LE BATEAU A VAPEUR
A Paul Hc7%'ieu.
Retirés à la campagne, les Bornet sont les voisins des Navot et les deux ménages font bon ménage. Ils aiment également le calme, l'airpur, l'ombreet l'eau. Ils sympathisent au point de s'imiter.
Le matin, ces dames vont au marché ensemble.
— J'ai envie de manger un canard, dit M""" Navot.
— Tiens, moi aussi, dit M'"'' Bornet.
Ces messieurs se consultent s'ils projettent d'embellir, l'un son jardin avantageusement exposé, l'autre sa maison située sur une hauteur et jamais humide. Ils s'accordent bien. Tant mieux. Pourvu que ça dure !
Mais c'est à la fraîcheur^ quand ils se promènent sur la Marne, que les ménages Navot et Bornet souhaitent le plus de s'entendre toujours. Les deux bateaux de même forme et de couleur verte glissent bord ù bord. M. Navot et M. Bornet caressent l'eau comme de leurs mains prolongées. Parfois ils s'excitentjusqu'àla première perle de sueur, sans jalousie, si fraternels qu'ils ne peuvent se battre lun l'autre et qu'ils rament (( pareil ». L'une des dames renifle discrètement et dit :
— Il fait délicieux !
— Oui, répond l'autre, il fait délicieux.
Or, ce soir, comme les Bornet vont rejoinâre les Navot pour la promenade accoutumée, M"'^ Bornet • fixe un point de la Marne et dit :
— Par exemple !
M. Bornet qui ferme la porte à clef se retourne :
— Quoi donc?
— Mâtin ! reprend M""^ Bornet, ils ne se refusent plus rien, nos amis. Us ont un bateau à vapeur.
— Fichtre ! dit M. Bornet.
C'est vrai. Sur la rive, dans l'étroit garage réservé aux Navot, on distingue un petit bateau à vapeur, son tuyau noir qui luit au soleil, et les flocons de fumée qui s'échappent. Déjà installés, M. et M'^'^ Navot attendent et agitent un mouchoir.
— Très drôle, ma foi ! dit M. Bornet pincé.
— Ils veulent nous éblouir, dit M"''' Bornet avec dépit.
— Je ne les savais pas aussi cachottiers, dit M. Bornet. Pour ma part, je n'aurais jamais acheté un bateau à vapeur tout seul, sans eux. Fiez-vous aux amis. Enfin ! Je remarquais, ces temps derniers, qu'ils avaient l'air chose. Parbleu, c'était ça.
— Si nous n'y allions point?
— Ce serait excessif. Mais puisqu'ils manquent de délicatesse, ne leur donnons pas la joie de nous surprendre. Restons indifférents.
— Bien petit, leur bateau à vapeur, dit 31"''^ Bornet. A peine plus grand que l'autre. Comment le trouves-tu?
— Oh ! de loin, un bateau à vapeur produit forcé-
ment quelque efifet. D'ailleurs aujourd'hui on réussit des bijoux dans le genre.
Cependant les Navot continuent leurs signes. Sans doute ils crient :
— Dépêchez-vous !
Les Bornet descendent vers la Marne et se gardent de se hâter.
— C'est bon, on y va, dit M. Bornet. Que d'embarras, mon Dieu !
— D'abord, dit M*"^ Bornet, nous aussi, nous aurions un bateau, si nous voulions, en nous gênant un peu.
Lentement, ils s'avancent à pas raccourcis, affectent de baisser la tête, delà détourner ou d'observer le ciel. Certes, leur intention n'est pas de rompre avec les Xavot. Ils se promettent même d'admirer poliment, selon les usages du monde, mais ils viennent d'entendre se casser avec un bruit sec le premier des fils minces qui servent à attacher les cœurs et M'"*" Bornet conclut :
— Si je ne suifi qu'une femme, je ne suis pas femme pour rien, je n'oublierai de ma vie leur procédé. Et toi ?.
Sans répondre, M. Bornet lui prend la main.
— Halte! dit-il. Ma pauvre vieille, nous sommes fous !
M"''' Bornet obéit, le regarde, regarde du côté des Navot et dit:
— Mon pauvre vieux, voilà du chimérique !
Ils se frottent les yeux, en écartent des effiloches de brumes et se croient aveugles. Puis ils se mettent à rire, silencieusement, comme deux Indiens, épaule
contre épaule, redevenus bons, épanouis, heureux de vivre en ce monde où toujours tout s'explique :
Assis entre M. et M"'*' Navot, dans leur bateau ordinaire, un étranger fume, quelque ami de Paris peutêtre, et, grave sous son chapeau haut de forme noir qui luit au soleil, il rend la fumée, naturellement, par la bouche.