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II. — Distractions et Jeux

Nous relèverons plus loin les danses en vogue au xvi' siècle, enseignées par les maîtres venus d'Italie, qui ont introduit chez nous les jeux des matassins ou des bouffons ainsi que les masques (i), en italien, maschera.

La Sciomachie mentionne en outre les « mines bergamasques », c'est-à-dire les danses avec sauts et cabrioles, comme celles des paysans aux environs de Bergame.

Certains jeux de cartes familiers au jeune Gargantua sont également d'origine italienne :

A la condemnacle, en italien a la bella condannata. La Crusca cite ces vers des Rime burlesche de Giovanni délia Casa:

Vuol che si dian le carte presto presto,

E invitavi alla bella condannata

E giuoca in su la fede, o toglie impresto

A la charte virade, répondant à caria virata, ou à carte retournée.

A la prime, ital. a primiera.

Au tarau, ital. tarocchi, « di nuova invenzione », remarque Garzoni dans sa Piassa universale (p. 244).

en propos de discourir de la guerre, des factions, d'une cavalerie, d'une infanterie, d'une escuyerie, des armes, voire de l'amour et généralement de toutes choses graves et ordinaires, les plus beaux traits des plus disertes langues qui se veulent faire ouïr sont en plupart puises dans les propres facultés de l'Italie ».

(i) « Apres soupper feurent jouées plusieurs farces, comédies, sornettes plaisantes: feurent dansées plusieurs Moresques aux sonnettes et timbous ; feurent introduictes diverses sortes de masques et mommeries » (1. IV, ch. LU).

Parmi les jeux de tables :

Au barignin, qu'on rapproche de son correspondant italien sbaraglino, jeu de tables à deux dés, cité par Bcrni (chant I, strophe li) :

S'io perdessi a primiera il sangue e gli occhi, Non me ne cura, dove a sbaraglino Rinnego Dio, s'io perdi tre bajocciii.

Et parmi les jeux d'adresse :

A la mourre : « Les paiges jouaient à la mourre à belles chincquenauldes » (1. IV, ch. xiv). C'est l'ital. alla morra, jeu ancien dont Pulci fait également mention dans son Mor gante (ch. XXVII, str. xxiii) :

E non potrà, se volesse far ora, Levar più d'un colla mano e dir sette, Al giuoco délie corne o délia inorra.

Ajoutons : pillemaille (1. IV, ch. xxx), forme francisée de palle maille (i), ital. pallamaglio, jeu de mail (2).

Dès le début du xvi' siècle, la raquette l'emporte sur la main, dans le jeu de paume. Le mot, d'importation italienne (3), était alors récent, comme le remarque Pasquier qui le fait remonter aux dernières années de Charles VIII (1. IV, ch. xxiii) : « Lorsque les tripots furent introduits par la France, on ne sçavoit que c'estoit de raquette, et y jouoit on seulement avec le plat de Li main... Quelques-uns depuis, plus fins, pour se donner quelque advantagc sur leurs compagnons, y mirent des cordes et tendons... Et finalement, de là s'estoit introduit la raquette, telle que nous voyons aujourd'hui ».

On sait l'importance que Rabelais accorde aux exercices physiques dans l'éducation de Gargantua, élément éducatif de

(i) Brantôme (t. III, p. 77): « Si Henri II jouoit à la paume, il jouoit à la balle à emporter, ou au ballon, ou au palle tiiaille qu'il avoit fort bien en main ».

(2) Odet de l^anoue nous donne ces renseignements (i5()t)) : « Palemail, espèce de jeu. Ce mot (aussi bien que le jeu) qui vient de l'Italien, est composé de trois mots, à sçavoir: palla e maglio, dont palla signifie une balle ou boule, e, c'est la conjonction, et maglio, c'est ce qu'on dit un mail, comme voulans dire que c'est le jeu de la boule et du mail, ou lequel on joue avec une boule et un mnil ».

(3) Eustache Deschamps emploie l'ancien synonyme rechas (t. VIII, p. 93): « Joueurs de paumes et de rechas... », mais celui-ci ne désigne que le creux de la main.

grande importance à l'époque de la Renaissance, à ce qu'on appelle aujourd'hui le sport (i). Le jeune géant s'adonne à l'équitation et à la natation, à la chasse et aux autres exercices de plein air. C'est là le complément indispensable de son éducation littéraire et morale (2).

m. — Jurons et termes péjoratifs.

Rabelais nous a laissé, dans son livre, un recueil copieux de jurons, appropriés au tempérament, à la profession ou à la nationalité de chacun des personnages qu'il met en scène.

Les formules italiennes n'y manquent naturellement pas, ceux d'outre-monts étant de grands jureurs devant l'Eternel. Elles sont généralement facétieuses.

Henri Estienne parle quelque part des jurons qui sont « plutost gaudisseries que blasphèmes », en citant cette formule italienne: Per la potia délia virgine Maria! ou bien « par exclamation Potta délia virgine Maria! ou sans ajouter Maria, comme s'entendant assez (3) ».

Rabelais cite : Pote de Cliristo (1. I, ch. xvii), à côté de Pote de froc! (l.I, ch. xxviii), ce dernier pendant de Huppe de froc! (1. IV, ch. xxvii) et Vertu de froc ! (1. V, ch. xv). C'est le reflet du juron italien : Potta délia...

Folengo met le même juron dans la bouche du paysan de Cipade Zambelli, que la vue de la grande ville de Mantoue remplit de stupeur. A la question de Tognazzo, s'il a jamais vu telle chose, « icelluy s'arrestant tout court, comme s'il estoit aux champs à sa besogne, appuyé sur le manche de sa marre, lui respond : Potta de ma mère, que voicy une grande chose! »

111e spaventatus respondit voce gaiarda :

Potta meœ matris, quam granda est ista estula!... (4)

C'est probablement de Folengo que Rabelais a tiré cet autre juron (l. Il, Prol.) « la cacquesangue vous vienne! », à côté de (l. I, ch. xiii): « la cacquesangue de Lombard ». Dans

(i) Ce terme remonte au moy. fr. despoj-t, ébattement (desporter, s'ébattre, est dans Rabelais, 1. I, ch, xxxiii). Il a passé en Angleterre, d'où il est revenu au xixc siècle en France.

(2) Voy. J. Jusserand, Les Sports et Jeux d'exercices de Vancienne France, Paris, 1901, surtout le chapitre viii (p. 3-27 à 366).

(3) Apologie pour Hérodote, éd. Ristelhuber, t. I, p. io5.

(4) Macaronées, éd. Portioli, t. I, p. 128 (et Histoire macaroniquc, Paris, iGo5, éd. Jacob, p. b2).

la IP Macaronée, Berthe s'écrie : « La caquesangue les puisse emporter!...

Sic cagasanguis eos scannet.,. (i)

Un troisième juron italien: Corpe degalline! (1. III, ch. xxx et 1. IV, ch. x), dans la bouche de Panurge et de Frère Jean, répond à l'euphémisme napolitain Sangue di gallina, pour Sangue di Crisio (2).

Ajoutons : cancre ! comme expression d'un mal indéterminé ou simplement comme exclamation d'étonnement, avec ces deux sens fréquents chez Rabelais, et répondant à l'ancien italien cancaro, aujourd'hui cancliero, proprement chancre (3).

Henri Estienne remarque à cet égard : « Comme les François, entre autres, ont emprunté de l'Italie des façons de maugréer, comme si leur pays n'en estoit pas assez bien fourni, aussi n'ont point eu honte d'emprunter de là quelques façons de maudire: et ceste ci entre autres. Te vienne le chancre! Toutesfois ceste ci en Italie est tenue pour une des plus légères : Te venga'l cancaro!... (4) »

Quant aux mots péjoratifs, ils sont assez nombreux. Henri Estienne a émis à leur sujet (comme on l'a vu) une théorie spéciale, en y voyant des vices et des travers exclusivement italiens.

Citons ceux de ces péjoratifs qui sont attestés pour la première fois chez notre auteur :

Assatisinatear (1. 111, ch. 11), répondant à l'ital. assassinatore, à côté du dérivé indigène assassineur (1. III, ch. m) et de la forme plus courte assassin (ital. assassina), laquelle est attestée ultérieurement.

(i) Ce passage manque à la Toscolane de i520 (rédaction publiée par Portioli), mais se trouve dans la Cipadense de i535 (source de la version française, p. 29).

(2) Ce juron rabelaisien a passé dans le Moyen de parvenir, qui le donne sous sa forme originale (éd. Jacob, p. i83) : « Corpo di gallina! » Belleforest, dans sa traduction de la Civile Conversation de Guazzo (1579), parle d'un jeune homme, dont le plus grand juron dans ses co-

• 1ères violentes était (p. 49) : « Par le corps de la geline ! »

(3) « Que le cancre te puisse venir aux moustaches! » (1. IV, ch. xxi), jure Frùre Jean, révolté de la lâcheté de Panurge, et celui-ci s'écrie ailleurs (1. IV, ch. VII): « Cancre (dist Panurge), vous estes clericus vel addisccns... »

(4) Apologie pour Hérodote, t. II, p. 48. On rencontre encore la forme italienne de ce juron dans la Satyre Menippée (éd. Franck, p. 78) : « Seulement cancaro! nous serions affolez... »

Boye, bourreau, de l'ital. boya, italianisme une seule fois employé par Rabelais dans un passage relatif à une anecdote locale milanaise (i).

Bredache, bardache, mignon, Juron usuel parmi les matelots, de l'ital. bardascio, analogue à celui de JIU de putain ou de tigre (1. IV, ch. xx).

Forfant, de l'ital. forfante, pendart, mot fréquent chez Rabelais (2).

Parabolain, fanfaron, charlatan, de l'ital. parabolano, un Jaseur, un diseur de paraboles (Oudin), épithète donnée par Rabelais aux médecins empiriques de son temps, dans l'ancien Prologue du Quart liore, à ses confrères hâbleurs, « au long faucile et au grand code », au long avant-bras et au grand coude, par allusion aux doubles manches de l'ancienne robe des médecins.

Pécore^ pécore, bête, de l'ital. pecora, brebis (1. II, ch. xvii) « Hé, grosse pécore ».

Spadassin, nom donné à un des généraux de Picrochole (1. I, ch. xxxiii), terme employé plus tard par Amyot. De l'ital. spadacino, traisneur d'espée, espadacin (Oudin) (3).

Ce sont là des vocables qui ne se justifient, suivant Estienne, que pour exprimer en français des actions propres à l'Italie. C'est ce qu'il avait déjà remarqué, dans son Apologie, à propos du terme assassin {t. \, p. 353): « Depuis que la France a eu appris le style d'Italie en matière de tuerie, et qu'on a commencé à marchander avec les assassins (car il a fallu trouver des termes nouveaux pour la nouvelle meschanceté) d'aller couper la gorge à tels et tels... » Cette singulière explication rappelle la raison de l'emploi du français par les filous et les escrocs dans les comédies allemandes duxviif siècle (par exemple dans celles de Lessing). Cet usage du français, dans la bouche d'individus louches, y est censé représenter le langage habituel des chevaliers d'industrie (4).

(1) Cf. 1. IV, ch. XLv : (c Iceulx avoir à belles dens tiré la figue, la monstroient au Boye apertement disans : Ecco lo fico ».

(2) Par exemple, 1. III, ch. xlviii : «... n'est ruffien, /or/a»/, scélérat... » Cf. Henri Estienne, Dialogues, passage cité ci-dessus, p. i38.

(3) Ecrit spadachin par Henri Estienne qui attribue le mot aux courtisans « .. qui veulent piaffer et faire des spadachins devant nos yeux » {Dialogues, t. I, p. 46).

(4) Remarquons, à ce propos, qu'un grand nombre de mots français péjoratifs ont passé au hollandais. Voyez, à leur sujet, les justes réflexions de Salverda de Grave, dans son opuscule V Influence du français en Hollande d'après les mots d'emprunt, Paris, 191 3, p. 86.

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