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CHAPITRE XVII

Comme les morts vont vite ! Comme les renommées s'éteignent rapidement ! Et pour ma part, comme j'ai été souvent tenté de dire, en me rappelant le vers du poète :

Que j'en ai vu mourir, hélas! d'anciennes gloires!

Chateaubriand n'est plus qu'un nom. On ne lit plus Lamennais. Joseph de Maistre est laissé de côté. Casimir Delavigne est dédaigné. Scribe est déchiré. Lamartine lui même pâlit, el, (juant à déranger, il a été tue' le 15 décembre 1857, six mois après sa mort. Tué ?oui, tué. 11 y a là un des faits ks plus GUI inix dd Thistoire littéraire. Il mérite d'être examiné, c.ir il nous ollrc l'occasion de jeter un coupd'd'il sur la nature du talent de Béranger,

et sur son caractère, tout en apprenant à dire une de ses chansons. Ce ne sera pas une digression, mais un chemin plus sûr pour arriver à notre but. L'étude générale aidera à l'étude particulière. Pour bien lire une page d'un poète, il est bon de connaître le poète tout entier.

Déranger soufl'rait depuis deux ou trois ans de douleurs au cœur. Son vieil ami, Bretonneau, l'illustre médecin de Tours, vient à Paris, appelé en partie par la tristesse des dernières lettres du poète :

Vous m'ùtes en dormant un peu triste apparu, J'ai craint qu'il ne lut vrai; je suis vite accouru,

a dit La Fontaine. lîretonneau arrive, et la pâleur de son ami l'inquiète :

« Allons, asseyez-vous là, lui dit-il avec une brusquerie affectée, que je vous ausculte! Qu'estce que ces tristesses-là? Encore quelque imagination de poète.»

Déranger s'assied sur une chaise; Rretonneau, malgré ses quatre-vingts ans, met un genou en

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terre, applique directement son oreille sur le cœur et écoute. Un témoin de cette scène me l'a souvent racontée. Il regardait avec émotion cet octogénaire agenouillé devant ce septuagénaire, la science devant le génie poétique, et suivait sur le visage penché du médecin, l'expression de son sentiment médical, quant tout à coup il voit deux grosses larmes tomber des yeux du docteur et rouler le long de ses joues. C'était l'arrêt. Bretonneau s'essuya furtivement les yeux sans que son ami put le voir, se releva en riant et en disant : « Je savais bien que cela ne serait rien! Un peu de digitale, et ce malaise disparaîtra. » Quelques semaines après, lîéranger était mort.

Cette mort produisit un effet immense ; ce fut comme un deuil public. Pendant plusieurs mois, des mots de Béranger, des fragments de lettres de Déranger, des conversations de lîérangcr, des traits de bienfaisance de Béranger furent ci'vés partout avec de telles paroles d'admiration qu'oneùtditune apothéose. Sa renommée se transformait en gloire; nous voyions un homme entrer dans rimmortalité. Six mois i)lus tai'd, on annonce un recueil posthume du poète. Le manuscrit de ce

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recueil contenait cinq ou six chansons empreintes d'un républicanisme fort avancé, et qui, comme le Vieux Vagabond ou les Contrebandiers^ confinaient à ce qu'on appelait alors avec terreur le socialisme. L'éditeur, effrayé, consulte quelques amis de l'auteur, qui, par prudence, lui en conseillent le retranchement, mais personne ne songe à supprimer huit autres chansons consacrées toutes à la glorification de Napoléon ^^ Le volume paraît. Dès le lendemain déchaînement effroyable dans toute la presse républicaine et libérale. Béranger n'est plus qu'un panégyriste de l'empire. Les admirations s'affaiblissent, les amitiés se taisent, les haines se réveillent ; tout le monde l'attaque et personne ne le défend. Ses chansons démocratiques l'auraient défendu, elles ; mais, réduit à ses chants bonapartistes, il tomba sous son adoration pour l'oncle, comme Victor Hugo grandit plus tard de toute sa haine contre le neveu.

Bientôt l'insuccès de ce dernier recueil rejaillit jusque sur les premiers. Les plumes dévotes et les plumes monarchiques trouvent des alliés inattendus et tout-puissants dans des écrivains tels que Renan et Pelletan. Peu à peu on entre dans les

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parties vulnérables de l'œuvre ; on reproche au poète sa conception mesquine de la divinité, sa conception vulgaire de l'amour ; on s'en prend même à son caractère, et on le stigmatise du nom de faux bonhomme. S'il avait décliné le titre d'académicien, c'était, disait-on, pour se distinguer en refusant une distinction. S'il avait donné en 1848 sa démission de représentant, c'était pour se dérober aux périls d'un envahissement de la Chambre. S'il était dévoué au peuple, c'était pour s'assurer le nom de poète populaire. Je conviens qu'il y avait un peu de rôle dans l'attitude de Déranger; cet homme si bon manquait un peu de bonhomie, il était un peu trop occupé de l'administration de sa gloire, peut-être, parce qu'avec sa finesse, il la jugeait excessive; il la soignai! comme on soigne une personne délicate. Mais ces petits travers de détail s'effaçaient devant deux qualités souveraines, inébranlables : une humanité sans bornes, et un amour farouche de l'indépendance. Jiéranger n'a jamais refusé à personne ni un secours, ni un conseil, ni une démarciie. Il a plus (l'iiniî fois emj)runté pour prùler, et cet homme qui n'aj amais rien demandé pour hii, a

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passé sa vie à demander pour les autres. Quanl à son indépendance, elle a dicté toute sa conduite. Il était de la race du loup de La Fontaine ; le cou pelé lui faisait horreur. S'il a fui Assemblée nationale et Académie, c'est pour le bout de chaîne qu'il y redoutait. Je conviendrai encore, si l'on veut, qu'il y a quelque égoïsme dans ceux qui, pouvant être quelque chose, s'obstinent à n'être rien ; mais c'est un défaut si peu contagieux ! et il fait si heureusement compensation à la masse des gens qui, n'étant bons à rien, veulent arriver à tout! Quoi qu'il en soit, c'est ainsi que tombèrent, l'une entraînant l'autre, sa renommée et sa réputation, et de degré en degré, il en arriva au dernier terme delà décadence, l'oubli de la jeunesse. C'est le grand linceul. Ne vivent et ne survivent que les poètes dont la jeunesse s'éprend ou se souvient. Cet oubli est-il injuste? Je le crois. Est-il sans appel? Je ne le crois pas. Déranger subit en ce moment cette sorte d'éclipsé que traversent certains artistes supérieurs avant d'arriver à leur rayonnement défmitif. Trop vantés de leur vivant, trop dépréciés après leur mort, leur nom semble voué à la lutte ; il faut qu'ils reconquièrent leur gloire

après Tavair conquise. C'est l'affaire du temps de les y aider. Quand il a éteint la malveillance comme l'engouement, arrivela postérité avec sa balance ; elle pèse le bon et le mauvais, et le plateau, en descendant, précipite certains noms dans l'oubli, ou, remontant, emporte les autres dans la région de la lumière. Béranger est de ceux qui remonteront. Sans doute il ne survivra pas tout entier, bien des parties de son œuvre périront ; sans parler de ces chansons que condamne irrévocablement la délicatesse morale, son talent même a quelque chose de laborieux, de pénible, qui obscurcit et alourdit trop souvent ses chansons. Mais les grands sentiments de l'humanité qui sont la source de toute poésie, la pitié pour ce qui souffre, la sympathie pour ce qui est faible, l'amour de la patrie, l'amour du peuple, étaient en lui des passions si profondes et si sincères, il avait, en outre, une si forte connaissance de notre langue, il avait un tel culte pour l'art, il savait si bien son métier, enfin comme il le disait spiritucllemeni lui-même, il était un si bon petit poèlCj que certains morceaux partis de sa main dans ses jours d'inspiration lieureuse, vivront et auront leur place au sccund rang, tant qu'on s'oc-

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cupera de poésie en France. Un jour dans une promenade au bois de Boulogne, il s'arrêta tout à coup au milieu d'une allée, et me dit avec émotion en me prenant la main : «Mon cher ami, mon ambition serait qu'il restâtcent vers de moi. » Il en restera davantage. Je compte pour cela sur la lecture à haute voix.

On n'a pas assez remarqué quels services immenses ont rendus ^t rendront encore les récitations publiques à la poésie et aux poètes. Depuis dix ans, les séances de lecture, les concours de lecture, ont donné la vie de la parole à une foule de pièces de vers qui, sans elles, n'auraient vécu que de la vie tranquille et silencieuse de la lettre morte. Qui a popularisé les œuvres de la jeune école? Qui a répété à toutes les oreilles, gravé dans toutes les mémoires, appris à toutes les lèvres, les chants patriotiques de Paul Déroulède, les poèmes intimes de E. Manuel, les élégies touchantes de Goppée ? La lecture à haute voix. Grâce à elle, grâce à cette anthologie parlée et vivante, ces petits poèmes sont devenus des pièces de théâtre, ayant leurs affiches, leur scène ,

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leurs interprètes, leur public, leurs applaudissements. C'est quelque chose pour le poète que de s'entendre applaudir; il y a là pour lui une récompense et une leçon : la leçon du silence à côté de la leçon du bravo. La lecture à haute voix ne se borne pas à faire vivre : elle ressuscite. Les bibliothèques sont des nécropoles ! les volumes sont des tombeaux ! Cinquante ans d'impression équivalent à un ensevelissement. Une fois le poète disparu, une fois son premier éclat de réputation évanoui, une fois ses contemporains morts comme lui, ses œuvres, si elles n'appartiennent pas au groupe des œuvres immortelles, s'enfoncent de plus en plus dans l'oubli et ne sont plus troublées dans leur sommeil éternel que par les érudits ou les critiques, visiteurs discrets qui exhument mais ne font pas revivre. Heureusement aujourd'hui le lecteur à haute voix est là. C'est un véritable sauveteur. Tourmenté du besoin de lire toujours du nouveau ])arce que le public lui en demande toujours, il cherche, il furetlc, il i)longe dans le passé, et en rapporte un nom, un fragment, une page, perles enfouies dans quehiue rugueuse écaille, d'où il les retire, et vu (ail un

joyau. Voilà sur quoi je compte pour Béranger. Il est déjà presque assez oublié pour que ce soit le moment de le découvrir. Je le recommande à tous les lecteurs à haute voix. Ils trouveront là une trentaine d'œuvres charmantes, qui seront pour le public autant de surprises, et pour eux autant d'occasions de succès. Béranger se prête et prête beaucoup à la récitation publique. 11 y a du La Fontaine dans son talent. Les contrastes y abondent; ce sont à tout moment des traits spirituels, des images vives et rapides, des mots imprévus et touchants, qui fournissent au lecteur les plus heureux effet de diction. Le Voyage imaginaire, Mon Habit, le Vieux Vagabond^ les Hirondelles j A mes amis devenus minisires, les Couplets sur Waterloo, les Souvenirs du peuple^ et bien d'autres, interprétés par un habile lecteur, tiendront leur place, même à côté de quelques-uns des chefsd'œuvre de Victor Hugo.

Plein de ces idées, je me mis, il y a quelque temps, à étudier une chanson que je sais depuis longtemps par cœur, mais que je ne m'étais encore récitée que tout bas, Jacques, et je vis là une fois de plus combien la lecture à haute voix est un

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puissant moyen de critique littéraire. En essayant de dire ce petit poènie, j'y découvris ce que je n'y avais jamais vu. Ses beautés et ses défauts m'apparurent comme condensés dans un verre grossissant. Le dirai-jemême? Ces dix stroplies ainsi étudiées jetèrent pour moi un jour nouveau sur l'ensemble des œuvres de Béranger. J'y trouvais comme un résumé de son talent tout entier.

Voici cette chanson, dont je numérote les couplets à dessein : .. ;

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