‹ La langue de RabelaisChapitre 172 sur 218 · I. — Nourriture · texte numérisé non relu

I. — Nourriture

Manger. — ... achaptant cher, vendant à bon marché, et mangeant son bled en herbe (1. 111, ch. n).

On lit souvent ce proverbe au xvi" siècle (i).

Potage. — Tu es Limousin, pour tout potaige (1. II, ch. vi). — Vous y voirez, disoitil, pour tout potaige, un grand avalleur de pois gris (1. IV, ch. xxix).

C'est-à-dire en tout et pour tout, pour tout gala, et rien de plus. I^es potages étaient en nombre considérable dans l'ancienne cuisine; de là le sens de cette expression proverbiale qu'on lit fréquemment chez les écrivains du xv' siècle (2).

(i) Dans la Sottie nouvelle des chroniqueurs par Pierre Gringore (éd. Picot, t. II, p. 225) et dans la Comédie des Proverbes (acte I, se. iv) : « Il faut faire petite vie et qu'elle dure, et ne pas manger son bled en vert ».

(2) Dans le Mystère de la Passion de Gréban :

7G10. (^uoy qu'il soit de guerre ou tcmpeste. Je suis content, pour tous potages.

Seulement de garder les Rages.

Dans les Cent Nouvelles nouvelles (nouv. lxxvii) : « Sa dame luy dist, pour tous potages, qu'elle ne sauroit trouver fasson du monde pour le traire de leans ».

Voy. aussi Guillaume Coquillart (t. 11, p. 118), et la « Farce des Femmes » {Ane. Théâtre, t. I, p 58).

Elle n'est pas moins fréquente au siècle de Rabelais (i).

Soupe. — Faisait de tel pain souppe (!. I, ch. xi).

C'est-à-dire faisait/lu même pain tranche pour tremper dans le bouillon, sens ancien de soupe (2), et, fîgurément, « traiter comme il a traité les autres ou suivant ses mérites » (Oudin).

Ce proverbe est courant dès le xiii' siècle. On le lit dans le Roman de la Rose :

14 420. Puisque vous m'avez faite coulpe, Je vous feray d'autel pain soupe.

Au xv' siècle, il figure dans les Proverbes communs, sous cette forme : « De tel pain telle soupe », encore citée par Henri Estienne (3).

Au début du xvi' siècle, on le trouve dans la Condamnacion de Banquets, et chez Mathurin Cordier, p. 273 : « On nous fera de tel pain soupes. Ah alto expectes, alteri quod feceris ».

EcuELLE. — Le bonhomme commandoit que tout allast par escuelles (I. 1, ch. iv). — ... il rue en cuisine. J'en viens, tout y va par escuelles (I. IV, ch. x). — Nous ferons tantoust bonne chère, tout ira par escuelles (1. IV, ch. xii).

C'est-à-dire à profusion, par doubles portions. Au Moyen Age, et encore au xvi^ siècle, l'écuelle était la pièce essentielle du service de table, tenant lieu de nos assiettes creuses pour le potage et tous les ragoûts. Dans les repas de famille, même dans les grands dîners, une écuelle servait à deux personnes : chaque écuelle supposait donc deux convives, et aller par écuelles, c'était distribuer une écuelle à chaque personne, c'est-à-dire lui servir une double portion (4).

Cette expression se lit dans V Amant rendu Cordelier, de la fin du xv" siècle (p. 24) :

De telz biens ne failloit douter, Tout y allait par escuelles...

Après Rabelais, on le rencontre souvent chez les auteurs du temps, par exemple, dansLarivey, Xa Ve/ye (1579), acte V, se. xi: a Comment, quelle feste ! Devant qu'il soit longtemps tout ira

(i) Dans les Propos rustiques de du Fail (ch. iv) : « Sont brigans, voleurs, gardeurs de chemins pour tous potages, et besongne taillée pour le bourreau ».

De même, dans Montaigne (t. I, p. 328) : « C'est un homme pour tous potages ».

(2) Cf. 1 I, ch, XXXV : « ... rendoit plus de quatre potées de souppes, et l'ame meslée parmy les souppes ».

(3) Précellence, p. 258.

(4) Voy. Havard, Dictionnaire de V ameublement, t. Il, col. 347 à 35o.

4fO FAITS TRADITIONNELS

par escwe/^es en vostre maison. Constant espouse Anne... » (i).

— Ne me fault plus dorena\ ant que bon vin, boa lict, le dos au feu, le ventre à table, et escuelle bien prof onde (1. I, ch. xix).

Ce vœu du vieux Janotus de Bragmardo revient fréquemment chez les auteurs des xv' et xvi' siècles (2).

11 figure sous une forme abrégée dans la poésie bachique, par exemple chez Jean le Houx (éd. Gasté, p, 2) : Ayant le dos au feu et le ventre à table... (3)

Pain. — Et ja ne saulsera son pain en ma soupe, quand ensemble serions à table (1. 111, ch. xii).

C'est-à-dire ne mangera à la même écuclle. Ancien usage qui subsiste encore dans certaines campagnes, où l'on fait manger les nouveaux mariés dans la même écuelle le jour de leurs noces. Saucer son pain dans la soupe de quelqu'un était un signe de grande intimité ou familiarité.

— Gargantua mangeoit son pain blanc le premier (1. I, ch. xi). C'est-à-dire jouissait du présent s^ns se soucier de l'avenir.

Dicton encore populaire dans les provinces, en Poitou, notamment. Nous ne l'avons pas rencontré en dehors de Rabelais.

Choux. — Si tu savais coxnvn.ç,n\. je fis mes choux gras de la croysade, tu serois tout esbahy (1. II, ch. xvn).

C'est-à-dire j'ai fait mon profit, je me suis enrichi, image ti-

(i) La variante mettre tout par escuelles, avec le sens généralisé de faire des prodigalités, dilapider son bien, est fréquente chez du Fail (Propos rustiques, ch. vu): « A la grande joie de Tailleboudin son fîlz, héritier principal, et noble, qui peu de temps après sa mort mit tout par escuelles ».

De même chez Des Périers (nouv. lxvii): « Les gensdarmcs pilloyent, ruinoyent, destruisoyent tout..., mettoyent tout par escuelles... »

Et dans la Comédie des Proverbes, acte III, se. vu : « Allons mettre tout par escuelles, pour solemniser la nopce ».

(2) Voici les formes qu'il revêt :

Dans le Parnasse satyrique (p. 190) :

Pour quoy requiers, misérable, que j'aie en no pays Mol lit, blancs draps et profonde escuelle.

Même formule chez Jean Marot (xxiv* rondeau) :

Au coing de l'astre il vous convient retraire Cercher mol lict et la profonde escuelle.

Va dans une épigramme de Clément Marot (« Contre la peste ») :

Boire souvent de grand randon.

Le dos au feu, le ventre û table...

(3) De même, dans la Musc Normande de David Ferrand (éd. Hémon, t. III, p. 59).

rce des choux engraissés par du lar.l ou toute autre viande ajoutée au pot au feu.

Même expression proverbiale chez Guillaume Coquillart (t. II, p. 25). He:iri Estienne s'en sert fréquemment (i). De même Guillaume Bouchet (Serées, t. II, p. 219): « Vous faites vos orges et vos choux gras ».

Lard. — ... un commandeur jambonnier de sainct Antoine pour se faire entendre de loin et pour faire trembler le lard au charnier (1. I, ch. xvii).

Le passage d'un frère mendiant faisait une brèche notable au lard du charnier. Cf. du Fail, Contes cVEutrapel (t. II, p. 139) : «... il n'y a andouille à la cheminée, ne Jambon au charnier, qui ne tremble à la simple prononciation et voix d'un petit et harmonieux Ave Maria ».

Pois. — Des pois au lard cum commento (2) (1. I, Prol,). — Là, Dendin, je me trouve à propos comme lard en poys (1. III, ch. xli).

C'est-à-dire bien à propos. Cf. Pantagr. Progn., ch. 11 : « Le lard fuyra le pois au caresme ».

Ce proverbe se lit déjà dans la Farce de Pathelin : 747. One lart es pois n'escheut si bien. et Mielot le donne (n° 145) : « Il y chiet comme lart es pois ».

— Guignemault, médecin normand, grand avalleur de pois gris (1. IV, ch. xvii).

C'est-à-dire grand mangeur, qui ne fait pas le difficile, le pois gris étant l'espèce la plus commune.

— Choisis et trie^ comme beaux pois sur le volet {\. lll, ch. xxx). C'est-à-dire choisis soigneusement, proprement épluchés sur

le couvercle du pot : « Avant de mettre bouillir les pois qu'on tirait du pot où on le gardoit, on les trioit ou épluchoit sur le couvercle ou volet » (Trévoux).

Moutarde. — Et le monde le Iouoit[Panurge] publicquement et en fut faicte une chanson, dont les petits enfans alloient à la moustarde (l. II, ch. x.xi).

(i) « Comment pensez vous que ieferay mes choiis gras de ces authoritez ? » {Dialogues, t. I, p. 38). — « Les femmes ont sceu faire leur profit, voire (comme on dit en parlant prive'ement) jaire leurs choux gras de ceste opinion. » {Apologie, t. I, p. 269).

(2) C'est à-dire avec l'assaisonnement, avec ce qu: accompagne le plat (1. V, ch. xxvii) : « Beaux pois au lard, avec ample comment et glose interlineaire ». Cf. Henri Estienne, Apologie^ ch. xxii : « Le desjeuner d'un simple prieur est d'une perdrix (il faut er.tendre avec le comment) »,

C'est-à-dire dont les enfans s'entretenaient dans la rue comme d'une chose banale, ou qu'ils mettaient en chanson, en allant par bandes chercher avant le repas de la moutarde fraîche. Cet usage est déjà mentionné par l'auteur du Journal d'un bourgeois de Paris (éd. Tuetey, p. 49) : « Item, en icelluy temps (1414), chantoient les petiz enlans au soir, en allant au vin ou à la moustarde... » (i).

— En fin on leur presentoit à chascun d'eux une platelée de moustarde, et estoient servis de moiistarde après disner (\. V, ch. xxvi). Cf. 1. V, ch. xxvni : Exceptez tousjours le fourmage d'entrée et moustarde pour l'issue ».

De la moutarde après dîner ^ c'est-à-dire une chose superflue. Rappelons le titre d'un ouvrage de la Bibliothèque de Saint Victor : « Rostocostojambedanesse de moustarda post prandium servienda... »

Divers. — L'appétit vient en mangeant, disoit Angest on Mans (2) : la soif s'en va en beuvant (1. 1, ch. v).

Proverbe commun : L'appétit vient en mangeant (Aleurier ajoute : Et la soif en beuvant).

— Estrillons les à profit du mesnaige (1. I, ch. vi). — ... cinq ou six maistres inertes bien crotiez à profit du mesnaige (I. I ch. xvni). — ... estoit grasse à profit du mesnaige (1. IV, ch. ix).

C'est-à-dire avantageusement, comme il faut, locution prise surtout ironiquement.

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