‹ La lanterne sourdeChapitre 71 sur 89 · LE PLAGIAIRE · texte numérisé non relu

LE PLAGIAIRE

Éloi court chez son confrère et lui crie :

— Monsreur, vous êtes un plagiaire ; vous m'avez pillé : vous m'avez pris mon nez. Je possédais un nez pour moi seul, et j'y tenais beaucoup. J'étais né] avec ce nez. Authentique, il me venait de mes parents. Bien qu'il n'eût rien d'extraordinaire, je le montrais en public, non sans fierté, et le suivais partout. Mon nez n'était pas gros, pas petit, pas grand, pas court, pas renflé, pas plat, mais enfin il était creux et, docile, il me servait à me moucher, à sentir, à éternuer, selon mes petits besoins. Je le croyais mien et je ju-geais inutile d'y passer un anneau avec cette étiquette :

Reproduction interdite ; la propriété du nez e:it une propriété.

Je ris. Monsieur, et n'en ai pas envie. Comme on s'abuse ! Ce matin, je l'emmène à notre promenade quotidienne, et qu'est-ce que je vois? Je le vois, lui, mon nez au milieu de votre figure. Ne niez pas. Votre nez, c'est le mien. Regardez dans la glace !

En effet, les deux nez se mirent, bout à bout, pareils et copiés l'un sur l'autre, juxtalinéairement.

Le confrère paraît désolé. Il s'excuse, se gratte (( son » nez et dit à Eloi :

— Nous pouvons nous arranger.

Et se reculant, il lui lance de toute sa vigueur un coup de poing sur le nez. Éloi y porte la main, et tandis qu'il tàte les débris sanglants, son confrère ajoute, doux et poli :

— Désormais, Monsieur J'espère qu'on ne les confondra plus.

Page 1