LES RAINETTES
A Rodolphe Darzens.
Assis sur le banc planté devant la porte, ils échangent leurs souvenirs sans remords et se racontent des histoires, toujours les mêmes, qui ne se passent en aucun temps, en aucun lieu.
Tandis que les rainettes infatigables roulent au loin leurs r, le plus âgé chevrote d'abord. Gomme il fait nuit, chaque fantôme a son succès d'effroi. Les gamins écoutent, accroupis entre les vieux et le fumier verni de lune.
— Êtes-vous crédule de ça?
— On en voit tant.
— Y en a-t-il, des étoiles !
— Si on allait se coucher?
Ils restent encore. D'une pipe, régulièrement, une bluette de flamme s'échappe et s'éteint vite, toute seule sur la terre contre les astres de là-haut. Un géranium se penche au bord d'un pot cassé, et par ses becs de grue égoutte son odeur.
Le feu d'une voiture file entre les acacias de la route :
— Qui donc que c'est?
— C'est le garde-port qui rentre.
La voiture séloigne et la curiosité cesse avec le bruit.
Les rainettes continuent leurs appels stridents, si clairs qu'elles semblent quitter les buissons humides, les feuilles vertes comme elles, se rapprocher du mur, et, bruyantes, entrer au creux des pierres.
Il faut pourtant aller se coucher : demain on tire le chanvre.
Les veilleurs bâillent, enfin se lèvent. Quelle douce soirée !
Ils dormiraient dehors. Au matin, on les trouverait là, engourdis, blancs de rosée.
— Bonsoir !
— Bonsoir... soir... oir...
Ils s'enfoncent dans l'ombre. Quelques femmes, desjeunes, allument une lanterne par peur de buter. Les portes se ferment, poussent leur long cri d'angoisse dont frissonnent les hommes en retard.
Et les rainettes même, lasses de lutter, leurs roulades étant vaines, vont prudemment céder au silence.