Des deux auteurs de cette vaste composition poétique, c'est surtout Jean de Meung qui a profondément agi sur son esprit, comme sur celui de tous les écrivains des xv' et xvi' siècles. L'originalité et la hardiesse des vues de cet ennemi des moines et des hypocrites, ses idées larges et profondes, la prépondérance qu'il accorde à la nature et à la raison, — c'étaient là autant de traits qui répondaient aux tendances du génie rabelaisien (i). Nous préciserons en temps et lieu les détails de cette action sur le lexique du grand écrivain et son style archaïsant. 11 suffira de rappeler ici un seul trait.
Dangier personnifie, dans le Roman de la Rose, un des acteurs principaux : il y garde la Rose avec Honte, Peur,
(i)Voy. l'excellent parallèle que M. Lanson a tracé entre ces deux grands esprits également originaux et puissants : « Jean de Meung ressemble surtout à Rabelais : c'est la même érudition encyclopédique, la même prédominance de la faculté de connaître sur le sens artistique, la même joie des sens largement ouverts à la vie, le même cynisme de propos... Rabelais est plus puissant, plus passionné, plus pittoresque; mais en somme ce qu'il a été au xvie siècle, Jean de Meung le fut au xiii®. Il clôt dignement le Moyen Age par une œuvre maîtresse, qui le résume et le détruit. » Histoire de la littérature française, 3® éd., p. i35.
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Malebranche et symbolise le jaloux, le mari. Rabelais s'en est souvenu dans 1' « Inscription mise sur la grande porte de Thélème », où de Dangier palatins désigne les gardiens au service de l'autorité maritale (i).
La vogue du Roman de la Rose est d'ailleurs restée entière au xvi' siècle. Jean Le Maire en compare l'auteur à Dante (2). Clément Marot en donne en 1527 une édition en langage modernisé, et du Bellay, dans sa Défence, en recommande la lecture, exception unique entre les anciens poètes.
Jean Le Maire. — Au début du xvi' siècle Rabelais rencontre un écrivain de grande envergure, Jean Le Maire de Belges, rhétoriqueur et premier prosateur de la Renaissance, dont le style, abondant en latinismes et en trouvailles d'expressions, n'est pas resté sans influence sur lui (3).
Les idées politiques de Le Maire, et particulièrement ses vues touchant la papauté, n'étaient pas en effet pour déplaire à l'auteur de Pantagruel, qui le représente en ennemi du pape dans l'Enfer décrit par Epistémon (1. II, ch. xxx). 11 est vraisemblable que c'est aussi Le Maire qu'il a voulu (4) évoquer sous la figure « d'ung vieil poëte François nommé Raminagrobis » (1. III, ch. xxi).
Rabelais lui doit plus d'un trait d'ordre lexicologique, entre autres des vocables picards comme cauquemare, cauchemar, qu'il donne à un des animaux monstrueux de sa liste de reptiles (l. IV, ch. LXIV).
Jean Le Maire, dont cependant la prose est plus harmonieuse que les vers, est estimé grand poète pendant tout le xvi' siècle.
(i) Le nom revient fréquemment au xv® siècle dans les Cent Nouvelles nouvelles (cf. nouv. xiii, xxxvii, etc.), et dans les Arrêts d'amour de Martial d'Auvergne que Benoît de Court a accompagnés de <( commentaires juridiques et joyeux » (dernière édition, Amsterdam, lySi). Voici la note touchant Dangier (p. 40) : « Haec vox maritum signât... propter periculum ubi viri uxorum amores proesenserint ».
(2) Cf. La Concordance des deux langues (dans Œuvres, t. III, p. i32) : « Maistre Jean de Mehun, orateur François, homme de grand valeur et literature, comme celuy qui donna premièrement estimation à nostre langue, ainsi que feit le poète Dante au langage Toscan ou Florentin ».
(3) Voy. A. Tilley, dans Revue du XVP siècle, t. II, p. 3o à 33, et The Dawn of the French Renaissance, Cambridge, 1918, p. 35o à 352.
(4) Suivant une conjecture de M. Abel Lefranc (voy. Rev. Et. Rab., t. IX, p. 144 à 147).
Marot le vénère comm^ tA\ du Bilb}' et Pasquier voient encore en lui l'iaitiateur de la poésie moderne.
Villon. — Villon est le favori de Rabelais. Sa poésie, réaliste et pathétique, sa puissance verbale l'attirent et le charment. Il le sait par cœur et l'a sans cesse présent à l'esprit quand il écrit.
Panurge justifie le vide de sa bourse par ce refrain d'une de ses ballades :
Où sont les neiges d'antan ?
« C'estoit le plus grand souci que eust Villon, le poëtc Parisien » (1. II, ch. xiv).
Dans l'Enfer décrit par Epistémon, « maistre Françoys Villon «traite cavalièrement Xerxès, vendeur de moutarde.
Ailleurs, Rabelais raconte la farce macabre jouée par Villon à Frère Tappecoue, sacristain des Cordeliers de Saint-Maixent (1. IV, ch. xiii), et, plus loin, l'histoire de haute graisse qui se passe à la cour d'Angleterre, entre maître François Villon et le roi Edouard V (ch. lxvii).
En ce qui touche les emprunts verbaux, Rabelais et Villon ont puisé aux mêmes sources, par exemple au Roman de la liose{i). Les proverbes qu'ils ont en commun remontent au courant oral indigène, mais sous le rapport de l'érudition, il y a un abîme entre le pauvre écolier parisien et le grand lettré tourangeau (2).
Marot. — Parmi les contemporains, Clément Marot a particulièrement séduit Rabelais par ses vers primesautiers, gracieux et joyeux. A propos « des moeurs et conditions de Panurge », notre auteur cite (1. II, ch. xvi) le vers célèbre de VEpLstre au, Roy pour avoir esté desrobé (i 53 1) :
Au demourant, le meilleur filz du monde.
Le Frère Lubin d'une des Ballades (15 12), type du moine ignorant et débauché, reparaît plusieurs fois dans le roman
(i) Voy. l'étude de M. Louis Thuasne « Rabelais et le Roman de la Rose », dans son volume Villon et Rabelais, Notes et commentaires , Paris, 191 1,
(2) Le travail que M. Louis Thuasne a consacré en 1907 à Rabelais et Villon (réimprimé dans le volume cité ci-dessus) montre les procédés excessifs de l'auteur dans sa critique comparative des sources. Un très grand nombre de ses rapprochements sont illusoires ou faits au petit bonheur: aucun n'est concluant.
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rabelaisien aussi bien sous cette forme que sous celle latinisée de Frater Lubinus.
Les deux écrivains étaient attachés l'un à l'autre par des liens de sympathie et d'estime mutuelle.
Farce de Pathelin. — Rabelais était un lecteur assidu de l'ancienne littérature dramatique. Les Sotties et les M5'stères des xv° et xvi" siècles ont laissé dans son œuvre des traces fréquentes, notamment la célèbre Farce de Pathelin, qui a enrichi la langue de tant d'expressions originales et pittoresques.
Tout son roman en est imprégné. C'est la source littéraire dont il a tiré le plus de profit. Le nombre de ses réminiscences est si considérable qu'on a pu en dresser le bilan à diverses reprises (i), et que chaque nouvelle lecture en pourrait augmenter le nombre.
Bornons-nous à rappeler les allusions directes. Quand Janotus a reçu l'étoffe pour se faire une bonne robe : « Ainsi l'emporta en tapinois, comme feist Patelin son drap » (1. I, ch. xx).
Dans l'Enfer d'Epistémon, Patelin passe pour le trésorier de Radamanthe (1. II, ch. xxx).
Dans le discours à la louange des prêteurs et débiteurs, Panurge invoque le témoignage du « noble Patelin » (1. III, ch. iv), comme le fait plus loin Rabelais lui-même, dans son Epître au Cardinal de Châtillon.
Et dans le Prologue du Quart livre, Rabelais décrit ainsi le paysan Couillatris, heureux de sa chance inattendue : « Ainsi s'en va prélassant par le pays, faisant bonne troigne parmy ces paroeciens et voysins, et leur disant le petit mot de Patelin : En ay je? »
Dans ce même livre (ch. lvi), Frère Jean menace Panurge <( de s'en faire repentir en pareille mode que se repentist G. Jousseaulme vendant à son mot le drap au noble Patelin ».
Le nom même de Patelin devint fécond sous la plume de Rabelais. 11 en a tiré plusieurs dérivés — patelinage, patelineiiXy patelinois — qui ont fait fortune.
La Farce de Pathelin a fourni à Rabelais non seulement des proverbes (comme retournons à nos moutons), des expressions typiques en nombre, mais des épisodes entiers comme celui de la polyglottie de Panurge qui trouve dans la farce son point de départ.
(i) Voy. Jean Plattard, ïJŒuvre de Rabelais, Paris, igio, p, 824 à 323, et Gustave Cohen, dans la Rev. Et. Rab., t. IX, 191 1, p. 32 à 38.
Romans de chevalerie. — Rabelais n'a pas dédaigné non plus les romans de chevalerie, c'est-à-dire les remaniements en prose des anciennes Chansons de geste, qui virent le jour dès la fin du xv' siècle. Nous aurons l'occasion de noter des vestiges assez nombreux de ce vieux fond national.
Littérature orale. — Mais l'influence indigène ne se borne pas chez Rabelais à la littérature écrite. Il faut y ajouter le grand courant oral si abondamment représenté dans son œuvre. 11 en a tiré, outre le cycle des géants, les traditions populaires qui constituent la trame même de son roman. D'autres traits de cette provenance orale se rencontrent dans bien des pages du livre et en complètent le caractère narratif et légendaire.
En somme, si l'on excepte le poème de Jean de Meung, dont les tendances naturalistes ont tant d'affinité avec celles de Rabelais, la littérature indigène a plutôt influencé son style et sa langue que son esprit. C'est du côté de la Renaissance et de l'Humanisme qu'il faut chercher ses éducateurs intellectuels.
Les noms des poètes classiques, Virgile et Horace, apparaissent de temps à autre sous la plume de Rabelais, mais ses préférences vont aux écrivains dont les écrits restent du ressort de l'érudition et tout particulièrement à ceux don*!: l'esprit s'apparente au sien : à l'ironiste Lucien, au grand amateur d'anecdotes Plutarque, au savant encyclopédiste Pline. Ces auteurs, et notamment le dernier, dominent le roman tout entier. La tendance satirique, l'anecdote historique et la science antique s'y côtoient à chaque pas et lui impriment un cachet à part.
Deux circonstances contribuent à donner à ces emprunts de l'originalité et du piquant. Le génie d'écrivain de l'imitateur tout d'abord qui renouvelle la matière antique; son esprit critique, ensuite, qui lui permet, tout en s'inspirant de Pline, de railler
sa trop grande crédulité, son penchant au merveilleux, son défaut presque complet de discernement entre les faits réels et ceux qui appartiennent au domaine de l'imagination.
Rabelais a-t-il directement puisé dans les originaux des Anciens ou bien ne connaît- il l'Antiquité qu'à travers les premiers interprètes autorisés, un Erasme et un Budé?
La question vaut la peine d'être élucidée.
Dans une lettre du 30 novembre 1532, Rabelais appelle Erasme son père spirituel. Ce grand érudit, le plus illustre des humanistes, a certes exercé une action sensible sur ses contemporains et notamment sur notre auteur ; mais cette influence est d'ordre plutôt intellectuel, c'est-à-dire trop générale pour être serrée de près par la critique et renfermée dans un cadre précis. Ceux qui l'ont essayé n'ont pas suffisamment tenu compte de ce que l'humanisme en lui-même n'est que le reflet de la littérature ancienne et que Rabelais, bon connaisseur de cette littérature, était à même d'y puiser directement et à pleines mains. C'est ce qu'il a fait. Non pas qu'il n'ait parfois eu recours aux recueils pratiques publiés par les vulgarisateurs, comme le littérateur moderne consulte les encyclopédies, mais on est allé trop loin dans la généralisation en ne lui concédant qu'une érudition de seconde main, malgré les circonstances où le contraire saute aux yeux.
M. Delaruelle a le premier essayé de montrer Ce que Rabelais doit à Erasme et à Buclé (i). Il y a beaucoup à retenir dans cette étude, dont la méthode est celle qu'on pouvait attendre du biographe émérite de Budé. Mais on est surpris en même temps d'y voir faire appel à des artifices d'argumentation pour multiplier ces soi-disant « emprunts ».
L'auteur des Adages est généralement l'écho plus ou moins fidèle des anciens. En admettant que Rabelais ait tiré tel adage de son recueil, au lieu de recourir à la source originale qu'il connaissait parfaitement, faut-il voir là des emprunts proprements dits.^ Dans la plupart des cas, il est difficile, sinon impossible, de le décider (2).
On peut affirmer au contraire qu'en général Rabelais a lu directement ses adages chez les Anciens, et cela d'autant plus
(i) Dans la Revue dliist. litt. de la France de 1904, p. 220 à 262. (2) Voy., pour les détails, notre étude sur les « Sources modernes de Rabelais », dans la Rev. Et. Rab.^ t. X, Zjb à 384.
qu'il s'agit des auteurs qu'il a le plus longtemps pratiqués : Lucien et Plutarque, Suétone, Plaute et Térence.
La même fragilité de présomptions ressort encore de l'examen des termes que le vocabulaire rabelaisien aurait tirés d'Erasme ou de Budé (i).
Les Adages et les Apophtegmes mis à part, qu'y a-t-il de commun entre l'œuvre d'Erasme et celle de Rabelais ? Des préoccupations d'ordre général } Evidemment, Rabelais « a pu subir l'influence de l'esprit nouveau qui s'exprime dans l'œuvre
(i) Les suivants, entr' autres, lui seraient venus par ces intermédiaires :
Catastrophe est attesté en français pour la première fois chez Rabelais, qui l'emploie souvent. Le critique veut bien reconnaître que l'expression est assez fréquente chez Lucien, un auteur cher à Rabelais, mais parce qu'Erasme s'en est servi, ainsi que Budé, il se croit autorisé à conclure: « Sans cette double circonstance, Rabelais n'aurait pas eu, je pense, l'idée de s'approprier le mot ». L'auteur de Gargantua, le novateur par excellence, l'écrivain le plus riche en héllénismes, n'avait nullement besoin d'emprunter des béquilles ni à Erasme ni à Budé.
Pastophores est fréquent chez Rabelais, qui applique ce nom des prêtres égyptiens aux prêtres en général. M. Delaruelle indique comme source le De Asse de Budé, qui emploie également le mot. La nomenclature, en ce qui concerne les moines et les prêtres, est dans le roman d'une telle fécondité que Rabelais a pu, sans Budé, s'emparer de ce mot qu'il avait lu dans Apulée. Avant Budé, on le rencontre avec l'acception spéciale de « niche » dans Le Songe de Poliphile, et, naturellement M, Thuasne, à son tour, de conclure à un emprunt du vocable à Francesco Colonna. N'est-il pas plus prudent de conjecturer que ces trois écrivains, en puisant à la même source, se sont appropriés le mot indépendamment les uns des autres?
Philautie rexient deux fois (1. III, ch. i.ii, et 1. IV, Prol.'), après avoir figuré sous sa forme latine dans la lettre de dédicace à André Tiraqueau. Il est à peu près certain que Rabelais est redevable du terme aux Moraux de Plutarque, son livre de chevet. Cependant jVI. Delaruelle le range sous la rubrique « Ce que Rabelais doit à Erasme », parce que ce dernier en a fait un usage fréquent. De plus, ajoute-t-il, « il l'explique par ces mots d'Horace : cœcus amor sui, de même, pour l'auteur français, la philautie est Vamour de soy ». Mais pourrait-on en donner une autre définition? Etait-il réellement nécessaire d'avoir recours à Horace (remarquons que celui-ci le rend par « amour aveugle de soi ») et à son copiste pour donner une explication aussi ingénieuse?
Quant aux lermes encyclopédie (\. II,ch. sx) et méthode (1. III,ch. viii), dont Budé aurait été l'intermédiaire, remarquons que dans les éditions de Quintilien du xvi® siècle figurait (1. I, ch. x) la leçon vicieuse de d'f7/.jx/to; T:uiSiiv.\ et que methodus se lit au même sens dans Vitruve, un des auteurs familiers à Rabelais.
d'Erasme », remarque prudemment cette fois M. Delaruelle. On a voulu aller plus loin et relever ces emprunts, pour employer un terme cher à nos critiques. M. Thuasne leur a consacré plus de cent pages (i), qui pourraient être réduites à une demi-page sans rien perdre d'essentiel. La plus connue de ces suggestions érasmiennes est celle qui concerne les Silènes d'Alcibiade dans le Prologue de Gargantua (2).
On a prétendu également que la fameuse lettre de Gargantua à Pantagruel était un centon recueilli dans les livres de Corneille Agrippa, de Budé, d'Erasme (3) ; mais les rapprochements que nous présente à cet égard M. Thuasne ne font que plus lumineusement ressortir l'originalité de cette page immortelle qui, à elle seule, vaut autant que tout le fatras des humanistes.
M. Delaruelle a tracé, à la fin de son étude, le plan d'un travail d'ensemble concernant l'influence des numanistes sur Rabelais. M. Plattard a consciencieusement rempli ce programme. Il procède avec prudence en relevant, dans le bagage des humanistes du xvi" siècle, les œuvres que Rabelais aurait pu connaître et utiliser. Le rapprochement des textes ou la citation de certains détails n'implique nullement l'idée d'emprunt, mais la simple constatation que, « pour une bonne part, l'érudition antique que nous étale le roman de Rabelais était déjà vulgarisée dans les œuvres des Humanistes contemporains (i) ».
Le catalogue des sources modernes de l'érudition antique de Rabelais, inventaire dressé à grant renfort de besicles par M. Plattard, accuse un labeur considérable, mais d'assez maigres résultats. Quelques termes de divination tirés de Corneille Agrippa, une liste de noms de géants prise à l'encyclopédie de Ravisius Textor, une ou deux anecdotes dues à Cœlius Rhodiginus, et c'est à peu près tout. Une demi-page de Plutarque ou de Pline, dont la substance est entrée dans son roman, l'emporte de beaucoup sur la douzaine d'emprunts dont il est redevable aux humanistes.
Rabelais, à la fois érudit et écrivain, pour qui Plutarque et Pline, Platon et Lucien étaient des livres familiers, qui pra-
(i) Etudes sur Rabelais, p. 27 à i ô;'.
(2) Voy., en dernier lieu, l'article d'Abel Lefranc (Rev. Et. Rab., t. VH, p, 433 à 439).
(3) Voy. t La lettre de Gargantua à Pantagruel », igoS (réimprime'e dans le volume Villon et Rabelais, Paris, 19 10).
ro INTRODUCTION
tiquait et citait Athénée et Aulu-Gelle, Pausanias et Valère- Maxime, Strabon et Suétone, Horace et Virgile, sl généralement puisé aux sources mêmes tout comme Erasme et Budé. Son érudition antique reste, malgré tout, vaste et solide.
Sans cloute, il prend son bien où il le trouve, à la manière de Shakspeare et de Molière. Ce bien est souvent mince et insignifiant, — une anecdote, des traits de mœurs, des singularités, parfois des noms propres, — mais sa manière de les encadrer leur donne un relief inattendu. Il les recrée, pour ainsi dire, en les touchant de la baguette magique de son style. Est-ce à dire, comme le fait entendre M. Delaruelle, que Rabelais n'est qu' « un splendide metteur en œuvre de lieux communs » } Nous ne le pensons pas. Il est avant tout un écrivain de génie, un érudit aux idées profondes et lumineuses, un créateur de types. C'est pour cela qu'il vit et vivra d'une vie immortelle, tandis que les in-folio de Budé et d'Erasme même dormiront leur éternel sommeil dans les nécropoles des bibliothèques.