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IV. — Monnaies étrangères

Au xvi' siècle, les monnaies de plusieurs pays eurent cours en France.

L'Italie avait fourni, dès le xiv' siècle, le ducat (frappé par les do^es de Venise) et \q fleurin, ou florin (frappé à Florence), monnaies d'or de valeurs différentes et répandues dans plusieurs pays (Allemagne, Hollande, etc.). Grandgousier fît don à Touquedillon d'un collier d'or « garny de fines pierreries, à l'estimation de cent soixante mille ducats... » (l. 1, ch. xlvi), et, à propos de la manière dont Panurge gagnait les pardons, il se vante avoir ainsi acquis « plus de six mille flewins » (1. II, ch. xvii), c'est-à-dire florins d'or, monnaie de la même valeur qu3 le ducat.

A ces deux noms de monnaies remontant au passé s'ajoutent les deux suivants qui appartiennent à la Renaissance:

Pinard, petite monnaie de billon frappée à Rome (Salezade, p. 267). Oudin définit pinatelle « spetie di moneta di rame ». Rabelais s'en sert une seule fois dans cette réplique qu'il met dans la b luche de Villon (l. Il, ch. xxx) : « Combien la denrée de moustarde ? Un dénier... la blanchée n'en vault qu'un pinai'd, et tu nous surfaijz ijy les vivres ».

Teston (en Italie, testone), qui reste la principale monnaie d'argent jusqu'en 1576 (i). Cette monnaie, dont la valeur variait de 10 à 12 sous, portait gravée la tête du souverain (d'où son nom). Cotgrave mentionne ce proverbe : « 11 fait de son tes-

à sa blessure, ni plus ni moins que 4.3o5.oi9 francs et o5 centimes! Voilà les absurdités auxquelles on aboutit, si l'on adopte les évaluations au p.etit bonheur de Cartier, (i) Levasseur, p. xxxvr.

ton un escu », c'est-à-dire il prospère, il s'enrichit. Rabelais s'en sert une dizaine de fois, à propos de Panurge qui savait habilement escamoter ses testons, jusqu'aux gueux auxquels on jetait des testons rognés. La Pantagruéllne Prognostication (ch. vi) met les rongneurs de testons au même rang que « les usuriers et les faulx monnoyeurs ».

L'Espagne est représentée par le malvedi, maravedi, petite monnaie de cuivre (1. 111, ch. vu). La forme malvedis (i) renvoie à un emprunt oral.

La Hollande a fourni la rldde, m.onnaie d'or: « En Flandres, nous dit Salezade (p. 62), il y a des riddes ou philippus ». Nicot en donne une description circonstanciée : « Le nom de ridder signifie proprement cavalier, portant au costé de la pile un chevalier armé de toutes pièces, l'espée au poing dextre brandie, monté sus un coursier bardé ». L'ordonnance, ajoute Nicot, l'évaluait à cincquante sols tournois. Rabelais en fait une seule fois mention dans le Prologue de l'Auteur du Quart livre: « En Chinon, Couillatris change sa coignée d'or... en belles Eiddcs, beaulx Royaulx et beaulx Escuz au soleil ».

En Orient, la monnaie d'or fin portait le nom de seraph. séraphin. Rabelais, qui s'en sert fréquemment pour donner à son récit une couleur exotique, en avait lu le nom dans les relations de voyages en Orient, par exemple dans la Peregrinatio (1506) de Baumgarten, chez lequel on trouve la forme latinisée du nom (p. 22): « Quinquaginta aurei quos illi [les Orientaux] seraphos vocant ». C'est là une transcription de l'arabo-persan achrafi, monnaie qui avait cours au xvi' siècle en Asie et dans l'Afrique du Nord, en Egypte et en Perse, d'où elle fut importée en Turquie.

Mais, c'est surtout dans le Voyage d'oultre mer (i 530) du cordelier Jean Thenaud qu'il est question des seraphes d'or, qui avaient cours au Caire. Rabelais en fait un fréquent usage. 11 le met dans la bouche d'un Bascha s'adressant à Panurge (1. II, ch. xiv) : « Je te donne une bougette, tiens voy la 1j, il y a six cent seraph;^ dedans... » Et ailleurs, il évalue en cette monnaie orientale le revenu de la châtelenie de Salmigondin (1. III, ch. 11) : « Quelquefois revenoit à 1.234. 554. 321 serap}isy>.

Remarquons, pour finir, que Rabelais se sert en premier lieu

(i) D'Aubignc se sert d'une forme analogue : « Un quadruple d'Espagne et quelques maloedis » [Œuvres, x.. II, p. 585).

de souvenirs livresques pour donner une couleur archaïque ou plus de solennité à son récit. C'est le cas, par exemple, pour besan d'or qui est chez lui une réminiscence de Joinville. Lorsqu'Ulrich Gallet exige de Picrochole qu'il « paye mille bej^ans d'or pour les dommages que as faict en ces terres » (1. I, ch. xxxi), notre satirique s'est souvenu du passage de la Vie de Saint- Louis (ch. xLiii), où la rançon du roi est évaluée à deux cents mille besants d'or. D'un roitelet, comme Picrochole, on ne pouvait exiger la même somme.

Ailleurs, Rabelais nous dit que le parement du buffet de Grandgousier « estoit au poys de dix huyt cent mille quatorze hesans d'or » (1. I, ch. li). C'est là un chiffre démesuré (i) que l'auteur lui-même aurait cru superflu d'évaluer, son but étant de rester dans le vague, dans l'indéterminé.

D'ailleurs, le besant n'a jamais eu cours en France, et aucune ordonnance n'en fait mention. Le Blant croit (p. 172) que le 6esant était un appellatif général que le peuple donnait à toutes les monnaies d'or. C'était plutôt une monnaie symbolique, conservée comme telle dans la cérémonie du sacre des rois de France.

Un caractère à la fois solennel et humoristique distingue l'inventaire minutieux des comptes de l'Abbaye de Thélème : « Pour le bastiment, et assortiment de l'abbaye, Gargantua feist livrer de content vingt et sept cent mille huyt cent trente et un moutons à la grande laine, et par chascun an jusques à ce que tout feust parfaict, assigna sus la recepte de la Dive seze cent soixante et neuf mille escu2 au soleil et autant à Vestoile poussinière » (1. 1, ch. lui).

Ce dernier qualificatif est du cru de Rabelais, qui nous en offre un pendant à propos des miséreux de l'Ile de Chaneph, auxquels « Pantagruel fît envoyer son aulmosne, soixante et dix huict mille beaulx petits demys escuz à la lanterne » (l. IV, ch. lxiv).

Les escus à l'étoile poussinière, comme les écus à la lanterne, comme les écus au sabot, dont Pantagruel « feist emplir

(i) Suivant son habitude, Cartier s'aventure à e'crire (p. 342) : « Je crois que le besant équivalait à peu près à un gros d'or fin, et alors la vaisselle de Grandgousier, abandonnée à ses capitaines, aurait pesé 28.125 marcs et valu intrinsèquement environ 22.5oo.ooo francs».

Il est fâcheux que Cartier ait passé sous silence le premier passage rabelaisien où figure bei^an, à propos de l'indemnité exigée par Picrochole : une comparaison des deux passages aurait nettement fait ressortir le côté fantaisiste de ces évaluations.

le tronc » d'Homenaz (1. IV, ch. lv), sont des appellations forgées d'après le nom réel d'écus au soleil (i).

Cette revue sommaire témoigne de l'intérêt qui se rattache, chez Rabelais, même aux petits côtés de son roman. Non content d'épuiser la réalité ambiante, il a tiré parti, en ce qui touche les détails numismatiques, de ses souvenirs dans le temps et dans l'espace. La tendance à l'universalité s'y fait jour une fois de plus. Mais en mettant en œuvre une nomenclature monétaire très étendue et très variée, il n'a nullement renoncé à ses droits à la fantaisie et à l'humour. Aussi ne faudrait- il prendre à la lettre ses évaluations, ni en gros ni en détail. Ce sont là souvent de simples jeux d'esprit.

(i) Ajoutons escu^ du palais que Rabelais associe aux jetons (1. II, ch. xxi) : « Panurge portant en sa manche une grande bourse pleine (Tescu;^ du palais et de gettons... », explication passée dans Cotgrave et Oudin.

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