II. — Synthèse botanique
Les notions botaniques éparses dans le roman nou.^ offrent — comme les données zoologiques correspondantes — un ta-
(i) C'.est-à-dire les gardiens italiens de la mcnngcrie.
(2) Loisel, t. I, p. 261.
(3) Idem, 't. m, p. i38.
bleau vivant, varié et abondant. Rien d'essentiel n'y manque quant à la description des herbes les plus connues, à leurs applications pratiques et aux croyances que les Anciens y ont rattachées et dont la plupart restent encore vivaces.
Bornons-nous à en dégager certaines idées qui appartiennent en propre à Rabelais ou portent l'empreinte de son génie.
Classification. — Rabelais a consacré tout un chapitre aux origines des noms des plantes, considérés surtout au point de vue linguistique. Réserves faites sur l'interprétation de certains exemples, les critères du classement sont justes et méritent l'attention du botaniste. Suivant les principes de cette terminologie, les plantes ont tour à tour été nommées d'après les personnes qui les ont découvertes ou mises en valeur, d'après leur patrie, par antiphrase, d'après leurs effets ou qualités, d'après la mythologie, par similitude, ressemblance et forme.
Cette dissertation sur les principes de la nomenclature botanique (dont les exemples isolés sont tirés de Pline alors que la synthèse appartient à Rabelais) a été admirée par les botanistes et de Candolle a fait cette remarque : « Il est assez singulier que Rabelais soit le premier écrivain qui, à l'occasion de son Pantagruèlion, ait donné une dissertation en forme sur l'origine des noms des plantes (i). »
En effet, il a groupé, autour du Paniagruelion, un nombre considérable de plantes qu'il a envisagées sous les aspects les plus différents, mais toujours en connexion avec cette herbe par excellence (2).
Sexe. — Des botanistes et des médecins (3) ont cité avec éloge le passage où Rabelais constate (d'après Pline) le sexe mâle et femelle du chanvre, et où il mentionne à cette occasion l'existence de deux sexes dans plusieurs végétaux. Ils lui attribuent le mérite d'avoir le premier mentionné la sexualité des plantes. C'est une erreur.
Cette constatation remonte à la plus haute antiquité. Empédocle, qui vivait au v*"- siècle avant J.-C, enseignait déjà que « les plantes ont les deux sexes réunis », attendu que chez la plupart d'entre elles les fleurs sont hermaphrodites ; et Aristote
(i) Théorie élémentaire de la Botanique, éd. 1844, p. 220 note.
{2) Voy., sur les sources chronologiques des noms français des plantes, la note bibliographique correspondante dans notre Hist. nat. Rab., p. loi à 102.
(3) Léon Fay et le Comte Jaubert, D'' Brémond et D' Le Double.
affirme de même que « chez les végétaux, au contraire des animaux, les deux sexes sont réunis ». ïhéophraste en parle avec de grands détails, et Pline, qui lui a beaucoup emprunté, remarque à son tour : « Arboribus, immo potius omnibus quae terra gignat herbisque etiam, utrumque esse sexum diligentissimi natun?s tradunt (i) ».
Ni Pline et ni Dioscoride, il est vrai, dans leurs descriptions du chanvre, ne font aucune mention de sexualité ; mais Rabelais lui-même ne pousse pas très loin l'exactitude de l'observation, car le passage du Pantagruélion montre qu'à l'exemple des cultivateurs de tous les pa)s, il appelle chanvre mâle les pieds femelles de la plante et inversement. Cette confusion du sexe est d'ailleurs générale dans les campagnes, où elle subsiste de temps immémorial. Olivier de Serres partage encore cette opinion du vulgaire.
Pantagruélion. — La fameuse description du Pantagruélion, qui embrasse les quatre derniers chapitres du Tiers livre, est en grande partie un développement des chapitres correspondants de Pline sur le chanvre et le lin. Généralement, Rabelais suit d'assez près le texte original; parfois il se borne à lui emprunter les exem.ples ou les traits saillants de la description. Mais la personnalité du grand écrivain n'est jamais effacée : elle donne à son style ce relief singulier, cette vie débordante, qui imprime à l'imitation même une réelle originalité.
Un développement grandiose clôt l'énumération des merveilleuses propriétés du Pantagruélion. Il ajoute aux détails empruntés à Pline diverses réflexions sur les applications pratiques du chanvre. Le lyrisme de ce morceau est une véritable apothéose du génie humain, qui, par ses sublimes inventions, remplit d'effroi les intelligences célestes... A l'exclamation pessimiste de Pline: Audax vita scelcrum plena ! Rabelais répond par un hymne aux progrès illimités de la science future qui permettra aux humains de « visiter les sources des gresles, les bondes des pluycs et l'officine des fouldres. »
A première vue, on est surpris de voir Rabelais s'attarder à la description du chanvre, du Pantagruélion. A la veille d'embarquer son héros pour une longue navigation, les voiles qui permettent aux bâtiments de prendre leur essor et de joindre les points extrêmes du globe évoquent naturellement dans sa
(i) Voy. les passages cites dans notre I/ist. ujt. I\ah., p. 14-1?.
pensée la plante, dont les filaments et les tissus servent à leur confection. Mais nous avons montré (i) que cette pensée, ainsi que les éléments de la description rabelaisienne, sont tirés essentiellement de Pline, qui, alors qu'il n'accorde au chanvre que quelques lignes du chapitre lvi, consacre cependant au lin les six premiers chapitres de son XIX' livre. Dans son Pantagruélion, Rabelais a combiné les deux passages pour caractériser en détail le chanvre : sa racine, sa tige, sa taille, ses feuilles, ses fleurs et sa graine ; sa préparation et ses usages merveilleux, en s'arrêtant avec complaisance à une de ses espèces, Vasbeste.
C'est là le développement même qu'a suivi Pline et que celui-ci résume ainsi dans son \" livre : « Lini natura et miracula — Quomodo aratur et gênera ejus excellentia xxviii — Quomodo perficiatur — De lino asbestino... »
Dans Pline, comme dans Rabelais, cette amplification est un brillant morceau d'éloquence plutôt qu'une description scientifique. Il est donc superflu d'établir, comme on l'a lait (2), une comparaison entre cette caractéristique littéraire et l'analyse objective des botanistes. De plus, Pline se montre particulièrement enthousiaste pour les plantes textiles, et tout spécialement pour le lin, qu'il met au-dessus des céréales et des légumes. Une pareille prédilection est également étrangère au botaniste.
Par contre, si la longue description du lin par l'auteur latin est parfaitement déplacée dans une encyclopédie du genre de l'Histoire naturelle, elle est très heureusement enchâssée par Rabelais dans son roman, à l'occasion du naviguaige projeté, où apparaît un des usages merveilleux de la plante favorite de Pantagruel.
En comparant ces deux morceaux, on peut surprendre sur le vif et la source d'inspiration classique de Rabelais, et son don de gran J écrivain qui sait animer tout ce qu'il touche, et transformer, par la magie de son style, des descriptions souvent banales en tableaux pleins de poésie et de pittoresque.
(i) Hist. nat. Rcib., p, 1 1 à 18.
(2) Voy, Léon Faye, Rabelais botaniste, Angers, 1S54. L'auteur y oppose la description objective que de Candolle a donnée du chanvre au tableau poétique que Rabelais en a tracé d'après Pline,