‹ La langue de RabelaisChapitre 59 sur 218 · ARTS APPLIQUES I · texte numérisé non relu

ARTS APPLIQUES I

On trouve enfin ces termes réunis dans le V livre, à propos du costume de la Reine des Lanternes (i).

Une mention unique au xvi" siècle, en dehors de Rabelais, se lit chez le traducteur de Pline, Du Pinet, qui remarque à propos de l'acier des Parthes (1. XXXIV, ch. xiv) : « Encore aujourd'huy les meilleurs coutelas, cymeterres, badelaires, braquemarts viennent du costé de Perse, fer d'Azimin ».

Les textes italiens sont, ici comme ailleurs, assez tardifs. Gay, au mot assiminiy ne cite que ce passage de la Piazsa universale de Garzoni, 1560, p. 149: « Il modo con che si fanno quel lavoretti sottili d'oro, ove sono arbori, figure e animaletti minutissimi, sopra pugnali o altre arme che si chiamano lauori di taucla e corne si fanno gli az^imini in Damasco ».

Tommaseo et Bellini n'ont pas donné place (dans leur Dictionnaire^, à taucia, mais en revanche ils consacrent un article très nourri à aissimina. Malheureusement, les textes qu'ils allèguent sont exclusivement littéraires et nullement techniques. Il en résulte cependant que les lettrés italiens de l'époque (comme Rabelais lui-même) désignaient par les trois termes cités un seul et même travail d'inscrustation à l'orientale.

Tous les termes de cette nomenclature sont italiens. Cotgrave (161 1) ne connaît que damasquin, mais Oudin, dans la deuxième partie de ses Recherches (1642), donne à la fois :

Agimina, damasquinure à la persienne et sorte d'ouvrage fait en réseau ou reseul sur du drap d'or.

Damaschino, d'acier de Damas.

Tausia, marqueterie (à côté de tarsia, ouvrage de marqueterie).

Ménage qui n'a pas inséré, dans son Dictionnaire (1690), un

ebene, tout requamé d'or à ouvrage de Tauchie. La huitième, un goubelet de lierre bien précieux, battu d'or à damasquine . La dixième, une breusse de odorant agaloche (vous l'appelez bois de aloës) porfilée d'or de Cypre à ouvrage d'A^^emine » (1. IV, ch. i).

Le « fol à la damasquine », dont Panurge blasonne Triboulet (1. III, ch. xxxviii), est suivi de « fol de tauchie » et de « fol d'a^emine. »

(i) Cf. ch. XXXII : « La Royne estoit vestue de cristallin, vergé par art de tauchie et engeminée à ouvraige damasquin^ passementé de gros diamans ».

Cette leçon du Manuscrit, engeminée pour a^^eminée (éd. Montaiglon, t. III, p. 304), est une tentative de substituer au mot technique, incompris par le copiste, une forme rapprochée par étymologie populaire, procédé repris par les étymologistes italiens. Cf. Zambaldi. Diponario etimologico, vo agemina : « Probabilmente de ad gemina (se. metalla), a doppio métallo ».

article sur asemiae, en donne un très curieux sur tauchie (i).

L'étymologie alléguée clans iMénage est imaginaire. En fait, tauchie est un mot arabe venu en Italie de l'Espagne : l'esp. tauxia, atauxia est défini par César Oudin « marqueterie ou damasquinure », et Dozy-Engelmann nous donnent ce renseignement instructif sur l'origine du mot : « Atauxia, damasquinure, de l'arabe at-tauchiya, l'infinitif de la seconde forme du verbe icacha, auquel les lexiques ne donnent d'autre signification que celle de coloravit, pulchrum reddidit. Il est clair que ce mot en Espagne doit avoir admis un sens plus limité (2) ».

Quant à a^emine, il se présente en Italie sous la double forme agimina et a^^iniina, remontant au turco-arabe Adjem, Perse et persan, prononcé Adsem par les Grecs modernes. La double forme italienne accuse donc une double provenance : celle d'agemina est redevable au commerce direct avec les Turcs ; l'autre, a^jsemina, aux Grecs modernes qui se partageaient avec les ^^énitiens le monopole du commerce avec l'Orient (3).

Ces trois termes désignaient- ils efiectivement des procédés artistiques différents ou bien un seul travail technique exécuté de manières différentes ? Il est malaisé de se prononcer dans un sens ou dans Tautre.

Etymologiquement, la balance pencherait plutôt en faveur de la dernière hypothèse : aj^emine, c'est un ouvrage à la façon persane; damasquin, un travail analogue à la mode de Damas. Quant à tauchie. le mot signifie proprement coloriage ou ornementation. Aucune clarté ne se dégage de l'origine historique de ces vocables et c'est en vain que des théoriciens modernes ont essa}é d'établir une démarcation nette entre a^emine ou

(i) « Tauchie. C'est un mot Italien. M. P'élihien : Marqueterie ; en It.ilicn tarsia et tausia, espèce de mosaïque et ouvraf^e de rapport, qu'on Jait de phisieurs et dipcrens bois, avec lesquels on représente des figures et autres ornemens. Messieurs de la Crusca : Tarsia dicianio Of^gi communetnenlc a un lavoro di minuti pe^pioli di lepname di piii colori commessi insieme. Dans mes Orif^incs Italiennes, j'ai dérivé tarsia detessella, de cette manière : tessella, tesscllum, tcsscllicium, tessellicia, tescia, tersiii, Tarsia. M. l'errari l'a dérivé d'interserere. M. Guyct le dérivoit de l'Italien tarso, qui signifie un ver qui ronge le bois : comme qui diroit verniculatum opus ».

(2) Glossaire des mots espagnols dérivés de l'arabe, I.cyde, 18G9, \o at~ tauxia.

(3) Voy. H. Clouzot, dans la Rev. du XVI' siècle, t. IV, p, 34.

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damasquinage proprement dit, et taudiie, la damasquine ou incrustation (i). Cette didérence ne semble pas avoir existé pour les techniciens du xvi^ siècle. Pour Vasari (2) et Garzoni — comme pour Rabelais et les lettrés italiens de la Renaissance — les trois termes cités sont synonymes et le travail spécial qu'ils désignent est à la fois qualifié asemine et damasquine ou iauchie.

Un mot sur la joaillerie de la Renaissance.

Les pierres précieuses deviennent un complément nécessaire à la parure des seigneurs et des grandes dames de la première moitié du xvi"" siècle. François 1" et ses contemporains en étalaient à profusion. Le cou et le corsage des dames et jusqu'à leurs chaussures étaient souvent couverts de pierreries. Les carcans, joyaux portés en colliers, les jaserans, chaînes d'or disposées en retombées de guirlandes, ornaient le cou et les robes des Thélèmites, alors que leur bonnet était garni de force bagues et boutons d'or. Des patenôtres ou chapelets d'orfèvrerie leur pendaient de la ceinture, sur le devant du corps, jusqu'au bas de la cotte.

Les noms de la plupart des joyaux alors à la mode, que Rabelais fait porter aux religieux et religieuses de Thélème (3), sont antérieurs à notre auteur et appartiennent encore à la langue générale.

Quant au V livre, il en est particulièrement riche. On y énumère deux séries de sept pierres précieuses qui forment la mosaïque et les colonnes de la fontaine du Temple de la Dive Bouteille. i\îais ces descriptions ne sont que le décalque de celle qu'on lit dans le Songe de Poliphile de Francesco Colonna (4).

La tradition gothique de l'orfèvrerie indigène, longtemps dominante, céda ici comme ailleurs la place au style renaissance des maîtres italiens., mais à une époque qui dépasse celle de nos recherches.

(i) Voy, l'article a^pminia dans le Nouveau Larousse illustré (par Maurice Maindron).

(2) H. Clouzot, article cité. p. 84 note.

(3) a Patenostres, anneaulx, jazerans et carcans qui estoient de fines pierreries, Escarboucles, Rubis, Balays, Diamans, Saphiz, E:smerauldes, Turquoyses, Grenatz, Agathes, Berilles, Perles et Unions d'excellence ». Cf. aussi 1. II, ch. xvi.

(4) Celui-ci s'inspire d'ailleurs de Pline. Cf. notre Hist. nat. Rab., p. ibj k 164.

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