QUE DEVONS-NOUS A LA FRANCE
Cette prévention religieuse, quelle qu’en soit la source, est forte aussi de l'alliance d’une quantité notable de nos hommes politiques, disons plus exactement de politiciens que les questions matérielles préoccupent plus que notre développement intellectuel; elle jouit encore de la courte-vue des satisfaits qui se sont convaincus que notre pays n'a rien à ambitionner à aucun autre. La placidité confortable de ces Canadiens Jusqu'au trognon se trouble et leurs nerfs s’agacent d'entendre incessamment proclamer la supériorité du génie français; aussi ne manquentils point l’occasion de lui témoigner leur dédain, pour se dédommager et se calmer, et de commu-
niquer ce beau dédain aux populations mal averties contre la déclaration d'hommes aussi contents de leur ventripotence et de leur sort. C'est l'ostracisme dont Aristide-le-Juste fut accablé, et c'est ce beau dédain qui fait dire à plusieurs: “Que devons-nous à la France ?”’
Il y aurait un chapitre intéressant à écrire sur les raisons pour lesquelles la France a abandonné le Canada en 1763, et un autre pour comparer ces raisons avec celles qui lui ont fait abandonner la Louisiane, par exemple, ou l’Alsace-Lorraine.
M. Emile Salone écrit sur ce sujet:
On est naturellement porté à juger sévèrement la conduite de ceux qui avaient le devoir de secourir la colonie et qui l'ont abandonnée. L'excuse de la compagnie des Cent Associés, c'est qu'elle est ruinée. . . Mais que penser de l'abandon du roi! Quand le père Le Jeune écrit à Louis XIV que la bonté de sa mère ‘a empesché jusques à présent la ruine entière de la Nouvelle-France,” il est manifeste qu'il met beaucoup de complaisance à apprécier la valeur des secours que la régente a envoyés... Il est évident qu'il y a chez Mazarin un parti pris de ne point attacher d'importance à ce qui se passe en dehors de l'Europe. Si Richelieu n'a pu accorder à la colonie qu'un court instant d'attention, on peut dire que son successeur a voulu tout ignorer de la grande œuvre politique et religieuse qui s'accomplit sur les bords du Saint-Laurent, avec une telle dépense d'héroïisme.
Il y a pourtant, à la décharge du gouvernement métropolitain, des circonstances qui sont extrêmement atténuantes: ce sont ces seize années de guerre étrangère que la guerre civile vient aggraver. Rapprochons quelques faits et quelques dates. Fn 1642 et 1643, au moment où les Cinq Nations se décident à prendre l'offensive, c'est Richelieu et Louis XIII qui, coup sur coup, disparaissent de la scène et laissent le pouvoir à un enfant en bas âge, et à une femme sans énergie comme sans expérience. De 1650 à 1653, au plus fort de la terreur iroquoise, lorsque
l'héroïque Maisonneuve avoue à madame de Bullion qu'il va renoncer à la lutte, qu'il est au bout de son espérance, c'est l'union des deux Frondes, l'exil de Mazarin et, à l'appel de Condé, la moitié du royaume se levant contre l'autorité royale. Tout en ne cessant pas de le déplorer, on s'explique que, dans une crise d'ure telle violence et d'une telle durée, la métropole ait oublié la colonie.
Le Canada a encore contre lui, et cela est grave, les partisans d'une politique exclusivement européenne. La colonie n'est-elle pas destinée, en temps de guerre, à tomber entre les mains des Anglais, maîtres de la mer ?
our la ravoir à la paix, ne faudra-t-il pas rendre ce qu'on aura conquis sur la Meuse, le Rhin, les Alpes? La Nouvelle-France devient un perpétuel obstacle à l'agrandissement de l'ancienne. Ajoutez qu'il surgit déjà des prophètes, qui voient juste, du reste, dans l'avenir des Amériques, pour annoncer, à plus ou moins brève échéance, le schisme de la colonie, et sur les bords du Saint-Laurent. la création de quelque royaume ou de quelque république
Quoi qu'il en soit, la France nous a abandonnés, la chose est claire: et, depuis, la France officielle n’a rien fait pour le Canada. Ceux qui connaissent les principes de la diplomatie française savent que sa discrétion, c'est-à-dire sa réserve et sa prudence, est une règle que d'aucuns jugent excessive et qui lui fait perdre quelquefois la partie engagée avec de plus audacieux ou de moins scrupuleux. C'est, si vous voulez, un défaut du caractère français, un défaut résultant de son penchant à ne jamais déserter les régions de l'idéal et résultant aussi de son état d'extrême civilisation; c'est un défaut comme sont des défauts sa minutie en toutes choses, son inaptitude aux risques du commerce. son hésitation à accaparer et sa négligence à saisir le profit
d'une situation, de même que l'outré désintéressement de ses penseurs, dans la science et dans les arts, et leur apostolomanie un peu naive. Nous aurons beau faire, nous ne dénoncerons jamais aussi violemment ces défauts que les Français les ont eux-mêmes dénoncés, parfois trop tard, lorsqu'ils se rendirent compte, notamment, du détrônement de leur influence par la pénétration allemande dans le Levant (86). Pourtant, ce que la France a fait pour nous, n'est-ce pas ce qu'elle a fait pour l'humanité tout entière? N'est-ce pas ce qu'elle a fait pour la religion, en répandant ses missionnaires dans les pays les plus sombres et les plus sauvages (87) N'est-ce pas ce qu'elle a fait pour la pensée humaine, en la faisant jaillir, en la diffusant non seulement urbi, mais orbi, par ses savants, ses philosophes, ses écrivains, ses artistes, ses prédicateurs, ses conférenciers, ses délégués de toutes catégories et ses livres, en mettant à la disposition du monde entier l'esprit français (qu'il ne faut pas confondre avec l’esprit parisien, ni surtout avec l'esprit du boulevard), l'esprit français dont profite qui veut en profiter? Et n'est-ce pas ce qu'elle vient de faire dans la guerre contre la barbarie? Dès que la guerre éclata, l'âme française aussi éclata, n'est-il pas vrai, dans toute sa beauté, comme éclate un bouton de rose de France: et dans toute sa force et toute sa précision, comme explose, à
hauteur voulue et à distance marquée, un obus de 75. Et depuis, comme une fusée éclairante, nous avons vu se déployer le génie français, qui absorbe et résume toute la puissance et toute la vertu françaises. Ce que la France a fait pour elle, dans cette guerre, elle l'a fait aussi pour l'humanité, et elle l'a fait pour nous, si nous nous comptons de l'humanité. Et que fera-t-elle encore pour nous? Elle nous donnera la fierté d'être de la victoire ...
Un esprit bien français, qui peut bien être celui d'Edouard Monpetit, me souffle à l'oreille:
—Et si cela n'est pas assez, si cela n’est pas spécialement fait pour nous, F ranco-canadiens, rappelons-nous donc qu'elle nous a donné notre sang, notre âme, notre langue, et enfin, nom d'une pipe, la seule chose dont nous soyons orgueilleux: nous-mêmes!
Oui, elle nous a donné notre langue; et, à supposer que la France n'ait rien fait pour nous et que nous ne lui devions rien, nous nous devons à nous-mêmes, quand ce ne serait que par égoisme et par calcul, de nous tenir dans sa lumière, pour vivre la vie que nos pères nous ont transmise, comme nous avons besoin des voix de France pour nous apprendre à garder la langue française au Canada. Enfin, allons jusqu'au bout de notre pensée et de la vérité, et rendons-nous compte que la question n'est plus de savoir si nous sommes ou si nous ne sommes pas endettés envers la
France. Nos sentiments affectueux, certainement flatteurs en leur manifestation, s'ils se
retirent ou s'étiolent, géneront davantage notre
développement intellectuel qu'ils n’amoindrirent l'éclat de la gloire française. Au demeurant, la France ne nous réclame rien, pas même de la gratitude. De tout temps son rôle s'est borné à donner:
Tant plus on foule aux pieds la fleur
Du safran, plus est fleurissante
Ainsi de France, la grandeur, Plus on la foule et plus augmente (88).
Enfin, puisque nous sommes en frais d'établir le bilan des influences ultra-nationalistes qui ont érigé cette barricade, ajoutons les dénonciations, fort plausibles à la vérité, que certains de nos historiens ont cru devoir faire des outrances commises à notre endroit par des écrivains français jouissant d'autorité et possédant un savoir qui aurait dû leur dicter des observation: plus justes. M. Benjamin Sulte a publié, en 1873, une brochure qui nous met à même, dit l'auteur, ‘‘de juger des erreurs profondes qui se sont répandues à notre sujet et qui paraissent l'emporter sur des informations plus exactes que l'on trouve semées, ça et là, dans quelques livres européens où il est question du Canada’ (89).
L'on pourrait composer une nouvelle brochure avec les ‘‘erreurs profondes” qui ont été commises, en France seulement, depuis 1873, par des
écrivains iéputés avertis (2). [I] serait aisé, d'autre part, de remplir non plus une brochure, mais plusieurs volumes et tomes des attestations moins fantaisistes et plus obligeantes, voire très sympathiques et presque iraternelles que bon nombre d'écrivains de France nous ont décernées ... Mais c'est à l'école qu'un bene efface une série de mauvaises notes et non dans la communauté humaine où les méfaits pèsent toujours plus que les bienfaits dans la balance boiteuse des sentiments, où les mieux-faisants perdent souvent tout leur mérite au contact des préjugés!
Ajoutons enfin tous ceux d'entre nous qui gardent la rancœur d'avoir été pipés ou bernés par des chevaliers d'industrie soi-disant français ou l'étant en réalité de nom, mais qui se tiennent prudemment à l'écart de nos colonies françaises reconnues et respectées aussi bien que de notre police, qui galvaudent leur nationalité, et ne représentent pas plus l'âme française que certains Canadiens errants ne représentent l'.ne canadienne en France ou dans les auties pays où ils se rencontrent, c'està-dire partout. Mais cependant qu'un fripon ne doit pas être considéré comme un ambassadeur. nous en voulons à la France de nous être laissé emberlificoter au ramage d'un oiseau de passage
comme on reproche à l'avril la ruine d’un coquet chapeau prématurément exhibé au signal
CONS RNINN RS
Da ones es TS
du premier passereau, cependant qu'une hiron delle n° fait pas le printemps (91).
L'on ne sait pas suffisamment, non plus, que la France est le pays où le catholicisme se pratique cordialement autant que par conviction et non par calcul ou hypocrisie, par principe et non par frayeur du qu'en-dira-t-on; où pasteurs et ouailles s'aiment les uns les autres et professent la charité chrétienne avec le culte qui l'enseigne, et respectent assez la religion pour ne la point mêler à toutes sauces, ou en faire un outil servant à des besognes qui ne sont pas toujours pies (92).