SCÈNE V
MAITRE FRANTZ, MADAME LISE, entrant un bouquet à la main, entouré d'une bourse.
MADAME USE
Mon cher voisin, permettez-moi de vous souhaiter une bonne fête.
MAÎTRE FRANTZ, SUT le point de sortir^ s'arrête ahuri. Madame Lise!
MADAME LISE
Eh bien ! vous restez là comme une souche... au lieu de m'embrasser? On dirait que vous êtes ému... mais non... vous êtes fâché? J'ai eu tort, allons... je suis vive... Faut-il qu'on vous embrasse?
MAÎTRE FRANTZ
Pardon, madame, je ne m'attendais pas... (// prend le bouquet) et je vous remercie.
MADAME LISE, saus lâcher le bouquet.
Vous êtes donc rancunier? Embrassez-moi, vous dis-je.
Vous connaissez mes sentiments à votre égard, et, quoiqu'ils vous déplaisent, je craindrais de faire tort à... quelqu'un...
MADAME LISE
A quelqu'un... à qui ça? Je ne vous comprends pas.
MAÎTRE FRANTZ
A celui qui VOUS attendait.
MADAME LISE
Au nouveau jardinier? Voici de l'imprévu... Il est installé depuis hier, je ne l'ai vu qu'une fois.
MAÎTRE FRANTZ
Et vous ne le connaissiez pas?
MADAME LISE
Je le connais si peu qu'il refusait tantôt de me faire crédit pour ces fleurs '.c'est vous qui les avez payées.
MAÎTRE FRANTZ
Ah! mon Dieu, quels soupçons! fou que je suis... Voilà pourquoi vous étiez si pressée... Pardon, voisine... oh! pardon et puisque vous permettez... {Il s'avance pour Vembrasser.)
MADAME LISE, le repoussaut.
Un instant, maître Frantz, votre délicatesse éveille mes scrupules... Se ne veux pas non plus faire tort à mon prochain... {Elle lui présente son propre bouquet qu'elle tenait caché derrière elle.) Que signifie ce bouquet, que j'ai vu entrer ce matin et que je viens de voir sortir?
Mon bouquet!
MADAME LISE
Puisqu'il sort de chez vous et qu'il y est entré... Oh! je l'ai bien senti, il était dans cette caisse.
MAÎTRE FRANTZ
Avec une paire de chaussures que je vous destinais. Enfin! tout va donc s'expliquer. J'attendais vos souhaits de fête et voulais en échange vous faire une surprise, à l'occasion du premier mai... Puis... des soupçons... la jalousie... votre apostrophe inattendue... J'avais perdu la tète et j'ai jeté par la fenêtre votre malencontreux bouquet.
MADAME LISE
Le bouquet seul... pourquoi pas les bottines?
MAÎTRE FRANTZ, frappant du pied.
Vous vous vengez de mes soupçons... Est-ce ma faute, à moi, si le malheur m'a rendu méfiant? Est-ce ma faute si je vous aime?
MADAME LISE
Eh! mon Dieu, je ne demande pas mieux que de vous croire, mais voilà plus d'une heure que nous jouons à cache-cache: je ne sais pas si le jeu est fini...
MAÎTRE FRANTZ, Hraut Ics hottities de la caisse. Je tiens ma justification!
Essayons les bottines.
MAÎTRE FRANTZ
Je veux voir brûler mon échoppe, si ce pied-là n'est pas le vôtre
MADAME LISE
Si j'arrive à les mettre, je vous fais des excuses, est-ce dit? En attendant, merci, votre attention est délicate.
MAÎTRE FRANTZ
Vous les trouvez jolies?
MADAME LISE
Oh! vous avez du bon, on le sait... Mais elles me semblent si
mignonnes...
MAÎTRE FRANTZ
Vous avez un pied d'Andalouse.
MADAME LISE
Je vous entends venir... cela ne prendra pas... (Elle s'assied et se déchausse.) Donnez-moi le pied droit.
MAÎTRE FRANTZ
Je vais y metlre un peu de poudre, . .
MADAME LISE
Non, non, au naturel, je ne veux pas de subterfuge.
MAÎTRE FRANTZ, se baissant devant madame Lise. Alors, laissez-moi vous aider...
MADAME LISE
^'on, non... vous êtes intéressé... vous forcerez l'empeigne.
MAÎTRE FRANTZ
Ah! sapristi... Quel saint Thomas vous faites!
MADAME LISE, assise, chaussaut la bottine. Ça n'entre pas voisin... Aïe!
MAÎTRE FRANTZ
Donnez-moi votre pied, nous avons l'habitude...
MADAME LISE
Je n'ai jamais permis cela qu'à mon mari.
MAÎTRE FRANTZ
Ou à votre cordonnier.
MADAME LISE
Vous l'étiez si peu, tout à l'heure...
MAÎTRE FRANTZ
Vous m'avez si bien corrigé .
MADAME LISE, faisant de grands efforts pour se chausser.
Ah! mon Dieu, je ne puis entrer ni sortir... Aïe!.. Je ne puis pas cependant... aïe! vous épouser... aïe! pour m'introduire dans ma bottine...
MAÎTRE FRANTZ
Qui sait! vous y trouveriez peut-être le bonheur... poussez... je l'ai cherché partout...
MADAME LISE, tirant toujours tout en parlant.
Vous riez... et je souffre... Oh! attendez... j'enfonce... mais, vraiment, mon voisin, je commence à croire que vous m'aimez... {Elle se lève et fait un pas.) Il vous faut une compensation. . Allons... je vous ai refusé mon pied... je vous offre ma main. {Elle tend la main brusquement. )
MAÎTRE FRANTZ
A moi? un cordonnier!
MADAME LISE
Nous vous ferons instituteur... En attendant, il faut savoir aimer ce que l'on a. Voilà le mot du grand problème que vous n'avez pas pu résoudre.
MAÎTRE FRANTZ, prenant les mains de madame Lise. Ah! chère voisine, vous êtes un ange!
MADAME LISE, retirant ses mains, elle s'assied et se décliausse.
Du tout, je suis une femme pratique et je vais droit au but. [Elle se lève et prend le bras de maître Frantz.) Allons, venez, je vais soigner votre élection. {Se dirigeant vers la porte, puis s'arrêtant.) Ah! ma bottine que j'oubliais... {Elle revient sur ses pas et s'assied, tendant le pied droit.) Prenez mon pied, voisin.