APPRÉCIATIONS DIFFÉRENTES
Depuis quelques années, la langue française au Canada soulève de si vives et si générales discussions, et se prête à de si âpres luttes, qu'il n'est point hors de saison d'examiner attentivement et franchement c2 qu'elle fut et ce qu'elle est devenue. Rappelons d’abord de quelles façons différentes on a pu l'apprécier.
Quelques écrivains de France, d'Angleterre, de Suède, des Etats-Unis et d'autres pays encore, plis ou moins avertis et plus ou moins célèbres, ont-—si je puis dire—plaidé l'innocence de notre langage. D'autres ont tout simplement déclaré sa culpabilité et l'ont même condamné à mort. Les mieux avisés ont invoqué les circonstances atténuantes. C'est un procès où se révèle une sympathie trop grande ou le contraire de ce sentiment chez les avocats qui ont reçu nos aveux, j'entends les littérateurs étrangers qui nous ont fait l’honneur de nous visiter et de nous écouter; où se trahit surtout l'exiguité de leur champ d'enquête; où se manifeste le peu de profondeur de leur information. Il serait super-
flu de dire combien furent nombreux ces écrivains étrangers qui jugèrent notre langage, puisqu'ils commencent avec le père Chrestien LeClerq qui, en 1691, se prononçait déjà sur la façon de parler ‘‘d'une peuplade formée de personnes de toutes les provinces de France’; et que le père LeClerq confirmait seulement l’appréciation du père German Allard, venu au Canada vingt ans auparavant.
Il convient aussi de faire la part, chez nos visiteurs, des propensions à voir les choses du bon ou du mauvais côté, tout comme nous les Voyons nous-mêmes (1). À preuve l'expérience de M. l'abbé Emile Chartier qui, aux derniers jours de novembre 1915, donna à ses élèves de l’université Laval une dissertation sur les caractères actuels de notre parler.
Un groupe de ces étudiants (qui ne fréquente apparemment que des érudits ou qui s’est formé une bien fausse idée de la langue classique du XVIIe siècle) proclama que nous parlons toujours le pur Louis XIV. Un autre groupe (qui s'est rendu compte des dangers auxquels notre langage n'a pas toujours échappé) déclara que nous parlons un patois. Le troisième groupe (dont l'appréciation dénote de la critique) désigna notre parler comme une langue composite, ou déchue de la splendeur originelle, mâtinée
ee —— = U) Les renvois sont reportés à l'Appendice
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d'éléments hétérogènes tendant à la désapparenter de nlus en plus du français.
Ce fut malheureusement le cas, chez la plupart de nos écrivains, d'exprimer, sous la seule impulsion de leurs sentiments, ces deux opinions extrêmes, que nous parlons un patois ou que nous parlons la langue du grand siècle. La défaveur excessive qui nous a été ainsi témoignée n'était guère flatteuse; mais la faveur excessive venant d'autre part nous a probablement nui davantage en nous encourageant à persévérer dans ‘la langue du grand siècle” et en nous justifiant de ne point faire un cas suffisant de la langue de notre propre siècle.
Nous avons grandi dans ces préjugés jusqu'à ce que la linguistique trouvât chez nous quelques adeptes qui mirent les sentiments de côté et étudièrent notre langage au point de vue scientifique, le seul qui vaille. C'est ainsi que M. Adjutor Rivard, s’aidant des travaux de M.
James Geddes, qui, le premier, sauf erreur, appliqua la méthode scientifique à l'étude du parler franco-canadien, s'appuyant aussi sur les statistiques ethniques de M. l'abbé S.-A. Lortie, a pu isoler les éléments constitutifs de notre langage et arriver à une définition précise (2).