LE REPAS RIDICULE
On a décoré la salle de peintures animées et réuni, non sans frais, sur la table, dans une élég^ante jardinière, toutes les fleurs du style.
Les salières sont pleines de poivre littéraire et de sel attique. Nous mangeons du pain des forts à discrétion et l'eau de roche mêle sa clarté bien française à la couleur locale du vin.
On nous sert d'abord un plat où tremble la moelle des maîtres, ensuite un plat de nerf, sauce verte, ensuite une langue affilée de vache espagnole, puis un entremets composé du suc nourricier extrait des grands chefs-d'œuvre.
Buvant sec, francs et gais, nous rions, au choix, les uns du rire de Molière, les autres du rire de Rabelais. Quelqu'un cite deux ou trois mots latins de bonne cuisine.
Mais Éloi regarde ses voisins avec défiance. Prudemment, le geste contenu et l'attitude rectifiée, il soigne ses phrases, afin que, s'il les retrouve plus tard dans les mémoires du temps, elles ajoutent à sa gloire.
Il y a peut-être un Concourt parmi nous !