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LETTRES SUR LE CANADA

Ervre SociALE

DEUXIÈME LETTRE 24 Mai, 1863.

Hier je me promenais silencieuser ‘ent sur la plateforme de Québec, qui domine les remparts de la ville, et d’où l’on embrasse d’un seul regard le panorama peut-être le plus grandiose et le plus magnifique, sous tous ses aspects, qu’il y ait au monde. C’est la promenade favorite, le rendez-vous général de toute la population. Parfumée de jardins à sa droite, assise sur des rochers abruptes où paissent les chèvres, dominant le fleuve, inondée de la lumière et du souffle pur de ce ciel serein qui reflète au loin dans l’horizon des teintes blanches et rosées, répercutant parfois comme un écho sonore les bruits confus de la ville qui viennent mourir à ses pieds, quel endroit enchanteur pour la contemplation et la rêverie, et combien l’homme y semble se rapprocher des cieux en voyant comme à ses pieds l'immense nature qui l’environne |

J'étais seul au milieu de la foule ; je regardais tour à tour le vaste

ciel où quelques pâles étoiles commençaient à percer, les flots brunis

du Saint-Laurent qui venaient se briser en gerbes phosphorescentes sur les flancs des navires ancrés dans le port, la silhouette sombre et. tourmentée de la Pointe Lévis, et, au loin, les vagues sommets des montagnes couchées dans le crépuscule, lorsque j’aperçus venant vers moi une jeune et charmante fémme de Québec, Mme d’Estremont, à qui j'avais été présenté, peu dé jours après mon arrivée.

“Eh bien, M. le Français, me dit-elle, quel effet vous produit notre petite ville au milieu de cette grande nature? Il doit vous paraître étrange, à vous qui êtes familiarisé avec les chefs-d’œuvre de l’art, de voir qu'on se contente tout simplement ici de ce que Dieu a fait.

— Madame, lui répliquai-je, si Dieu était également prodigue partout, je doute fort que l’homme voulût embellir le moindre détail de l’imposante création ; mais Dieu a fait quelque chose de plus beau encore que les grands fleuves et les hautes montagnes, c’est le génie de l’homme qui enfante et multiplie les prodiges là où la nature semble stérile.

— Oh! Oh! de la philosophie, s’écria mon interlocutrice : je ne vous savais pas si raisonneur ; mais je vous assure que je ne puis vous suivre sut ce terrain; venez donc chez moi, vous y trouverez M. d’Estremont qui sera enchanté de vous avoir et de vous exposer le genre de philosophie que l’on suit de préférence en Canada.”

Il était huit heures du soir; nous nous acheminâmes tout en causant vers la rue qui donne sur les remparts de la ville, et, au bout de cinq minutes, j'étais installé dans un salon élégant où M. d’Estremont ne tarda pas à me rejoindre,

“Je me doute fort, dit-il, que votre séjour parmi nous ne sera pas celui d’un simple touriste qui voyage pour son agrément. Vous ne partirez pas sans avoir quelque idée de nos mœurs, de notre politique, de nos intérêts, de l’esprit général de la population. Depuis quarante ans que je vois le jour en Canada, j'ai :cquis quelques idées sur toutes ces choses; me feriez-vous l’honneur de désirer de les connaître, et puis-je contribuer pour quelque chose au bénéfice que vous retirerez de vote voyage ?

— Monsieur, lui répondis-je, je suis convaincu de n'avoir jamais une aussi belle occasion de m'instruire sur votre pays, d'autant plus que je dois accomplir mon voyage à la hâte. Incapable de faire moimême toutes les observations, mon meilleur guide est dans l'expérience de mes hôtes; et si j'ai un desir, c’est de multiplier des entretiens, qui, comme le vôtre, promettent d’être si féconds en renseignements.”

‘Quelques paroles recueillies à droite et à gauche dans diverses conversations m’avaient déjà révélé l'esprit élevé et philosophique de M. d’Estremont, . Je résolus d'en faire l'essai et de voir jusqu'à quel point cet homme, qui passait généralement pour être sombre et misantrope, s'ouvrirait devant un étranger dont il n'aurait rien à craindre et qui paraissait si bien disposé à l'entendre. Je lui-demandai donc de ‘vouloir bien m'édifier sans restriction, fût-ce 1nême au prix des

choses les plus difficiles à dire, et je lui témoignai toute ma reconnaissance de m’épargner un temps perdu dans des recherches peut-être inutiles.

“Mon ami, reprit-il, vous arrivez ici avec des idées déjà formées sans doute. Veuillez m’'excuser ; peut-être même avez-vous le défaut général de tous vos compatriotes qui ne jugent les autres peuples que d'après la France, et ne saisissent pas les différences que des circonstances diverses doivent apporter dans l'esprit de chaque population. Mais ne jetons pas la confusion dans vos idées ; cherchons seulement à les développer en les rattachant par la comparaison.”

Je manifestai à mon hôte toute la confiance que j'avais dans la méthode comparative, la plus simple et la plus sûre pour découvrir tous

les aspects de la vérité, comme la seule qui puisse véritablement éclai-

rer le jugement. k M. d’Estremont continua ainsi :

“Chaque peuple a des instincts et des mobiles divers. En France, la tendance générale est vers le progrès social, vers une indépendance intellectuelle absolue qui permette à chaque homme de se rendre compte de ses pensées, de ses croyances et de n’admettre d’autre autorité en fait d'opinions que celle de la vérité péniblement acquise et irréfutablement démontrée. C’est là le fruit du libre examen, dont le but est de parvenir à la vérité, au lieu de vouloir la détruire. Une vérité qui n’a pas été étudiée, controversée, soumise à toutes les investigations, n’est pas digne d’être appelée telle: elle ne peut servir qu’au vulgaire et aux ignorants qui admettent tout sans rien comprendre et. qui n’ont d'autre guide que l'autorité; tandis que la vérité qui naît de l'examen a le noble privilége de s'imposer, même aux esprits les plus sceptiques et aux intelligences éclairées qui l'avaient d'abord combattue.

“Voyez où conduit le manque d'examen; à admettre comme vraies des choses manifestement fausses, à persévérer dans cette erreur pendant des siècles, comme à propos de la physique d’Aristote et des théories médicales de Galien. De là, tant de préjugés qui s’enracinent. dans l'esprit du peuple. L'erreur d’un grand génie croît en prestige avec le temps et multiplie le nombre de ses dupes On craint de contester ce qui est établi depuis des siècles ; en outre, des circonstances dange*euses viennent favoriser et maintenir l'esclavage de l'esprit. Dans les temps d’ignorance, l'autorité s’arme contre les: penseurs hardis qui, pour faire taire les doutes incessants qui les: poursuivent, et qui, ne pouvant se décider à croire parce que les autres croient, osent chercher la vérité en dehors de la parole du maître ; les craintes continuelles de Copernic, qui ne lui permirent de publier ses œuvres qu’à la fin de sa vie, et l’'emprisonnement de Galilée en font

ve. Les premiers essais de la médecine, au sortir de la barbarie

u moyen âge, furent traités de sortiléges, et bon nombre d'hommes qui ne cherchaient que la science furent brûlés comme magiciens ;

tant il est vrai que le despotisme redoute la lumière par instinct, de même que l’ignorance la combat par aveuglement.

‘“ Qui ne voit que le défaut d'examen est la négation absolue de toute espèce de progrès, en ce sens qu’il borne fatalement l'esprit humain à un certain nombre de maximes érigées en dogmes, qu’il ne lui permet pas de comprendre, et dont il ne lui permet pas de sortir : maximes qui n’ont souvent d'autre base que des hypothèses, des conventions et parfois des puérilités qui prennent dans le merveilleux un caractère imposant qui subjugue le vulgaire? Qui ne voit que c'est le défaut d’sxamen qui, avant Bacon, a fait peser sur le monde toute la pédanterie encyclopédique de cette prétendue science qui consistait à compiler tous les livres et à rassembler toutes les erreurs dans de gros volumes, plutôt que d’interroger le livre immense de la nature qui eût dévoilé les véritables lois des choses ?............

—“ Mais, Monsieur, fis-je en interrompant M. d’Estremont, et tout étonné de le voir lancé à fond de train dans une argumentation à laquelle j'étais loin de m’attendre, il me semble que vous parlez là de choses admises par tout le monde; il y a longtemps que le libre examen est reconnu comme l'instrument essentiel du développement de la raison et du progrès de la science.

—“ Reconnu! s’écria-t-il, reconnu partout, oui, reconnu depuis longtemps, oui, mais non encore reconnu ici, en Canada, chez nous qui nous appelons les descendants de ce peuple que la science et les lumières, c’est-à-dire le libre examen, ont placé à la tête de tous les autres ; chez nous qui sommes à côté de cette grande république qui a tout osé et tout accompli parce qu’elle était libre ; chez nous qui recevons de toutes parts les vents du progrès, et qui, malgré cela, croupissons dans la plus honteuse ignorance et la plus servile sujétion à un pouvoir occulte que personne ne peut définir, mais que l’on sent partout et qui pèse sur toutes les têtes, comme ces despotes de l’Asie qui, sur leur passage, font courber tous les fronts dans la poussière.”

Je demeurais interdit ; tout un monde rempli de mystères surgissait devant moi; ce pouvoir occulte, que pouvait-il être? je le demandaï comme en tremblant à mon interlocuteur.

—“ Ce pouvoir, reprit-il, ce pouvoir qui est pour vous une énigme, est pour nous une épouvantable réalité. Vous le cherchez, et il est devant vous, il est derrière vous, il est à côté de vous ; il a comme une oreille dans tous les murs, il ne craint pas même d’envahir votre maison . . . hélas ! souvent nous n'avons même pas le bonheur de nous réfugier dans le sein de notre famille contre la haine et le fanatisme dont il poursuit partout ceux qui, comme moi, veulent penser et agir librement.

‘“ Vous êtes français, continua-t-il en haussant la voix, vous croyez à l'avenir, au progrès, à l’ascendant bienfaisant et lumineux de la raison ; vous croyez à la fraternité des hommes, vous vous dites : Un jour viendra où tous les peuples s’embrasseront derant un Dieu

autre que le dieu des batailles et des enfers ; vous avez foi dans la science qui prépare ce glorieux avenir, vous voulez détruire les préjugés qui l’arrêtent, ah ! fuyez, fuyez vite sous le soleil de votre patrie, et n’attendez pas en demeurant avec nous que vous soyez victime peutêtre de ce pouvoir terrible dont je vous parle et que je n’ose vous nommer...,

‘“ Voulez-vous que je vous dise encore, ” reprit tout à coup M. d’Estremont, comme emporté par un flot d'idées sombres qui se précipitaient dans sa tête, “il n’y a pas un homme, pas un acte, qui soit à l'abri de ce pouvoir. Il tient tout dans sa main ; il fait et défait les fortunes politiques ; il ivrce les ministères à l’ensencèr et à le reconnaître parfois comme le seul véritable gouvernement dont ils ne sont que les instruments malheureux. (C’est lui qui conduit et maîtrise l'opinion ; tous les ressorts de l’état, toutes les forces publiques il les enchaîne et ! 4 pousse à un seul but, la domination sur l'intelligence asservie ; il a deux merveilleux moyens, l'ignorance des masses et la peur chez ceux qui pourraient diriger l’opinion, mais qui ne font que la suivre honteusement, plus serviles en cela que le peuple qui courbe la tête par aveuglement et par impuissance. Tous les hommes convaincus et libres qui veulent s'élever contre lui, il les brise et en fait un fantôme d’épouvante pour le peuple crédule et trompé. Et cependant, vous chercheriez en vain de quelles forces il dispose ; il semble n'avoir aucune action directe ou apparente, mais il conduit tout par l’ascendant d’une pression morale irrésistible. Voulez-vous savoir où est le siége de cette puissance souveraine ? Ouvrez le cœur et le cerveau de tous les canadiens, et vous l'y verrez établie comme un culte, servie comme une divinité.

“ Ah? vous venez voir un peuple jeune, plein de sève et d'avenir; vous venez contempler la majesté des libertés anglaises chez des colons de l'Amérique ; vous venez admirer le spectacle d’un peuple, jouissant à son berceau de tous les droits et de toutes les franchises de l'esprit que les nations d'Europe n’ont conquis qu'après des siècles de luttes et des flots de sang versés. ...eh bien ! le plus affreux et le plus impitoyable des despotismes règne sur nous à côté de cette constitution, la plus libre et la plus heureuse que les hommes puissent jamais rêver. (C'est lui, c’est ce despotisme qui abaisse toutes les intelligences et déprave tous les cœurs, en les armant sans cesse de préjugés et de fanatisme contre la liberté et la raison. C’est lui qui est cause qu'aucune conviction libre et honnête ne puisse se déclarer ouvertement, et que tant d'hommes politiques, par la crainte qu'il leur inspire, luttent entre eux de duplicité et de servilisme, préférant dominer avec lui en trompant le peuple, que de se dévouer sans lui en l'éclairant.

Ah! vous frémiriez, vous, Français, si je vous disais que le nom de la France, si cher au peuple cananien, que cette nationalité pour laquelle il coxbat depuis un siècle et qu’il a payée parfois du prix

des échafauds, ne sont, entre les mains de ce pouvoir et des politiciens qu’il façonne à son gré, qu’un moyen d’intrigues et de basses convoitises. Vous frémiriez d'apprendre que ce mot de nationalité, qui renferme toute l'existence d’une rase d'hommes, n’est pour eux qu’un hochet avec lequel ils amusent le peuple pour le mieux tromper.

‘“ Ainsi, c’est ce que le peuple a de plus glorieux et de plus cher que l’on prend pour le pervertir ; ce sont ses plus beaux sentiments . que l’on dénature, que l’on arme contre lui-même ; on l’abaisse avec ce qu'il y a de plus élevé, on le dégrade avec ce qu’il y a de plus noble dans ses souvenirs. Vous voulez conserver la nationalité ? eh bien! rendez la digne de l'être. Vous voulez continuer d’être français ? eh bien ! élevez-vous par l'éducation, par l'indépendance de l'esprit, par l'amour du progrès, au niveau de la race anglaise qui vous enveloppe de tous côtés ; enseignez aux enfants l'indépendance du caractère et non la soumission aveugle, faites des hommes qui sachent porter haut. et fernte le nom et la gloire de la France ; faites des hommes, vous dis-je, et ne faites pas des mannequins.

“ Mais il va y avoir une réaction....et cela peut-être avant longtemps, continua M. d’Estremont avec un accent d’une énergie croissante, et comme si son regard perçait de sombres profondeurs de l'avenir, il y aura une réaction terrible. On ne peut pas éternellement avilir un peuple ; le despotisme clérical se tuera par ses propres abus, et alors, on verra ce qu’on a vu partout, l’impiété surgir à côté: du fanatisme religieux, et la religion elle-même tournée en brocantage et livrée à l'exploitation d’esprits vils ou d’audacieux ignorants. ”

Le mot de cet énigme redoutable était donc enfin lâché. Je compris tout, et je pensai à la France de Charles IX, de Louis XIV, à l'Espagne de Philippe V, au Mexique de nos jours, à la pauvre Irlande, à toute cette chaîne lugubre de calamités humaines enfantées par l'ignorance et le fanatisme.

M. d’Estremont était devenu tout à coup sombre et rêveur. Il se promenait à grands pas, la tête baissée, parfois faisant un geste d’impatience ou de dédain, parfois relevant la tête comme avec un noble orgueil de ce qu’il venait de dire. Puis soudain, par un de ces mouvements brusques de sa nature impétueuse, s’approchant vivement de moi :

— Monsieur, me dit-il, moi qui vous parle, je suis profondément chrétien ; et c’est parce que je suis chrétien que je veux que la conscience des hommes soit respectée. Toutes ces choses que j'ose à peine vous dire chez moi, à vous qui êtes étranger, bientôt on les dira en face de tout le peuple. Oh! il y aura des hommes ici comme ailleurs qui se feront les martyrs de leurs convirtions et qui se voueront à la haine publique pour sauver leur pat, s:! Je ne vivrai peut-être pas pour voir le fruit dece généreux dévouement ; mais du moins, je veux être un de ceux qui l’auront préparé ; je veux que ma vie entière soit un holocauste au triomphe de l'avenir !”

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