‹ La lanterne sourdeChapitre 28 sur 89 · DE GARDE · texte numérisé non relu

DE GARDE

L'échange des factionnaires se fit avec le cérémonial habituel, et les inévitables : « Je suis de la classe, moi, je m'en f... ! » puis le caporal Mélinot dit au soldat Avril :

— Surtout, tâche moyen de ne pas laisser évader les lapins du directeur. S'il en manque une queue demain, c'est le conseil qui t'attend !

Le soldat Avril savait qu'il faut toujours rire quand un caporal plaisante. 11 s'appliqua donc à éclater, et traita, tant il n'en pouvait plus, Mélinot de farceur. Mais celui-ci, soudain sévère, l'arrêta :

— Qu'est-ce? Fixe!

Puis lui tourna le dos, et fredonnant : (( Nous sommes de la classe ! nous sommes de la classe )) ! rentra au poste.

— Voyons, se dit le soldat Avril, je me rappelle bien ce qu'il faut : le mot d'ordre et ma consigne. Il retournait sa mémoire comme une poche :

— Je dois ne pas perdre de vue le toit de la prison, les fenêtres des prisonniers, les murs de la cour, et, toutes les dix minutes jeter un coup d'oeil dans la cellule du condamné à mort. En cas d'alerte, je me suspends à la cloche que voilà, et le personnel saute du lit.

— Est-ce tout?

— Ah ! j'oubliais les lapins.

Il se garda de rire, d'abord parce que le caporal iMélinot n'était plus là, ensuite parce que le soldat Avril n'aimait pas rire, tout seul, dans la nuit et le silence.

En un coin de la cour, les lapins dormaient sans doute, et leur cage paraissait inhabitée. Il céda à la tentation de passer sa baïonnette dans une maille du grillage. Les lapins s'entre-croisèrent pour changer de place, et exhalèrent un eilluve chaud et doux comme une caresse de fourrure.

— Je préfère qu'ils aient donné signe de vie, se dit Avril, et je me sens plus à mon aise.

Il ne les dédaignait pas comme compagnons et volontiers les eût tlattés de la main.

Un unique bec de gaz éclairait la cour, et sa flamme se débattait contre les ténèbres, comme un oiseau qu'on étouffe. Debout, bien au centre du rayonnement. Avril attendit. Il n'espérait pas monter ses deux heures de garde sans aventure, et déjà les formes des choses l'inquiétaient, l'une comme à cheval sur le mur, celte autre penchée, menaçante, au bout d'une gouttière.

Il se disc^it :

— C'est un effet d'optique; l'ombre joue avec ma peur !

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Mais, sur la défensive, écouteux, prêt à croiser la baïonnette, il serrait fortement son fusil dans ses deux mains.

Il ne se mettait point dans la guérite, par crainte d'une surprise, et s'assurait de temps en temps que la corde de la cloche descendait à sa portée.

« Ail ! n'tremblez donc pas comme ça ! » lui chantait en dedans une laide artiste de café-concert évoquée.

Avril s'enhardit :

— Il y a un quart d'heure que je suis de garde, et je dois faire toutes les dix minutes une visite au condamné à mort, qui me croira mal élevé.

Le dos voûté, à pas craintifs, il s'engagea dans le couloir menant à la cellule. L'énorme serrure de la porte l'impressionna. Luisante, entretenue avec soin, elle sentait l'huile. Au-dessus, par un verre rond de la grandeur d'un monocle, on pouvait suivre les mouvements du condamné.

— Je serais curieux de savoir ce qu'il fait, dit Avril.

Toutefois, il se « promena », quelques instants dans le couloir, à égale distance des deux murs.

— Est-ce que je deviens bête ?

Il lit une volte brusque, courut à la cellule, colla son œil au verre et sauta en arrière, pâle. L'œil du condamné était collé de l'autre côté.

Avril, une sensation de brûlure aux sourcils, entendit un éclat de rire.

— Ça te la coupe î

De nouveau, il regarda et goûta fort les farces sans danger qui se suivirent.

Le condamné simulait des escalades en criant :

— Prends garde ! je me sauve, moi, tu sais!

Il jouait à cache-cache, s'étendait de son long au bas de la porte, ne remuait plus. Il était parti.

— C'est un bon vivant, dit Avril.

Ils purent causer, se comprendre, malgré l'épaisseur de la porte. Le condamné dit son crime, sa défense qu'il avait soutenue lui-même, le jugement, sa dégradation de sous-ofïicier et ses idées sur l'autre monde. C'était un garçon intelligent, de l'aveu même du tribunal. Il avait stupéfié le directeur de la prison en lui montrant un bout de papier noir de chiffres.

— J'ai calculé, lui avait-il dit, le poids total du plomb que les hommes désignés pour me fusiller logeront dans ma poitrine, s'ils visent bien !

Il avait ajouté simplement :

— Je ne compte pas le coup de grâce du sergent. Parfois, il occupait ses loisirs à replaider sa cause,

et déclamait, haut et clair, debout sur sa couchette, des phrases attendrissantes.

— Mes sommeils, dit-il à Avril, ne sont pas toujours calmes, et il m'arrive de rêver que ma mort, ma mort à moi, s'approche en tâtonnant.

— Bleu, dit-il encore, tu seras peut-être un jour à ma place !

— Vous me donnez la chair de poule, répondit Avril ; mais je m'oublie à bavarder, et c'est défendu. Il faut que j'aille voir un peu les autres. Ne bougez pas, hein ! Restez bien tranquille. Je reviendrai dans dix minutes.

— Bleu, du tabac?

— Je ne fume pas, mon ami,

Avril sortit dans la, cour, grave, ému, plein àe pilié pour ce malheureux, qui n'avait plus conscience de son état.

— Je ne le trouve guère terrible, le pauvre ! Mais quelle serrure ! Pourquoi ne braque-t-on pas un canon sur la porte?

Il leva la tête. Toutes les fenêtres de la prison semblaient des yeux clos. Son amicale causerie avec le condamné Tavait aguerri. Il portait son fusil, machinalement, la pointe en bas, confiant, léger, sifïleur.

11 allait trouver le ciel pur, les étoiles brillantes, et songer, selon la coutume, au village natal, à l'amie, quand il frissonna.

On s'agitait quelque part !

Il ne perçut d'abord que des coups sourds, espacés, très lointains, comme frappés sur des planches pourries, par un marteau enveloppé dans du linge. Bientôt il sentit ses oreilles matériellement s'agrandir et s'aOfola, incapable même de crier son épouvante.

Au vacarme de la cloche, toute la prison s'éveilla. Le caporal accourut suivi de ses hommes.

— Eh ben ! quoi?

Avril gisant à terre ne répondit pas.

— A la cellule ! ordonna Mélinot.

Le condamné, qui s'était couché et commençait de sommeiller, dit avec un bâillement :

— Qu'est-ce que vous avez? Il y a donc longtemps que je dors ? Elle aété courte la nuit. Ah ! vous venez me chercher. C'est pour aujourd'hui, bon! bon ! On y va. Ne me bousculez pas. Je serai brave. Cabot, passe-moi mes chaussettes.

— Recouche-toi, imbécile !

Le caporal Mélinot ferma la porte, s'élança dans les couloirs, tâta des serrures, des barreaux, et fit deux fois le tour de la prison au pas gymnastique, ses hommes sur ses talons, sa lanterne à hauteur de menton.

Il ne remarqua rien d'anormal et quand il entrait dans une chambrée, les prisonniers, effarés, eux aussi, par la cloche d'alarme, lui demandaient :

— Est-ce que c'est le feu? Il ne faudrait pas nous laisser griller !

— Relève-toi donc ! dit-il au soldat Avril qu'il secouait du pied.

Mais Avril ne se releva pas. Il pressait son fusil sur son cœur et sa baïonnette avait fait au ciment du mur une longue érailure. On dut le transporter au poste, et le directeur de la prison, en pantoutles, au milieu de tout le personnel vêtu à la hâte, constata, sans pouvoir rien expliquer, qu'Avril était évanoui, mort peut-être. Il prononça les mots de congestion, de rupture d'anévrisme et déclara qu'il fallait chercher tout de suite le médecin, lequel en dirait long à propos d'un cas aussi bizarre.

Penchés autour d'Avril qu'ils avaient étendu sur la table, ses camarades tâchaient de le ranimer.

Ils le frictionnaient, le râpaient avec la vigueur des grands jours d'astiquage, lui lavaient les tempes

à même la cruche d'eau, et lui donnaient des claques sonores. Ils lui disaient :

— Vieux, vieux, reviens donc!

Mai? plus Avril tardait à revenir, plus ils redoutaient de le voir se lever tout à coup, rejeter ses couvertures et se mettre à parler interminablement, comme au théâtre.

Parfois, ils s'arrêtaient, épuisés, et le caporal Mélinol choisissait dans ses souvenirs.de théorie, des bouts de phrases pour glorifier ceux qui tombent ainsi en activité de service, au champ d'honneur.

Cependant, les lapins, en rut^ d'un coin de leur cage à l'autre, s'entrecroisaient, et martelant lourdement, à coups de pattes, les planches pourries, continuaient, frénétiques, de clapir d'amour.

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