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LE GARDIEN DU SQUARE

A Maurice Barrés.

C'est, entre une caserne haute et l'échafaudage d'une maison qu'on ne finit pas de construire, un square pauvre.

Si on osait en comparer la verdure à quelque tapis, ce serait à une carpette usée et souillée par des chaussures sales. Les oiseaux ne s'y posent plus. On ne leur a jamais jeté de mie de pain, et peut-être qu'elle leur serait volée! Aucun industriel na jugé commercial d'y installer une bascule automatique.

Sur les bancs aux dossiers durs, les pauvres bâillent, dorment, la bouche ouverte aux feuilles tombantes, ou bien ôtent leurs souliers et font prendre l'air à des pieds impurs et malades qu'une mère ne reconnaîtrait pas. Quelques-uns lisent des bouts de journaux sans date, qui ont enveloppé du fromage. Ils y cherchent des chiens à retrouver.

Sorti de son kiosque, le gardien du square se promène en uniforme vert, tenant ferme la poignée de son épée afin d'éviter ses crocs-en-jambe. Il dévisage ces déguenillés, toujours les mêmes et toujours là, qui lui font honte. Volontiers, il les provoquerait.

Sournoisement, chaque matin, il croiserait des baguettes sur les bancs sans cesse enduits de peinture fraîche.

Mais ces meurt-de-faim y prendraient-ils garde ? Ils sont assez las pour dormir sur des culs de bouteille.

Puisqu'il n'a que de pareils êtres à surveiller, ses fonctions lui semblent basses et la supériorité en ce monde une chose vaine.

Soudain, il reprend tous les pouces qu'il avait perdus de sa taille et sourit : un couple lui arrive d'un monsieur et d'une dame bien mis, qui marchent lentement, hanche contre hanche.

Le gardien se cambre, avec une mimique gracieuse et discrète, comme s'il voulait faire les honneurs et inviter Madame et Monsieur à s'asseoir... oh ! cinq minutes seulement!

Mais le couple passe, laissant derrière lui une odeur fine que tous les nez respirent pour la porter à tous les cœurs. Le parfum d'une femme ne donnet-il pas l'envie de s'attabler à son corps ?

Le gardien se penche sous un peu plus d'humiliation.

— C'est ma déception quotidienne, se dit-il. Comment d'honnêtes gens proprement vêtus s'arrèteraient-ils au milieu de cette gueusaille?

Il rentre à son kiosque, et, découragé, par les vitres, d'un œil méchant guette, (il le faut bien!), cette troupe infâme et sans étage qu'il ne peut pas mettre à la porte de chez lui.

LA BOMBE PBÉSEBVATBICE

— Et moi aussi, je suis propriétaire,, se dit M. Navot, et j'ai un magistrat dans ma maison, au premier, porte à gauche, tandis que j'habite au cinquième !

M. Navot se prend la tête à pleines mains. Autour de lui s'amoncellent les journaux de la semaine. Il ferme les yeux, et, sous son crâne, de minuscules immeubles, parmi lesquels il distingue le sien, sautent, pétillent, comme les gouttes d'une poêle à frire. Des pompiers accourent. Ils ont tous la jambe gauche en l'air. Ils ne trouvent que des pincées de cendres qui tiendraient au creux d'une pipe.

Longtemps M. Navot demeure caché derrière ses mains.

Enfin il relève le front :

— Raisonnons : quand une maison a sauté, elle ne saute plus ; les anarchistes la laissent tranquille. Si donc je faisais sauter la mienne, un petit peu, un

tout petit peu, de manière à n'abîmer que l'escalier, que deux ou trois marches de l'escalier, et un barreau de la rampe ! Il y a bombe et bombe. Les anarchistes prétendent qu'iiS travaillent isolément . Chacun dirait : « On m'a devancé. » Ma maison serait vaccinée contre les explosions. Le public me plaindrait. Je me moque de la cçloire, mais il est toujours agréable de lire son nom en caractères d'imprimerie. Je ne compte pas l'indemnité qu'on m'accordera.

Après s'être écrit quelques lettres qu'il a montrées au commissaire, M. Navot achète un manuel d'école primaire où, grâce à la prévoyance du gouvernement, il trouve la recette pratique d'une dynamite garantie. Puis, dans des quartiers excentriques, il entre chez divers droguistes, demande au premier de l'acide azotique, au second, de l'acide sulfurique, à l'un une coupelle de porcelaine, à l'autre de la glycérine, ici de l'argile rouge sèche, et là ce qui lui manque. Gomme aucun droguiste ne lui sourit, il craint les soupçons, pour dépister la police siffle des airs connus, et bien que ses poches soient grosses de redoutables paquets, il marche allègrement, en suant.

Portes closes, M. Navot a quitté son paletot, à cause des taches, et retroussé ses manches de chemise. Il prépare, mélange, concentre. Des réactions

s'opèrent. De Teau coule goutte à goutte. Au fond d'un vase, quelque chose d'huileux devient jaune. Une pâte lavée, un résidu se forme. La cartouche de Lefaucheux est là, en un coin, debout. Les doigts de M. Navot ont peur. Il se dresse, pousse un gros soupir et s'éponge, car de son propre corps même se dégage une chaleur inquiétante. 11 verse un liquide et soudain en ôte la moitié. Il coupe des cordons et les renoue. Il double la longueur dune mèche ; il y ajoute encore. Il s'embrouille, barbote, misérable au milieu des puissances infernales qu'il ose remuer.

Un instant, M. Navot, soucieux du naturel, a l'idée de rester chez lui. Ce soir, il poserait son modeste engin au premier étage, remonterait vite au cinquième, se coucherait et, la tête dans ses draps, il attendrait l'explosion ou tâcherait de s'endormir.

Mais il réfléchit que la bombe peut, trop réussie, pulvériser l'immeuble au lieu d'égratigner l'escalier. Il se refuse l'honneur d'imiter ces capitaines qui n'abandonnent leur navire que s'il n'y a plus un passager à bord, et qu'ils sontious noyés.

La mèche brûle sur le paillasson du magistrat. Comme poursuivi, M. Navot descend, passe devant la loge du concierge, lui crie, selon sa coutume : « Veillez, mon brave ! » et dehors se retient à grand'peine d'ouvrir les ailes qui lui poussent.

Au bout de la rue, il ralentit le pas et se retourne. Il voit tout un pan de son immeuble. Il s'éloigne encore ; quand il n'aperçoit plus que le toit, il s'arrête, fixe les cheminées qui vacillent déjà, et pâle, écoute, Tœil sur sa montre calme, et la main sur son cœur déréglé.

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