CHAPITRE IX THÉÂTRE POPULAIRE
Les rapports de Rabelais avec le théâtre ont été l'objet de recherches récentes (i). Nous y renvoyons pour les détails historiques et techniques, en nous réservant de traiter ici de l'influence que les Mystères, notamment, ont exercé sur le vocabulaire rabelaisien.
Sa conception du diable répond exactement à celle des Mystères et à leurs représentations scéniques. Maître François avait assisté à plusieurs « monstres » de Passions, à Saumur, à Doué, etc., et les diableries, avec leurs scènes tumultueuses, lui sont restées dans la mémoire.
L'éloge que Panurge fait des débiteurs et emprunteurs (1. III, ch. m) en est une preuve : « Qui rien ne preste est créature du grand vilain diantre d'Enfer ». L'empressement des créditeurs lui rappelle ce souvenir : « Il m'est advis que je joue encores le Dieu de la Passion de Saulmur(2), accompaigné de ses anges et chérubins ». Et finalement : « Cestuy monde ne rien prestant ne sera... qu'une diablerie plus confuse que celle des Jeux de Doué ».
Le vocabulaire scénique du temps reparaît à propos de la Passion de Saint Maixent (1. III, ch. xxvii) : « Le Portecole abandonna sa copie : celluy qui jouoit sainct Michel, descendit par la volerie (3), les Diables sortirent d'enfer ».
Et surtout à l'occasion de l'anecdote touchant maître François Villon, qui « sus ses vieux jours se retira à Saint Maixent en Poictou »... et là « pour donner passe temps au peuple, entreprint faire jouer la Passion en gestes et langaige Poictevin » (4).
(i) H. Clouzot, L'ancien Théâtre en Poitou, 1901, et surtout G. Cohen, Rev. Et. Rab., t. IX, p. i à 72.
(2) Dernière représentation en i534.
(3) Voy., sur ce terme scénique, Cohen, Rev. Et. Rab., t. IX, p. 16.
(4) Suivant H. Clouzot, cette anecdote serait formée de traits vérita-
Rabelais nous fait à cette occasion une description circonstanciée d'une diablerie (i), digne d'être rapprochée de la scène des diables qui viennent enlever les âmes dans la moralité Le Débat du Corps et de l'Ame :
Grippes de fer aigucs entre leurs mains tenoyent ; Feu gregoys tout puant par leur gueules gettoyent. Serpens envenimez de leurs corps enyssoient ; A bassins embrasez leurs yeux semblans estoyent (2).
Ces diableries ou scènes diaboliques des Mytères ont laissé des traces nombreuses dans le vocabulaire rabelaisien.
La grande diablerie à quatre personnages^ au sens de confusion tumultueuse, est mentionnée dès le début du Gargantua (ch. iv). Elle rappelle ces vers d'Enoch dans le Mystère du Vieil Testament (t. I, p. 129):
Faison tout ce que nous vouldrons ; Il n'y aura rien deshonneste...
Faison, /aj5on d'un dyable quatre (3), Car nous avons arbitre franc.
Rabelais dira avec un autre sens : faire d'un diable deux, c'est-à-dire doubler la faute en voulant l'amender (I. 111, ch. 1) : « Charles Maigne, lequel feist d'un diable deux, quand il transporta les Saxons en Flandre, et les Flamans en Saxe ».
Diablerie au sens de scène tumultueuse, de tapage infernal, revient souvent dans les Mystères, par exemple dans la Passion de Gréban, où Lucifer s'écrie :
385o. Deables, arrangez vous tretous En tourbe à grosse quantité Et me chantez un silete En vostre horrible diablerie.
blés et aussi de « traditions recueillies dans le pays, très plausibles chacune dans son particulier, mais groupées arbitrairement ».
(i) Cf. 1. IV, ch. xiii : « Adoncques feist la monstre de la diablerie parmy la ville et le marché. Ses diables estoient tous capparassonnez de peauls de loups, de veaulx, et de béliers, passementées de testes de mouton, de cornes de bœufz, et de grands havetz de cuisine : ceinctz de grosses courraics es quelles pendoient grosses cymbales de vaches, et sonnettes de muletz à bruyt horrificque ».
(2) Ancien Théâtre, t. III, p. 334.
(3) On dit aujourd'hui ; /aire le diable à quatre, se démener comme quatre diables.
THÉÂTRE POPULAIRE la?
Et plus loin, Cerberus vocifère à son tour :
Haro ! quel forte deablerie Et quel rage desmesurée 1 Or est comme désespérée La fontaine de Tartarus.
De là de nombreuses expressions correspondantes : I** Gargantua crioit comme tous les diables (1. 1, ch. xxiii) ; puis crient et urlent comme diables (1. III, ch. xxiii), en parlant des laquais frappés avec un bâton sur les doigts.
Dans la Passion d'Arras, scène de l'Enfer, Sathan entendant crier Belzebut, l'apostrophe ainsi :
1 1 3 1 . Or ça, de par le dyable, ça !
Puisqu'il convient que je le face.
Que vous faites laide grimace 1
Quel dyable avez vous d'ainsi braire ?
2° Faire diables, c'est-à-dire faire des exploits diaboliques : « Mon baston de croix fera diables » (1. I, ch. xlii), clame frère Jean; « Si tu voulais te rallier avecques moy, nous ferions diables (1. II, ch. xvii) », s'écrie à son tour Panurge.
3° Faire diables de arguer, de humer (1. I, ch. xix, et I. II, ch. xii), c'est-à-dire argumenter et humer en diable, vigoureusement et bruyamment.
4° En diable, diablement (1. IV, ch. xlv : « daubé en diable »).
5° Pauvre diable, épithète de commisération ironique : « Les pauvres diables de moines ne savoient auquel de leurs saints se vouer » (l. I, ch. xxvii) (i).
On lit dans la Farce du Cuvier (cf. Ane. théâtre, t. I, p. 37):
Aller, venir, troter, courir, Peine avoir comme Lucifer.
Autres souvenirs des Mystères : « Que la gueule horrifîcque d'Enfer ne nous englotisse » (1. IV, ch. lui), à côté de « la grande chauldiere à trois toises près les gryphes de Lucifer » (ch. lu), et « charretées de diables » (1. IV, ch. xxi), à côté de « hotées de diables » (1. III, ch. xxii) et de « panerées de diables » (l. II, Prol.).
(i) Autres textes: « Ventre sainct Jacques, que boirons nous cependant, nous autres pauvres diables?» (1. I, ch. xxvi) — « ... ilz estoient ja las comme pauvres diables.., » (1. II, ch. xxiii). — «Tant malheureux que les diables qui tentent les hermites » (1. III, ch. x).
En dérivent également les noms que porte le diable, comme Lucifer et surtout Demiourgon (1. III, ch. xxii, et 1. IV, ch. xlvii), ainsi que la kyrielle du passage suivant, mélange d'éléments chrétiens et païens : « Le Diable voyant l'énorme solution de continuité en toutes dimensions, s'escria : Mahon, Demiourgon^ Megere, Alecto, Persephone, il ne me tient pas. Je m'en voys bel erre » (i).
Le nom de Démiurge, qui désigne dans le Nouveau Testament le créateur de l'univers, a été au Moyen Age transféré au père des démons. L'édition princeps du Tiers livre donne Demogorgon, comme les Mystères, par exemple dans ce passage de la Passion de Saint Quentin qui nous explique en même temps sous quelle influence analogique eut lieu la modification formelle du terme (v. 7336 et suiv.) :
Demogorgon, pere des dieux.
Monstre moi la teste ^org^on De Médusa devant mes yeulx...
Et c'est également sous cette forme que le nom se lit dans Jean Le Maire : « L'ancien pere des Dieux, Demogorgon, demoura en son abysme et au par fond centre de la terre » (2).
En dehors de ces réminiscences, Rabelais doit aux mêmes Mystères un saint facétieux, sainct Alipantin (3), un pays burlesque, Papagosse, et surtout le nom de Pantagruel^ qui figure parmi les diables des Actes des Apôtres (mystère représenté en dernier lieu à Bourges en 1 536) et dont il a complètement transformé le type (4).
Les Moralités et les Farces ont moins sensiblement influé son vocabulaire, bien qu'il doive aux Sotties V Amorabaquin du V^ Iwre, le badin enfariné, le matamore (5).
Rabelais a ignoré ou du moins n'a pas utilisé l'ample recueil des Miracles de Nosire Dame, non plus que la dernière et la plus étendue des Moralités, la Condaninacion de Banqueta par Nicole de la Chesnaye (1507). Les renseignements que fournis-
(i) Même mélange dans ce passage de la Passion de Gréban :