SOUVENIRS HISTORIQUES
disons que nous en mettrons bien nostre cloigi au feu » (i).
Harnois. — Benoist monsieur, dist Panurge (2), vous vous eschauffe:{ en votre harnois (I. IV, ch. vu).
Locution proverbiale empruntée aux habitudes de la chevalerie : « Sire clerc, est-il dit dans le Songe du Vergier, il semble que vous vous veuillez aucunement courroucer et en vosire harnois esdiau^'er » (Burgaud des Marets).
Service féodal. — C'est des horribles faictz et prouesses de Pantagruel, lequel j'ay servy à gages dès ce que je fuz hors de page jusques à présent... (l. II, Prol.). — Et tua de ses pieds dix ou douze que levreaulx, que lapins qui ja estoient hors de page (1. Il, ch. xxvi).
C'est-à-dire, dans ce dernier exemple, assez grands, assez lorts.
Au temps de la féodalité, on était page de 7 à 14 ans ; à l'âge de 14 ans, on était mis hors de page et reçu écuyer; de là les acceptions figurées: assez grand, hors de service, indépendant (3).
Juge sous l'orme. — L'énorme concussion que voyons huy entre ces juges pedanées soubs l'orme (1. IV, ch. xvi).
Au Moyen Age, les justices seigneuriales se tenaient généralement sous un orme planté devant le palais royal ou fief du seigneur (4).
Templiers. — Je boy comme un Templier (1. I, ch. v). — A l'une foys il assembloit troys ou quatre bons rustres, les faisoit boire comme Templiers sur le soir (1. II, ch. xvi).
L'ordre des Templiers fut proscrit par Philippe le Bel en 13 12; depuis cette époque, on les accusa de tous les forfaits et
(i) Voici deux autres textes :
Marguerite de Navarre, Heptaméron (nouv. xx) : « Les povres sots jurent qu'j/s mettroicnt leur doigt au Jeu sans brusler, pour soutenir qu'elles sont femmes de bien ».
Molière, Ecole des maris, acte III, se. ix :
J'aurois pour elle au feu mis la main que voilà. Malheureux qui se fie à femme après cela.
(2) A Dindenault qui s'excitait à vanter ses moutons.
(3) Antoine de la Sale, Petit Jehan de Saintré, ch. xv : « Il estoit ja assez grant pour estre hors de paige 0. — Brantôme, Œuvres (t. III, p. 76) : « Il avoit nourri un page qui s'appelloit Presset, de la Beauce, et n'y avoit que six mois qu'il l'avoit jette hors de page ». — Molière, Femmes savayites (acte III, se. 11) :
Il faut se relever de ce honteux partage
Et mettre hautement notre esprit hors de page.
(4) De là aussi le proverbe moderne: « Attendez-moi sous l'orme », synonyme de l'expression vulgaire « poser un lapin » (Voy. Leroux de Lincy, t. II, p. ibi et 598). Dans la Farce de Pathelin et chez Guillaume Coquillart, on rencore l'expression analogue advocat de soubj l'orme.
de tous les vices. Dans le « Mode de réception des chevaliers du Temple », cité par Crapelet, on lit (p. 26): « De nostre religion vous ne veés que l'escorche qui est par defors: car l'escorche n'est que vos nos veés avoir biaus chevaux et biaux harnois, et bien boire et bien mangier, et bêles robes ».
Les imputations calomnieuses faites à cet ordre par leurs ennemis ont ainsi trouvé un écho dans les milieux populaires.
Mépris pour le paysan. — [Grangousier, pour acheter la paix à Picrochole, fit rendre les fouaces; mais Touquedillon excita son maître en lui disant] : Ces rustres ont belle paour... Voylà que c'est le bon traictement et la grande familiarité que leur avez par cy devant tenue vous ont rendu envers eux contemptible. Oigne\ villain, il vous poindra ; poigne:^ villain, il vous oindra (1. I, ch. xxxii).
11 s'agit du paysan libre et non attaché à la glèbe comme le serf, du roturier, de la canaille (i). La littérature du Moyen Age est pleine de haine et de mépris pour le vilain (2). Ce prolétaire du passé s'est bien vengé de ses oppresseurs par les Fabliaux^ le Roman du Renard et surtout par les Proverbes au vilain.
Notre dicton est attesté dès le xiii' siècle dans les Proverbes ruraux (n" 311): « Oingniezle vilainla. paume et il vous chiera sus », alors que les Proverbes au vilain donnent cette variante (n° 247) : « Oignez à mastin le cul, il vous chiera en la paume ».
Les Proverbes communs du xv" siècle le citent déjà sous la forme adoucie donnée par Rabelais (éd. Langlois, n° 476): Oignes villain, il vous poindra (3); Poignes villain, il vous oindra.
C'est à propos d'Oigne^... qu'Henri Estienne remarque (Précellence, p. 204) : a Aucuns proverbes [sont] faicts sur ce qu'ils ont observé de la nature des hommes et principalement des mœurs qu'ils ont naturellement... Et tels proverbes sont autant d'advertissemens ».
(i) Vilain, c'est-à-dire le paysan, le sujet du seigneur : « Voici un proverbe dont les seigneurs se sont servis autrefois pour piller sans honte les biens de leurs vilains couchants et levants », Loysel, Institutes, t. I, p. 69 à 71.
(2) Voy. les textes dans Thuasne, R. Gaguini Epistolœ et OrationeSy t. II, p. 325 à 329,
(3) On lit dans un conte ajouté à Des Pcricrs (n" xci) : 0 Domine, vous sçavez le bon vieil latin : Rustici progenies nescit habere modum, c'est à dire : Oignc^ villain, il vous poindra ».
De même, dans la Comédie des Proverbes (acte I, se, vi) : « Faites du bien à un villain, il vous crachera au poing ; oignez le, il vous poindra; gressez lui les bottes, il dira qu'on les brusle ».