DES CANONISATIONS
m Procédons par ordre, et voyons d'abord comment s'établissent les vertus héroïques.
Ce sont des masses d'instructions préalable» faites sur les lieux oïl vécut et mourut celui ou celle dont on s'occupe.
L'Imprimerie du Vatican imprime toutes ces enquêtes pour être soumises au tribunal des Saints Rites* lequel procède à son tour dans quatre assemblées successives. Le dossier imprimé doit être distribué aux membres et aux consulteurs de la congrégation des Rites, quarante jours au moins avant la première assemblée. Cette première assemblée s'appelle disporitaire.
L'avocat du diable étudie le dossier, fait un sourire sardonique autant que son caractère sacré le lui permet, et expose par écrit ses objections, qui doivent combattre V avocat de Dieu. Ces objections sont imprimées sous -le titre significatif de: Ânvmadversiones, et se distribuent aux mêmes personnages qui jeûnent et prient avec un redoublement de ferveur, pour en mieux démêler le sens. Quarante jours après la distribution des remarques de l'avocat infernal a lieu la seconde assemblée de la congrégation des Rites.
Cette seconde assemblée est appelée antéprêparatoire ; elle est formée par les consulteurs des Rites, sous la présidence du cardinal rapporteur. On examine l'affaire, et, quand on s'est bien rendu compte de la position, comme disent les théologiens, tous les membres de la sacrée congrégation émettent leur opinion par écrit et se rendent ensuite chez le cardinal relateur de la cause, pour y entendre les avocats de Pieu et du diable. — Tout ce qui a été dit et écrit en cette circonstance est imprimé et distribué.
Quarante jours après a lieu la troisième assemblée qui n'est encore que préparatoire. Aux membres- présents dans les précédentes assemblées viennent se joindre tous les cardinaux, membres de la congrégation des Rites.
Dans la quatrième et dernière assemblée, on fait connaître tous les votes. Cette assemblée, qui prend le nom d'assemblée générale, est présidée par le pape, qui écoute tous les avis, mais ne décide rien encore. Elle ordonne qu'on jeûne, qu'on prie, qu'on méàite et qu'on entende encore une fois les témoins qui, comme les juges, prêtent serment à genoux, la main sur les Evangiles. Tous jurent de garder un secret inviolable sur tout ce qu'ils verront et entendront, sous peine d'excommunication majeure.
" Que ne puis-je, — dit l'auteur du Discours théologique sur la " canonisation des saints, — mettre sous vos yeux le zèle des témoins " dont les procès-verbaux rapportent les dépositions ! On en voit qui " font à leurs frais et entreprennent souvent de longs voyages à " pied, pour les venir faire. Il s'en trouve qui ne les font qu'à " genoux et les yeux baignés de larmes. Plusieurs ne peuvent " trouver des expressions : les jours entiers, les volumes d'écritures ne " suffisent ni à leur détail ni à leurs transports. "
JJhéroicité des vertus une fois établie, on passe aux miracles.
Il faut que Dieu ait fait au moins deux miracles par l'intercession du sujet proposé, pour que ce dernier soit admis à la qualité de bienheureux. Si le candidat est mort depuis très longtemps et qu'il n'y ait, pour attester ses miracles, que des témoins auriculaires tenant de témoins oculaires les faits surnaturels exigibles, il faut alors au moins trois miracles. Si les témoins ne tiennent que de la tradition les prodiges qui font les bienheureux, il faut au moins quatre miracles. Pour être saint, il faut s'appuyer sur un plus grand nombre de miracles, d'une qualité supérieure, car les miracles sont classés par rang de mérite. Ainsi, l'on ne compte pour rien certains petits miracles qui sont comme la menue monnaie des prodiges célestes, et que les théologiens nomment pittorçsquement fumée de sainteté, sanctitatis fumus.
" On ne devinerait jamais, " dit, dans un style familier et plein de grâce, l'abbé Mavillier, " on ne devinerait jamais la prudence et " la sévérité que la cour de Rome apporte dans la discussion des " miracles."
Je n'ai, pour ma part, cherché à rien deviner, et j'ai voulu tout apprendre des écrivains autorisés. Ces écrivains m'ont fait savoir que tout se passait, pour la réception des miracles, à peu près comme pour celles des vertus héroïques. C'est surtout à la congrégation des Rites, composée de vingt cardinaux, de six prélats assesseurs et de trente consul te tirs, que revient le soin de décider sur cette difficile matière des faits surnaturels.
C'est. ici que Yavotxd du diable et Yavocat de Dieu se livrent de pieux et édifiants combats oratoires. L'avocat de Dieu, naturellement, représente les miracles observés comme l'œuvre du ciel et prêche pour son saint, c'est le cas de le dire. Et comme le diable possède de son côté la faculté dé' troubler l'ordre de la nature, il devient très difficile parfois dé distinguer entre un miracle diabolique et un miracle divin. L'embarras des juges du sacré tribunal serait plus grand encore si l'avocat du diable, par un raffinement de rouerie plus qu'infernale, s'appliquait, à l'instar des philosophes, à expliquer des faits réputés surnaturels, au point de vue de l'enchaînement logique des événements, des lois de la nature et du simple bon sens.
Prenons, par exemple, un des miracles accomplis, au dire de M. Louis Veuillot, par l'intercession de la dernière sainte nommée,' Germaine Cousin. Voici ce miracle :
Les confrères de la sainte épine, effrayés de voir Rome en 1849 aux mains des patriotes italiens et le pape en exil, s'adressèrent à Germaine Cousin pour la prier de prier en faveur du gouvernement des cardinaux. Ses prières furent exaucées et Rome fut prise d'assaut par l'armée française.
Dans l'hypothèse ou nous plaçons pour un moment l'avocat du diable, que dirait-il ? La chose du monde la plus simple :
" Messieurs, dans les batailles, on l'a souvent répété, Dieu est toujours soit du côté des gros bataillons, soit avec les bataillons les plus braves ou les mieux commandés. La preuve de cette vérité, qui n'aurait pas besoin de preuve si les hommes voulaient rester dans la réalité, c'est qu'un roi devenu saint, ayant tenté avec un enthousiasme extraordinaire la plus pieuse des entreprises, celle de conquérir la terre sainte sur de vils mécréants, fut complètement battu, lui et tous les preux, à deux reprises différentes, par ces mêmes mécréants, détestés de Dieu, et qui pourtant sont encore en possession des lieux saints.
" Les chrétiens no pouvant pas dire que le Tout-Puissant leur avait été favorable en cette circonstance, ce furent les mécréants qui se vantèrent d'avoir été protégés par lui. Ces infidèles, fidèles à Mahomet, s'abusaient étrangement. Ce qui les protégea dans ces guerres mémorables, c'est que les croisés étaient une mauvaise armée, mal commandée, épuisée par la maladie et les privations, tandis que lesinfidèles, eux, étaient de bonnes troupes, bien armées et combattant pour la défense de leur territoire. Je soutiens, messieurs, — ajouterait l'avocat du diable,— que les hommes de toutes les religions sont si enclins à voir partout le doigt de Dieu qu'ils se le mettent souvent dans l'œil, pour me servir d'une expression vulgaire mais saisissante.
" La preuve encore que le Seigneur, qui a prêché la paix et doit en conséquence détester la guerre, ne se mêle pas de décider dans les combats, c'est la bataille toute récente de Castelfidardo, gagnée par des excommuniés sur des zouaves pontificaux à la solde du gouverne-
ment romain, et bénis autant que possible par le Saint-Père. Non, non, mille fois non ! dirait encore le représentant de l'enfer ou de la philosophie, ce qui est tout un, oe ne sont point les prières des confréries de la sainte épine qui ont rétabli le gouvernentent des cardinaux ; c'est l'armée française qui a tout faitv Le» .FÀnç&is sont de vaillants soldats, que le succès' accompagne partout : contre les défenseurs de Borne en 1849; avec ces : mêmes défenseurs, Garibaldi en tête, en 1859, pour l'indépendance de l'Italie/ 1
Pour ce même avocat du diable, les résurrections de morts, Tes apparitions nocturnes, la conservation des cadavres dans certaines terres argileuses, les flammes phosphorescentes qui s'échappent des tombeaux, les extases, l'insensibilité physique, &c, &c., s'expliqueraient aussi de la manière la plus simple, la plus rationnelle, la plus évidente au point de vue naturel, en faisant appel aux luniieres de la science.
Mais invoquer la raison, belle raison ! , M. Louis VeuiHot, l'esprit le mieux pensant qui soit sous la calotte des cieux, avec M. Coquille, s'est expliqué nettement sur la science à propos de cette même Germaine Cousin : " On sait que l'hérésie, dît-il, pénétfa en France par le moyen des savants et des universités* "
Quand les miracles sont reconnus divins et non diaboliques, lé pape, après de longues méditations, des prières spéciales, propres, suivant . l'expression des théologiens, à faire douce violence au Seigneur, lancé un décret de béatitude ou de canonisation.
Naturellement cet heureux événement donne lieu à une messe pontificale, à une illumination ordinaire,, à des processions, à des chœurs chantés devant l'image du bienheureux ou du saint. L'immense basilique est remplie de curieux, parmi lesquels figurent un grand nombre d'Anglais protestants, très friands de toutes les cérémonies de l'Eglise catholique à Borne. La messe est annoncée p «r des salves d'artillerie.
L'auteur du Discours théologique sur la canonisation prend soin de nous apprendre que les saints reviennent très cher. " La longueur de ces procédures, dit-il, expose nécessairement à bien des dépenses. Des commissaires sont envoyés sur les lieux où le saint a vécu et ou se sont opérés les miracles, pour y faire les informations ; une foule de témoins à entendre, une multitude de mémoires à imprimer, des agents à entretenir, des honoraires à payer aux officiers de la congrégation, la célébration d'unie grande fête, tout cela entraîne à des frais immenses. Si le père commun des chrétiens n'eût écouté que ses intérêts, il eut rendu les canonisations moins longues et moins difficiles."
Il n'y a vraiment que les écrivains mystiques pour mêler ainsi les intérêts du ciel et ceux de la terre. Sans doute les saints reviennent cher ornais, Dieu merci! ils rapportent, et beaucoup. A coup sûr, on ne spéculé pas sur le résultat, mais on peut répondre aux réflexions
économiques de l'auteur du Discours thêolojique qu'en somme c'est de l'argent bien placé.
Nous savons que l'admission d'un saint, même canonisé par le pape, n'est pas un article de foi. Toutefois l'auteur du Discours théologique ne peut admetre qu'on ait pu canoniser quelqu'un indûment. La supposition d'une semblable erreur lui inspire le morceau suivant, mélange saisissant de terreur et d'amère ironie : ~
" Quel triomphe pour l'enfer s'il voyait dans ses abîmes ceux que " nous honorons dans nos temples ! Quoi ! démon, le nom d'un de " vos esclaves serait inscrit dans nos doptiques, prononcé dans nos " mystères, mêlé à celui du Sauveur ! Démon, vous insulteriez â notre " ignorance ou plutôt à notre folie, en foulant aux pieds celui devant " qui nous fléchissons les genoux ! La voilà, diriez-vous, cette Eglise " qui se prétend divinement éclairée ; la voilà qui nous offre ses hom- " mages. Chargée de nous faire la guerre, elle se prosterne à nos pieds. " Attisons, attisons les feux autour de celui auquel elle offre des pré- " sents ; que nos charbons tiennent la place des fleurs dont elle cou- " ronne sa tête.
" Non, une telle monstruosité est impossible. Que des évêques aient quelquefois donné dans l'erreur, c'est médiocre. Dieu n'a jamais garanti les décisions de chaque évêque. Il n'en est pas de " même de son Eglise."
Résumons-nous. Puisqu'il faut de nouveaux saints dans le paradis pour ajouter aux soixante ou quatre-vingt mille saints et bienheureux qui s'y trouvent déjà, que la cour de Rome ne cesse pas d'en faire ; mais qu'elle agisse avec plus de lenteur encore. Où serait d'ailleurs le mal si les pécheurs ne s'adressaient qu'à Dieu pour la remise de leurs péchés ? Certes, je ne suis pas prophète, mais il me semble que le moment est proche ou Dieu se manifestera aux hommes, non plus par le renversement des lois naturelles, mais par les nobles sentiments qui battront dans tous les cœurs, chrétiens, juifs, musulmans, boudhistes, etc., et qui ne peuvent venir que de lui et par lui : l'amour du prochain, l'amour de la justice et l'amour de la liberté !
Voilà certainement l'avenir.
LA LAKTEENE
Montréal est une ville où il y a bon nombre de marchés, beaucoup de bœufs et quantité de moutons, sans compter la population qui s'élève à 130,000 âmes.
Il y a trois théâtres- ; le Théâtre Royal où il est défendu d'aller, l'église du Gésu où il est défendu de ne pas aller, et les Variétés où Ton joue un jour une chose et le lendemain rien du tout, ce qui constitue la variété.
Le Gésu est un théâtre spécial. Dans tous les autres, une fois sa loge payée pour la saison, on y a un droit absolu ; mais au Gésu, chaque fois qu'il y a une représentation extraordinaire, tout individu qui paie un dollar ou un écu vous enlève votre banc.
La population se divise à peu près également en deux classes, les prêtres et les mendiants.
Les prêtres portent généralement de très gros casques, sans doute pour que l'esprit saint ne s'en échappe pas.
Cette population a certains goûts princiers : les parties de billard, les séances de boxe, les bouffonneries des ménestrels, les combats de coqs et les départs de l'évoque pour. l'Europe.
Le nombre des idiots est en raison directe du nombre des confréries ; il s'élève à peu près à 20,000.
Il y a presque autant d'églises que de ministres des différents cultes, mais très peu d'écoles.
On compte en outre un certain nombre d'institutions non fréquentées par la jeunesse, et un très grand nombre d'auberges qui le sont.
Les avocats et las médecins pullulent: deux classes fort utiles. Les uns tuent, les autres ruinent.
En revanche il n'y a pas de savants, pas de littérateurs, pas d'historiens, pas d'ingénieurs, pas de minéralogistes, pas de philosophes, pas de sculpteurs, pas fie peintres, pas de poètes, pas de mathématiciens, pas d'astronomes, pas (Je géomètres, pas de géographes un
logue et un chimiste.
Une église bien célèbre est celle de Notre-Dame-de-Pitié, ou Ton a tiré d'un seul verre trois cent cinquante bouteilles d'huile.
Il est vrai que cette huile est miraculeuse. Les huiles miraculeuses sont comme le caoutchouc.
Celle de Notre-Dame-de-Pitié a des effets étonnants ; les personnes qui s'en mettent sur la jambe ont tout de' suite mal au bras.
Si l'on erre sur le penchant de la montagne qui descend avec une gracieuse noblesse jusqu'à la place Victoria, coupé de rues vastes et ombragées, embelli par des résidences qui le disputent en richesse aux palais de l'Europe, embouqueté de petits parcs et de petits jardins moitié agrestes, moitié coquets, comme des nids de fauvettes, on se sant dans une atmosphère libre et grande, et Ton promène un regard flatté sur cette montagne royale qui jadis baignait ses plis tpujfusdans le Saint-Laurent, et qui, dans dix ans peintre, sera, découronûée par brillantes villas qui, chaque été, s'échelonnent sur sa croupe.
C'est là le vrai Montréal, le Montréal de l'avenir, future métropole de l'est qui couvrira un jour toute l'île.
C'est le quartier des Anglais. On y voit la richesse, le luxe, la grandeur, le pouvoir et la force.
Plus bas est le siège des Irlandais, quartier enfumé, nauséabond, tortueux.
Là pullule un peuple sans cesse en mouvement, d'une étonnante souplesse, se rendant nécessaire et se faisant craindre, ardent, mêlé à tout, mais impossible à fixer, dangereux pour ses amis qui ne le sont jamais longtemps, aimant à sauter d'un pkteau de la balance à l'autre, par fantaisie, par impulsion subite.
À PoppDsè, doit un peuple tranquille, réveillé seulement par le son dés cloches, couché dans des masures qui ont été bénies, séjour marqué ça et là de quelques rares édifices qui sont des couvents, des presbytères, des écoles de frères ou des églises.
Le peuple qui est là, c'est le peuple canadien. Il est paralytique depuis cinquante ans. Ne le réveillez pas.
Il est couvert de plaies. Si vous en touchez une pour la guérir, la douleur lui arrachera des cris farouches et il s'élancera sur vous, son sauveur, comme sur un ennemi mortel.
Veut-on eavoir à qui appartient ce quartier tout entier, en bloc, ce quartier qui est la moitié de la ville, à qui appartient l'air même qu'on y respire, à qui les âmes qui y végètent î Tout cela appartient à sa Grandeur, à sa Grâce Monseigneur l'Evêque de Montréal.
Les journaux sont assez nombreux, à peu près trois par lecteur.
Ce sont en général des feuilles d'annonces, les hommes ayant plus besoin de savoir ou s'acheter des faux-cols et des chaussettes que de s'instruire.
A Montpellier, petite ville du Vermont d'à peu près 15,000 âmes, les habitants, sensibles aux sarcasmes du Nouveau-Monde, qui trouve les Américains le peuple le plus ignorant et le plus dégradé de la terre, ont résolu d'apprendre.
Aussi on y voit des journaux qui ont autant de matière que quatre ou cinq grands journaux de Montréal réunis, et fort peu d'annonces ; les abonnés seuls sustentent ces journaux.
Mais les Canadiens, qui ne connaissent pas leur ignorance, n'éprouvent pas le besoin de s'instruire.
Qu'apprendraient-ils ? Ils savent faire leur salut.
Ils ignorent le chemin que les autres peuples ont fait dans la science et les arts, et croient que cela ne les regarde point.
Aussi quand l'un d'eux a découvert quelque invention ingénieuse, quelque procédé nouveau, quelque perfectionnement industriel, ils disent : " Tiens, c'est curieux, c'est pas mal cela, pour un Canadien / "
Race d'hommes à part, ils perpétuent l'esclavage de l'intelligence dans un pays où brillent toutes les libertés.
Encore une comparaison.
Les capitalistes des Etats-Unis n'ont rien tant à cœur que de contribuer à la fondation, à l'entretien, à la prospérité des écoles, collèges et institutions de tout genre. Us comprennent qu'un peuple instruit est toujours libre, et que l'ignorance de ses droits est seule cause qu'il les abandonne. Aussi, les particuliers y jouent-ils le rôle de l'état pour toutes les institutions publiques; ils sont la providence de l'avenir. Leurs généreuses, leurs étonnantes prodigalités pour l'instruction des enfants ne sont inspirées que par l'amour des institutions de leur pays, qu'ils ne peuvent perpétuer qu'à la condition que les générations futures les connaissent et les aiment en les connaissant.
Tant de riches dotations ont moins pour effet de soutenir des écoles ou des collèges que d'assurer l'éternelle liberté politique, intellectuelle et civile du peuplé américain.
En Canada, les dotations ne sont faites qu'aux corporations religieuses, et n'ont d'effet que pour maintenir l'ignorance et la lèpre du parasitisme social.
Ceux qui ne font pas de dotations ne visent qu'à avoir des chevaux où à faire banqueroute, dès qu'ils ont assez d'argent pour cela.
J'ai sous les yeux le rapport du président de l'Institut Canadien de Québec. Voici comment il s'exprime :
Les jeunes gens, qui ont plus que tous les autres besoin de l'Institut Canadien ont à se faire une position. Les ressources d'un grand nombre sont tellement limitées, qu'ils ont peine à se procurer les choses les plus nécessaires à la vie matérielle. Ils ne peuvent donc pas, avec la meilleure volonté du monde, payer leur contribution annuelle. La somme de ces contributions étant la seule ressource que nous ayons pour faire face à nos dépenses, on comprend donc les embarras périodiques dans lesquels nous nous trouvons.
Il y a un moyen de les faire cesser, c'est la libéralité de ceux dont la fortune est faite, de ceux qui, n'ayant plus d'inquiétude pour eux-mêmes, peuvent aider les autres. Cette libéralité, nous la trouvons chez un certain nombre d'entre eux ; plusieurs citoyens, oui n'ont aucun besoin de l'Institut, continuent d'en être membres et paient leur contribution annuelle avec régularité. Bien qu'ils ne fassent en cela que leur devoir, ils sont si peu nombreux que nous ne devons pas leur marchander les éloges et les remerciements.
Le plus grand nombre de ceux qui sont dans la même position qu'eux oublient entièrement ce qu'ils doivent à la société oh ils vivent. Les uns croyant sans doute qu'une institution commela nôtre peut, suivant une expression populaire, vivre de l'air du temps, s'imaginent lui avoir rendu un grand service et en avoir mérité de la reconnaissance, lorsqu'ils ont mis leurs noms sur la liste de ses membres. D'autres, et ils sont plus nombreux, connaissant la nécessité de la
'équipage #
annonçant qu'il cessait d'être membre de l'Institut ! H n'avait pas cru pouvoir sacrifier plus longtemps une si forte somme f
Voilà. Mais à quoi sert de récriminer contre des faits inévitables, pressentis depuis longtemps par tous les esprits sérieux ?
Mettez en regard cet autre fait. Denver, ville du Colorado, perdue dans un territoire de l'extrême ouest, et qui n'existe que depuis •cinq ou six ans, a déjà trois instituts prospères et reçoit des journaux de toutes les parties de l'Union.
N'est-ce pas à Québec encore que le premier ministre disait dernièrement : " Il faut conserver le double mandat, parce qu'on ne trouverait pas dans le pays d'autres hommes de talent et de connaissances suffisantes pour remplir lés sièges laissés vacants par l'institution du mandat simple % "
Quoi ! il n'y pas en Canada assez d'hommes de talent pour voter des adresses, des statuts sur les glissoires et des motions d'ajournement ! • •
Ce qui manque, ce ne sont pas les hommes de mérite, ce sont des hommes assez plats, assez bornés, assez insignifiants et assez incapables pour remplacer la plupart de ceux qui occupent aujourd'hui deux sièges.
Or, comme il faut des hommes de ce genre pour représenter fidèlement la province de Québec, il est nécessaire de garder le double mandat.
Voilà la vraie raison.
Des hommes de mérite ! pour Dieu ! qu'elle figure feraient-ils dans ce parlement de Québec, et qu'est-ce qui pourrait fixer leur attention, à moins qu'ils ne voulussent porter hardiment le couteau dans la gangrène de notre état social !
Qu'ils se présentent, ces hommes, s'ils l'osent !
Mais quoi 1 le clergé craint tellement le mérite, à quelque parti qu'il appartienne, qu'il a fait récemment une opposition acharnée à un conservateur de Trois-Kivières, jeune homme de connaissances et d'études, afin de placer sûreWnt en chambre une de ses créatures qui votera canoniquement.
Pas d'hommes de talent ! Ah ! c'est ainsi que vous reconnaissez les services de ceux qui ont tant fait pour vous faire élire !
Que va dire M. Thibault en apprenant qu'il n'est pas même digne de voter pour constituer en corporation les aveugles de Montréal 1
Le Canada offre un fait unique dans l'histoire. C'est le fait d'une grande majorité des habitants possédant le sol, écartée presque entièrement et dominée par une petite minorité d'hommes venus de l'extérieur.
L'histoire montre bien des nations entières opprimées et décimées par une poignée de conquérants, réduites au dernier degré d'abjection,, mais on ne vit jamais une nation jouissant de droits égaux avec ceux qui la conquirent, appelée comme eux à l'exercice de toutes les libertés publiques, à participer à tous les bienfaits de la civilisation, se condamner elle-même à l'absorption et à une déchéance qui équivaut à l'anéantissement Qu'une occasion se présente, les Canadiens n'oseront se faire valoir, mais ils brailleront pendant un mois si on le leur reproche.
Ils savent très-bien se rendre aux neuvaines, aux confréries, mais ils ne savent pas aller là où les attendent la rivalité, la lutte des autres races, l'occasion de s'affirmer, de se signaler, de manifester leur caractère propre, à côté des Anglais, des Irlandais et des Ecossais.
Cependant, toute leur éducation de collège leur a été donnée en français ; les prêtres n'ont cessé de se représenter à eux comme les sauveurs de notre nationalité; ils leur ont fait entendre ce mot sous toutes les formes ; dans les élections, sur les hustings, les conservateurs n'ont cessé de le crier aux habitants des campagnes ; d'où vient donc que cette nationalité n'est guère qu'une dérision ?
Quoi ! je vois des Irlandais venir ici d'outre-mer, pauvres, déguenillés, et en peu de temps, par leur énergie et leur esprit national, se produire au grand jour, se faire une place à part dans les événements de la politique, être courtisés par tous les partis, tenir les gouvernements en émoi par leurs moindres gestes, tandis que nous, Canadiens- Français, premiers habitants et presque seuls possesseurs du pays, nous ne pouvons même pas former une société nationale qui se montre
à un lever du Gouverneur !
Allez voir ce qu'est devenue notre nationalité à la JSTouvelle- Ecosse, cette ancienne colonie de la France. Dans aucun centre populeux on n'y parle le français.
Et vous croyez pouvoir conserver ici cette nationalité sans la nourrir par les idées du progrès, sans l'illustrer par la vaillance et le génie de ses enfants !
Quels, progrès attendre d'un pays ou les hommes sont divisés mortellement, non pas seulement par classes, mais par sectes, par races, par les plus haineuses antipathies de nationalité et de religion 9
Si ces haines réciproques, toujours irritées, toujours s'irritant, «réaient une émulation, une rivalité ambitieuses, je dirais : " Nous sommes sauvés." Mais loin de là, elles arrêtent tout ; il n'y a plus rivalité, mais un conflit mortel ; on ne cherche pas a devancer son ennemi, mais à le détruire.
Eh quoi ! il n'y a pas jusqu'aux institutions de charité ou de bienfaisance qui aient une dénomination religieuse. On dit : " L'asile protestant de. . . .L'orphelinat catholique de. . . .et ces distinctions odieuses se perpétuent dans les lois, expression invariable des mœurs.
Jeune soldat, où vas-tu ?
— Je vais voir la petite bonne qui m'attend ce soir rue S .... , pour aller faire un tour.
— A quoi penses-tu, jeune fille aux yeux d'azur, au front doux et rêveur?
— Je pense au capitaine X, qui se trouvera ce soir au bal de M. Z., où il me fera danser.
Les jeunes filles du Canada, charmantes, élevées au Sacré-Cœur ou à la Congrégation, sachant tricoter, dansant assez bien le quadrille, très -en état de causer pendant une demi-minute sur le froid de la veille et le souper du dernier bal, portées vers les grandes choses, telles que les robes à longues traînes, conduisant pas mal les chevaux, sont en outre amoureuses des militaires, qui sont de beaux hommes en général, bien peignés, avec des gosiers sonores.
On présentait dans un des derniers bals à une jeûne fille connue pour son engoûment de l'épaulette, le fils d'un lord anglais, appartenant au régiment de
La jeune demoiselle ravie, transportée, lui saute au bras, et voilà de suite une ardeur de paroles, de sourires, de questions provocantes à mettre le feu à vingt batteries. • «
— Vous êtes du 60e, n'est-ce pas ?
—Non. ........
—Du 78e, alors ?
— Pas davantage.
— Dû Royal Grenadier ?
— D'aucun.
Comment ! Vous n'êtes pas officier ! mais que pouvez- vous donc être)
— Je suis agent d'une compagnie de thés.
Pâleur mortelle» pâmoison, affaissement de la jeune fille. Elle n'eut que la force de dire d'une voix ou l'horreur se mêlait au désespoir : " Monsieur, conduisez-moi vite auprès de maman, je vous. prie."
Le tour était joué.
Le lendemain, la jeune fille " qui aime les militaires, " rencontrait le soi-disant agent de thés à la tête d'un brillant régiment de hussards, et le cruel lui faisait un salut qui dût descendre en son cœur, comme une lame dans du beurre frais.
Si les officiers anglais rient des jeunes filles et les laissent courir après eux par passe-temps, ils ont prodigieusement raison.
Si, comme eux, j'avais le charme que donne une raie nettement
. tracée au milieu du front, une barbe dont les poils soyeux et artiste-
ment touffes s'effilent sous des doigts caressants, un uniforme qui
laisserait deviner les grâces ondoyantes de mon individu, je me ferais
un plaisir malin d'inonder le Bas-Canada de victimes.
Je n'aurais qu'à choisir et qu'une crainte, celle de ne pouvoir jamais me reposer sur mes lauriers.
Car il en est ainsi ; les jeunes filles de ce pays ne peuvent jamais se lasser du " Right àbout turn, fix bayonet. "
Le fusil à aiguille prussien peut tirer, par minute, 12 coups, le chassepot, 11, le Snider (Angleterre) 10, le Remington (Danemark) 14, le Peabody (Suisse) 13, le Wœnzi (Autriche) 10, le Werndi (même Etat) 12, et le fusil à répétition de Henri Winchester, (Amérique dm Nord) 19.
Tant que les hommes auront des maîtres, ils ne pourront s'amuser qu'avec ces joujoux-là.
Et cependant, pour être tous libres, ils n'auraient qu'à être tous frères.
Qu'est-ce qui fait aujourd'hui la réforme électorale en Angleterre î C'est l'extension du suffrage chez d'autres peuples. Sans cela, les Anglais, fiers du surplus de libertés qu'ils avaient sur les autres nations, n'auraient pas cherché peut-être à l'augmenter.
Tous les droits sont solidaires. La révolution française l'avait bien compris quand elle mettait en tête de tous ses actes : " Liberté,. Egalité, Fraternité," trois mots qui ne peuvent aller l'un sans l'autre»
Dépêche spéciale à la Lanterne.
Derniers détails sur l'arrivée de monseigneur Bourget à Borne.
16 février.
Le Saint-Père apprend que l'évêque de Montréal approche de la 4 ville éternelle incognito.
Il fait de suite embrasser sa pantounie à deux trappistes qui s'en lèchent les babines.
Trente zouaves canadiens, qui n'ont pas mangé depuis trois jours, demandent la permission d'aller débarrasser leur évêque de trente mille dollars qui gênent sa marche.
Ici, le trésorier du pape éprouve une certaine défiance.
Les trente mille dollars sont bien pour les zouaves, mais il convient de les faire passer par les mains du Saint-Père, afin de les purifier s'il en est qui soient de fausse monnaie.
Il accorde aux trente zouaves la permission de repasser.
Satisfaction visible de ceux-ci.
L'angelus sonne au Vatican.
A cette heure solennelle, le pape donne audience à l'ange qui lui apporte les dernières instructions de l'Esprit-Saint.
Puis il se recueille et adresse au ciel une prière fervente pour qu'il accorde aux liommes la grâce d'être idiots jusqu'à la fin des siècles.
Cette prière monte au ciel sous la forme d'une lettre non affranchie.
Le pape est si pauvre !
Au loin, dans la campagne, on voit une légère poussière qui s'agite imperceptiblement à la surface du sol.
C'est l'évêque de Montréal qui s'avance lentement, monté sur un âne.
Une charité tout évangélique, l'amour du prochain, l'empêche de se servir de ses éperons.
En avant marche saint Ignace qui présente sou homonyme à deux marchands d'allumettes errant sur la route solitaire.
L'évêque leur sourit gracieusement comme lorsqu'il reçoit un présent de deux cents piastres. Il faut se rendre populaire.
Il était même sur le point de mettre la main à sa poche.... pour leur offrir une bénédiction, lorsque monsignor Desautels, qui n'a pas cessé de l'accompagner, le rappelle à l'économie.
Rome retentit du bruit du carnaval. Au milieu des réjouissances publiques, on voit deux condamnés monter à l'échafaud.
L'un est innocent, l'autre n'est pas coupable.
Ça n'en est que plus drôle.
Le pape, sollicité de leur faire grâce, répond que puisqu'ils ont communié le matin, ils sont en état de grâce, et qu'il voudrait bien être à leur place.
Cette parole de paix et de consolation arrive aux condamnés comme leur tête tombe.
Les zouaves pontificaux, qui, jusque-là, s'étaient tenus dans un saint recueillement, applaudissent^
Dix d'entre eux ont même écrit déjà vingt pages de notes pour raconter dans Y Ordre cette première victoire sur les Garibaldiens.
Pour démontrer que le pouvoir temporel du pape est éternel, on voit deux lézards se chauffant au soleil sur les ruines du Colysée.
L'évêque Bourget approche toujours : son attitude est digne, mais
entrée n'est pas triomphale.
Son âne commence à trouver que toutes les grandeurs de ce monde sont une amère dérision, et ne le rendent pas heureux.
Monsignor Desautels est d'avis qu'on aurait bien dû arroser le paysage.
Tout à coup, comme pour varier la monotonie de la route, apparaît un marchand de cigares qui offre à l'évêque de frotter ses bottes poudreuses.
" Pas encore, mon ami," répond Monseigneur avec cette bonté paternelle que je ne lui connais pas, "attendez pour*me cirer que je sois canonisé. Je viens à Rome pour cela, j'espère que ce sera bientôt fait, j'ai trente mille piastres à y mettre . . . . "
Cette imprudente parole arrache à saint Ignace un cri de douleur qu'il dissimule aussitôt en faisant croire au marchand de cigares que c'est lui-même qui l'a poussé.
Enfin Sa Grandeur est arrivée à la première porte de la ville aux sept collines.
Son cœur s'ouvre à l'espérance ; il en profite pour se moucher, car il a le nez plein de poussière et il a apporté avec lui du Canada un rhume de cerveau qui doit servir à sa béatification.
Un douanier se présente.
" Votre nom ? n lui dit-il brusquement, ne sachant pas qu'il a affaire à un homme riche.
— Ignace, par la grâce de Dieu.
— Votre âge ?
Ici Monseigneur est dans un embarras manifeste.
Mais se rappelant aussitôt qu'il doit être inspiré : " Cent quatrevingt deux ans," répond-il.
Ebahissement du fonctionnaire qui se traduit par des signes d'incrédulité, car il faut savoir qu'on ne croit jamais qu'aux miracles qu'on ne voit pas.
" Et pourquoi pas, cent quatre-vingt-deux ans ! " s'écrie l'évêque avec une sainte indignation. "Voici saint Ignace qui en a 350, et qui a fait toute la route à pied."
Le fonctionnaire, qui a un respect inné des saints, s'incline, puis continuant :
" Votre profession ?
— Collecteur.
" Ce noble étranger doit être dans les ordres religieux," murmure instinctivement le douanier.
— Votre dernière résidence î
— Le tronc du Gésu.
— Kien à déclarer î
—Mon indignité.
— Connu. Pas autre chose t
— Combien apportez-vous ?
— Trente mille piastres.
— Trente mille piastres! Oh, alors, entrez, passez vite. Mille pardons de n'avoir pas reconnu plus tôt vos mérites. Vous devez être évêque sans doute.. ..non, en effet, vous êtes collecteur, collecteur m'avez- vous dit 1 au fait, ça se ressemble. Entrez : combien vous devez être désiré par nos saints cardinaux et monsignors !!!.... "
Ici, le fil télégraphique ayant été- coupé par le vol indiscret d'un séraphin aux ailes d'azur, la dépêche se trouve forcément interrompue.
Un indiscret me communique le fait suivant qui fera voir que les représentants de Dieu ici-bas ont résolu de mettre le carême à profit.
Ne pouvant, durant ce temps de mortifications, spéculer sur les moutons et les dindes, ils se rejettent sur le beurre et l'ont déjà fait monter à un prix fou qui sera maintenu encore cinq semaines.
A moins que les gens finissent par comprendre qu'il est tout à fait
indifférent à Dieu que vous vous mettiez dans l'œsophage une côte" lette de veau ou une queue de morue, et qu'il est bien plus satisfait de vous voir faire le bien que de vous bourrer de sardines,
Voici le fait : '
" L'habitude de la flagornerie de nos journaux auprès des prêtres vient de se produire encore une fois d'une manière bien amusante. La semaine dernière quelques membres du Conseil de Ville de Montréal sont allés visiter les rives du Sault Saint-Louis, près de l'ancienne église de Lachine, dans le but d'augmenter l'approvisionnement d'eau pour Montréal. La Minerve avait un rapporteur, à la suite des excursionnistes, et voici comment il termine son rapport :
Il était quatre heures lorsque, sur la bienveillante invitation des RR. PP.. Oblats du Noviciat, nous entrâmes à leur réfectoire où nos estomacs un peu en diète purent se rec- nf orter facilement.
Le Révd. Père Grenier a été plein de civilités et nous devons l'en remercier cordialement.
Or, voici les faits. Huit à dix membres de l'excursion sont entrés au Noviciat, sans y être invités le moins du monde. Us y ont demandé un pain valant 20 sous, une demi-livre de beurre valant 15 sous, et ils ont payé, mais sans invitation, la somme de trois piastres ! Si la chose avait eu lieu chez le voisin, les journaux cléricaux en auraientils fait mention î "
Je ne pense pas. Chez le voisin, les promeneurs n'eussent payé qu'un écu, et ça n'aurait pas valu la peine d'en parler.
Je lis dans la Gazette des Campagnes, journal des catastrophes :
Trois mille chrétiens viennent d'être martyrisés en Corée.
Il y a ici une petite exagération. En déduisant trois mille du chiffre indiqué, on arriverait au nombre exact des martyrs.
Ça n'est pas avantageux d'habiter les pays de l'extrême Orient où il n'y a ni lignes télégraphiques, ni chemins de fer, ni bateaux à. vapeur.
Yous restez inconnus au reste des hommes pendant cinq mille ans, et lorsqu'ils ont vent tout-à coup de votre existence, c'est pour vous dénoncer dans la Gazette des Campagnes comme ayant tué en un jour plus de prêtres que vous n'avez jamais vu de chrétiens dans votre vie.
On dit que trois néophytes seuls ont renié la foi et qu'il n'y a plus un prêtre dans le pays.
Ce sont des radicaux, ces Coréens.
Quelques hommes dévoués ont cependant trouvé moyen de franchir la Mer Jaune et sont venus à Chang-Hai demander de nouveaux missionnaires.
Il faut avouer qu'ils ne sont pas charitables.
Cert bien le lien de dire ici que si l'Eglise a 1a douleur de voir des milliers d'hommes se ruer avec impiété contre tout ce qui est auguste et saint, parce qu'ils veulent -vivre d'une vie' tout animale, d'un autre côté, elle a l'ineffable consolation d'en voir des milliers d'autres laver leurs robes dans le sang de C Agneau et s élancer dans les splendeurs de V éternité.
Je ne sais pas jusqu'à quel point c'est une consolation que de voir égorger trois mille des siens. Mais enfin, chacun a sa manière de comprendre le bonheur, et je ne veux pas enlever cette joie à la Gazette.
J'admettrai même que rien n'est plus ineffable, comme consolation, que de laver sa robe dans le sang d'un agneau. Si c'est là une manière d'être égorgé, elle est beaucoup plus douce que celle des Huguenots qu'on rôtissait tout vifs, sans consolation aucune, sans qu'ils eussent même celle de la trouver ineffable.
Il n'y a que les païens pour avoir ces raffinements de barbarie.
Etre lancé dans les splendeurs de Vêternité est encore une consolation que les hommes méconnaissent trop souvent, mais elle ne vaut pas toutefois celle de laver sa robe dans le sang de l'agneau.
Je supplie le lecteur de calmer un moment les transports de son admiration, pendant qu'il va lire l'extrait suivant d'une lettre adressée au Constitutionnel de Trois-Rivières par un de nos zouaves.
L'idiotisme le plus incurable serait impuissant à enfanter une pareille production.
Il n'y a que la foi qui accomplisse de tels miracles :
" L'an dernier," contait dernièrement un officier tout à fait digne de foi, " pendant les événements d'Octobre et Novembre, un corps de garibaldiens franchissait de grand matin les frontières romaines et se disposait à envahir les Etats Pontificaux, quand, à son grand étonnement et tout à fait contre son^ attente et ses prévisions, un bataillon de Zouaves apparut tout rangé en bataille, sur le sommet d'une montagne voisine. Le soleil levant frappait sur les défenseurs du Pape et les hommes, les armes, les habits, tout était du plus beau brillant : oh eut dit une armée de séraphins. H n'en fallait pas tant pour les braves garibaldiens, et tous de rebrousser chemin et de repasser glorieusement la frontière.
" Maintenant, qui commandait ces Zouaves et d'où venaient-ils ? Personne ne le sait. Les autorités militaires affirment n'avoir envoyé aucune troupe dans cette direction et sont prêtes à affirmer qu'aucune compagnie composant le régiment des Zouaves n'a pu humainement se trouver en cet endroit au jour indiqué. Qu'était-ce donc que ces brillants soldats ? Probablement les morts de Castelfidardo, de Serristori, de Monte-Lebratti, de Mentana, envoyés par Dieu pour prêter main sainte à leurs anciens frères d'armes. Oh ! ce dût être un beau
jour pour ces guerriers que celui ou il leur fut permis de venir encore une fois faire face aux ennemis de l'Eglise et les humilier par leur seule présence. Des incrédules et des ignorants peuvent rire de ce fait, mais pour celui qui cannait l'histoire, cela ria rien cC extraordinaire .' toute la campagne de 1867 est un miracle continuel.
" Le grand Concile annoncé et fixé par Pie IX nous en est le plus sûr garant. Les étrennes que je faisais espérer dans ma dernière ont été distribuées et voici les noms des favoris de 1869 : MM. Lebel, Hénault, Lachapelle, Pépin, Trudel, Fléchette ; tous les six ont été nommés caporaux.
" La plupart des compagnies aujourd'hui à Borne doivent en sortir bientôt pour faire place à leurs sœurs en garnison depuis quatre mois. Voilà encore des marches et des fatigues ; mais nous chanterons :
En avant, marchons
Zouaves du Pape ! À l'avant garde !
En avant, marchons.
Le Pape nous regarde
En avant, bataillons !
■et chaque note de ce refrain chéri ranimera notre courage et nous fortifiera. "
Denis Gérin, Soldat de Marie et de Pie IX.
Le Constitutionnel est l'organe le plus important d'un chef-lieu de district, d'une ville de huit mille âmes, et voilà ce qu'il offre à ses ' lecteurs sur sa 1ère page. 4 .
Il est vrai qu'à côté du Constitutionnel, il y a le Journal d< s Trois- Rivières, feuille plus sérieuse, qui, trois fois par semaine, dit leur fait aux maringouin8 qui se changent en éléphants, comme Yictorlïmmanuel.
Un spirituel correspondant m'adresse la lettre suivante.
Je dois dire qu'il me flatte beaucoup trop en me croyant capable de présenter mieux que lui la délicieuse révélation qu'il fait au public.
Je transcris sa lettre sans en changer un mot et je le remercie de sa collaboration inattennue, d'autant plus agréable qu'elle m'est plus utile en ce moment où tout me fait défaut à la fois, Pévêque de Montréal, le parlement, lé Nouveau-Monde qui ne s'occupe plus que du Code Municipal, et YOrdre qui ne dit plus rien, pour éviter d'être ridicule. » ■ «. .
Monsieur le rédacteur, . ; •
Dans la Lanterne du 28 janvier, j'ai regretté <ie né pas voir relaté par vous un des principaux motifs qui ont décidé Sa Grandeur Mgr. Eourgefc à nous priver de sa présence réelle (style Bourgoin). Un
voyage m'a fait remettre à ce jour à vous signaler cet oubli capitaL Je laisse à votre plume habile le soin de décrire, comme il convient, le fait que je vous signale simplement.
Quelque temps avant le départ de Sa Grandeur, nos vertueuses Canadiennes ont reçu Tordre suivant : " A l'avenir, et sous peine de damnation, il est ordonné à nos chères filles en Jésus-Christ d'imiter les dames romaines, et de ne se présenter dans le temple du Seigneur qu'avec un voile." Heureusement que l'imitation n'a rapport qu'à l'habillement, et nullement aux mœurs. J'aurais cru d'abord que la plue belle moitié du genre humain se révolterait contre cette loi. Mais non, le dimanche suivant, j'ai vu, de mes deux yeux vu, plusieurs échantillons de cette nouvelle toilette couvrir les charmes des obéissantes ouailles. Il est vrai que celles qui les portaient n'avaient à cacher que des visages flétris, des formes disparues. Mais au printemps il faudra se soumettre : d'ici-là, il y a une excuse majeure pour se soustraire à la loi, c'est qu'il n'existe pas à Montréal de voiles à la Romaine. Ce 8e commandement de l'Eglise aurait pu être promulgué au commencement de l'hiver, mais Merrill et Morrison auraient eu le temps de faire des commandes et seraient devenus de puissants concurrents; Mgr. l'avait bien compris. Ah! c'est ici qu'il faut s'incliner devant son génie spéculateur. Aussi a-t-il retardé jusqu'au dernier moment pour avoir lui seul toutes les commandes, et il est parti avec des ordres d'acheter 25,000 voiles No. 1 et 125,000 (chiffres officiels) voiles No, 2. Mais attendu que l'intégrité de Sa Grandeur n'est pas à l'abri de toute attaque, Elle a fait fixer le prix de ces voiles à $2.50 pour les Nos. 1, et $1.75 pour les Nos. 2. Or, comme en fabrique, ils ne coûtent en gros que $1.50 et 0.75 respectivement, Mgr. se trouve à réaliser, déduction faite des frais. et droits, un bénéfice net de $100,000.
N'est-ce pas ingénieux, superbe ? O génie ! Buies, inclinetoi — (Je m'incline).
Le décret ci-dessus promulgué, on a recommandé, de par Mgr. aux fidèles de l'un et de l'autre sexe, de chanter à haute voix le Ky . . Ky . . Ky . . Kyrie, et autres chants.
On attend l'arrivée des voiles pour établir un autre usage, et, ou je me trompe fort ou vous irez à la messe, M. Buies, tout sceptique que vous soyez. Les fidèles des deux sexes se donneront le baiser de paix; l'efficacité du baiser n'ayant lieu que lorsque les peaux se touchent à nu, à un moment donné les voiles se lèveront, puis se rabattront immédiatement pour cacher les rougeurs des filles trop impressionnables ; mais elles s'habitueront avec le temps à ces saints baisers, qui finiront par ne plus leur causer la moindre sensation. Ce sera"~"un charme de plus d'enlevé aux amoureux, mais aussi une occasion de moins de pécher. Ainsi soit-il.
Un lecteur de la Lanterne.
Quand nos journaux ne savent plus que dire, ils se rappellent tout à coup que M. Cartier est à Londres.
Cet homme d'état devient aussitôt nécessaire à son pays comme fait divers.
H parait que M. Cartier poursuit de ses vœux l'achat du territoire du Nord-Ouest. Pour mener cette opération à bonne fin, la Minerve annonce qu'il va être nommé Lord Cartier.
Je me sens gonflé d'orgueil à l'idée que M. Cartier est le seul de mes compatriotes qui aura été élevé à cet honneur que je dédaignerais peutrêtre pour moi, mais que j'estime fort pour lui
Le Pays s'évertue à prouver que nous dépensons des sommes folles pour des fonctionnaires inutiles.
Comment, inutiles ! est-ce qu'on peut être inutile, quand on est cousin ou neveu d'un ministre ?
Le Pays est mon ennemi le plus acharné. A force de dire toutes les vérités nécessaires, il finira par me rendre inutile moi-même.
Il paraît que la bibliothèque du parlement de Québec ne contient pas même le code civiL
On attend qu'il ait été approuvé par l'archevêque.
Séance du 10 Février.
M. le député Benoit demande que la bibliothèque du département de l'instruction publique soit réunie à celle du parlement.
M. Chauveau répond que cette bibliothèque, ne comprenant guère que des livres scientifiques, serait complètement inutile aux membres. ^... M. Benoit réplique qu'il n'a pas eu un instant l'idée d'augmenter le nombre des livres afin que les membres pussent lire, qu'il était trop bon catholique pour exprimer un tel vœu, mais qu'il ne l'avait fait que par motif d'économie, pour épargner l'emploi de deux épousseteurs au lieu d'un.
Ce mot d'économie fait bondir sur leurs sièges les trois quarts des membres qui ne comprennent pas qu'on ose prononcer ce mot en plein parlement.
L'un d'eux va même jusqu'à dire qu'il est cruel et lâche de profiter ainsi de la maladie du trésorier à qui une diminution dans les dépenses peut causer une émotion fatale.
Tout à coup on annonce un message du Conseil Législatif.
Le Conseil supplie les membres de se rappeler que le 19 février étant un jour de jeûne, il convient de s'abstenir de toute discussion sur un sujet d'intérêt public.
Une suave expression de béatitude accueille ce message, et le* ministère propose Tordre du jour ainsi conçu :
" H est expédient que le parlement local fasse rachat de cinq cents exemplaires du Petit Albert, et de douze cents exemplaires des Exercices de Neuvaines, pour ouvrir l'esprit des députés qui persiste à s'obscurcir de plus en plus, malgré les sacrifices que le clergé a faits p<5ur leur élection."
Cet ordre du jour, basé sur les bons principes, est adopté avec enthousiasme.
M. Marchand (d'Iberville) croit le moment venu de présenter quatre-vingt douze pétitions de Canadiens émigrés demandant à rentrer dans leur pays.
La joie des membres est indescriptible. Ils voient déjà tripler le nombre de leurs électeurs.
Mais l'évêque d'Antédon, Mgr. Laflèche, qui est venu surveiller les débats, et qui, en sa qualité d'évêque, a un contrôle incontesté sur les discussions du parlement, ouvre une bouche sacrée pour dire " qu'il ne permettra jamais l'introduction de cet élément corrompu au sein du troupeau dont Dieu lui a confié la garde, qu'il est en cela l'organe de l'épiscopat canadien et que, s'il est indispensable que le pays soit colonisé, il ne l'est pas du tout qu'il ait des colons, que les forêts doivent être défrichées, mais qu'il faut avant tout y bâtir des églises, que si les Canadiens aiment mieux émigrer que de mourir de faim à côté d'un presbytère, c'est qu'ils ont répudié tout patriotisme et qu'il est dangereux de les laisser revenir ; que, du reste, ils ont perdu aux Etats- Unis l'habitude salutaire de mettre des scapulaires à leurs charrues et de faire bénir leurs grains, que l'ensemencement des grains non sanctifiés causerait des tremblements de terre et autres catastrophes dans notre pays, si heureux jusqu'aujourd'hui etc.. "
Et, s'échauffant de plus en plus, l'évêque d'Antédon finit par déclarer qu'il est bon toutefois de laisser le député d'Iber ville, qui est un Uberal-mai8-catholiqiiey renouveler indéfiniment ses pétitions pour berner les braves gens qui ne sont pas tout à fait morts de faim en récitant le chapelet, mais qu'il serait souverainement démagogique etimpie de leur prêter la moindre attention.
Ce qui distingue M. Chauveau de ses collègues du ministère, c'est • l'habitude du langage diplomatique.
Ce mérite est indispensable avec un parlement habile et éclairé comme celui de Québec. '
Ayant été dix ans surintendant de l'instruction publique sous les-
ordres de l'évêque de Montréal, M. Chauveau a appris à faire croire qu'il y avait des écoles dans le Bas-Canada. Ainsi, toutes les fois qu'il voulait parler d'une sacristie, M. Chauveau se servait invariablement du terme "école publique."
Aujourd'hui, M. Joly lui ayant demandé quel serait le salaire des commissaires du service civil, l'Hon. premier a répondu sans embarras *' qu'il n'y aurait pas de salaire, mais une indemnité qui devra être fixée.
Devra être fixée est au futur, comme le couronnement de l'édifice en France.
Mais pour que Y indemnité promise ne soit pas une vaine illusion, on commencera par payer les commissaires fastueusement, puis on fixera le montant qu'ils devront recevoir.
M. Dunkin, quoique malade, trouve dans son patriotisme la force de demander que le chapitre des dépenses ne figure pas dans le budget.
Un assentiment respectueux accueille cette proposition digne de tous les éloges.
M. Dunkin présente alors le chapitre des -recettes qui paraît très satisfaisant.
On dit que M. Dunkin, ne voulant pas priver plus longtemps le pays de ses services, consent à recouvrer la santé.
Le président du Sénat fédéral, M. Cauchon, propose alors l'ajournement.
Un murmure flatteur parcourt l'auditoire, et la chambre s'évapore.
M. Chapleau^ voulant faire une démonstration contre le gouvernement, sort le dernier en passant la main dans ses longs cheveux d'ébène.
Une dépêche télégraphique annonce qu'un membre du clergé a perdu son cheval et sa voiture dans la dernière tempête de neige.
Contraint de se rendre à son presbytère à pied, le lendemain il refusait l'absolution à tous ses pénitents qui ne lui apportaient pas un louis pour s'acheter un nouvel attelage. '
On dit qu'il a aujourd'hui deux chevaux et que soixante familles de sa paroisse sont parties depuis lors pour les Etats-Unis.
Cet heureux résultat a exalté outre mesure le pauvre curé qui attend avec impatience la prochaine tempête où il pourra perdre ses deux chevaux, pour, en avoir quatre huit jours après.
Depuis longtemps je cherchais le secret de l'amour profond que le peuple a pour les couvents, séminaires et corporations religieuses en général. Je l'ai enfin découvert.
Vous êtes père de famille, je suppose. Vous gagnez misérablement 20 ou 40 centins par jour : votre femme est au lit, malade ou incapable de travailler par épuisement ; vous avez deux grandes filles outre plusieurs enfants en bas âge.
Ne pouvant pas trouver d'emploi dans les magasins, vos filles courent au couvent de la Providence où on les reçoit à brasouverts.
Mon Dieu ! conservez longtemps ces saintes maisons, refuges des pauvres gens.
De suite vos filles ont de l'ouvrage à ne pas leur laisser un moment pour se rappeler leur misère — il ne faut pas avoir de distractions dans la maison de Dieu ; — mais elles sont joyeuses, on les sauve du vice, elles travaillent ardemment, et quand vient le soir, bien tard, pas avant six heures, elle vont recevoir leur paie.
Moment suprême ! Voilà trois mois qu'elles n'ont pu gagner d'argent. Elles approchent, c'est leur tour, elles tendent la main, cette main qu'on peut tendre sans honte quand c'est pour recevoir le
prix du travail : la trésorière a leur compte tout fait d'avance
quelle maison d'ordre, et comme on y respire l'amour de toutes les vertus ! La trésorière ouvre la cassette, y plonge sa main pleine des trésors de la Providence, et prend CINQ SOUS .qu'elle offre aux deux jeunes filles, 2 sous et demi pour chacune d'elles ! ! !
" Voilà une ' famille arrachée au désespoir, " dit saintement la bonne religieuse en levant les bras vers le ciel — car il faut savoir que ces pieuses femmes sont pleines de tendresse dans le geste.
Avec leurs cinq sous, les jeunes filles vont apporter la joie et l'abondance à leurs vieux parents, à leurs petits frères.
Oui mais huit jours après, on apprend qu'une femme du
peuple est morte sur un grabat glacé . . . . " des fièvres " disent le Nouveau-Monde et Y Ordre, qui sont, après les nonnes, ce qu'il y a de plus charitable en Canada, car ils n'oublient jamais d'annoncer votre mort et de vous recommander aux prières de toutes les bonnes âmes.
Il est vrai que le même jour où la trésorière de la Providence donnait cinq sous à deux jeunes filles pour un travail de douze heures, d'autres religieuses de la Providence, non moins trésorières, mendiaient par toute la ville et rapportaient le soir bon nombre de piastres qui serviront à acheter de nouveaux saint Pacifique — il y a des saints Pacifique tant qu'on en veut, le nombre n'y fait rien,— c'est comme
les morceaux de la vraie croix qui, paraît-il, avait 360,000 pieds de haut et qui est aussi inépuisable que la crédulité humaine.
Cependant le bon peuple encombre les églises, et court aux neuvaines.
Il va écouter les prédicateurs qui l'exhortent à faire maigre !
L'évè me de Montréal a été reçu à Rome membre de la Congrégation des Rotes.
On dit que ça lui a fait beaucoup de bien.
Savez- vous pourquoi le choléra ne s'est pas remontré en Canada depuis douze ans ?
C'est grâce à un remède découvert immédiatement après sa disparition. Je le livre au public tel que je le trouve indiqué dans un journal d'Europe plein de recettes utiles et de saines notions :
" Appliquez, dit la feuille cléricale,- sur l'abdomen, une image de saint Joa~ chim, le glorieux père de la Sainte-Vierge. L'année dernière plus de deux mille familles, en ont fait l'expérience, et ça été pour elles un bouclier enchanté. Cetteimage ainsi placée, la maladie ne s'attache plus à la personne, et si elle s'y attache, elle en est immédiatement chassée. C'est Dieu qui nous envoie le choléra pour nous punir de nos péchés ; mais Joachim le met en fuite."
Quel brave cœur que ce saint Joachim !
Il ne craint pas de se mettre en rébellion ouverte avec Dieu dans son paradis et de risquer de dégringoler comme l'archange rebelle, tout cela pour venir nous chatouiller le ventre quand nous aurons des coliques.
Cependant les Canadiens expient déjà leurs péchés par tant d'autres épidémies, telles que les mandements de Mgr. Bourget, les sermons de M. Giban . . . . , que je trouve le choléra tout à fait superflu.
Mais, enfin, je ne discute pas les volontés divines.
Donc, le choléra part, lancé par la, main de l'Eternel. Tout desuite saint Joachim court après.
" Choléra, oh es-tu ?
— Bon, je m'applique."
Plus de choléra.
Et dire que la municipalité de Montréal nous exploite tous les ans en nous faisant vider nos latrines et nettoyer nos cours.
Qu'on y vienne le printemps prochain !
J'aurai une image de saint Joachim depuis le cou jusqu'au nombril et s'il me faut payer l'amende, ah ! voilà un autre embarras >
on n'a pas encore découvert de saints contre les taxes.
Il y a St. Sébastien qui est avocat contre la peste.
St. Erasme qui est avocat contre les spasmes.
S.te. Bonose qui est protectrice contre la petite vérole.
St. Liboire qui est avocat contre les calculs de la vessie.
Ste. Sylvie qui protège contre les convulsions.
St. Trophime qui est avocat contre la goutte.
Mais il n'y a pas encore de saint qui protège contre les municipalités.
Espérons que l'évêque de Montréal, qui n'aime pas les corporations civiles, nous en rapportera un tout ciré.
Je causais hier avec un sulpicien — cela m'arrive, — " Vous avez été injuste, me dit-il ; vous prétendez que les Jésuites ne jouent la comédie que dans le soubassement de leur église ; ils la jouent à tous les étages."
Je m'empresse de me rétracter.
Les Jésuites jouent en haut, en bas, partout ou il y a à gagner.
Mais cela ne veut pas dire que les Sulpiciens n'en font pas autant, toutes % les fois qu'ils ont une chance.
N'est-ce pas eux qui ont fondé toute espèce de clubs où, pour l'instruction du peuple, ils ont introduit les jeux de billards, de dames, d'échecs, de dominos .... surveillés par un chapelain 1
La sainteté de leur motif est évidente, mais pourquoi la déguisentils sous ces dehors trompeurs ?
Si nous n'avons pas la présence réelle de Mgr. Ignace, grâce à un malentendu qui l'a fait partir un an d'avance pour le Concile oecuménique, du moins nous avons encore sa présence spirituelle — les distances n'existant pas pour la pensée.
Monseigneur se divinisait de plus en plus à mesure qu'il approchait de la ville éternelle, et lorsqu'il toucha le sol de France, le sentiment du grand rôle qu'il était appelé à jouer au Concile lui inspira la lettre suivante, écrite de sa main, mais évidemment dictée par un des nombreux anges qui l'entourent sans cesse, en attendant qu'ils portent à Dieu sa belle âme dans une capote de zouave.
Ce 1er février 1869.
M. l'administrateur du diocèse,
Comme on le voit, Sa Grandeur tient à ce que son diocèse soit bien administré en son absence, que les souscriptions nouvelles soient reçues avec empressement, et que les lettres pastorales recommandant de nouvelles quêtes soient adressées scrupuleusement aux curés de chaque paroisse.
Nous voici en vue de Brest, après 8 jours et 22 heures de navigation cFun canon à Vautre.
L'évêque Ignace voyage entre deux canons ; c'est ce qu'on appelle un voyage providentiel. t
Comme vous le voyez, c'est une belle traversée. L'un dit : C'est une marche fabuleuse ; l'autre s'écrie : C'est une traversée exceptionnelle ; et nous, nous disons : (Test un voyage providentiel
Il veut toujours avoir le dernier mot, notre évêque.
Les 26, 27, 28, nous les passons au milieu de brouillards de grêle, de neige, de pluie, qui nous amènent de sombres nuages, du froid et du vent» C'est ainsi que nous côtoyons de loin les redoutables bancs de Terreneuve, et que nous franchissons ce que les marins appellent le " trou du diable. "
Comment ! voilà notre saint évêque dans le trou du diable !
Malgré tout, la VUle de Paris glisse sur cette surface agitée avec beaucoup de rapidité, parce que le vent continue à nous être d'autant pi m favorable que, venant du bon côté, il devient de plue en plus fort.
C'est là ce que YOrdre appelle les vérités éternelles.
C'est ainsi que l'on fait bonne route au milieu de toutes les tempêtes du siècle.
Un siècle en général compte cent ans ; les plus grands savants du monde n'ont qu'une opinion là-dessus.
Mais Dieu, voulant éprouver son serviteur Ignace, a réuni toutes les tempêtes du 19e siècle le 20 janvier dernier sur la route de la Ville de Paris.
Cependant, Monseigneur faisait bonne route au milieu de tout cela, ce dont l'Eternel fut tout de même, désappointé, d'autant plus qu'il y avait à bord une trentaine de libres-penseurs qui profitèrent de l'occasion.
Le capitaine n'y comprenait plus rien et se rappelait, non sans effroi, que, dans un voyage tout récent, le Péreire passant également à travers les tempêtes du siècle, avait failli sombrer, quoiqu'il eût un père jésuite à bord.
Le 29, nous avons une belle journée, pour fêter le bon saint François de Sales.
S'il n'y avait pas eu un saint François de Sales ce jour-là, il n'y aurait pas eu de 29 janvier.
dont la douceur nous méritait, sans doute, la grâce de respirer.
gi François de Sales, qui, pour prix de sa canonisation, a reçu de Dieu la mission de souffler dans les poumons épiscopaux, avait été comme M. Giban, Mgr. étouffait.
pour nous préparer au revers du lendemain, 30 janvier, qui s'annonça par un grand vent contraire, de la pluie et des brouillards.
Le 30 janvier était le jour de la sainte Marguerite ; comment se fait-il qu'il y ait des vents contraires un jour de saint? elle soufflait donc à l'envers, sainte Marguerite ) <
Mais comme c'était un samedi, ce mauvais temps ne pouvait dans les calculs
Dans les calculé / voilà un temps qui se trouve dans les calculs, durer toute U journée.
Evidemment. Le samedi étant la veille du dimanche, et le lendemain du vendredi, il n'y a pas de tempête qui tienne contre ça.
Et, en effet,
Voyez-vous t tout de suite.
Le B"leil brille a plusieurs reprises, et le vent, après avoir fait le tour au © i, enflait joliment les voiles, dans la matinée même d'un jour où tant de pril
corn* pas, enflait joliment les voiles, dans la matinée même d'un jour où tant de prières ee faisaient pour nous.
Le SI, qui est un dimanche,
C'est bon à savoir.
Nous sommes menaces d'une bien mauvaise journée.
Mais ça ne peut être que pour le lundi, qui se trouve par conséquent le 32.
Contre toute apparence, le temps se remet bien vite au beau, le vent se place du bon côté.
Style épiscopo-maritime.
Et nous faisons bonne route.
Quel enchaînement de déductions ! quelle logique ! Si le vent
continue à se bien placer, que l'évêque continue à faire bonne route,
et que le rivage de France ne se dérange pas, l'évêque finira par
arriver, soyons en sûrs, chrétiens.
Aujourd'hui enfin, nous avons assez mal commencé la journée, mais nous l'avons heureusement bien terminée. Car un vent de tempête nous a fait entrer bien vite dans la rade de Brest. Il était si violent qu'une de nos voiles a été déchirée ; l'on a craint apparemment le même sort pour les autres, car on les a toutes abattues. Ce gros vent à fait faire bien des glissades sur le pont et causé beaucoup d'hilarité.
Comme ils bravent la tempête, ces gaillards-là ! Voilà ce que c'est que d'avoir un évêque avec soi !
Heureusement que vous n'y étiez pas, car infailliblement vous vous seriez cassé l'autre bras, et peut-être une ou deux jambes.
Infailliblement ! si M. l'administrateur croit son évêque infaillible, il a dû trembler à la vue de cet adverbe lancé à travers les tempêtes du siècle.
On peut être certain qu'il ne s'embarquera jamais à moins d'être assuré qu'il fera infailliblement beau trente jours de suite.
Si Ton ajoute à cela qu'il est menacé de perdre deux jambes au moins, on comprendra qu'il préfère rester administrateur toute sa vie, position subordonnée, mais à l'abri des glissades, que de devenir évêque et infaillible pour avoir le corps comme une vieille charrette au bout de six mois.
M. Pépin, qui ne «Y» défiait pas.
La douce sécurité d'une bonne conscience î ce qui n'empêche pas de se faire aplatir le nez, quand on oublie trop le spectacle des choses de ce monde.
a été violemment se heurter 1» face sur un pilastre du salon; mais cet accident n'a pas été sérieux : car il en est quitte pour une légère meurtrissure au nez. Cependant, il est un peu fatigué du rhume.
Que de choses à apprendre dans cette lettre ! et comme elle est pleine d'intérêt» ainsi que le disait le Nouveau-Monde dans le brillant commentaire dont il Ta fait précéder pour attirer l'attention du lecteur I
Nous sommes bien, Mgr. D. M. G. et moi. Nous partons pour le Havre où, Dieu aidant, nous entrerons demain, entre midi et une heure. Nous passerons le reste du jour dans cette ville, pour faire passer nos bagages a la douane et nous reposer un peu, afin d'être prêts, mercredi matin, à nous diriger sur Paris.
Tous ces détails sont d'un charme exquis et ne le cèdent en rien qu'au nez écorché de M. Pépin.
Nous n'avons eu le bonheur de célébrer que trois fois. Car les autres jours nous n'avons pas osé le faire, à cause des gros vents qui agitaient tellement le vaisseau que nous avons craint qu'il n'arrivât quelque accident.
Monseigneur aurait pu avaler l'hostie de travers et cela aurait fait sombrer le steamer tout de suite.
Nous avons eu soin aussi de nous unir à toutes les ferventes prières qui se font pour nous, et nous en avons ressenti les effets précieux d'une manière si frappante que les gens du vaisseau nous en ont fait plusieurs fois la remarque.
C'était pendant qu'ils faisaient bonne route.
On aime à causer dans ce temps-là ; chacun communique ses petites impressions ; notre bon évéque, qui est expansif, disait :
" Tenez, voyez-vous, c'est aujourd'hui le 30 janvier, n'est-ce pas ? Il est quatre heures, non, quatre heures moins dix, eh bien ! en ce moment il y a deux marchands de cirage qui disent un Ave Maria pour moi au coin des rues St-Polycarpe et Ste-Gertrude."
— Oui, en effet, on voit ça sur votre figure, répliquait aussitôt un phrénologiste américain, très connaisseur en physionomies, et qui a déjà fait croire à une quantité d'idiots qu'ils avaient le crâne de Charlemagne.
Monseigneur, qui, pour l'enseignement de ses ouailles, tient à noter tout ce qu'il entend, n'oublie pas de leur apprendre l'effet que produisaient immédiatement sur les passagers de la Ville-de-Paris les prières qu'on disait pour lui en Canada.
En voyant les voiles du vaisseau qui nous portait, presque toujours enflées par un vent favorable (ce vent ne nous a guère manqué dans toute la traversée, qui dura le court espace de 8 jours,) nous ne pouvions nous défendre de cette pensée qu'un si bon vent sortait du trésor des prières qui se faisaient pour nous, dans les familles aussi bien que dans les églises. Car la pensée que nous allons à Rome pour prendre part au futur Concile œcuménique, nous a fait croire que l'on porte à notre voyage un intérêt tout particulier.
Le Nouveau-Monde a oublié de mettre un grand N à ce nous, comme c'est l'habitude, ce qui fait perdre à Monseigneur la plus grande partie de son importance.
De notre coté, en considérant notre vaisseau vopuant à travers d'épais brouillards et sans eesse agité par le vent, sans dévier un instant de la route qui conduit au port,
Il y a une boussole à bord de la Ville-de-Paris ; il ne faut pas oublier de dire cela à ses ouailles.
nous avions sous les yeux une figure sensible de la barque de Pierre, savoir la sainte Eglise catholique
Avouer que l'Eglise catholique est dans les brouillards, ce n'est pas gentil pour un évêque.
qui traverse la mer orageuse du monde, sans craindre le naufrage, parce qu'elle a là certitude infaillible que les schismes et les hérésies ne pourront jamais la faire sombrer.
Je ne sais pas s'ils pourront la faire sombrer, mais jusqu'à présent ils l'ont endommagée tellement qu'elle n'est plus reconnaissable.
Oh ! que l'on vogue en sûreté sur cet admirable vaisseau !
La Ville-de-Paris sans doute 1 car la religion catholique n'a pasencore d'hélice.
Assis tranquillement sur le vaisseau qui nous conduit au port, nous nous plaisons à suivre des yeux une foule de goélands qui, avec la rapidité du vent, nous, suivent et voltigent sans cesse autour du gouvernail. Ces charmants oiseaux, par leur éclatante blancheur et leur infatigable vol, nous font penser aux bons Anges, chargés de veiller sur l'Eglise et d'avoir soin de tous ses enfants.
Ceci, c'est du profane. Malgré mon iniquité, les goélands ne m'avaient encore jamais fait songer aux anges. Seraient-ils leurs représentants sur la terre ? Ça se peut. L'évêque de Montréal se dit bien celui du Christ.
Je ferai remarquer toutefois que les goélands ne sont pas absulument blancs ; grand nombre d'entre eux ont les ailes presque toutes, grises ; ce sont ceux qui représentent les plus anciens anges.
Comme donc l'on demeure tranquille, en considérant que ces Bienheureux Esprits nous couvrent de leurs ailes, pour nous mettre a l'abri de tout danger dans, le voyage de la vie ! Nous l'avons éprouvé olairement aujourd'hui même. Car le vaisseau a failli se heurter contre un rocher caché sous l'eau ; et sans une manœuvre prompte et habile, il s'y serait probablement brisé.
Ce n'est pas la manœuvre qui l'a sauvé ; c'est l'ange gardien de Monseigneur, sous la forme d'un goéland aux serres tenaces, qui, en donnant un coup d'aile, l'a fait passer à côté de recueil. -
Mais en voilà bien assez, et plus sans doute que vous ne le voudriez. Adieu donc à vous et à tous ceux qui s'intéressent a nous, dans les cœurs de Jésus et Marie /
Io M Ev. de Montréal.
Cette façon d'intéresser m'est complètement inconnue et me semble irréalisable.
Vous rencontrez quelqu'un : " Monsieur, je m'intéresse à vous dans le cœur de votre voisin."
Comment voulez-vous qu'il vous trouve ?
En vérité, je vous le dis, il faut être évêque pour parler le langage
de la plus complète imbéeilité et avoir avec cela le privilège d'être
reproduit.
Que penser du peuple gouverné sans conteste depuis quinze ans par
rhomme qui a pu écrire les deux pages d'insondable stupidité que je
viens de reproduire !
Du temps que les hommes ne mangeaient pas, je comprends que le carême eût sa raison d'être.
Mais aujourd'hui, comment veut-on que les casseurs de pierres, les scieurs de long et les journalistes puissent y tenir ?
Je demande une dispense.
Le carême ne devrait exister que pour les curés et les fonctionnaires du gouvernement, parce que ces deux classes d'hommes, fort
utiles du reste à eux-mêmes, trouvent dans un sommeil réparateur
les forces que le commun des mortels ne peut renouveler que par des rosbifs saignants.
Les prêtres et les nonnes sont les gens les moins miséricordieux qu'il y ait, cela est connu depuis longtemps.
Si, encore, ils se contentaient de vous répondre que ça ne les regarde pas, quand vous leur demandez la charité, mais dès qu'ils apprennent que vous gagnez honorablement votre vie par le travail, ça les regarde aussitôt pour vous en empêcher.
L'Institut-Canadien avait engagé, il y a six semaines, un tout
jeune homme pour faire les salles, les commissions et autres
choses généralement quelconques.
Il recevait six dollars par mois.
Tout à coup il disparaît.
On va aux informations et l'on apprend que- sa mère lui a défendu de revenir, parce qu'il y a de mauvaises statues dans l'amphithéâtre des séances.
Or, qui avait soufflé cette bêtise à la malheureuse femme ?
Je soupçonne fort M. Giban d'avoir fourré son nez là. M. Giban n'aime pas les arts et il aime encore moins les gens qui gagnent leur vie, parce que ceux-là ont moins le temps de courir à ses sermons.
U neige, il neige encore, et il neigera toujours, et quand il ne neigera plus, il neigera encore, et quand la fin du monde arrivera, quand le berceau du monde en deviendra le cercueil, eh bien ! il restera encore un morceau du Canada pour qu'il puisse neiger dessus.
On ne me fera jamais croire que ça n'est pas fait exprès.
Le vent souffle arec rage dans ma chambre ; vingt fois il a déjà éteint ma Lanterne ; j'ai beau invoquer le Seigneur, il neige tant et il pondre tant qu'il ne m'entend pas.
Ce sont les tempêtes du siècle, rien n'est plus clair.
Ah ! si l'évêque était icL
Avec quelques bonnes prières, ne pourrait-on pas le revoir, au moins huit jours, rien que pour remettre le temps dans un état raisonnable f
Pourquoi étes-votis parti, 6 Grandissime ! O Grandissime ! pourquoi •êtes vous parti avant les poudreries 1
Enfin M. Howe est nommé président du Conseil Exécutif de la Confédération.
Merci, mon Dieu ! maintenant je puis mourir content
M. Howe a été récompensé aussitôt de cette acte d'abnégation par la permission d'accompagné* Son Excellence à Montréal où il devra inaugurer le nouveau quadrille confédéré, appelé quadrille de la bascule.
S'il fait un faux pas, on augmentera son salaire.
Mais la Nouvelle-Ecosse ! Ah ! en effet, la Nouvelle-Ecosse ! Je faisais comme nos ministres qui l'oublient complètement pour ne penser qu'à M. Howe.
Jeunes gens, ouvrez les yeux. Vous qui avez vingt ans, regardez.
Je ne m'adresse pas aux autres; ils n'ont su rien voir, ni rien empêcher, ou s'ils ont vu, leur regard était trop faible pour mesurer l'abîme où nous croulions, leur bras trop inerte pour nous y arracher.
Je vous parle à vous qui êtes l'avenir, pour vous j'ouvre le rideau.
Où sommes-nous ? Quel est ce pays où nous vivons t Quel nom a-t-il parmi les hommes ? Que signifions-nous î
A toutes ces questions, une réponse dans un seul mot. Le néant.
A Québec un parlement qui siège, qui s'ajourne, qui vote et qui ne pense pas.
Machine à dire oui toujours, mue par un seul et même ressort, le H le faut des ministres.
Et que sont ces ministres? Eux-mêmes des instruments, bâtons qui battent la mesure des airs de cantiques.
U a fallu un parlement provincial pour démontrer notre infériorité, notre insignifiance, notre nullité.
Ces représentants, que sont-ils 1 Une seule chose : ils sont l'image •d'une ombre qui est nous, Canadiens-Français.
Hier, la ville de Montréal élisait ses conseillers municipaux.
On vit alors des vieillards près de la tombe donner en tremblant leurs votes payés.
Dans un quartier exclusivement canadien, un anglais a failli être -élu.
Je ne m'occupe point de la nationalité du candidat, et je serai très heureux le jour oh l'on élira indifféremment un anglais, un irlandais ou un canadien, mais remarquez qu'un pareil exemple ne se voit pas chez les autres races.
Quel est le canadien qui oserait se présenter à des électeurs anglais, et si cet homme existait» de quel œil le verraient-ils ?
Les Anglais ne sont pas encore descendus et ne descendront pas à reconnaître qu'ils ne peuvent trouver un des leurs pour les représenter, mais nous, nous y sommes depuis longtemps.
On a dit que nous étions la race inférieure.
Il n'y a pas de race inférieure, mais il y a dans le monde un peuple qui fait tout en son pouvoir pour démontrer que cette race existe, et ce peuple, c'est nous, et cette race, ce serait la nôtre.
Par quelle suite de chutes, par quels abaissements successifs, par •quelles déchéances de plus en plus profondes, en sommes-nous venus A ne plus compter sur notre propre sol, à n'être plus rien, même à nos propres yeux î
Pourquoi? Voilà le mot répété bien des fois depuis quelques années ; grand nombre de gens soupçonnent le parce que, mais il leur fait peur.
A moi il appartient de le dire.
Nous ne sommes plus un peuple, parce que depuis un quart de siècle nous avons abdiqué entre les mains des prêtres toute volonté, toute conduite de nos affaires, toute idée personnelle, toute impulsion collective.
Cette abstraction de nous-mêmes a été poussée si loin qu'aujourd'hui elle est devenue notre nature d'être, que nous n'en concevons pas d'autre, que nos yeux sont fermés à l'évidence, que nous n'apercevons même pas le niveau d'abaissement où nous sommes descendus, et que nous considérons comme une bonne fortune unique de n'avoir plus la charge de nos destinées.
Les prêtres individuellement peuvent être d'excellents hommes, tout comme les autres ; mais du jour où ils s'immiscèrent dans les affaires humaines, ils voulurent les diriger exclusivement, et ils devinrent le fléau des peuples.
Leur principe est l'absolu ; ils n'admettent donc pas que rien se modifie.
A chaque expérience nouvelle, à chaque démenti des faits, à chaque démonstration de la science, devant la vérité éclatante et irrésistible, ils opposent l'impérieux et aveugle non possurmm.
Non po88umu8, nous ne pouvons pas.
S'ils ne peuvent pas, s'ils ne comprennent pas que les idées, que les lois, que les institutions se perfectionnent et s'épurent par la liberté, ils ne sont pas dignes de commander aux hommes.
Les rabbins des anciens juifs disent que Dieu créa Adam avec une longue queue, mais qu'après l'avoir considéré attentivement, il lui parut que l'homme aurait meilleure grâce s'il la lui supprimait. Ne voulant pas toutefois perdre une partie de son ouvrage, Dieu coupa la queue et s'en servit pour former la femme. Les rabbins prétendent expliquer au moyen de ce conte une partie des inclinations des femmes. D'autres, non moins ridicules, disent que Dieu créa d'abord l'homme double et des deux sexes, mais qu'en perfectionnant son plan, il sépara le mâle de la femelle et en fit deux êtres distincts. C'est pour cette raison, ajoutent-ils, que les deux sexes ont tant d'inclination l'un pour l'autre, et cherchent continuellement l'occasion de se rapprocher. On trouve aussi dans une histoire fort ancienne qu'Eve, impatientée de ne pouvoir déterminer Adam à manger du fruit défendu, arracha une branche d'arbre, et en fit un gourdin à l'aide duquel elle réussit promptement à se faire obéir.
Il faut jeter aujourd'hui un regard sur le monde.
Je ne parlerai pas de l'Espagne où, il* y a trois mois à peine, on ne concevait même pas que les protestants pussent avoir un temple à eux; je ne parlerai pas de l'Italie étouffée depuis des siècles sous l'épais capuchon des moines, ou la régénération n'est possible que par un radicalisme qui ne comptera pas les plaies et ne s'effraiera pas de la grandeur des sacrifices ; je ne parlerai pas du Pérou, du Mexique, •de Cuba, de toutes les anciennes colonies espagnoles enfin, où l'anarchie règne en permanence, résultat d'une longue tutelle religieuse ; je ne citerai pas ces exemples qui se présentent d'eux-mêmes à l'observation, mais je vais mettre en vue des pays de colons comme le nôtre, offrant avec le Canada des analogies saisissantes, et l'on jugera.
L'Ile Madère, colonie portugaise sur les côtes d'Afrique, fut découverte en 1412, il y a déjà quatre siècles et demi.
Au commencement du 17e siècle, les couvents, se multipliant et «'enrichissant sans cesse, accaparèrent une grande partie des terres cultivées. Celles qui échappèrent à la main-morte furent grevées de droits nommés vinculos, que les mourants constituaient au profit des églises, à la condition qu'un certain nombre de messes seraient dites pour le salut de leur âme.
Ces vinculo% non seulement enlevaient une partie du produit net, mais avaient pour effet de limiter toute location à quatre années, et de réduire ainsi les cultivateurs à un état très voisin du servage.
La révolution de 1821 supprima tous les couvents, moins trois.
La population de Madère diminue, elle est aujourd'hui d'environ 75,000 âmes. C'est en vain que le gouvernement portugais y a
déclaré l'instruction obligatoire depuis 1844. Sur 18,000 enfants en âge d'école, 2,320 seulement sont inscrits, et 700 environ le» fréquentent régulièrement.
Presque tout le commerce y est aux mains des Anglais et des Américains.
Ici, un rapprochement se présente.
Il semble que tous les pays de race latine, où le clergé à longtemps, appesanti son joug, soient condamnés à une déchéance fatale et irrémédiable.
Le mal est si profond chez eux qu'il est impossible de l'atteindre
à sa racine, et que tous les remèdes apportés par l'amélioration des ]
institutions ne servent qu'à prolonger la douleur. I
Nos campagnes, où la main du curé pèse sur chaque tête se dépeuplent. i
Dans tout le Canada, la seule vÛle de Montréal est en progrès ; i
mais à qui le-* devons-nous ? Aux Anglais, qui en ont renouvelé la face i
depuis quinze ans, qui ont fait graviter le commerce et l'industrie vers la partie de la ville qu'ils ont prise pour eux, aux Anglais dont '
l'esprit libre, la personnalité indépendante, l'instinct de la force ont été comme les moteurs de toutes les entreprises et les leviers du succès. !
Aussi, voyez leur quartier, puis abaissez vos yeux sur celui des Canadiens.
Ici, que trouvez- vous ? La stérilité, l'abjection morale, l'inertie J
intellectuelle. Une bourgeoisie épaisse, ignorante, inaccessible à une idée quelconque, bornée au comfort, renfermant la vie dans le ménage et la cuisine.
Une légion de commères, les plus sottes femmes qu'il y ait, de 3& à 50 ans, dont l'existence se passe à jouer aux cartes, entendre tous les sermons, courir à toutes les confréries, recueillir et répandre tous les cancans, prendre part à toutes les intrigues, mêler leur voix aux mille échos de la médisance et des plus stupides préjugés, porter partout où elles vont un esprit d'intraitable animosité contre les quelques hommes et les quelques institutions qui sauvent notre société d'une complète léthargie, se faire l'organe des calomnies et des malédictions qui pleuvent sur eux, se liguer contre les jeunes femmes ou les jeunes filles qui s'affranchissent de leurs mœurs surannées et de leurs imbéciles pratiques, milice zélée des jésuites qui répète leurs sermons à toutes les oreilles, se tient à l'affût des plus petits faits des prêtres, des moindres paroles de l'évêque, pour les crier de porte en porte, bataillon de robes couvrant d'ombre la moitié de la ville.
Ces femmes s'épient entre elles par-dessus le marché ; jamais elles ne hasardent une pensée qui soit en dehors de leurs habitudes jour-
nalières, du cercle de leurs coteries, du rayon où s'étend la voix du. prédicateur ; toutes leurs paroles sont mesurées comme si elles devaient aussitôt s'en faire elles-mêmes les délatrices ; elles n'oseraient même pas avoir des gestes et une figure à elles, elles ont la figure les unesdes autres.
Oh ! soyez avec ces femmes muet comme la tombe, sourd comme une borne ; n'ayez pas de regard et ne pensez pas, car la pensée a son
langage dans les traits.
Ces femmes ont fait leurs maris qui n'ont rien fait ; par elles notresociété est maintenue dans une défiance continuelle et une couardise sans bornes ; elles l'ont mommifiée avant qu'elle fût un cadavre ; maintenant elle ne se sent vivre que par la peur, et non de ce qu'elle respire, car elle n'a pas d'air.
Mais continuons notre marche par le monde ; il y a bien des choses à voir sur notre petite planète qui est une des moins belles et des moins brillantes de l'espace, faite exprès pour l'homme.
Sur cette planète il y a des colonies, lesquelles représentent dans l'ordre politique ce que les nègres sont dans l'ordre social. La plupart d'entre elles ne restent colonies que tant qu'elles ne peuvent l'éviter ; elles savent que leur enfance n'est pas éternelle, elles attendent impatiemment le jour où elles pourront marcher sans appui, elles comprennent leurs destinées et cherchent à les atteindre ; quelques unes même essaient déjà leurs forces, comme Cuba ; d'autres grandissent comme l'Australie, à pas de géant, et voient venir le jour certain où elles franchiront sans violence la limite de la tutelle.
Mais d'autres ne voient rien, ne comprennent rien et reculent elles-mêmes de plus en plus l'heure de l'affranchissement, pleines d'effroi et d'incertitude.
On comprend que je veux parler avant tout du Canada.
Un spectacle bizarre se présente ici.
Fresque tous les journaux canadiens cherchent à éloigner de nous l'idée d'indépendance ou d'annexion, par horreur des Etats-Unis,, tandis que l'Angleterre elle-même, la mère-patrie, déclare par la voix de Bright, qu'elle veut suivre pas à pas l'Union Américaine et modifier ses institutions d'après son exemple, qu'elle la regarde aller dans la voie du progrès, tenter l'expérience, se réservant de la renouveler chez elle, et mettre son amour-propre national, sa gloire future à suivre, plus près que toutes les autres nations, les Etats-Unis qui montrent lechemin et donnent l'exemple à chacune d'elles.
Je signale en passant le Cap, colonie anglaise située à l'extrémité méridionale de l'Afrique.
C'est en 1795 que cette colonie, à peine peuplée alors, fut acquise à l'Angleterre. Elle compte aujourd'hui 350,000 âmes.
Une de ses villes, Worcester, fondée depuis quelques années à peine, compte 5,000 âmes. Wellington, qui n'en a que 2,000, possède une banque. Dans toute la colonie, il y a une quinzaine de banques avec un capital de trente millions, qui ont principalement pour objet de favoriser les entreprises agricoles.
Le Cap fut peuplé en grande partie par les Huguenots.
En 1819, Sir Stamford Baffles acquiert du Sultan de Johore, pour (160,000, l'île de Singapore, à l'extrémité de l'Asie.
Cette île a huit lieues de longueur sur cinq de largeur ; sa population est de 100,000 habitants, et le mouvement de son port, de 4,000 navires ; cela s'est fait en moins d'un quart de siècle.
Java, colonie hollandaise, tout près de Singapore, n'avait en 1808 que 3,730,000 habitants.
Elle en a aujourd'hui 14,000,000.
Cette colonie. rapporte à la Hollande quinze millions de dollars annuellement.
Elle produit 100,000,000 de livres de café, et 200,000,000 délivres de sucre.
Maintenant, transportons-nous à Manille, colonie espagnole dans l'Océanie.
Là, pas de journaux, pas d'institutions scientifiques, pas d'instruction.
Aucune industrie, l'herbe croît dans les rues, les maisons sont des masures. Pas de routes, pas de communications. Les impôts ne suffisent pas à couvrir les frais.
Le temporel et le spirituel sont confiés à la direction de quatre ordres religieux, les Augustins, les Franciscains, les Dominicains et les Augustins déchaussés.
Des officiers d'une frégate autrichienne qqi allèrent visiter cette île en 1864, ne purent se faire comprendre de ces moines quand ils annoncèrent qu'ils venaient de l'Autriche. On crut qu'ils voulaient parler de l'Asturie.
Un des moines s'exprima ainsi devant le capitaine ;
" C'est à nous, Augustins, que les Philippines appartiennent. (Les Philippines forment un groupe d'îles dont Manille fait partie). Le gouverneur Bon Pasquale peut jouer au roi tant qu'il veut, c'est nous qui sommes les vrais souverains. Je voudrais bien voir que la police osât seulement demander le nom d'une personne que notre ordre a prise sous sa protection."
Je passe à l'Australie, colonie anglaise, colonie qui est à elle seule un continent.
Là, en moins de vingt années, la population s'est accrue dans la proportion (le 1 à 6, et le commerce de 7 à 20.
Sydney, dans la province de la Nouvelle-Galles du Sud, qui n'était qu'un bagne il y a quinze ans, renferme aujourd'hui 100,000 âmes.
Que dire du développement incroyable qu'a pris l'Australie en moins de temps qu'il ne nous en faut, à nous, pour constater tout le terrain que nous perdons ?
L'Australie est destinée à être un jour le contrepoids, dans l'est, de l'immense colosse américain, et à conserver ainsi l'équilibre du globe.
En 1796, une de ses provinces, la Nouvelle Galles du Sud, ne possédait que 57 chevaux, 227 bêtes à cornes, et 1,531 moutons.
En 1861, on y comptait 6,110,663 moutons, 2,408,586 bêtes à cornes, et 251,477 chevaux pour 360,000 habitants.
En 1865, le chiffre des moutons était de 11,000,000. Pour toute l'Australie, ce chiffre doit être de 30,000,000, c. a. d. 3 millions de plus que dans la France même.
Mais laissons là les moutons d'Australie, race supérieure aux Canadiens dont la laine ne sert qu'à faire des soutanes, quoiqu'ils soient tondus ras la peau.
Plus loin sur le Pacifique, presque à moitié chemin entre l'Amé- Tique et l'Asie, est l'île de Taiti, placée sous la protection française.
Cette île est dans une rapide décadence. De 60 à 80 baleiniers qui visitaient autrefois son port de Papete, il n'y en a plus que 5 ou 6
Taiti avait un gouvernement constitutionnel, on l'a aboli.
Les missionnaires protestants avaient établi des écoles et une imprimerie pour la population presque toute protestante ; on a fermé les unes et supprimé l'autre pour laisser le. champ libre à l'évêque catholique.
En revanche, on a inauguré un pré Catelan pour des bals publics.
La domination des prêtres est inséparable du ramollissement des caractères qui amène fatalement le relâchement des mœurs.
C'est ce que Napoléon III a bien compris.
Pour étayer son despotisme, il s'appuya sur le clergé, mit toutes les entraves possibles aux livres et à la presse, facilita la circulation d'un nombre infini de petites publications immondes et stupides, et ouvrit enfin la digue aux flots du dévergondage moral.
Aussi voit-on depuis quinze ans en France un redoublement effréné de prostitution qui a fini par se résumer en deux types, stigmates impérissables d'une époque, la cocotte et le petit crevé.
Les intelligences sont tellement comprimées, les caractères tellement déchus, les prêtres ont tellement repris l'empire dans les familles, que, de concert avec les femmes, ils dirigent aujourd'hui la société et la mènent droit à l'abâtardissement.
En Canada nous n'avons pas les petits crevés des boulevards et des boudoirs, mais nous avons les petits crevés de l'Union Catholique, de l'Institut Canadien-Français, les crevés du parlement provincial, et les crève-faim de toutes les classes.
Ceux-ci sont naturellement tristes, mais les crevés du parlement provincial sont d'humeur joyeuse. Ils aiment à faire des farces, ne sachant comment faire des lois.
Figurez- vous qu'en ce moment ils parlent d'attirer chez nous une immigration étrangère.
Ce serait là une drôlerie sans égale, si elle ne nous faisait pas songer aux 500,000 canadiens qui ont dû fuir leur patrie et aux 1,200,000 qui restent, parcequ'ils ne peuvent pas la fuir.
Vouloir attirer des immigrants dans un pays que ses enfants eux-mêmes désertent à qui mieux mieux, c'est le sublime de l'impertinence.
Allons, mes amis, jouez au colin-maillard, faites des parties de dames, parcourez les buvettes de la capitale et retournez fumer la pipe avec les habitants, mais ne vous mêlez pas de légiférer.
Qu'y entendez- vous ? Quelleâ connaissances apportez-vous en histoire, en économie politique et en droit, qui vous permettent de faire des lois qui ne soient pas des casse-cous ?
Il y a des choses qui vous crèvent les yeux, des abus, un état social effrayant auquels vous êtes tenus de porter remède, et vous ne les voyez même point. .
Le clergé vous a fait élire, je le sais ; c'est pour cela que je vous supplie de donner immédiatement votre démission.
Le clergé fait pour ses créatures ce qu'il a fait pour notre éducation.
A force de sacrifices pour nous instruire, il a réussi à nous rendre merveilleusement ignorants.
Cependant il est des exceptions.
Je citerai par exemple M. Désaulniers, député de Saint Maurice.
M. Désaulniers est l'homme qu'il faut au Canada.
Il a dit dans une des dernières séances " que ses électeurs lui avaient conféré un seul mandat, ce dont il les remerciait beaucoup, et que s'ils lui en eussent donné deux, il les remercierait d'avantage.
Voilà un homme qui a de la logique, et qui s'exprime comme il pense !
En récompense de cette noble franchise, pourquoi ses électeurs ne lui confient-ils pas un troisième mandat pour qu'il les remercie triplement 1
Des mandats, on n'en saurait trop avoir ; mais des mandataires»
ah ! voilà la difficulté.
" Deux négations valent une affirmation, " c'est la grammaire qui l'enseigne.
Je crois aussi juste de dire que deux affirmations valent une négation.
En effet, il suffit à un député d'avoir un double mandat pour être comme s'il n'en avait pas du tout
C'est grâce à son double mandat que M. Langevin se promène sur le Grand Tronc pendant les sessions fédérales et provinciales.
C'est aussi, à cause de ce double mandat, que M. Cartier a établi sa résidence en Angleterre, d'où il ne reviendra plus, paraît-il, pas même à Pâques, ni à la Trinité.
M. Chapais, qui n'est pas un aussi grand voyageur, mais qui a le double mandat, a compris que son devoir l'appelait chez lui pendant que le parlement siégeait.
Si deux mandats se détruisent, il en faut un troisième.
Espérons qu'on introduira cette réforme dans la municipalité du Bas-Canada.
Il me sera permis de rappeler en passant que M. Bessette, député archi-provincial, est opposé au double mandat en principe, mais qu'û est également opposé à toute discussion à ce sujet.
Je vois clair dans cette pensée.
M. Bessette est convaincu qu'aucune lumière ne peut jaillir d'une discussion faite dans le parlement de Québec.
U partage du reste cette conviction avec le ministère qui n'en a pas d'autres.
Une nouvelle terrible est arrivée de Québec la semaine dernière.
On disait partout qu'un jeune homme, nommé Chaloner, avait
tiré deux coups dé pistolet à un officier anglais qui, après avoir
endormi sa sœur avec du chloroforme, avait commis sur elle cet outrage que ma pudeur m'empêche de nommer.
On ne rencontrait plus un ami sans lui dire : " Eh bien ! Comment trouvez-vous le jeune homme î N'est-ce pas qu'il a bien fait ? "
Quand mon tour vint d'entendre cette question, je partis d'un éclat de rire tel qu'il dût faire tressaillir les mânes de l'antique Virginie.
Ce qui me surpasse, c'est que tous les journaux aient reproduit à l'envi ce canard, et l'aient accompagné de commentaires très sérieux, comme si l'illusion publique n'avait pas de bornes.
Qu'un jeune homme, en Canada, tue un officier anglais qui a déshonoré sa sœur, c'est tout simplement incroyable.
Aussi, je nie à priori que le fait soit arrivé.
Il est tout à fait absurde d'imaginer qu'il se trouve dans la vile race des colons un jeune homme qui ne soit très flatté de ce qu'un officier anglais ait fait à sa sœur l'honneur de la séduire.
Quoi ! lorsqu'on voit des pères qui ont des dotes à donner à leur filles ne juger dignes d'elles que ces traîneurs de sabre au gosier en entonnoir, et penser ne pouvoir trop acheter de leur fortune cette insigne distinction ; lorsqu'on voit des mères, et Dieu sait quel en est le nombre, courir désespérément à l'épaulette, la montrer à leurs filles en extase, trouver leur salon vide tant qu'elles n'y auront pas entendu les Oh, oucûi, yaës, çuurtainly, blàà, blàouàà, blààsted country; lorsqu'on voit les jeunes filles, complètement affolées, perdues d'avance si elles sont aussi inintelligentes qu'aveugles, provoquer elles-mêmes par leurs ridicules démonstrations, leur avide coquetterie, leurs avances qu'aucune pudeur ne déguise, les officiers à se permettre avec elles toutes les licences qu'il leur plaira, on est en droit de # i%r tout d'abord qu'il existe dans notre société déchue un frère qui voie dans un officier anglais un homme comme un autre, lorsqu'il s'agit de
l'honneur de sa sœur.
Je connais dans Montréal quantité de jeunes filles, parvenues du billion, aussi sottes qu'enrichies, qui ne conçoivent pas un homme sans éperons, sans képi doré et sans épaulettes.
Si vous leur êtes présenté, elles vous regardent curieusement ou ne vous regardent pas du tout, et si vous leur faites un salut en les rencontrant, ô disgrâce ! autant vaudrait envoyer des baisers à un perroquet empaillé.
Avec cela vous êtes colon, fille de colon. Quoi de plus inférieur ! Est-ce que les lionceaux britanniques s'occupent de ce que vous ayez de l'honneur ou non î
Ces filles des colonies sont leur pâture, lems joujoux, et s'ils consentent à s'amuser avec elles, s'ils les fréquentent, s'ils les courtisent, c'est pour chercher des victimes ; et si par hasard ils les épousent, c'est le pistolet sur la gorge, ou les créanciers qui arrivent sur eux en hurlant.
Vous croyez qu'on vous recherche, imbéciles ! Oui, on recherche
les côtés faibles et l'on guette l'occasion.
Parbleu ! vous nous jetez vos filles dans les jambes, eh bien !
quelles y passent.
Et ensuite, vous jetterez les hauts cris. Vous ferez retentir l'hospitalité souillée, la confiance abusée, les généreuses réceptions converties en appâts à la luxure triples niais !
Vous vous tendez pièges sur pièges, et lorsqu'enfin vous tombez dans le déshonneur par vous-mêmes sollicité, vous croyez que votre indignation vous sauvera du mépris !
Les officiers anglais vous prennent pour ce que vous êtes, corbleu ! de quoi vous plaignez- vous donc ?
On comprendra que je ne cherche en ce moment aucune espèce d'allusion, et que je fais mes réserves pour certains cas exceptionnels où les victimes ne méritent pas leur sort, et ne doivent pas s'attendre à un malheur qu'elles n'ont rien fait pour rendre inévitable.
Mais ces cas tout à fait extraordinaires se noient dans un océan de turpitudes tous les jours renouvelées, amplifiées, centuplées.
Comme si nous n'étions pas assez humiliés déjà d'être encore des colons en 1869, avec quatre millions d'habitants, des villes comme Montréal, Toronto, Québec, Halifax, un voisinage comme celui des Etats-Unis, après vingt occasions de nous affranchir ou de nous annexer repoussées par nous, comme si ce n'était pas déjà assez de hontes bues, assez de dédains essuyés, pour que nous puissions au moins conserver au sein de la famille un refuge où nous ne soyions pas obligés de rougir !
Mais voilà : nous avons des fronts où la honte ne monte plus. Dépendance de tous côtés. A force de nous voir soumis, nous sommes devenus indignes. L'habitude de la prostration produit cet effet ; on reste courbé.
Courbé devant le soldat, courbé devant le prêtre, voilà le peuple canadien. Il, est le pavé de son sol ; et sur ce pavé le militaire passe
le fouet à la main, les éperons retentissants, et les jeunes filles regardent avec des flammes dans les yeux.
A nous, les filles. Oui, très-bien, prenez.
Mais un jour on reçoit deux balles dans la tète. Qu'est cela 1 Tout le monde est pétrifié d'étonnement.
Quel est donc cet insensé qui n'est pas encore à plat ventre 1
C'est un jeune homme de 17 ans.
Ah ! c'est autre chose ; à 17 ans on a encore des sœurs.
Une classe d'êtres impossibles à comprendre dans Montréal, ce sont les pères de famille riches.
Soyez un jeune homme bien posé, éfégant même, généralement estimé, avec un avenir souriant devant vous, soyez le préféré de leur fille, auprès d'eux vous n'aurez aucune chance.
Vous courtisez la dot ! Soit. Mais alors à qui la donnerez-
vous donc, votre fille ?
Vous faut-il un borgne, un bossu, un crève-faim, un éclopé, un goitreux ou un bancal 1
Le père encore parfois compose ; un homme, cela raisonne. Mais la mère .... c'est affaire de confesseur. Le jeune homme qui convient à sa fille est celui qui sait le mieux servir une messe, ou qui aura pris des engagements vis-à-vis des corporations religieuses, si elles le font réussir.
C'est un hypocrite, un besogneux, un plat intrigant, un vil cafard ; il vendrait son âme s'il en avait une, il a une face qui semble se présenter sans cesse aux soufflets, tout ce que vous voudrez, mais il est appuyé par la cohorte qui voit en lui un instrument servile, et il sera choisi.
L'avantage d'une fille est de naître pauvre et de continuer de l'être. Elle sera femme, celle-là.
L'autre, celle qui a le malheur d'être riche, ballottée de prétendants en prétendants, esclave du choix qu'on aura fait pour elle, seule à ne pouvoir exprimer une volonté dans le flot d'intrigues qui l'enveloppe, verra sa belle jeunesse se flétrir dans des vœux stériles, ou son mariage devenir le tombeau de ses espérances.
CORRESPONDANCE
Baie Saint-Paul, 24 février 1869. Mousieur,
Depuis un certain temps, en ma qualité d'ami de votre Lanterne^ j'avais l'intention de vous faire part de quelques petits* faits qui se
sont passés au Saguenay et à la Baie Saint-Paul ; je n'osais à cause de mon inexpérience littéraire ; mais en entendant dire que vous révisiez et corrigiez les communications qui vous étaient faites, je me suis décidé à vous écrire. Voici les faits.
" Le premier s'est passé à Chicoutimi, C'était dans une élection chaudement disputée entre Thon. D. E. Price et John Kane, le premier protestant Anglais, le second Irlandais catholique, tous deux conservateurs et d'égale capacité et éducation. Pendant quatre ou cinq semaines, le curé travailla de toutes ses forces en chaire et privément contre D. E. Price, lorsque tout à coup le voilà complètement tourné. Autant il avait parlé contre ce dernier, autant il parla en sa faveur.
" On se demande la cause de ce changement subit, on s'informe, on apprend d'un serviteur du curé que M. Price était allé lui faire visite, et lui avait fait présent d'un cheval tout attelé que le curé avait admiré et qui en effet était magnifique.
" L'autre fait m'a été raconté à Hébertville et est plus récent. Il s'est passé le jour de Noël, messe de minuit. M. le curé de Saint- Jérôme avait organisé un corps de musique pour fêter avec plus de bruit la naissance du sauveur, et comme dans ces régions reculées, les instruments choisis sont rares, il fut obligé de se contenter d'une vingtaine de violons et de quelques flûtes. Les musiciens s'exercèrent pendant cinq à six semaines, lorsqu'enfin, la messe de minuit arrivée, ils s'en vont chacun prendre leur place. Le curé les arrête l'un après l'autre et leur demande si leurs violons avaient déjà fait danser ; sur réponse affirmative de chacun d'eux, il les renvoie, leur disant qu'il ne voulait point que des, violons qui avaient porté scandale servissent dans un lieu saint. (Il renvoya les violons et garda les musiciens à l'église.) k
" L'automne dernier, à la Baie Saint* Paul, le curé qui guette tous les dimanches et la moitié de la semaine, achetait de l'avoine pour un .M. Belleau de Québec, à raison de 6 sous de commission par minot. Un marchand du même lieu, qui avait un contrat à remplir, en achetait aussi — cela entraîna une certaine concurrence. Le curé d'une paroisse voisine, en apprenant cela, annonce à ses ouailles (sans ménagement pouf le marchand) cette concurrence qu'il qualifie d'ignominieuse, faite par un marchand à un membre du clergé, et ajoute qu'il espère bien que les habitants de Saint-Urbain préféreront vendre leur avoine au pauvre prêtre, (qui retire 3,000 minots de dîme), plutôt qu'au marchand, car, ajoute t-il, en encourageant un ministre du Seigneur, ils pourront être persuadés que Dieu le leur rendra, soit à eux, soit à leurs enfants en bénédictions.
" Le même prêtre racontait dans le même sermon qu'un homme des environs de Montréal, qui avait l'habitude de travailler quelquefois le dimanche, malgré la défense expresse et personnelle faite par son curé, s'étant rendu un jour de fête dans son champ avec ses animaux
pour labourer, au premier sillon creusé, l'homme et les bêtes furent frappés d'immobilité, sans qu'aucune puissance humaine pût les faire remuer ; je ne me rappelle point s'ils ont hiverné sous la neige.
" Si ces récits peuvent vous servir, profitez-en ; ils sont vrais : Croyez-moi bien sincèrement un ami de votre cause."