‹ La Langue étrusqueChapitre 29 sur 74 · DOCTRINE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

DOCTRINE GÉNÉRALE

Ainsi que nous l'avons dit dans notre introduction historique, c'est aux racines altaïques, en principe, que nous rapporterons les mots étrusques. Notre thèse comporte en outre une comparaison des racines altaïques et des racines aryennes, de laquelle résulte que ces deux familles de langues sont en parallélisme presque constant. Des deux côtés on trouve la même sémantique, des variations phonétiques analogues, autant que le permettent les sons représentés dans les deux groupes1, et aussi un matériel comparable pour les dési-

i . L'italien, par exemple, possède le tch, et il n'est représenté dans l'écriture que par un c.

nences. Il y a seulement plus de clarté du côté altaïque, comme si le génie de la langue, protégé par le recul des régions sauvages et par la simplicité de la vie barbare, avait été mieux conservé.

Ce que nous disons de l'étrusque s'appliquerait aussi à la plupart des autres dialectes préhelléniques et prélatins. Les traces de ces dialectes, conservées soit dans la littérature par les lexicographes, les historiens ou les poètes, soit dans l'onomastique et la mythologie, peuvent être traitées comme l'étrusque. A l'origine de tout ce monde gréco-latin, on entrevoit une sorte de substratum altaïque qui a son caractère propre, sans être toutefois absolument séparé de l'aryen.

Cette doctrine pouvant présenter des difficultés appelle certaines réflexions.

l'idée de parenté et celle de developpement analogique

On imagine volontiers que, lorsque deux langues sont « parentes », les caractères qui leur sont communs ont dû exister d'une façon expli-

cite dans la langue antérieure dont elles tirent leur origine. Par exemple, si le verbe se conjugue à peu près de même dans les deux, il devait déjà se conjuguer ainsi dans l'idiome dont elles descendent. Or cela n'est nullement nécessaire. Il suffit que les caractères communs aient existé en puissance dans l'idiome originel, et qu'ils aient apparu en acte par FefFet d'un développement survenu d'une manière analogue dans les deux idiomes, après leur séparation.

Nous ne savons rien sur les causes de l'évolution des langues. Cette évolution est certainement tantôt très lente et tantôt très rapide. Une langue comme l'arabe est restée pendant des siècles semblable à elle-même ; mais il est probable qu'à son origine, elle avait subi une évolution rapide. Des émigrations, des fusions de tribus, de brusques changements survenus dans les mœurs ou la civilisation ont pu mettre des langues en mouvement ; et la langue en travail d'évolution a dû tendre à réaliser une certaine harmonie avec les mœurs. Il n'est pas impossible que l'altaïque se soit conservé longtemps à peu près fixe, dans un

état rudimentaire et primitif, puis que tout à coup, à la suite d'émigrations, il se soit développé brusquement dans plusieurs contrées, ses divers idiomes acquérant alors, indépendamment l'un de l'autre, des caractères analogues inconnus auparavant l.

Cette conception porte plus loin encore : l'idée de parenté elle-même est un peu étroite ; on peut fort bien y substituer l'idée non moins simple et plus souple d'analogie. Lorsque l'on parle de langues parentes, on se représente des langues qui, réellement, sont descendues l'une de l'autre ou d'un ancêtre commun, comme des cousins

i . L'hypothèse d'une évolution brusque survenue dans la langue et la civilisation de certaines tribus, est celle qui expliquerait le mieux le passage assez obscur d'Hérodote I, lvii-lviii, où il représente la race hellène comme « s'étant séparée des Pélasges », la race de l'Attique qui était pélasgique « se faisant hellène », les cités « pélasgiques » à l'origine « quittant ensuite ce nom », et où il propose lui-même cette explication : « Je crois que la race pélasgique n'a pas pris de grands développements, parce qu'elle était barbare ; » en sorte que les Hellènes semblent n'être que les tribus les mieux douées des Pélasges, transformées et civilisées.

éloignés sont issus d'un même aïeul. Or il n'y a pas de nécessité à appliquer à la linguistique cette comparaison tirée de la nature humaine. Que deux langues se ressemblent, cela n'est nullement une preuve qu'elles sont réellement issues, par voie d'évolution, d'un même idiome ancien : le phénomène de la formation des langues nous est encore plus inconnu que celui de leur évolution. Rien n'empêche donc d'imaginer qu'il a pu se former de part et d'autre et d'une façon indépendante, deux idiomes qui, une fois constitués, sont arrivés à présenter des caractères analogues. L'unité d'origine ne découle pas nécessairement de la similitude des caractères.

Il suit de là que, pour entrer dans l'esprit de la présente étude, on n'est nullement forcé d'admettre que la famille aryenne est « parente » de la famille altaïque, et que des dialectes tels que l'étrusque représentent une transformation intermédiaire des anciens idiomes altaïques, transformation moins complète que celle qui aurait donné naissance aux idiomes aryens. Cette thèse est peut-être celle qui, d'après nos habitudes d'esprit,

expliquerait le mieux les faits ; mais elle n'est pas obligatoire. On peut fort bien considérer toutes ces langues comme des phénomènes qui, pour des causes qui nous échappent, ont entre eux de nombreux rapports, et qui, en conséquence, sont susceptibles d'être mieux connus lorsqu'on les étudie par la méthode comparative. Le résultat obtenu par cette méthode, — à savoir une grande augmentation de clarté, — est évident, et il n'est dans la dépendance nécessaire d'aucune hypothèse.

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