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CHAPITRE IV ARTS APPLIQUÉS

En dehors des arts proprements dits dont nous venons de traiter, l'influence italienne s'est également fait sentir dans certains arts appliqués, la broderie et l'incrustation par exemple.

La broderie avait atteint un développement particulier au xvi' siècle. Celle en fils d'or et d'argent, dite canetille^ cannetille (de l'ital. canutiglia), est souvent mentionnée dans Rabelais, qui emploie tout aussi fréquemment le terme technique italien recamer (de rlcamare, broder), importé vers la même époque (i).

Mais le plus important de ces ouvrages techniques de la Renaissance est l'art tout italien d'incruster d'or et d'argent les armures, les poignées et les fourreaux d'épées. Cet art était au cours du Moyen Age pratiqué dans tout l'Orient et particulièrement à Damas, d'où aussi le nom de clamasquin, donné à ce genre d'ouvrages (l. V, ch. xxxiii), c'est-à-dire faits à la mode de Damas.

De l'Orient le damasquinage pénétra au xv' siècle en Italie, surtout à Venise et à Milan, où fleurirent d'insignes maîtres damasquineurs. Dans le second tiers duxvi' siècle il s'introduisit en France, mais Rabelais est le premier et le seul écrivain qui en donne la nomenclature spéciale.

C'est après son troisième voyage en Italie, dans le Piémont où il séjourna de 1539 à 1542, qu'il insère ses néologismes techniques dans ses Tiers et Quart livres (2).

(i) La braguette de Gargantua avait « une belle brodure de canetillc et des plaisans entrelaz d'orfèvrerie » (1. I. ch. viii) et les tapisseries de haute lisse, achetées par Panurge à la foire de Medamothi, étaient <( toutes de saye Phrygienne rcqiiamée d'or et d'argent » (1. IV, ch. 11); finalement, dans la Sciomachie, il est question de « brodeurs, tailleurs, recameurs . »

(2) « Ali lendemain, Panurge se fit percer l'aureille dextre à la judaïque, et y attacha un petit anneau d'or à ouvrage de Tauchie » (1. III, ch. vil). — « La septième (enseigne de la nauf cstoit) un emonnoir de

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On trouve enfin ces termes réunis dans le V livre, à propos du costume de la Reine des Lanternes (i).

Une mention unique au xvi° siècle, en dehors de Rabelais, se lit chez le traducteur de Pline, Du Pinet, qui remarque à propos de l'acier des Parthes (1. XXXIV, ch. xiv) : « Encore aujourd'huy les meilleurs coutelas, cymeterres, badelaires, braquemarts viennent du costé de Perse, fer d*A^imin ».

Les textes italiens sont, ici comme ailleurs, assez tardifs. Gay, au mot aszimini^ ne cite que ce passage de la Pia^^a universale de Garzoni, 1560, p. 149: « Il modo con che si fanno quel lavoretti sottili d'oro, ove sono arbori, figure e animaletti minutissimi, sopra pugnali o altre arme che si chiamano lavoî'i cil taucia e come si fanno fjli aJSJ^imini in Damasco ».

Tommaseo et Bellini n'ont pas donné place (dans leur Dictionnaire\ à taucia, mais en revanche ils consacrent un article très nourri à aszimina. Malheureusement, les textes qu'ils allèguent sont exclusivement littéraires et nullement techniques. Il en résulte cependant que les lettrés italiens de l'époque (comme Rabelais lui-même) désignaient par les trois termes cités un seul et même travail d'inscrustation à l'orientale.

Tous les termes de cette nomenclature sont italiens. Cotgrave (161 1) ne connaît que clamasquiii, mais Oudin, dans la deuxième partie de ses Recherches (1642), donne à la fois :

Agîmina, damasquinure à la persienne et sorte d'ouvrage fait en réseau ou reseul sur du drap d'or.

Damaschino, d'acier de Damas.

Tausia, marqueterie (à côté de tarsia, ouvrage de marqueterie).

Ménage qui n'a pas inséré, dans son Dictionnaire (1690), un

ebene, tout requamé d'or à ouvrage de Tauchie, La huitième, un goubelet de lierre bien précieux, battu d'or à dciviasquine . La dixième, une breusse de odorant agaloche (vous l'appelez bois de aloës) porfilée d'or de Cypre à ouvrage d'A^einine » (1. IV, ch. i).

Le « fol à la damasquine », dont Panurge blasonne Triboulet (1. III, ch. xxxviii), est suivi de « fol de tauchie » et de « fol d'a'^emine. »

(i) Cf. ch. xxxn : « La Royne estoit vestue de cristallin, verge par art de tauchie et engeminée à ouvraige damasquin, passementé de gros diamans ».

Cette leçon du Manuscrit, engeminée pour aj^eminée (éd. Mcmtaiglon, t. III, p. 304), est une tentative de substituer au mot technique, incompris par le copiste, une forme rappro.:hée par étymologie populaire, procédé repris par les étymologistes italiens. Cf. Zambaldi. Di^ionario etimologico, v» agemina : « Probabilmente de ad gemina (se. mctalla), a doppio métallo ».

article sur asemine, en donne un très curieux sur tauchie (i),

L'étymologie alléguée dans Ménage est imaginaire. En fait, tauchie est un mot arabe venu en Italie de l'Espagne : l'esp. tauxia, atauxia est défini par César Oudin « marqueterie ou damasquinure », et Dozy-Engelmann nous donnent ce renseignement instructif sur l'origine du mot : « Atauxia, damasquinure, de l'arabe at-tauchiya, l'infinitif de la seconde forme du verbe tcacha, auquel les lexiques ne donnent d'autre signification que celle de coloravit, pulchrum reddidit. Il est clair que ce mot en Espagne doit avoir admis un sens plus limité (2) ».

Quant à a^emine, il se présente en Italie sous la double forme agimina et assimina^ remontant au turco-arabe Adjem, Perse et persan, prononcé Adjein par les Grecs modernes. La double forme italienne accuse donc une double provenance : celle d'agemina est redevable au commerce direct avec les Turcs ; l'autre, as^emina, aux Grecs modernes qui se partageaient avec les Vénitiens le monopole du commerce avec l'Orient (3).

Ces trois termes désignaient-ils effectivement des procédés artistiques différents ou bien un seul travail technique exécuté de manières différentes ? Il est malaisé de se prononcer dans un sens ou dans l'autre,

Etj-mologiquement, la balance pencherait plutôt en faveur de la dernière hypothèse : a^emine, c'est un ouvrage à la façon persane ; dainasquin, un travail analogue à la mode de Damas. Quant à tauchie, le mot signifie proprement coloriage ou ornementation. Aucune clarté ne se dégage de l'origine historique de ces vocables et c'est en vain que des théoriciens modernes ont essayé d'établir une démarcation nette entre a^emine ou

(i) « Tauchie. C'est un mot Italien. M. Félibien : Marqueterie ; en Italien tarsia et tausia, espèce de mosaïque et ouvrage de rapport, qu^on fait de plusieurs et différens bois, avec lesquels on représente des figures et autres ornemens. Messieurs de la Crusca : Tarsia diciamo oggi coinmunemente a un lavoro di minuti pe^^uoli di legnanie di piii colori commessi insieme. Dans mes Origines Italiennes, j'ai dérivé tarsia detessella, de cette manière : tessella, tesselluni, tessellicium, tessellicia, tescia, tersia, Tarsia. M. Ferrari l'a dérivé d'interserere. M. Guyet le dérivoit de l'Italien tarso, qui signifie un ver qui ronge le bois : comme qui diroit verniculatum opus ».

(2) Glossaire des mots espagnols dérivés de l'arabe, Lcyde, 1869, ^'° ^^~ tauxia.

(3) Voy. II. Glouzot, dans la R.ev. du XVb- siècle, t. IV, p. 34.

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damasquinage proprement dit, et tauchie, la damasquine ou incrustation (i). Cette différence ne semble pas avoir existé pour les techniciens du xvi" siècle. Pour Vasari (2) et Garzoni — comme pour Rabelais et les lettrés italiens de la Renaissance — les trois termes cités sont synonymes et le travail spécial qu'ils désignent est à la fois qualifié a^emme et damasquine ou tauchie.

Un mot sur la joaillerie de la Renaissance.

Les pierres précieuses deviennent un complément nécessaire à la parure des seigneurs et des grandes dames de la première moitié du xvi* siècle. François I" et ses contemporains en étalaient à profusion. Le cou et le corsage des dames et jusqu'à leurs chaussures étaient souvent couverts de pierreries. Les carcans, joyaux portés en colliers, les jaserans, chaînes d'or disposées en retombées de guirlandes, ornaient le cou et les robes des Thélèmites, alors que leur bonnet était garni de force bagues et boutons d'or. Des patenôtres ou chapelets d'orfèvrerie leur pendaient de la ceinture, sur le devant du corps, jusqu'au bas de la cotte.

Les noms de la plupart des joyaux alors à la mode, que Rabelais fait porter aux religieux et religieuses de Thélème (3), sont antérieurs à notre auteur et appartiennent encore à la langue générale.

Quant au Y" livre, il en est particulièrement riche. On y énumère deux séries de sept pierres précieuses qui forment la mosaïque et les colonnes de la fontaine du Temple de la Dive Bouteille. Mais ces descriptions ne sont que le décalque de celle qu'on lit dans le Songe de Poliphile de Francesco Colonna (4).

La tradition gothique de l'orfèvrerie indigène, longtemps dominante, céda ici comme ailleurs la place au style renaissance des maîtres italiens, mais à une époque qui dépasse celle de nos recherches.

(i) Voy. l'article a^pminia dans le Nouveau Larousse illustré (par Maurice Maindron).

(2) H. Clouzot, article cité, p. 04 note.

(3) « Patenostres, anneaulx, jazerans et carcans qui estoient de fines pierreries, Escarboucles, Rubis, Balays. Diamans, Saphiz, Esmerauldes, Turquoyses, Grenatz, Agathes, Berilles, Perles et Unions d'excellence ». Cf. aussi 1. II, ch. xvi.

(4) Celui-ci s'inspire d'ailleurs de Pline. Cf. notre Hist. nat. Rab.^ p. 157 à 164.

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