‹ La langue de RabelaisChapitre 96 sur 223 · II. — Contes moralises · texte numérisé non relu

II. — Contes moralises

Les récits où l'élément moral l'emporte étaient connus au Moyen Age sous le nom d'Exempla, d'où l'expression alléguée par Rabelais: « ... les Exemples de sainct Nicolas ». Les prédicateurs du temps en sont largement pourvus et les recueils qu'on en a publiés sont devenus une source importante de la littérature narrative (fables, historiettes, nouvelles).

matias (1679) du sieur Deroziers Beaulieu (acte V, se. v) : « Ha, poltron retourné, gribouri d'allégresse » [Ancien Théâtre^ t. IX, p. 5oi).

(i) Voici la description qu'il en donne :

« A Lion au carneval on l'appelle Maschecroutte : ils [les Romains] la nommoient Manduce. G'estoit une effigie monstrueuse, ridicule, hydeuse, et terrible aux petitz enfans : ayant les œilz plus grands que le ventre, et la teste plus grosse que tout le reste du corps, avecques amples, larges, et horrificques maschoueres bien endentellées tant au dessus comme au dessoubs : les quelles, avecques l'engin d'une petite chorde cachée dedans le baston doré, l'on faisoit l'une contre l'aultre terrificquement clicquetter, comme à Metz l'on faict du Dragon de sainct Clemens » il IV, ch. LIX).

(2) C'était un des amis de Rabelais, qui l'appelle (1. I, ch. xvii) « commandeur jambonnier de sainct Antoine », ce qu'il était en réalité.

(3) Paru en i532. Voy., sur ce curieux ouvrage, J. Plattard, dans Rev. Et. Rab., t. IX, p. 221 et suiv.

(4) L'Esperon de discipline, i332, 1. II, fol. D ij ro.

Les plus anciens recueils de ces Exeinpla sont : ceux de Jacques de Vitry, cardinal français, mort à Rome vers 1240 (i) ; ceux d'Etienne de Bourbon, dominicain du xiii® siècle (2), et ceux de Nicolas Bozon, franciscain qui vivait en Angleterre au commencement du xiv^ siècle (3). On y retrouve plusieurs des historiettes citées par Rabelais.

« Comment les femmes ordinairement appetent choses défendues », titre du ch. xxxiv du Tiers livre, où est rappelée l'anecdote de la curiosité des Religieuses de Fontevrault — et qui reparaît également dans le xxxiii® chapitre des Contes d'Eutrapel de du Fail — figure tout d'abord dans Jacques de Vitry (4), Etienne de Bourbon, etc.

De même la /arce du Pot au lait, à laquelle notre auteur fait allusion au xxxiii^ chapitre de Gargantua :

Là présent estoit un vieux gentilhomme esprouvé en divers bazars, et vray routier de guerre, nommé Echephron, lequel ouyant ces propous (5), dist : J'ay grand peur que toute ceste entreprinse sera semblable à la farce du pot au laict, duquel un cordouannier se faisoit riche par ruserie : puis, le pot cassé, n'eut de quoi disner (1. I, ch. xxxiii).

Ce récit, dont tous les détails sont déjà consignés dans les Eœemida de Jacques de Vitry et des autres prédicateurs, est le sujet de la xii' nouvelle des Joyeux Devis de Des Périers, intitulée Le Pot au lait (6), et plus tard de la fable si connue de La Fontaine (7) : « La laitière et le pot au lait ».

Les Souhaits ridicules ou extravagants entraînent la ruine, tandis que les souhaits médiocres sont réalisés. C'est là le thème du conte allégué dans le nouveau Prologue du Quart livre : « Le bûcheron et les trois coignées » (8).

(i) Exempts of Jacques de Vitry, éd. Crâne (t. XXVI de la Folklore Society).

(2) Estienne de Bourbon, Anecdotes, histoires, légendes et apologues^ éd. Lecoy de la Marche, Paris, 1887.

(3) Contes moralises de Nicole Bo^on, Paris, 1889 (édition des Anciens Textes).

(4) Voy., dans l'édition Crâne, la note bibliographique de la p. 139. (5)11 s'agit des projets extravagants de Picrochole pour conquérir

l'univers,

(6) Jacques de Vitry en donne la plus ancienne version, éd. Crâne, p. i54-i55.

(7) Voy, l'édition Régnier, t. Il, p. 145, des Œuvres de La Fontaine,

(8) L'auteur prétend en avoir emprunté le sujet à Esope : « A propos

Après avoir raconté l'histoire d' « un paouvre homme, villageois natif de Gravot, nommé Couillatris, abateur et tendeur de boys », il en expose ainsi la moralité : « Soubhaitez doncques médiocrité, elle vous adviendra ; et encores mieulx, deument ce pendant labourans et travaillans ».

C'est le thème déjà traité par les Fabliaux : « Les quatre souhaits saint Martin », qui a joui d'une si grande popularité au Moyen Age (i).

Au XVI® siècle, ce même sujet revient dans un conte qu'on lit dans la Nouvelle fabrique des excellents traicts de vérité, par Philippe d'Alcrippe, conte ainsi intitulé: « Des trois jeunes garçons, frères du pays de Caux, qui dancerent avec les Fées (2) ».

III, — Contes d'animaux.

Les divers noms, individuels ou collectifs, qu'ont porté au xvi^ siècle les récits populaires — Contes de la Cigogne, Contes de ma Mère l'Oije, Contes de Loup — remontent en fait à des contes d'animaux, fables ou apologues.

On a vu également, dans l'énumération des Propos rustiques de du Fail, plusieurs titres se rapportant au Renard et aux autres animaux du cycle du Roman de Renard, constitué par des apports successifs en grande partie de source orale (3).

La formule initiale — « Du temps où les bêtes parlaient » — dérive, elle aussi, des contes d'animaux, de^ récits ésopiques, comme l'avait déjà reconnu Henri Estienne (4). Celui-ci l'attribuait avec raison aux Fables d'Esope, « lesquelles se trouvoyent dès lors traduites en nostre langue », et « que nos prédécesseurs lisoyent fort curieusement (5) ». Le Moyen Age et la Renaissance attribuaient à Esope tous les apologues connus : Esopet désignait tout recueil de fables.

de soubhaictz médiocres en matière de coingne'e (advisez quand sera temps de boire) je vous raconteray ce qu'est inscript parmy les Apologues du saige Ksope ».

(i) Recueil de Fabliaux, éd. Montaiglon, t. V, p. i33. Cf. J. Be'dier, Les Fabliaux p. 177 et suiv.

(2) Réimprimé par Jannet en i853, p. i52 à i55.

(3) Voy. L. Sudre, Les Sources du Roman de Renard, Paris, iSgS, et tout récemment Lucien Folet, Le Roman de Renard, Paris, 1912.

(4) Cf. ci-dessus, p. 2i5.

(5) Précellence, éd. Huguet, p. 252.

Du Fail, dans le vu* chapitre des Propos rustiques, parlant du bonhomme Thenot du Coin, lui donne entre autres occupations celle d' « attiser son feu, faire cuire des naveaux aux cendres, estudiant es vieilles Fables (T /Esope... ».

Rabelais cite souvent l'ancienne version de VEsopet (i). Il en a tiré nombre de fables. Il lui doit l'Apologue des Membres et de l'Estomac que cite Panurge, dans sa déclamation sur les débiteurs et emprunteurs : « Somme, en ce monde desrayé, rien ne debvant, rien de prestant, rien ne empruntant, vous voirez une conspiration plus pernicieuse, que n'a '^figuré ^4isope en son Apologue » (1. 111, ch. m).

Il lui est aussi redevable de l'Apologue du Roussin et de l'Ane, que Panurge raconte à Maître Editue (1. V, ch. vu), excellent exemple, par son ensemble et ses détails, d'un conte d'animaux, dont le sujet est à peu près celui de la fable de La Fontaine : « Le Rat de ville et le Rat des champs ».

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