VINGT EXEMPLAIRES SUR PAPIER DU JAPON
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A^ Ceci me fut conté hier, vers le soir, sur le ponton
jj plat que la marée basse laissait peu à peu à sec,
tandis que nous entendions, à l'entour, bruire la vie secrète des sables et, de temps en temps, se lamenter le hibou dans les buissons de la grève fleuris de genestrolles et d'ajoncs, — ceci me fut conté par Desiderio Moriar, un artiste exquis, sans œuvres ni renom, mais qui, tout comme moi, sait Ir^ que dans la vie plus encore que dans la lecture, rien
fJ ne prévaut sur l'habitude de l'attention.
^ Il a une voix qui ressemble à une de ces journées
— troubles de mars toutes faites de rayons argentés,
de coups de vent subits, d'averses d'eau et de grêle, de pauses pleines de mélodie, — une de ces journées où les choses à naître paraissent avoir plus de puissance que les choses déjà venues à la lumière. Et cette voix passe par une bouche avide, mécontente comme celle d'un petit enfant gourmand qui, avec un sou faux et bossue, hésite devant l'étalage du pâtissier. A de certains mots, les yeux bruns de
Moriar se déplacent sous un battement des cils, avec une inquiétude qui allume, dirait-on, une goutte de sang dans l'angle des paupières, près du nez, et pareille à cette touche vive de cinabre que l'on voit sur certains portraits maniérés; ou bien, d'autres fois, on croirait que ses yeux tirent à eux le regard et flottent sur je ne sais quelle eau de songe comme deux coquilles lisses de noisette.
Yu de face, il n'est plus l'homme qui s'est montré de profil. A une sensualité aventureuse ne souffrant pas de contrainte, mais entendue à choisir encore que primesautière, il paraît, en se tournant, opposer la résignation de celui qui ne manque pas de découvrir la même horreur vide, sous les plus faciles et les plus difficiles caprices de la vie.
Ses belles mains, tour à tour nerveuses comme celles du grand violoniste entre l'archet et la touche, ou désarticulées et douces comme celles du fameux couturier qui va faire essayer le vêtement à la cliente, ses belles mains, avec un geste brusque, font de temps en temps craquer leurs doigts pour prendre, semble-t-il, le ton du squelette caché. Alors, certaines ondes sensitives promptes à se révéler sur la pommette de ses joues, à la tempe, au menton, me rappellent la peau trop fine des chevaux de sang, et parfois aussi le museau comique des lapins.
Ah! l'admirable instrument animé, pour révéler avec un geste, un accent, une pause, un signe, avec un regard, les valeurs des choses visibles et invisibles !
Desiderio II me disait, hier soir, avec ce mélange d'enfan-
tillage et de magie : « La nuit n'est-elle pas omniprésente et perpétuelle? Si je ferme le poing en plein midi, voilà que je fais la nuit dans le creux de
Moriar el la nuil
ma main. » Ainsi, tout en racontant, il ne cessait de me faire sentir cette merveilleuse obscurité sur quoi se dessinent les formes et les événements, cette ombre divine qui se glisse dans le pli d'une robe ou dans la fissure d'un cœur.
Désespérant d'imiter, même de loin, son art si vif, je vais m'appliquer, en rapportant un de ses récits, à imaginer que l'aventure m'est arrivée à moimême.
La lande J'étais dans une de ces journées d'ennui qu'on
de Venmu dirait inventées pour les natures ambiguës par le précepteur de Néron ; alors que la vertu active de la vie se retire des cercles de l'âme comme l'eau fait des rigoles d'une foulerie ou d'un moulin, laissant à sec les fosses encombrées de détritus et d'ordures, autour des machines inertes.
On croit flairer, sous chaque pensée, une odeur de vase en fermentation. Le corps lui-même est comme dégainé et rompu : il cherche à se soutenir, à s'appuyer, à trouver le repos en une attitude durable; mais il est pareil à ces vieux crucifix sans croix qui, dans les boutiques des antiquaires, semblent recloués n'importe où et suppliciés contre n'importe quoi.
La saison ajoutait encore à une telle misère; car il pleuvait et ne pleuvait pas sur la Lande! Un nuage percé inondait en partie la dune, et ses grosses gouttes espacées, presque tièdes, paraissaient tombées d'une écumoire. Mais, au delà de cette bande arrosée, on entrevoyait le sable sec et, un peu plus loin, une autre place mouillée et, un peu plus loin encore, une autre zone aride; en sorte que la terre elle-même paraissait malade, à la façon de ces femmes enceintes qui se sentent la peau marbrée de froid et de chaud, tandis que tressaille en elles quelque chose d'informe, à une profondeur indéfinie.
J'étais pour quitter, à la grille d'un jardin, une de ces douces et ennuyeuses créatures qui, à rencontre de la junévile vision de Dante, s'obstinent à tenir sans fin, sur les bras, leur défunt amour « enveloppé dans un linceul vermeil, légèrement », et cela, parce qu'elles ne peuvent se résoudre à l'ense-
velir, s'efforçant de nous donner en pâture « par ruse » leur cher cœur qui pourtant ne brûle plus! Vide cormeum.
J'entendais le bruit de ces lamentations coutumières, comme ce bourdonnement que laisse la quinine dans l'oreille du fiévreux, après Taccès. Et je n'étais ni dedans, ni dehors, car il n'y avait entre nous que la pierre du seuil, saupoudrée de pollen jaune. Et je voyais cette farine sauvage s'attacher à la peinture fraîche de la grille neuve, en boucher les interstices, recouvrir une larme de gomme qui, sur une traverse de ce bois de pin encore un peu vivant, se gonflait, comme l'ampoule se lève dans la paume d'une main avant de durcir.
Un godet de terre cuite, suspendu à un tronc gemmé, avait, à la première poussée de la sève, reçu d'un coup tant de résine, qu'elle débordait en longs filaments pareils à des sucreries ; si bien que le désir me venait de les donner à mastiquer pour empâter la langue fastidieuse et coller au fond du palais ces paroles importunes. Sous la mollesse d'un nuage laiteux, irrésolu, les oiseaux, çà et là, jetaient des cris discordants, comme les élèves découragés d'une école de chant. Et toute la vie me faisait l'effet d'une de ces sottes allégories que le maître de rhétorique me proposait, jadis, sur le long banc de l'examen. J'avais si mal réussi ma composition que j'étais puni et contraint de porter ma copie, attachée par deux épingles, derrière le dos.
Alors, tout en descendant vers la Ville d'hiver par les sentiers de la forêt, je pensais avec envie à ces rares pasteurs landais derniers descendants^ des fantastiques vieillards qui, juchés sur leurs hautes échasses, traversaient les étangs, les marais du désert
sablonneux et pouvaient, de leurs grands pas, égaler le galop d'un cheval des Pyrénées.
J'en avais connu un, dans le maquis, quelques jours plus tôt. Ayant réduit la longueur des perches légendaires à celle de deux modestes moignons, mis en bandoulière son parapluie verdatre et sa besace brune, enfoncé sur les oreilles son béret de laine en forme de champignon, cet homme passait toute la sainte journée, immobile, étayé de sa canne, tricotant des bas, sans plus penser que son chien, — indifférent à la fuite des heures tout comme doit l'être l'ampoule d'un sablier, — avec sa langue reposée pour des années dans le silence de la salive, telle la sardine conservée dans l'huile de sa boîte.
Loin des yeux aimés, ou qui ne sont plus aimés, la lumière nous paraît différente.
Pour entrer dans notre chambre, le soleil attend que les lampes soient éteintes.
La ville A travers les raclures fraîches des pins (de loin
de VEtisie. jgg f^^^g avaient l'air de porter, clouées, ces peaux saignantes de chevreau qu^on voit suspendues aux portes des bouchers) j'apercevais la ville bariolée de l'Etisie, couvée sous une vapeur moite d"'étuve aussi répugnante que celle qu'on respire dans certains bains turcs importés en Occident, où les hommes gras s'évertuent à suer, tout en lisant le journal de leur opinion, ouvert sur leur ventre ruisselant.
Les villas paraissaient élégamment construites en carton- pâte et zinc ajouré, par un abominable architecte girondin à barbiche et cravate molle, qui se
fût ingénié à concilier, grâce à l'hospitalité de son art et pour leur consolation mutuelle, le goût de la Rivière ligurienne et celui du lac des Quatre Cantons. Chaque façade portait, inscrit en lettres nouveau style, un nom prétentieux, tiré de la mythologie, de la botanique, des fastes civiques ou de la bêtise sentimentale. Chaque intérieur devait avoir son vase de fleurs artificielles sous un globe de cristal, son gros coquillage épineux, sa figurine de Jeanne d'Arc dans une armure de plombagine, son horloge à coucou pour appeler le bonheur ou la mort.
Des monceaux de châles et de couvertures, soulevés de temps à autre par une quinte de toux, reposaient sur des chaises longues en osier, derrière des vitres nettes qui, comme celles des aquariums, paraissaient closes sur un monde lointain. Au milieu de la route blanche, une file interminable de chenilles, descendues on ne sait d'où, s'acheminait vers l'éternité par la contraction molle et affreuse de ses myriades d'anneaux. Un de leurs nids duveteux, à l'extrémité d'un rameau, avait l'air d'une main m.alade enveloppée de charpie.
Au-dessus de moi, un piano en qui avait passé l'âme d'un orgue de Barbarie, son parent, jouait un de ces morceaux dont chaque note est surmontée d'un chiffre pour conduire les doigts sur le clavier; et je ne sais quel aïeul romantique réveillé quelque part en moi, se montrait curieux de savoir si la couverture s'ornait d'une gondole noire, d'un saule pleureur, d'une harpe ossianesque lithographies, et si le titre était : la Plainte de Vexiléy ou bien le Jeune Esclave ou bien encore Dernier jour de Marie Stuart.
Une pensée atroce et puérile me passa par la
cervelle : « Si en cet instant je pousse un cri, tous les malades vont se précipiter aux fenêtres et rester là, devant moi, avec leurs visages pareils et troués comme ces lièges qui pendent aux filets étendus pour sécher, après la pêche. «
Dans une fenêtre sans rideaux, derrière la vitre, se leva quelque chose de semblable à un geste blanc qui aurait chassé une grosse mouche ou qui m'eût appelé. Certes, rien d'autre qu'une vitre mince ne me séparait de la mort et cette main inconnue allait la briser.
Je me rappelais qu'un de mes cousins, à Nice, eut la bonne fortune d'être merveilleusement aimé, tout un après-midi et jusqu'au soir, par une chanoinesse de Cracovie qui, durant la nuit, expira.
Mais la porte de ma dame élue et perdue, était close; et dans le petit jardin, une servante en bonnet et en sabots, savonnait un barbet châtain qui semblait déteindre sous la mousse comme s'il eût été en chocolat, tandis que l'eau sale coulait de l'allée sur la route, vers moi, pareille à une main difforme qui eût palpé la terre, se fût allongée, élargie en cherchant un objet par moi perdu.
Je ne savais quoi.
Je m'attendais à ce que quelqu'un, derrière moi, me dît avec empressement : « Regardez, monsieur, retournez-vous; n'avez-vous pas perdu telle chose? » Mais personne ne souffla mot; cette main coulante ne se leva point pour me restituer l'objet : elle continua de palper plus loin, jusqu'au ruisseau, troublant un conciliabule de chenilles assemblées sous une espèce de loque qu'on eût prise pour la dépouille d'un serpent ou pour les alvéoles de rayons vides et desséchés.
Cependant, une voiturette en forme de panier venait à moi sur ses trois roues, poussée par un homme moustachu et grisonnant, qui accomplissait un tel office avec là dignité particulière aux vétérans des patriotiques batailles ou sauveteurs de profession, attachés aux noyades et aux incendies. Une vieille dame y était étendue qui, malgré son aspect de moribonde, conservait je ne sais quel flamboiement de fureur au fond de ses yeux hostiles à l'univers, saillants au-dessus de deux poches ridées, rappelant la férocité du poulpe lié à son morne sac; et Ton ne savait par suite de quel accident manquaient les huit tentacules g-arnis de ventouses. A deux pas de moi, la voiturette s'arrêta si brusquement que je fis un sursaut.
Une file de chenilles traversait la route ; et l'homme qui poussait avec tant de dignité, pris d'on ne sait quel sentiment de pitié, de répugnance ou de superstition, cherchait une ingénieuse manière d'éviter un carnage. Comme il appuyait, par derrière, sur le rebord du panier, afin que la roue d'avant se soulevât, la vieille dame, se sentant ballottée, retrouva tous ses esprits pour déverser centre le bélître l'âcreté de ses deux poulpes sans tentacules. La roue retomba et coupa le long boyau velu et mou. Les deux autres roues et les souliers qui les suivaient, achevèrent la coupure.
Par dégoût me détournant, je vis au delà d'une palissade, un enfant qui riait de ses yeux minuscules de pourceau, enfoncés dans une face énorme et luisante, prête à éclater, comme si, par un trou fait à sa nuque, quelqu'un n'eut cessé de le bourrer de saindoux et de viande pilée.
La charogne grouillante d'un chien bâtard, sur un
tas d'ordures, n'est-elle pas un spectacle presque récréatif en comparaison de certaines révélations de la laideur humaine habillée?
Un grand souffle de vent passa au-dessus de ma tête, une de ces boulTées soudaines venues, semblet-il, des confins merveilleux d'une autre vie qu'il nous est confusément donné de connaître parfois, grâce à de certains éclairs du souvenir, à de certaines lueurs de notre anxiété, quand notre esprit peut-être se rappelle, peut-être présage ou se débat en vain pour se soustraire aux habitudes, aux manies, aux mensonges, aux grimaces, aux peurs, aux infections sans nombre dont est composée notre vie.
Le pollen semblait fumer autour des rameaux secoués et dorer un nuage tout lacéré qui soudain me laissa découvrir le plus angélique des visages de l'air, entre deux lambeaux pareils à deux bandelettes de lin poudrées de cet or sylvestre.
Et, avant d'entendre la note maladroite d'un rossignol novice, je sentis que le pin, au passage du souffle, se gonflait de musique, des racines au faîte, tout comme un instrument à vent.
Et il suffit de cette note grêle pour que tout fut changé.
Alors, je me hâtai vers la ville, pensant que peutêtre la musique allait m'interpréter l'énigme de toutes ces figures suscitées en moi par je ne sais quel sens cruel adjoint à ma vue normale.
Un jeune joueur de clavecin, sorti de la ScJwla Catitormn, façonne à la grâce et à la puissance des anciens clavecinistes italiens, m'avait écrit avec une
fîère gentillesse qu'aujourd'hui, dans son concert, il n'aurait joué que pour moi seul. '
Très bonne précaution, du reste, car en entrant dans le Casino, je m'aperçus que la plupart des pourceaux campagnards — 7nore biblico — n'avaient pas été attirés par les perles.
Les auditeurs étaient disséminés à travers la vaste salle, peinte avec prodigalité selon certain style ottoman qui a la vertu d'enflammer l'imagination des sous-officiers, dans le parloir des bordels. Il ne manquait que le parfum des fameuses pastilles, dites du Sérail. L'Euterpe du lieu, femme osseuse et brusque qui avait pour office de guider chacun des rares auditeurs jusqu'à sa chaise, plongeant de temps en temps la main dans la poche de son tablier, faisait espérer qu'elle allait en tirer un petit cône odoriférant et le brûler sur l'écuelle polie des pourboires; mais chaque fois le geste était suivi d'une désillusion.
On entendit gronder une nouvelle averse sur la verrière du plafond et, en même temps, l'esprit agile de l'eau parut pénétrer dans l'ombre déserte, accompagné de je ne sais quelle odeur terrestre de joie.
Les parois s'ouvrirent; la grande carcasse de fer, de bois, de stuc et de vernis fut emportée d'un seul coup de vent, à peu près comme si elle n'eût été qu'un petit tas d'aiguilles de pins sur la plage battue par l'Atlantique.
De claires fontaines, soudaines, jaillirent de tous Les Sonates côtés comme en ce lieu tranquille du parc où l'hôte, ^J^scaria'ui avec un sourire mystérieux, conduit ses invités sans soupçons et, à la dérobée, tournant la clé cachée dans le carquois d'un Cupidon, prpvoque les jeux et les traîtrises de l'eau.
Jaillies de l'herbe rase, des verdures symétriques, des buis tondus, de la mamelle des naïades, de la conque des tritons, de l'échiné des dauphins, de la gorge des grenouilles en bronze accroupies près des bancs ou sur le seuil des grottes; jaillies de l'appui des balustres, le long des terrasses et des escaliers, de la coupole des petits temples et du berceau des allées, de tous côtés, voilà que les eaux s'élancent, arrosent, bondissent, cinglent, poursuivent, frappent, terribles, comme dans l'embuscade, les rapières, les estocs, les piques.
Dames et galants jettent des cris, rient, courent, s'esquivent, se sauvent.
Mais dans chaque refuge, dans chaque retraite, se déclique le piège de la fraîche persécutrice; voilà un jet oblique sur la nuque, dans l'oreille, entre les épaules; voilà un petit surgeon d'eau qui tinte sous le vertugadin comme un battant au cœur d'une cloche sourde; voilà une trombe impétueuse qui ravit une perruque et, toute trempée, la déchevèle, en fait comme un flocon de son écume.
Amaryllis, en prenant la fuite, trébuche dans une touffe de rosiers, tombe tout de son long, effeuille les roses qui l'égratignent. La malice des jets d'eau la harcèle comme une troupe de gnomes transparents et saccage ses coquetteries sans défense. Une plume, un voile, un ruban, un nœud d'amour, une mouche de taffetas, un peigne d'écaille, un petit soulier en toile d'or, chaque dépouille légère danse au sommet d'un jet d'eau comme un œuf percé et vide; et dansent aussi une feuille verte, un pétale blanc, une épine brune.
« A l'aide! A l'aide! » Le chevalier Palamède ne s'arrête pas pour si peu, ne se retourne même pas,
n'entend point; il se sauve à toutes jambes, dans un grand cliquetis de breloques, la queue tout de travers, les bas collés à ses illustres mollets, tenant en main le fourreau ramolli de sa petite épée qu'il a perdue.
Tous et toutes de s'enfuir en poussant des cris, essoufflés, le long des charmilles, vers l'escalier en marbre couleur de chair, comme un troupeau mêlé d'oisons et de cygnes chassés de leur bassin par une épouvante soudaine.
Ils se croient enfin en sûreté, et les fugitives se secouent; mais voilà que les petites sphinges en marbre rose, bien peignées et sages comme des demoiselles de compagnie, accroupies sur deux pattes aux griffes inoffensives, se prennent à souffler, par leurs bouches sans énigmes, de larges éventails d'eau qui s'entre-croisent du haut en bas de l'escalier.
La gracieuse déroute recommence; et il semble que l'escalier grandisse, tout comme l'échelle de Jacob, vers le ciel suave d'Occident où les navettes des hirondelles tissent le voile violet de la Mélancolie.
Et voilà le premier collier de perles qui se rompt et qui s'égrène : les perles roulent sur les degrés lisses et rosés que l'eau descend en minuscules cascatelles.
Il s'en casse un deuxième (est-il de sept rangs?); il s'en casse un troisième (est-il de vingt et un rangs?); il s'en casse un autre et un autre encore, sans nombre, ceux-là.
Les perles se multiplient, simulent une grêle menue, courent de tous côtés, reluisent, rebondissent, sautillent, se mêlent aux ruisselets; et
tantôt on les prendrait pour les précieuses bulles de l'eau, et tantôt pour les grosses larmes de ^d beauté qui pleure.
Et comme les sphinges cessent de souffler, les paons, tapis sous les charmilles, se lèvent dans un cri, envahissent l'allée, comme attirés par la becquée inattendue, poursuivent les grains, laissant traîner sur le marbre humide leurs éventails de plumes fermés.
Et voici, venant qui sait d'où, une troupe onduleuse de chats angoras et blancs comme la crème et gris comme la fumée, aux yeux rouges, aux yeux bleus.
Et voici, venant qui sait d'où, une troupe de singes noirs et luisants comme le jais, aux petites mains pâles et ridées, avec une clochette d'or à la queue.
Et les singes et les guenons poursuivent les perles sonores, les arrêtent, les saisissent, se les envoient et se les renvoient, amusés, folâtres et batailleurs, avec des attitudes, avec des mines, avec des gestes qu'assouplit une grâce toujours facile et neuve.
Et là-haut, les colliers se brisent toujours, se défilent, s'égrènent encore comme si, là-haut, par prodige, le rire charnel de la jeunesse se fut changé en ces guirlandes de perles dénouées, volantes et à jamais perdues. (Dans la roseraie, là-bas. Amaryllis s'est-elle évanouie? a-t-elle rendu l'âme?)
C'étaient les sonates de Dominique Scarlatti.
Le jeune musicien avait un visage rasé, anguleux et semé de pois chiches velus, à la Franz Liszt; il
portait des lunettes de professeur, à monture d'or, sur un nez presque grec, l'ancienne tignasse dépoudrée de Jacques Péri, une cravate à double tour au-dessus d'un long gilet de velours noir comme en ont les élégants, sur les lithographies de Gavarni ; mais par l'art merveilleux de ses doigts et de ses esprits, il révélait en lui un vrai « maître claveciniste » digne du xviii° siècle, digne du divin Napolitain.
La vigueur, la hardiesse, l'élégance, l'allégresse, la franchise, la volubilité, la volupté de cette musique renouvelaient miraculeusement et rafraîchissaient en moi le sens de la vie. Chaque sonate, avec son thème unique conduit sur un mouvement divisé en deux parties, semblait, chaque fois, dessiner la ligne brève d'une perfection toujours diverse et varier, par des modulations imprévues, l'énergie de l'élément le plus limpide.
Dans un intervalle, alors que mes paupières étaient encore abaissées sur une de mes imaginations enchanteresses, il me parvint, dans un frou-frou léger, un parfum de femme pareil à l'odeur qui s'envole d'un buisson secoué; en sorte qu'au premier moment, je crus n'être troublé que par mon rêve. Amaryllis?
Mais en me retournant, je vis une jeune femme qui s'apprêtait à s'asseoir sur la chaise voisine de la mienne; au premier regard je remarquai la qualité de ses yeux qui ne semblaient pas lui servir à se diriger. Tout de suite, le monde que cette musique avait créé en moi s'écroula, se dissipa comme s'il m'était tombé de la main une de ces sphères en cristal qui figurent le globe terrestre sur la paume d'un ange anglais de la Création. Les jets d'eau
cessèrent leurs jeux d'estoc; les colliers cessèrent de s'égrener. Mon âme, sortie magiquement d'ellemême, bondit en arrière de plusieurs siècles.
Notre vie est une œuvre magique.
Portrait a inconnue.
Notre vie est une œuvre magique qui échappe à l'examen de la raison ; et elle est d'autant plus riche qu'elle s'en écarte davantage, car c'est un pouvoir occulte qui la régit, souvent à l'encontre des lois apparentes.
Ce n'est pas nous, quand nous croyons dormir et rêver, qui sommes endormis, mais bien le magicien qui sommeille en négligeant de conduire nos vertus vers les vertus des choses, selon son art primesautier et infaillible. Abandonnés un moment à nous-mêmes, peut-être pourrions-nous l'épier et le connaître, tout comme nous pourrions observer notre secret, s'il n'arrêtait en nous certain rouage, à la façon de l'ouvrier qui introduit un fausset ou un clou dans la machine pour la rendre inutilisable. Mais l'homme veille sans cesse depuis le commencement du monde; et aucun Macbeth ne peut, en vérité, tuer le sommeil qui jamais ne l'approche.
Le sommeil humain est une erreur comme le temps et comme l'espace.
Notre lit n'est que le symbole d'un rite incompris ou mal compris, comme l'antique catafalque annuel d'Adonis ou celui de Jésus, élevé dans la nef avant Pâques. Ce n'est pas l'homme, mais l'image en cire d'un dieu qui s'y étend.
Les yeux de la nouvelle venue étaient de ceux qui nous laissent perplexes et désespérés comme devant la muraille lisse d'un rocher n'offrant ni passage ni
prise. Les Lords des paupières, durcis et nets, pareils à des chatons, les sertissaient comme on sertit les pierres précieuses; et ils me faisaient penser aux yeux d'un dieu ou d'un athlète de bronze, faits d'argent bleuâtre ou de pâte de verre, coulés ou enfoncés dans la cavité du métal pour y demeurer impérissables et pour demander perpétuellement aux mortels l'oiïrande ou la louange, sans rien accorder en compensation.
Mais la couleur de la peau, sur le visage nu, était par contre si délicate que jamais ne m'avait à ce point ému la première des petites églantines qui s'ouvrent sur une branche de pêcher.
C'était une pâleur illuminée par je ne sais quelle qualité insigne du sang ou par la puissance du modelé, n'ayant pas encore vu, pour ma part, les plans d'un visage vivant traités avec une telle ampleur sculpturale, au point que sur l'exiguïté d'un masque, on pût ainsi retrouver les mouvements grandioses du terrain en de nobles pays, le rythme inimitable de la colline et de la vallée, en la saison la plus claire et la plus paisible.
Je me couvris les yeux avec la main; et, le front incliné, pendant quelques instants j'écoutai la jeune femme respirer au delà ou peut-être même, au fond de la musique. Et la musique ne semblait plus courir le long du clavier mais s'égaliser et s'apaiser comme ces flaques d'eau que laisse la marée, le soir , sur la plage , quand mon imagination , nourrie par la Méditerranée, donne une cause à leur sublime beauté en y supposant, transportée, quelqu'une des statues qui naufragèrent sous les Gyclades.
Le sentiment de la présence humaine me semble à ce point merveilleux que je me demande par suite de quelle aberration ou de quelle lâcheté, je me plais à vivre, et si longtemps, parmi les arbres et sur les rivages déserts. Mais il faut dire que l'âme, même la plus robuste et la plus éveillée, se refuse aux efforts consécutifs, qu'une somme extraordinaire d'attention est indispensable pour secouer la torpeur de l'habitude et pour arriver à percevoir le rj^thme secret d'une vie étrangère.
Tout de suite, je fus submergé par une onde de tristesse comme si cette créature avait refait le chemin à ma place, entre les maisons des malades, comme si elle avait supporté les regards de ces deux yeux féroces de vieille, saillants au-dessus de ces deux poches ridées, comme si elle m'eût ramené mes pensées couleur de cendre, tripotées par cette main sordide qui coulait sur le sol.
Avec une force d'hallucination invincible comme la réalité, je sentis tout de suite la misère et le malheur, d'une manière informe et confuse, non pas liés à ce visage et à ce corps, mais partout épars, comme on les sent quand on monte un escalier sinistre, que l'on hésite dans un corridor blafard et que Ton pénètre dans une pièce mal éclairée où subsistent les traces du crime commis. Je crois bien que j'aurais découvert, dans l'obscurité, quelque objet révélateur, si je n'avais écarté de mes yeux l'écran de mes mains, si je ne m'étais tourné pour regarder ma voisine avec une inconvenance involontaire qui parut la surprendre plus qu'elle ne l'offensait.
Sa beauté adhéra à mes sens d'une manière
parfaite comme si elle avait déjà sa place en eux, comme si elle y rentrait de la même façon que l'objet rare se réadapte à son étui et le relief à son empreinte. Ma divination douloureuse se tint à l'écart et me laissa tout entier à mon émotion nouvelle.
Le galbe de cette beauté obéissait à la loi des grandes œuvres plastiques car, de quelque point que j'imaginasse le départ de la ligne, celle-ci n'était conduite à son complet développement que par une sorte de fluide nécessité. Partie de la nuque, elle revenait à la nuque; partie du genou, elle revenait au genou, avec une continuité, une plénitude propres à elle seule, avec un mouvement qui seul lui convenait, comme à une forme musicale déterminée, comme Va tre quarti à cet Andante, comme Va sei ottavi à cet Allegro de Dominique Scarlatti.
Elle portait une jaquette de chinchilla plus léger Le& entraves. que le duvet d'un cygne cendré, sur une jupe étroite de drap gris qui l'entravait sans nulle chasteté. Sous un chapeau de crin relevé d'un côté, garni de deux plumes prises à urr héron de Numidie, pareilles à deux couteaux, une soie brillante et souple, de couleur châtain doré, était disposée par masses que ne retenait ni un peigne ni une épingle apparente, mais leur propre densité vivace.
Elle était ainsi toute enveloppée dans les délicatesses de cette mode qui semblait alors préparer les femmes à s^étendre, commodément, dans la longue gaine mortuaire des princesses pharaoniques. Sur sa chaise, elle n'occupait pas plus d'espace qu'il n'y en a dans un de ces cercueils égyptiens de bois peint. Mais cependant, à travers cette élégance an
iiivin
dernier goût du jour, grâce à la ligne qui prenait naissance dans l'ondulation de la joue, elle était pour moi dessinée jusqu'aux pieds, telle que les artistes doivent imaginer l'antique Léda de l'Eurotas. Audessous de la ceinture, toute sa grâce paraissait Le Cygne infléchie vers le mystère du « divino Olore », du Cygne divin, comme eût dit Polypliile.
Et je repensai à cette Léda de Léonard que Cassiano del Pozzo, l'ami du Poussin, put encore voir à Fontainebleau en 1625 et que je rêve toujours de retrouver, de quelque manière invraisemblable.
— Beethoven? fis-je à voix basse, surpris par l'accent de la musique entendue de nouveau après cet intervalle indéfini de mon silence distrait.
Poussée par une curiosité spontanée, la jeune femme consulta le programme qui était sur son manchon et, comme sollicitée par mon attitude interrogative, elle dit :
— Ferdinando Turini.
Elle avait prononcé ce nom italien avec une timidité enfantine, un peu affectée, accompagnée d'une rougeur qui semblait effacer la puissance de son masque, comme le suc vermeil dont les vierges d'Apulie teignaient leur visage attristé, avant d'embrasser la statue funèbre de jCassandre.
— Que faut-il penser? dis-je, heureux du prétexte et le cœur palpitant. Avait-il eu connaissance du premier style beethovenien? A vrai dire, je ne sais. Si nous pouvions savoir qu'il l'ignorât, quelle valeur originale et significative aurait pour nous cette sonate en ré démoli
Je m'aperçus de la native et profonde indifférence de son esprit pour ce genre de subtilités et de problèmes, tout comme une seule note d'essai suffit
à un chanteur pour qu'il constate la surdité d'un lieu clos. Ses yeux, entre les bords précis des paupières, redevinrent impénétrables.
D'instinct, je me penchai un peu vers elle, sur le bord de son secret, mais égaré, cette fois, dépourvu de cette vertu qui, au premier moment, m'avait révélé en elle une masse d'obscures misères.
Son parfum dissolvait la force de mon investigation; et, à présent, je la regardais comme un qui regarderait je ne sais quelle chose dernière pour laquelle il eût fait je ne sais quel long voyage. Un flot de vie distante, pareil à ce coup de vent que j'avais entendu souffler au-dessus de ma tête et de la cime du pin, une fois encore venait de me bouleverser, de me submerger. Il me semblait qu'une nécessité pathétique était suspendue au-dessus de moi et que je fusse déjà disposé à cette espèce de folie artificielle dont se compose l'enchantement précurseur de la passion.
Je considérais, en efîet, chaque particularité sous une lumière indéfinissable qui paraissait déjà voilée de passé; j'étais comme celui qui examine, puis* enveloppe avec un soin extrême des objets à replacer et qui deviendront de précieux souvenirs d'où il pense tirer une ivresse certaine quand il lui arrivera de les reprendre en main. Ainsi le passé et le futur se confondaient dans ce sentiment composé; et le présent n'était plus qu'une sorte de levain.
Je lui parlais au fond de moi-même, comme en un jour à venir : « Tout m'est resté clairement dans la mémoire. Tu te penchas un peu en avant, comme pour mieux accueillir la musique. On eût dit que tu n'écoutais pas avec les oreilles que tes cheveux recouvraient, mais avec ta lèvre, gonflée comme
celle de certains enfants, quand une fable les ravit. Tu tenais la main droite dans ton manchon. Deux fois, l'ayant sortie, tu la rentras avec une étrange hâte comme pour empêcher que quelque chose n'en tombât. Ton gant était ajusté autour de ton poignet mais ta main était nue qui passait par l'ouverture; et la dépouille de peau pendait sur le revers en gardant la forme des doigts vivants. J'aperçus, le long de ton pouce, une marque imprimée, pareille à une légère meurtrissure produite par le contact de je ne sais quelle dureté... »
Je ne crois pas qu'elle écoutât vraiment la sonate italienne. Sa sensibilité musicale me semblait même très limitée.
La musique répand quelque chose d'aérien dans le corps des femmes qui sentent l'innocence de la mélodie, comme cet air que renferment les os creux des ailes, chez les oiseaux volants.
Je ne sais pourquoi, un jour, dans un concert, surprenant mon amie, courbée sous le poids de son mal et frissonnant sous les lamentations souveraines d'un célèbre violon, je repensai aux bulles d'air que le chasseur voit monter à travers le sang chaud de L'os de l'aile, la blcssure dans l'aile, là où l'humérus fut cassé par le plomb.
Belle et profonde image qui me revenait à l'esprit, tandis que je considérais, d'autre part, la densité de cette vie, la cohésion de cette substance, cette sorte de pleine animalité dissimulée sous les volumes d'une architecture si noble.
Et cependant elle était habitée par une angoisse qui, en cet instant, devait battre contre la membrure de ses côtes, comme pour la briser. Et la peine qui, de temps en temps, montait, gonflant la lèvre infé-
rieure, devenait si évidente pour moi que j'étais presque étonné de n'en point voir courir l'onde sur la délicate fourrure, comme ces frissons d'agonie qui sillonnent et rebroussent la robe des bêtes malades.
— Vous souffrez, madame? osai-je lui demander, d'une voix altérée qui certainement la frappa.
Elle tourna vers moi l'énigme de son visage aux larges plans fortement assemblés comme sur une tête de Roi pasteur, sculptée dans le basalte.
— Nullement, répondit-elle; et elle se mit à rire, d'un rire sec, sans sonorité, comme rient parfois les courtisanes pour quelqu'un placé derrière elles, tandis que leur miroir réfléchit ce visage fixe et dur qu'elles prennent en plantant la longue épingle dans leur chapeau.
Une fois encore, toutes mes imaginations s'évanouirent. Elle se mit à caqueter comme une petite demi-mondaine de Paris ; et sa bouche molle, élastique, exagérait le dessin des mots, la modulation des syllabes jusqu'à la grimace.
Elle se moqua des turqueries de la salle, du pianiste à la longue tignasse, de l'auditoire stupide ; elle dit son mépris pour la vie mesquine et fastidieuse de cette ville informe, née, baraque par baraque, d'un campement de résiniers : elle déplora d'être condamnée à y vivoter presque toute l'année.
— Pourquoi, madame? demandai-je timidement. Pour votre santé?
Elle rit encore, mais avec amertume.
— J'ai l'air d'être malade?
Çà et là, des gorges toussaient dans l'ombre qui semblait se refroidir peu à peu, tandis qu'une nouvelle averse crépitait sur la verrière grise.
— Non, certes!
Elle se redressa sur la chaise, cambra le buste avec une secousse presque involontaire, comme ce brusque tressaillement que nous communiquent parfois, certaines peurs inexplicables. Je remarquai la largeur des épaules et de la poitrine, structure solide qui correspondait au style de la tête. J'entrevis, dans l'ouverture du manchon, quelque chose de reluisant, ivoire et acier, comme la crosse d'un revolver qui allait glisser.
— C'est pour l'automobile, dit-elle en souriant, comme si elle voulait répondre à ma stupéfaction probable de la voir ainsi armée. Après le concert, je vais jusqu'à Bordeaux.
Une bouche. En vérilé, à présent, il semblait que ces lèvres appartinssent à une autre femme, qu'au milieu de ce visage, elles vécussent d'une vie étrangère, par suite de cette frivole mobilité qui s'opposait à la fermeté sculpturale des autres lignes, au mystère formidable du regard nu. Je repensais à certaines danses sardes, dansées avec un visage sombre et fermé; je repensais à certaines danses arabes où, seul le ventre s'agite sans arrêt, au milieu d'un corps noué par je ne sais quelle fascination serpentine. Son rouge était frais qu'elle venait de mettre, — d'une main hâtive, juste au moment d'entrer, peut-être, — et qui, mal réparti, dépassait un peu les contours et les angles. Les dents étaient solides, celles du bas plantées un peu irrégulièrement, éclatantes, tels de petits morceaux de matière précieuse. L'émail en était si profond, si pur que l'on pensait aux carats de la perfection, comme si elles eussent été des pierreries à observer sur le papier blanc du joaillier.
— Ecoutez! lui dis-je, ému par quelques notes.
au second temps d'une sonate de Dominique Paradisi, la dernière du concert.
Je l'épiais, entre mes cils à demi clos.
La force de la dissimulation abandonna, tout d'un coup, ces lèvres sur lesquelles un sentiment de gravité inconnu parut appliquer un véritable bandeau, épais pour le moins comme celui que doivent porter les Berbères, dans notre blanche Ghadamès.
Toutefois, la cadence étant pour se résoudre et mon cœur redoutant la fin à l'égal d'un adieu, de nouveau je regardai la jeune femme comme un qui regarderait une chose dernière pour laquelle il eût fait son plus long voyage.
Elle était lisse, au point qu'elle ne devait même pas avoir de lignes dans le creux de la main. Elle était vraiment polie par les eaux de l'Eurotas, tant resplendirent dans ma mémoire les cailloux du fleuve de Laconie, sans cygnes, entre les ombres étroites et bleues des oléandres et des roseaux. « Qui es-tu, qui es-tu, toi qui certainement abrites derrière ton front bas un serpent rusé, bien que ton cœur soit gonflé de larmes? »
Comme tant d'autres fois, tout mon être adhéra à l'inconnu qui est le fond de la vie, par l'ombre enfermée dans le corps, par l'obscurité qui occupe les replis de la chair, par tout le noir des viscères et du cœur.
Je sentais suinter vers moi la douleur et la mort, comme ces gouttes qui suintent de la paroi d'une caverne ténébreuse.
Une poésie désespérée devint ma propre substance.
Elle était debout parmi les chaises, tandis que la salle se vidait de ses auditeurs, comme d'une boue délayée que l'Euterpe osseuse eût poussée vers la sortie. Toute forme d'humanité semblait rabaissée vers la terre, privée de vertèbres, décolorée et traînante, à l'exception de celle qui était debout devant moi, entière, silencieuse, pleine de son mal pareil à une vérité ou à quelque mensonge très profond qui lui tenait lieu de vie.
Les endroits les plus solitaires ne sont pas dans les déserts ni dans les montagnes ni parmi les sables et les rochers stériles, mais là où l'âme affronte le destin, respirant, pendant quelques instants, un air irrespirable pour n'importe quel autre être voisin.
A présent, pour me regarder, elle rapprochait un peu ces paupières qui cependant m'avaient paru aussi fermes que les gouttières de bronze retroussées autour du vide de l'orbite, dans les statues archaïques. Le maquignon qui examine un cheval n'eut jamais, pour le marchander, une expression ni plus froide ni plus rusée. Mais il me semblait qu'au fond de ses prunelles, l'investigation luisait comme un instrument meurtrier dont j'allais être blessé.
Elle ne cachait dans son doux manchon couleur de perle, qu'une seule main, celle qui était nue; et, à coup sûr, avec cette main là, elle devait tenir sa petite arme pour éviter qu'elle ne tombât. Mais l'éclat de ses yeux était beaucoup plus redoutable. Je ne sais pourquoi, je me sentais plus fragile, plus périssable, angoissé par une appréhension peu différente de celle qu'on éprouve quand un médecin nous palpe pour découvrir notre point faible. Et (je rapporte le fait avec une absolue véracité, encore
que par la suite, cela puisse paraître bien singulier) et mon cerveau fut traversé par une image involontaire, issue peut-être d'un épisode oublié de mon existence. Une image bizarre et lugubre : le docteur d'une Compagnie d'assurances occupé à tàter et ausculter l'estomac d'un client, son foie, ses poumons, son cœur, pour un calcul de durée approximatif.
Je sentis que les artifices de mon esprit ne pouvaient prévaloir sur cette créature de qui, comme dans le mythe, le divin devait s'approcher sous l'espèce animale.
8ous le regard qui m'évaluait, je ne fus qu'un pauvre corps misérable, usé par les excès, désagrégé par l'inquiétude, continuellement menacé par le déchirement qui suit toute tension extrême. « Oui, certes », voulait répondre mon ironie à une telle investigation, c< il est facile de m'achever. Toute ma vigueur est concentrée à la base de mon crâne. Un petit coup sec suffirait, ou un trou imperceptible comme celui que la belette fait dans la tête d'un poulet... »
De quelle ligne de son visage venait donc jusqu'à moi cet air criminel? Pourquoi donc, en cet instant, elle-même me révélait-elle tout ce qu'il y avait de nocif et de destructif dans son instinct profond?
Mais il y avait en elle autre chose qu'un tel affût; il y avait aussi un cri indistinct qui, sans parvenir encore jusqu'à mon oreille, déjà me touchait l'âme.
— Il faut s'en aller, me dit-elle, en se retournant avec une hâte soudaine, au milieu du morne labyrinthe des chaises.
A présent, comme dès l'instant de son entrée, il semblait que ses yeux ne lui servissent point à se diriger. Heurtée par ses jambes, une chaise tomba
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et puis une autre encore. Elle continuait d'avancer comme une aveugle, se trouvant toujours arrêtée par les longues rangées sans passage. 11 fallait les renverser pour s'ouvrir un chemin. C'était comme en de certains songes oppressants et ridicules.
Je ne sais vraiment pas si la salle s'était obscurcie; mais elle me faisait l'efTet d'une vilaine église, remplie d'échos, pendant l'office des Ténèbres. Et la gardienne osseuse accourait vers nous, furibonde, avec le zèle d'un sacristain contre des profanateurs. Une pièce de monnaie offerte l'apaisa et elle fut secouée d'une hilarité inextinguible ; puisque la dame riait d'un rire faux, elle l'imitait, par complaisance, et sans retenue, relevant les chaises, tenant à nous persuader, comme à elle-même, que l'aventure était la plus bouffonne du monde.
Dehors, il ne pleuvait plus. Un vent frais, imprégné de résine, tout comme l'eau de pluie qui remplit les crots attachés aux pins, me lava le visage. La crête des nuages, à l'occident, n'était qu'une éblouissante écume.
Quelque chose d'argenté comme un -reflet de nacre, brilla dans les yeux de l'inconnue. Le premier quartier de la lune était suspendu dans un ciel vert, comme si la fée Morgane y réfléchissait la pâleur de la Lande.
— Avez-vous une voiture pour rentrer? me demanda-t-elle avec une hésitation que ma timidité ne sut pas saisir.
Connaissait-elle donc ma route et qui j'étais?
— Je vais rentrer à pied, répondis-je.
Elle me regardait, mais considérait en elle des choses que je ne savais point voir et qui néanmoins me paraissaient influer sur l'horizon, le charger
d'une force pareille à celle qui éclaire sans tonner, durant certains soirs d'été, quand toute notre âme est pour s'envoler en étincelles du sommet de notre cœur, telle une flamme assaillie par la rafale. Son visage était altéré par un tremblement musculaire que je ne pouvais plus supporter et qui m'était presque passé dans la commissure des mâchoires, comme certain spasme appelé trismus par les médecins.
Ma conscience était comme le moyeu d'une roue lancée à toute' vitesse.
— Bonsoir^ me dit-elle alors, en se dirigeant vers son automobile, avec de petits pas prestes auxquels la contraignait Tétroitesse de sa jupe.
Quelle ironie pathétique dans le contraste de cette volonté obscure empêtrée dans ces entraves élégantes !
— Nous reverrons-nous?
La main armée restait toujours enfouie dans la
fourrure molle.
— Qui sait?
Au milieu des ronflements du moteur, j'aperçus,
derrière la glace de la portière, le geste de l'autre main gantée, un geste blanc, pareil à celui que j'avais entrevu à la fenêtre sans rideaux, dans la ville des malades et des mourants. En un clin d'ceil, il ne resta sur le chemin, entre les deux sillons des roues, que le reflet du nuage éblouissant pris dans la boue liquide.
L'inconnue avait disparu. Etait-ce pour toujours?
Certes, un char funèbre n'aurait pu la transporter. Le char pour moi, en un mystère plus profond, en un plus sombre anéantissement. Cette absence et la mort n'avaient-elles pas le même aspect? Il fallait évoquer ce visage, de ténèbres égales à celles du sépulcre.
funèbre»
Je remontais par le chemin bien connu, je repassais par la Ville d'hiver; mais j'avais moins le sens de ma direction que le sens de l'espace parcouru par ce destin de chair, sur la route droite où la lune nouvelle commençait à profiler des ombres déchirantes de douceur pour un cœur désespéré.
C'était déjà l'heure des lampes domestiques. A chaque lampe allumée, ma mélancolie débordait comme pour l'alimenter.
Je ne reconnaissais plus la façade des maisons qui semblaient n'avoir plus d'autre vie que la vie condensée dans le cercle lumineux où les ombres venaient puiser la clarté comme au bord tranquille d'une fontaine. Au delà du cercle, tout paraissait enveloppé par une vapeur de nature humaine, comme si fumait dans la salle cette fièvre du soir qui s'allume, au coucher du soleil, dans les colonies malsaines.
Le crépuscule était encore si clair que je pouvais distinguer une toile d'araignée tendue entre les barreaux d'une grille, ou bien, parmi des fils d'herbe, une de ces boules de rayons duvetés, dont je n'ai jamais su le nom, plus légères que la première soie du cocon et destinées à s'envoler par delà les confins du monde, au souffle d'un petit Eole joufflu. Le peuplier Un peuplier tremblait, seul, vêtu d'argents variés,
tiil^^"^' ^ l'angle d'un jardin; et, dans son tremblement, il disait : « La voici, la voici. »
Soudain, celle qu'il annonçait, craintif, apparut, mais beaucoup plus blanche que lui, toute candeur et fraîcheur, toute jubilation nuptiale, une épouse pudique, vêtue de sa propre virginité : la floraison d'un pommier!
mier.
Toute apparence était une apparition devant la ferveur de mes sens; mais chacune d'elles était accompagnée d'une douleur fulgurante, qui me semblait presque physique, pareille à celle que j'éprouvais, à une certaine époque, dans mon avidité à respirer trop profondément l'air marin, avec un thorax dont trois côtes cassées n'étaient pas encore ressoudées.
Je subissais la nécessité d'une force que je ne dominais plus; à la vérité je ne savais même pas si elle était en moi ou si j'étais en elle.
Certain goût de cendre que j'avais déjà connu, lorsque je descendais vers la rencontre inattendue, me revenait, mêlé à je ne sais quelle fade saveur de sang qui soulevait en moi une répugnance amère comme la nausée, — mes pensées ayant une horrible ressemblance avec certaines sangsues que, tout enfant, j'avais vu mettre sur une assiette de cendres pour qu'elles y rendissent le sang tiré.
Enfin, après avoir dépassé la zone de la maladie et de l'agonie, quand je me retrouvai dans la forêt sauvage, sentant mon visage et mon cou chatouillés par ces fils invisibles tissés d'un rameau à l'autre, je compris que c'était la caresse de la saison et que peut-être, jusqu'alors, j'avais confusément souffert du mal printanier.
Une goutte d'eau me tomba sur une main, une Le soir autre sur une paupière. Une pomme de pin sèche crépita sous mon talon ; quelque chose de mou sautilla à travers le sentier, un crapaud peut-être; le hibou tira de son hautbois une note isolée. Le rossignol cueillit dans l'ombre cette note de velours brun et la changea, par ses roulades, en un limpide cristal modulé.
sylvestre.
La forêt tout entière retentit de plaintes et de chants, ruissela de pluie, déborda de résine, fut savoureuse comme un plat d'herbes sauvages, ineffable comme le sentiment de la puberté.
Mais, dans le souffle immense de la forêt, mon anxiété ne chercha que le souvenir de ce parfum « pareil à Todeur qui s'envole d'un buisson secoué » et dans lequel était venue à moi la femme entravée. L'éternelle anxiété de l'aventure me reprenait et m'agitait avec une violence folle. Quelle autre nouveauté de possession pouvais-je donc espérer? Quelle autre communion pouvais-je attendre? Quelle autre désillusion pouvais-je recueillir?
Je me sentis mordu et tenaillé par le regret furieux de n'avoir pas su ou voulu, dans un mouvement d'audace, profiter de l'hésitation momentanée de l'inconnue, lorsque dans ses yeux fixes luisait le double tranchant du dilemme. Je me méprisai comme si j*avais laissé échapper par veulerie, par sottise, une proie magnifique. J'oubliai l'appréhension que m'avait donnée, au milieu des chaises, l'investigation de. ce regard.
Le ferment de la forêt me communiquait une force illusoire d'où naissaient des résolutions insensées. Je tentais de m'orienter, du côté de la course au loin, vers la grand'route. N'aurais-je pas eu le temps de me replacer là, sur son passage, attendant son retour, dans le soir ou dans la nuit? Il me semblait qu'une folie lointaine appelât ma folie, à travers la Lande. Je pressais le pas. Deux fois il m'advint de perdre le sentier et de le retrouver en pénétrant dans le taillis, à travers les genêts et les ronces; et mon cœur battait comme celui d'un bandit qui se jette dans le maquis.
anxieuse.
Chez moi aussi, les lampes étaient allumées. Les La maison nuages, qui avaient de nouveau envahi le ciel, passaient à ras du toit, en fuite vers l'Orient. Lorsque j'entrai, les pièces du rez-de-chaussée étaient pleines de cette épouvante indistincte qui semble occuper les salles désertes et ne se dissipe que devant la présence habituelle ; car, dès que l'homme se tourne pour s'en aller, il semble qu'un fantôme prenne sa place et s'asseye, là où il était assis quelques instants plus tôt.
La marée montait; et quelque chose de pareil à la menace d'une multitude de femelles grondait contre la dune, retentissait sous la véranda.
— Est-il venu quelqu'un? demandai-je au domestique.
— Madame est venue, répondit-il.
Bien que je ne pusse avoir de doutes sur la personne, l'autre se retourna dans mon cœur, sourdement.
— Elle avait l'air très inquiète, ajouta-t-il. Elle a attendu ici jusqu'à six heures. Elle prie Monsieur de passer chez elle, aussitôt après le dîner.
Il y a certaines heures de la vie solitaire où la sensibilité de notre corps paraît se dilater jusqu'aux murs de notre maison, de telle sorte que parfois, en levant un bras, nous sentons notre cœur battre jusqu'au bout de nos doigts et même au delà.
Toute la maison semblait s'apprêter à recevoir de l'inconnu. Un événement silencieux pouvait entrer par chaque porte. L'attention des murs était tout entière tournée vers la nuit. Aucune pièce ne conservait son caractère d'intimité, mais écoutait ce qui était pour survenir du dehors, oubliant de retenir
la chaleur et de concilier les pensées des choses réunies en elle et ordonnées.
Je cherchai, parmi mes estampes, quelques-unes des Lédas les plus connues. Tout de suite, me tomba sous la main celle d'Ammanati, qui est au Bargello.
Un très lointain souvenir florentin me revint à l'esprit. Je le retrouvai dans le livre secret de ma mémoire, à la date du 22 septembre 1899. LaLédahrisée. Je lus, avec une émotion confuse, que je n'osais analyser par crainte de la dissiper : « Hier, chose incroyable à dire, des gardiens du Bargello, en voulant déplacer la Léda, la laissèrent tomber; et le marbre se brisa en sept morceaux. Les fragments furent portés à l'Atelier des pierres dures, pour la restauration. Je suis allé voir, aujourd'hui, cette volupté désagrégée. Les parties qui jouissaient avec le plus d'intensité, sont intactes. La tête est fendue, comme la mienne... De l'Atelier, je me suis rendu au Musée, pour voir la place laissée libre par le groupe brisé. Mon imagination l'a remplie d'une beauté plus ardue. Tandis que je rêvais ainsi, soudain, toutes les cloches muettes et oubliées qui encombrent la Loggia (bouches bâillonnées) se sont mises à tinter dans ma tête... »
La page suivante paraissait écrite dans un léger délire et je ne savais plus par suite de quel amour, par suite de quelle absence : « Il me semble qu'en étendant la main, je pourrais saisir quelque chose de toi, dans l'espace, et te tirer à travers la distance, comme un enfant tire la corde d'un cerf-volant que le vent menace d'emporter au delà des nuages. L'espace s'enflamme et tu ouvres la bouche pour boire la fraîcheur de la rapidité. Tu ris. J'entends ton rire; je le touche, comme on touche un
collier, grain par grain. On pourrait pleurer... »
Jamais le sens magique de la vie ne s'était fait en moi aussi profond. Comme la musique oubliée dans la partition revit, entière, exerçant de nouveau sa vertu et, semble-t-il, créée à l'instant, si le musicien la joue sur ses cordes, de même ce rythme du passé se mesurait au souffle de ma bouche. Certains mots m'apparaissaient comme ceux que jadis le doigt d'une petite sœur écrivait sur un miroir, et qui ne se révélaient à moi que dans la buée de mon haleine, sur la glace.
Et je lus, pour finir : « Il est une vieille pierre sépulcrale d'Angleterre, où Lady Beauchamp ne repose pas sa tête sur l'oreiller ni sur le lévrier fidèle, selon la tradition, mais sur le dos d'un cygne, paraissant ainsi voguer vers l'Ile d'Arthus. Je crois que si je pouvais retourner cette nuit, secrètement, dans l'Atelier, m'apparaîtrait ainsi la Léda morte. »
Je fermai les yeux; et sur le visage de la femme entravée, je cherchai, au bord delà lèvre supérieure, une petite place qui, oubliée par le rouge, était devenue livide au moment du frisson, tandis que la finesse du nez semblait s'exténuer et prendre, dans les narines, cette teinte cendrée qui accompagne la perte des sens.
Le domestique vint m'annoncer que la lanterne était prête. Je la pris pour m'éclairer dans le chemin sablonneux, entre les flaques d'eau, et je me dirigeai vers le jardin de mon amie.
La Lande était obscure, sous le ciel bas; mais il faisait doux, comme dans notre Maremme nocturne.
alors que souffle le vent d'est ou le sirocco, alors que Ton entend, entre de longues pauses, un nasillement de canards sauvages sous les tamaris, un glapissement de renards au bord des marais tout rajeunis de tendres roseaux, un éboulement de pierres au passage des sangliers sur quelque vieux mur bas, et la plainte qui vient du fond des siècles.
Ici, j'entendais les cris rauques des oiseaux marins, au delà des dunes, semblables par instant à un piaulement mélancolique, et le grand désespoir de l'Océan, et la note du hibou qui chaque fois me touchait au point le plus douloureux de mon cœur, comme s'il l'eût connu mieux que moi-même.
Une nostalgie soudaine m'accablait, créant dans mes sens de si brusques fantasmes qu'un lambeau de moi-même semblait se lever d'une de ces brandes et puis se rejeter dans une mare, glisser sur la dune, dégringoler un raidillon, brouter sous un chêneliège. Puis les hallucinations animales s'interrompaient; et le sentiment poétique de la patrie était comme le murmure des esprits qui rêvent à l'ombre des dieux lointains.
« Il m'est impossible de la voir, de lui parler, de l'entendre », pensai-je, m'arrêtant et posant la lanterne sur le sable, dans l'empreinte d'un pied d'homme.
Je doutais de pouvoir tolérer la présence de l'amie tourmentante qui m'attendait, de pouvoir supporter le contact ou le voisinage de n'importe quel être d'esprit étroit, qui m'eut rappelé à moi, forcé à rentrer en moi-même, ramenant vers les chemins battus cette vie extraordinaire qui débordait de ma poitrine, submergeait tout l'horizon, impatiente d'espace, de nouveauté, de création.
La lanterne était à mes pieds et, de l'empreinte qu'elle occupait, partaient, de chaque côté, d'autres empreintes qui se perdaient au delà des limites de la lueur. L'ornière d'un tombereau était blanche, comme saupoudrée de farine échappée d'un sac troué : c'était le pollen tombé du nuage. Dans l'autre ornière parallèle, une file de chenilles s'acheminait vers l'éternité par la contraction molle et affreuse de ses myriades d'anneaux; une branche cassée et dépouillée gisait en travers du chemin, fourchue comme la baguette qui sert à découvrir les trésors enfouis.
Il y avait bien peu de clarté par terre, mais il me semblait que si j'eusse voulu, j'aurais pu allumer, au sommet de mon esprit, un de ces projecteurs auxquels rien n'échappe, qui, du haut des tourelles, sur le navire de guerre, explorant en rond l'espace hostile, éclairent la marche prudente de la mort. J'aurais pu scruter le fond de la nuit, si j'avais soulevé une autre paupière qui était plus en moi que cette paupière sensible sur laquelle il me plaisait de sentir la fraîcheur marine, l'abaissant comme sous une lèvre' fugace.
Mais l'anxiété de créer arrêtait à chaque instant le débordement de mon esprit, mon aspiration vers l'infini, mon besoin de me pencher sur des abîmes, comme si je sécrétais une sorte de présure mystérieuse qui eût coagulé en figures déterminées l'idéalité du monde.
Un grand silence s'était fait dans la Lande, qui n'était autre que le. muet accroissement de la nuit patiente.
Comme les oiseaux se précipitent contre les lentilles du phare, comme les insectes voltigent autour
aux échasses.
de la lampe, toute la vie de la solitude se pressait à la limite de la lueur basse, respirait vers moi, m'épiait sans être vue.
Je prêtai l'oreille à une rumeur singulière, non sans trouble, car elle paraissait tantôt proche, tantôt lointaine, tantôt dans l'air, tantôt sous terre, pareille au choc cadencé de deux baguettes l'une contre l'autre, pareille au cliquetis que, dans un ouvrage tricoté, font les aiguilles en se heurtant. Etait-ce le pasteur?
Le pasteur C'était, à n'en point douter, le pasteur immortel de la Lande, sur ses échasses, là, dans l'ombre, appuyé contre un pin écailleux, avec, à ses pieds, son chien sauvage aux yeux palpitants comme les feux des lucioles. Etait-il vêtu de feuilles? Avait-il, pour barbe, un essaim suspendu au menton? Du travail assidu de ses doigts, sortait-il des grappes de corymbes?
La forme et la métamorphose se faisaient tellement vives dans mon imagination que, si j'avais éteint la lanterne, j'aurais certainement cru voir avec les yeux de ma tête et l'homme et le demi-dieu.
Je prêtai encore l'oreille, inquiet, car l'étrange cliquetis continuait sans relâche. Me guidant sur le son, je pénétrai dans l'ombre, en proie à un sentiment indicible, comme si, en quittant le cercle lumineux, j'allais sortir de moi-même pour assumer je ne sais quelle nature nocturne, comme si j'allais entendre battre mon propre pouls dans la substance prête à m'absorber.
Ce n'était que le vent, dans les dures feuilles lancéolées d'une liliacée qui pullule sur les sables.
Et, tout au fond de moi, ce n'était que le monstre obscur de l'amour, encore indompté, sans frein, qui,
ne cessant de se transformer, de prendre mille aspects, me tentait, m'abusait par ses mille figures, me travaillait et me renouvelait par ses mille artifices.
En moi, autour de moi, tout n'était que travail et changement, angoisse et délire.
J'allais à l'aventure, tenant suspendue à ras de terre la lanterne oscillante qui éclairait les abords d'un monde merveilleux comme celui que le plongeur découvre par les glaces du scaphandre. Comme au fond de la mer, la vie végétale, la vie animale avaient les mêmes aspects. Les fourrés étaient hérissés d'horreur; une voracité à l'affût faisait s'avancer les branches. Et j'allais subir le sort de celui qui, ayant entrevu l'ombre de la sirène sur le seuil de sa grotte, ne sut point remonter à la surface.
Où était, en ce même instant, la femme du mythe? Le fanal, devant ses roues rapides, éclairait-il, làbas, la route déserte, les ornières fangeuses, les tas de silex, le revers des fossés? Etait-elle toute rompue par sa douleur secrète, comme ce marbre qui fut recomposé?
Soudain me retomba lourdement sur le cœur la sévère tristesse qui m'avait accablé lorsque, les mains sur le visage, j'avais tenté de surprendre le bruit de sa respiration au delà des musiques. En une seconde, cette espèce de délire Sylvain se dissipa. Je me sentis à bout de force, comme dans la décroissance de la fièvre. La marche dans le sable me devint pénible. Tout en moi redevenait humain, malsain, misérable.
Je retrouvai le chemin coutumier.
Une sombre touffeur énervait l'élasticité de l'air. Du ciel bas commençaient à tomber quelques gouttes
presque tièdes. On entendait grandir, peu à peu, leur crépitement sur les fourrés. Un hibou gémit sous la feuillée, et l'on eût dit qu'il. me rappelait la phrase inscrite dans le livre secret de ma mémoire : « On pourrait pleurer... »
Tout d'abord, je vis à travers les vitres d'une fenêtre, luire dans la maison une lumière rose. Mon cœur battait, je ne sais pourquoi, comme pris de peur. Tout près de la grille, tandis que je me penchais pour éteindre la lanterne, une voix m'appela par mon nom, une voix enrouée à force d'anxiété, une voix de mauvais augure qui me glaça les veines. Je m'approchai. A mon tour j'appelai, je dis un nom. J'aperçus mon amie, de l'autre côté de la claire-voie, agitée, toute blanche, qui de ses deux bras nus secouait les barreaux, s'efforçant d'ouvrir.
— Qu'as-tu? Qu'arrive-t-il?
Ses mains passèrent entre les lattes et me touchère^nt, tremblantes, déjà baignées de pluie, comme pour me bien sentir vivant.
— Pousse! dit-elle avec désespoir. Pousse fort! Je ne peux pas ouvrir.
Je donnai un coup d'épaule, mais la grille résista.
A l'humidité, le bois neuf s'était gonflé et la peinture fraîche avait soudé les joints. Plusieurs fois je tentai de forcer la porte, mais inutilement. Les bulles de résine, écrasées, m'engluaient les doigts.
— Il faut appeler les domestiques, conseillai-je, essayant de rire, comme il convenait.
— Non, non! fît-elle, impatiente, éperdue, avec une voix que les larmes étouffaient déjà et en s'acharnant de nouveau contre les barreaux. Essaye! Essaye encore !
J'essayai. Ses mains repassèrent entre les lattes, et me palpèrent le visage avec égarement.
— Qu'as-tu fait? Qu'as-tu fait?
La pluie redoublait, dans un grondement grandissant. Le hibou ne cessait de gémir. Toute la Lande semblait oppressée par une angoisse inexplicable.
Et l'amour sanglota, comme si, contre ce bois L'amour encore sensible, je l'eusse cloué et flagellé. •^'^^'^ '
Les figures de cet après-midi et de cette nuit-là se dépouillèrent rapidement de toute réalité, dès le réveil du jour suivant. Le souvenir en flotta comme l'ombre d'un rêve sur le mal-être printanier.
Tout désir de nouvelles et de recherches fut aussitôt contrarié par la discipline habituelle de la vie retirée, par la règle de la claustration laborieuse, par la sage résolution de ne pas retomber en faute. Le hasard ne favorisa ni une seconde rencontre, ni la découverte de quelque utile informateur.
A ces motifs de renoncement, s'ajoutèrent les soupçons, la vigilance, l'assiduité de l'amie tenace. Puis survinrent les tristesses de la rupture, une maladie de nature nostalgique, une longue convalescence dans un pays de coteaux et de prairies, une ferveur nouvelle de méditation et de contemplation.
Toutefois, l'image de la Léda sans cygne me revenait assez fréquemment à l'esprit; un véritable souffle vivant passait entre ses lèvres qu'un jeu dissimulateur ne pouvait plus déformer, et qui jamais n'étaient tout à fait jointes, mais sans cesse demeuraient entr'ouvertes, comme celles qui doivent laisser respirer plus d'une âme.
L'heure des Elle me hantait parfois à l'heure des lampes, quand
ampes. ^q domestique les prépare et les allume dans la salle
du rez-de-chaussée, quand elles semblent déjà présentes en vertu d'on ne sait quoi de divin qui, chaque soir, les précède dans l'escalier déjà sombre. C'est qu'à la faveur de leur retard, nous prenons conscience de pensées divines, elles aussi, et qui accompagnent la retraite de l'autre lumière, de celle qui abandonne les choses que nous aimons pour regagner l'Occident.
Comme tout le long jour ne fut pour le solitaire qu'un édifice de sa volonté, il aime, vers le soir, laisser ouverte une petite porte libre par où puisse entrer la mendiante ou la sorcière, la marchande de simples ou l'empoisonneuse, bref, n'importe quel envoyé de l'Inconnu ; et il lui plaît d'être ému en attendant l'inattendu. Mais c'est tout au plus s'il entre quelque fantôme inoffensif.
Ma visiteuse, attachée à la vie par un grand nombre de liens et de maléfices, n'était pas entravée que par sa jupe étroite; et chaque fois qu'elle se penchait vers moi, elle semblait ten.dre une chaîne, briser une attache, rompre un câble. Je lui disais, pour l'encourager : « Ne crains rien. Montre-toi. Tu viens à l'heure, pour moi, de la maturité. Je comprends tout, je devine tout. »
Il me semblait que ma conscience aspirât au moment glorieux où elle allait pouvoir tout accueillir et absoudre, pareille à ces villes tutélaires où se réfugiaient ceux qu'on accusait sans raison ou contre toute raison, pareille à ces lieux sacrés qui anciennement offraient asile à toute « la lie et scélératesse du monde ». Mais ses actes n'étaient pas sans contradiction ni ambiguïté.
Au fond, ma conscience appliquait tout son espoir à créer un sentiment nouveau, capable de commander aux forces les plus obscures de l'instinct et d'atteindre un sommet plus haut que la volupté. Pour cet art, la justice et la misirécorde sont sans valeur. D'autres espèces sont nécessaires, d'autres règles, d'autres rites.
Cependant, avec le printemps revenu, s'approchait l'anniversaire du jour étrange que semblait ramener le long cortège de chenilles, par la route de nouveau
jaune de pollen. Et presque à la même date, le jeune virtuose de la Schola Cantorum revint, avec les rossignols, pour donner son concert italien. Cette fois-ci, il avait avec lui sa compagne : une petite Espagnole de Cuba, aussi dorée qu'une délicate feuille de tabac. Comme elle m'avait promis de chanter pour moi seul des airs et des ariettes de Carissimi, de Caldara, d'Antoine Lotti, elle me faisait penser, non sans regret, à ces chiens sans voix que les Conquistadores trouvèrent dans cette île prodigieuse où ils n'existent plus aujourd'hui, où le souvenir même s'en est perdu.
LfCS honneurs du clavecin étaient toujours pour Dominique Scarlatti. La Sonate en la majeur^ telle une formule magique, tira du passé, intacte et vivante, l'heure mystérieuse, comme si l'inconnue était revenue s'asseoir près de moi et que, de nouveau, toute ma sagacité se fût penchée sur le bord de son secret.
La chaise Bien que les auditeurs fussent plus nombreux,
^î ^.^. une chaise, près de moi, était restée vide.
plUisique. ; ^ '
J'entrevis une ombre qui se glissait le long de la rangée.
Mon inquiétude augmentait d'une seconde à l'autre et si passionnément que je me retournai, l'âme dans les yeux, le cœur dans la gorge, comme pour recevoir, d'un coup, cette beauté qui dans tous mes sens avait déjà sa place.
Deux maigres mains aux doigts en spatules se tendaient vers moi, et mon nom était prononcé par une voix dont il me souvenait.
Je reconnus tout de suite un de mes amis, de qui j'étais sans nouvelles depuis quelque temps : un musicien de grande valeur et de réputation peu com-
LALEDASANSGYGNE. 45
mune qui, tantôt mieux, tantôt plus mal, avait été plus d'une fois l'hôte de la triste Ville d'hiver.
— Toi, ici? Depuis combien de temps?
— J'ai passé ici tout l'hiver avec ma mère, et pas bien.
— Mais tu as très bonne mine.
Pour mordre la douleur, il lui était resté une mâchoire décharnée dont le rasoir semblait avoir emporté des lambeaux de peau morte, remplacés par une glycérine grasse et luisante.
— Non. Je suis brûlé...
Les pommettes de ses joues étaient rouges et veinées comme les feuilles de la vigne vierge sur un mur, à l'automne, où l'on découvre encore un peu de vert mourant et des traces d'escargot. J'avais, pour sa ruine, hélas! ces mêmes prunelles implacables qui eussent remarqué l'onde la plus fugitive dans les soies maniables de certains cheveux ou, sur le repli de certaines paupières, la place d'un cil tombé.
— Brûlé, par quoi?
Il eut un geste d'insouciance, presque brutal, mais il fixa sur moi un de ces regards qui, d'homme à homme, pénètrent profondément et semblent chercher dans le cœur un point d'appui, le lieu d'une sympathie virile.
Ses yeux, à présent, m'apparaissaient, eux aussi, comme privés de leurs paupières, comme mis en contact immédiat avec la crudité extérieure, comme s'ils eussent été les sommets dépouillés de sa sensibilité et ne pouvaient être lénifiés par aucun collyre. Son regard me faisait mal.
— Tu restes encore? lui demandai-je. Veux-tu que nous nous voyions?
— Je pars dans deux ou trois jours, samedi peutêtre. Ma mère m'emmène.
Il avait, dans son haleine, l'odeur du vin de Porto, mais ses dents blanches donnaient encore à sa bouche quelque chose de juvénile.
Je souffrais ses propres maux avec une force singulière, comme si j'avais été pendant quelque temps son infirmier et que j'eusse supporté le relent de ses transpirations, connu l'une après l'autre ses misères et ses manies.
Et déjà, de lui aussi, j'attendais l'inattendu.
— Viens déjeuner avec moi demain. Je t'enverrai ma voiture.
— Soit. J'irai.
Et il me prit la main, la serra entre ses doigts convulsés. Mais la sonate en fa mineur commençait et nous nous tûmes. Il me sembla que la musique ne nous rapprochait pas mais nous séparait, car je pensai qu'il devait la sentir en professionnel et de manière tout opposée à la mienne.
Il ne tenait pas en place sur sa chaise et me communiquait son agitation.
— Qu'as-tu? Que cherches-tu?
Comme il se retournait, je l'imitai. Au fond, sur
la droite, debout et adossée contre le mur, se tenait
l'inconnue qui, de la tête, faisait un geste vers nous.
Le pastel Lcs traits de son visage tremblèrent dans mon émo-
dans Veau, j.jqjj ^^ s'cffacèrent comme un pastel plongé dans l'eau.
— Tu la connais? me demanda mon ami, avec un de ces accents qui semblent souffler dans une poitrine soudain vidée de tout.
— Non. Je ne l'ai vue qu'une fois. Qui est-ce?
Il me dit un nom qui n'adhéra point à la personne mais demeura dans l'espace, sonorité vaine et étran-
gère, comme le nom apposé sur la beauté d'une colline lointaine qui depuis longtemps vit dans notre esprit, anonyme et immatérielle.
— A demain, ajouta-t-il en se levant, tandis que s'achevait la cadence.
De même que la flamme jaillit soudain du tison velouté de cendres, la fièvre illumina son visage défait. Je le vis se diriger vers la jeune femme, un peu voûté, mais avec une hâte qui se communiquait aux plis de ses vêtements et jusqu'à ses cheveux déjà gris, sur le col de son manteau. Je le vis s'approcher d'elle, échanger avec elle un salut, partir avec elle.
Je surpris, derrière moi, les réflexions malignes de deux auditeurs.
Je dominai mon tumulte; je secouai les scories de mes imaginations solitaires; je recouvrai l'acuité de mon regard ; je me préparai à replonger les mains en pleine matière vivante. J'oubliai les jeux des fontaines, les colliers égrenés, le petit soulier d'Amaryllis au sommet du jet d'eau, la déroute rieuse sur l'escalier de marbre rose, pour sentir de nouveau suinter vers moi la douleur et la mort, comme ces gouttes qui suintent de la paroi d'une caverne ténébreuse.
Ripaille de Vamour et de la mort.
Mon ami vint, comme il était convenu. J'avais toujours pitié de lui; mais je constatai qu'à présent je le considérais un peu comme un instrument utile, comme un outil à manier avec délicatesse ou brutalité, à l'occasion. Et ma douceur (ainsi m'arrive-t-il souvent) n'était qu'une forme de mon énergie.
La lucidité, parfois, s'accompagne d'une horreur presque animale qui est comme le châtiment infligé au destructeur de l'illusion, au démolisseur de la convention.
Il avait, en mangeant, de mauvaises habitudes de malade et d'homme sans éducation. Il mâchait avec bruit, buvait la bouche pleine, faisait claquer ses lèvres, manifestait une voracité, une soif que ne tempérait aucun usage. Et ces façons communes, dans cette pièce monastique ennoblie par les livres et les estampes, où j'avais l'habitude de prendre mes frugals repas tout en lisant ou poursuivant ma pensée, ces façons vulgaires devenaient énormes, aggravées par mes attentions insidieuses. Sans cesse, en effet, je remplissais son assiette et son verre, m'appliquant à le gaver et griser, comme il sied entre compères lorsque l'un des deux veut rouler l'autre.
En vérité, il paraissait avoir d'immenses cavernes à remplir, ou certain hôte à rassasier qui menaçait de ne pas même lui laisser les cartilages ni les os. A coté de ce visage flétri, allumé par une pointe d'ivresse, encadré par des cheveux longs et une cravate molle, rappelant encore les vieux masques romantiques de Henri Murger — je plaçais l'énigme de cet autre visage, aux larges plans fortement
assemblés comme sur une tête de Roi pasteur, sculptée dans le basalte.
Et, sans parler, je lui demandais ; « C'est donc ta maîtresse? Tu connais la forme de ses genoux? Tu la touches avec les spatules de tes doigts? Mange donc! Bois donc! »
Un souffle de création monstrueuse haletait entre mes mui-s couverts de volumes, au mon âme était vibrante comme cet air que contiennent les bois secs d'un violon bien construit.
Ce qui, des livres immortels, se mêle à la fluidité de la vie, dans le silence; l'éternité qui est fixée dans les plus pathétiques fragments des chefs-d'œuvre; le mythe qui appesantit, sur une tempe invisible, la fleur vineuse de la jacinthe; la splendeur limpide du vin, pareille à la présence corporelle du dieu « qui délie » ; un pain, des fruits, un couteau, un morceau de viande transformé par le feu ; le bord d'un verre touché par la grâce d'un rayon : toute chose, devant moi et autour de moi, m'exprimait à moi-même. Et j'étais plein de significations, tandis que je jouais avec l'amour et avec la mort.
De la figure de mon hôte, de la figure de cette femme absente, de ma sobre ivresse, je composais les tableaux successifs d'une nouvelle danse macabre.
— Qui est cet homme? demanda-t-il, en se tournant vers la cheminée.
C'était le plâtre d'un des huit moines encapuchonnés qui portent la pierre sépulcrale, dans le monument du Grand Sénéchal de Bourgogne. Il se trouvait près du chenet, courbé mais sans fardeau sur l'épaule, le visage enfoui sous le capuchon; il ne laissait voir qu'une seule main au long pouce.
— Vraiment, dit-il, tu ne t'es pas fait une maison joyeuse!
Et, fixant de son regard trouble quelque chose qu'il était seul à voir, il s'assombrit, comme fait l'âme quand elle se recroqueville sur le sac rempli.
— Viens! viens! lui dis-je à l'improviste, me levant et le prenant par un bras, familièrement, avec une audacieuse gaîté. Raconte-moi tes nouvelles amours.
— Quelles amours?
— Je t'envie. C'est un fauve magnifique.
Je le fis asseoir dans un fauteuil commode, tandis que le domestique apportait les liqueurs et les cigarettes. Je me plaçai d-ans l'ombre d'une bibliothèque, comme à l'affût.
11 tira, d'une boîte en buis, son tabac opiacé et le roula dans le papier, entre son index et son pouce qui semblaient jaunis par la teinture d'iode. Il affectait ce sourire vain que je connaissais bien, ce sourire du coureur blasé qui confond ses intrigues; mais l'une de ses jambes débiles s'agitait fébrilement sur son talon et, comme il regardait la pointe de son soulier, je me rappelai un paysan que j'avais vu, dans un champ, considérer avec tranquillité son pied déchaussé où une tête de vipère semblait pour toujours encastrée, ainsi qu'un sixième ongle.
La FJda — Pourquoi l'appelles-tu : un fauve? dit-il. Saurais-
dcvoiice. ^^^ l'histoire?
— Je ne sais rien. Qui est-ce?
Il la flétrit d'un mot abject; et puis mâchonna sa langue, comme si la salive lui manquait.
— Tu l'aimes donc?
Il parla, débordant de rancœur, d'épouvante, de
vengeance et de ravissement, avec quelque chose d'intolérable comme la vue d'une agonie, de faux comme le jeu d'un histrion, tour à tour pitoyable et odieux, tragique et ridicule.
A présent, la Léda sans cygne était là, tellement lisse qu'elle ne devait même pas avoir de lignes dans le creux de la main, et polie vraiment par les eaux de l'Eurotas.
Et elle avait une autre vie.
Elle était issue d'une de ces races mêlées dont la funeste vertu, résultant d'un obscur concours de sangs et de hasards, rappelle la violence de ces breuvages qui rendaient furieux, où la racine de la mandragore et l'humeur de la jument étaient, ensemble, bouillies.
Son père, grand amateur de chevaux, avait possédé une fameuse écurie de courses; puis, il s'était ruiné, avait vécu d'expédients, en chevalier d'industrie, descendant de bassesse en bassesse, trébuchant plus d'une fois dans le code.
Après avoir vécu en contact quotidien avec des palefreniers, des jockeys, des entraîneurs, n'écoutant que sa témérité native et ses goûts de cirque, elle montait des poulains de trois ans sur les promenades publiques. Elle avait épousé, à dix-huit ans, un gentilhomme français. A vingt ans, elle divorçait.
Elle s'était alors donnée à une froide canaille d'amant et puis s'était retrouvée seule, dans la gêne, désemparée, exposée aux persécutions d'un père qui voulait la transformer en un bel instrument de rapport non pour elle, mais pour lui.
Incapable d'affronter la misère, décidée à tout, elle avait rencontré, dans une ville d'eaux, une espèce d'entremetteur à la recherche de complices et de
victimes. A la suite d'habiles intrigues, il avait réussi à la fiancer avec un jeune imbécile qui venait à peine d'atteindre sa majorité, orphelin, déjà fort riche et sur le point d'hériter d'une fortune encore plus grande.
Elle, le fiancé et l'entremetteur, avaient vécu deux années ensemble, « avaient mené la vie », errant d'hôtel en hôtel, de plaisir en plaisir, traînant leur ennui d'une fête à l'autre, d'une table de jeu à l'autre, dans une promiscuité inavouable; car la fiancée avait décidé de se refuser, tant que ne serait pas dressé le lit des noces; et le paranymphe avait réussi à exercer sur le béjaune une domination absolue, pareille à une sorte de maléfice pervers, employant certain filtre qui s'offre avec une seringue d'or.
La morphine, administrée d'une main savante, avait infusé une si bénigne douceur que, sans effort, sans éveiller de soupçons, l'on obtint, en faveur de la fiancée austère, une police d'assurance d'un million et demi, comme gage nuptial. Lorsque le premier versement fut effectué selon les règles, la prudence conseilla de supprimer le bienfaiteur.
Un jour, sur une route dangereuse des Pyrénées, une dose plus forte de narcotique fut suivie d'un accident préparé avec un soin exquis. L'automobile remise en marche après un arrêt fortuit, fut précipitée dans le ravin, laissant sur la route le meurtrier, sain et sauf.
N*écoutais-je point des histoires déjà connues? Cwtes, des cas semblables abondent dans les
annales judiciaires et les rouges feuilletons à Tusage des concierges. Mais il serpentait sous ce ramassis de faits vulgaires, je ne sais quel canal d'ombre que mon esprit avait déjà remonté et qu'il remontait de nouveau, en reconnaissant vaguement les traces de son premier passage. Et cette profondeur me donnait l'anxiété de creuser encore plus profondément en moi-même, d'atteindre en moi, un moi plus véritable, sans peur, sans faiblesse, en face de ce qui était pour prendre forme et pour apparaître.
— Comment sais-tu toutes ces choses?
Il animait de temps en temps son récit, grâce à une de ces intimes révélations que seul peut faire à d'autres, celui qui a l'audace de se confesser coupable.
— Je les sais par elle.
— Elle s'accuse ?
— Elle ne s'accuse pas; elle parle. Elle ignore oii est le bien, où est le mal. Tout d'abord elle te dit une chose effroyable, sans te regarder, avec je ne sais quel sourire timide; comme un qui éprouve avec le pied, avant de se risquer, la solidité de la planche jetée en travers du torrent. Ensuite, elle devient comme une charge qui te fait plier; elle t'accable comme une faute que tu dois sentir peser sur l'os de ton échine.
— Et tu es sûr que, de tout cela, elle ne se composait pas alors et ne continue pas, à présent, de se composer une vie imaginaire?
— Elle porte le fer de la réalité bien rivé à son pied.
— Comment?
— Elle vit avec l'assassin.
— Où?
54 LALEDASANSCYGNE.
— Dans ce pays-ci.
— Depuis quand?
— Depuis deux ans.
— Elle était déjà sa maîtresse, avant la catastrophe?
— Oui, elle l'était; mais pour le récompenser de son entremise; plus tard, ce fut pour s'assurer sa complicité. Il lui est en exécration.
— Et pourquoi le tolère-t-elle?
— Les circonstances qui accompagnèrent la fin du fiancé parurent suspectes. Et la Compagnie en profita pour contester la validité de la police. Les preuves manquaient ou étaient trop vagues. Néanmoins un procès fut intenté, qui se traîne encore. Cet homme la tient donc sous la menace d'une folle dénonciation qui serait leur perte mutuelle. Je crois que, le procès terminé par le succès final dont il n'y a plus à douter désormais, la somme doit être partagée entre eux deux, selon des proportions déjà convenues.
— Quels résidus de vieux romans policiers t'encombrent donc l'imagination!
— Tout cela est vrai ; ce n'est même qu'un reflet de la vérité quotidienne. Songe donc : ils vivent ensemble, là, au bord du Bassin, dans une de ces petites villas sonores dont les planchers sont aussi minces que les cloisons, où l'on entend les cœurs battre et les poumons se dilater, où il n'est pas possible de fuir l'odeur de l'être haï ni les bruits d'eau de sa cuvette.
— Et quel homme est-ce?
— Figure-toi une tête en forme de pyramide tronquée, une vraie tête de python, précise comme une volonté géométrique, rigoureuse comme un
problème ou comme une sentence, avec deux yeux sans couleur, derrière un binocle aux verres aussi épais que les lentilles des lanternes sourdes...
— Et qui subvient à leurs dépenses?
— C'est à peine s'il sort de la plus humble bourgeoisie; c'est le fils d'un fabricant de porcelaine limousin... Elle possède encore quelque débris de sa dot. Mais si peu que cela ne suffirait même pas à satisfaire ses habitudes d'élégance et de luxe, tout au moins extérieures. La confiance dans l'issue du procès lui ouvre un crédit ruineux auprès des usuriers viticulteurs de la Gironde. Pour ces opérations d'usure, le froid python est également un bon intermédiaire.
— Et toi, qui es-tu aux yeux de cet homme?
— La victime désignée du jeu habituel. Deux ou trois fois, tandis que j'étais assis au piano, là-bas, dans la villa qui donne sur le Bassin, je Fai vu se montrer sur le seuil de la porte, réprimer un sourire moqueur, puis se retirer, comme on sort pour s'abandonner à son hilarité. Chaque fois, il m'est apparu comme un de ces fantômes qui naissent de certaines désagrégations de l'esprit au bord de la folie, et qui glacent le malade par leur présence intermittente. Un de mes pauvres camarades, ^avant d'entrer dans sa maison de santé, était harcelé par un de ces visiteurs-là, et il n'osait jamais se retourner, par crainte de le voir sur ses talons. Aujourd'hui, quelque chose de semblable m'arrive, à moi aussi...
— Mais il est clair qu'il s'agit d'un fantôme tolérant jusqu'à la complaisance, cher ami.
— Il ne contrarie pas les jeux du hasard et de la fantaisie, les caprices de l'ennui et de la cruauté; il se contente de les surveiller de près et de loin. H
n'a qu'un but : tenir attachée à lui sa complice, ne serait-ce que par une longue chaîne à relâcher quand il convient. Il ne craint que la fuite, l'élargissement, disons mieux « l'évasion ». Aujourd'hui les armes qu'il possède contre elle et les menaces ouvertes rendent inefficaces toute tentative... sur terre. Mais il y a une disparition du côté de l'ombre, il y a la disparition souterraine. C'est la seule menace qu'elle puisse opposer à celles qui la font esclave.
— Elle est capable de se tuer?
— A tout moment.
Je revis briller l'arme d'ivoire et d'acier dans l'ouverture du manchon couleur de perle. Je revis la femme à la main cachée debout devant moi, entière, silencieuse, pleine de son mal pareil à une vérité ou à quelque mensonge très profond qui lui tenait lieu de vie.
— A tout moment, pour un rien, comme on ouvre une porte, comme on franchit un seuil, comme on descend une marche.
Jusqu'alors, ces histoires étaient restées tout aussi étrangères à la figure idéale de cette femme que, par exemple, au plâtre de l'Apollon de Piombino placé sur une bibliothèque tournante et carrée, là, près du piano. Je ne parvenais pas à comprendre ni à sentir que telle fut la vraie substance de sa vie. Son mystère demeurait intact, comme la divinité obscure de la statue qui attirait mes regards et que dorait la lumière de l'après-midi.
Toutes ces actions bien définies n'étaient pas moins dissemblables de cette malheureuse créature qu'un chapitre de mythologie ou un hymne homérique n'était différent de cette forme attentive,
habitée par un esprit aussi secret que le travail de l'arbre nouant ses fruits.
Où était la main qui avait modelé sur le front bref du dieu, le double rang symétrique de boucles? Tout aussi opprimant m'apparaissait le pouvoir de ce passé dont cette âme devait être contrainte à subir la rigueur. Mon esprit ne reconnaissait aucune cohésion en un si pénible amas de faits vulgaires; mais il était possédé par un sentiment poétique le mêlant, de façon mystérieuse, à tout ce qui se procrée sous le silence humain.
C'est pourquoi, l'instinct, si souvent, tournait mes yeux vers l'Apollon qui, fini comme une œuvre ciselée, exprimait par chacune de ses lignes tout un infini de poésie. Encore un coup, la forme devenait pour moi une foi lucide; et, en écoutant toutes ces vaines ignominies, je ne croyais qu'à ce qui m'était signifié par la beauté polie dans les eaux de l'Eurotas.
Or, voilà que soudain une telle beauté m'apparais- Le camée sait consacrée à la mort, comme un de ces camées creusés dans la veine blanche d'une sombre agate. Le relief en devint si fier que tout le reste se dissipa. J'entendais mon cœur battre avec une telle violence qu'il me surprenait que mon ami ne l'entendit point. Mais il devait être assourdi par son propre tumulte, sur quoi, de temps en temps, il versait une gorgée ardente.
— Pourquoi? lui demandai-je. Parce qu'elle en parle avec art; parce que, comme tant d'autres femmes, elle en fait une gracieuse fanfaronnade....
— Il y a deux ans, dans une période de révolte et de fureur, elle défiait la mort presque chaque jour... Elle possédait un de ces légers canots de
hlanc et noir.
Un descendant des chevaux de Phidias.
course, comme on en voit dans les régates de Monaco, muni d'un moteur de seize cylindres et que lui avait donné un admirateur argentin. Une âme damnée de mécanicien l'accompagnait, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, quand le maudit vent d'ouest soulevait le Bassin en tempête et que la passe de l'Océan devenait impraticable. Avec des prodiges d'astuce, elle échappait à toute surveillance, surmontait tout empêchement. Presque toujours, elle rentrait au moment où l'on perdait l'espoir de la voir reparaître. Durant des heures et des heures, les lames avaient écume sur elle, comme contre une figure de proue. Celui qui baisait sa bouche devait sentir pendant longtemps la saveur du sel sur ses lèvres gercées.
Je la voyais comme si le débarcadère eût été en moi, enveloppée dans son manteau imperméable, avec son visage sous le camail de toile cirée, diaphane comme la lampe de la Méduse flottante. Et je ne l'avais attendue que pour repartir avec elle dans le crépuscule.
— Sur une plage galante de Normandie, peu de temps après son divorce, elle fut assidûment courtisée par un jeune joueur de « polo » qui lui faisait monter ses chevaux délicieux. Sans rien lui accorder, elle sut le rendre si fou de passion qu'il lui offrit de l'épouser. Elle s'en moqua, le tortura avec tant de raffinement qu'un jour il trouva le courage de partir; et peut-être alla-t-il jouer son jeu favori sur ([uelque bon terrain anglais, dans l'Inde. Elle ne l'aimait pas : elle s'était habituée à lui comme à un esclave qui pouvait servir à des inventions et à des expériences de supplices; mais elle aimait tendrement un de ses chevaux dressés pour le « polo »,
un jeune alezan qui portait le nom shakespearien de Pétruchio.
» Quand elle apprit ce départ, le soir même, elle s'empoisonna avec des pastilles de sublimé corrosif; et pendant des jours et des jours, elle resta suspendue entre la vie et la mort. Sur son lit de douleur, elle ne faisait que tendre la paume de sa main, répétant le geste accoutumé d'offrir le sucre à son cher Pétruchio. »
A présent, entre mes cils à demi clos, je voyais cette main nue, sortie du gant, je voyais cette main longue et robuste, aux jointures sèches et polies, effleurer la lèvre mince d'un de ces petits chevaux de Phidias qui galopaient dans les plâtres de la Frise, disposés le long de mon mur.
Il ne manquait aux sveltes cavaliers athéniens que la balle de bois et le maillet au manche flexible; il ne manquait que le pré tondu, élastique, sous les sabots de leurs bêles bien groupées. Je voyais le soleil oblique faucher l'herbe grasse de Normandie et un faisceau de rayons, pareil à une lame d'or, couper net deux jambes nerveuses enfoncées en terre, dans l'arrêt brusque. Mais mon cœur de rival bondissait de joie sauvage, à ces mots : « Elle ne Taimait pas! »
— Il y a un an, vers cette époque, dans les premiers jours d'avril exactement, certain soir...
Mon eœur s'arrêta. De nouveau j'entendais au fond de moi tomber les chaises renversées sur le plancher sonore, là-bas, dans l'ombre de la salle remplie d'échos, comme une église pendant l'office des Ténèbres.
— Certain soir? fis-je, pour solliciter la voix qui s'était interrompue, comme suffoquée par mon angoisse.
Le joavenceau et Vasuricr.
Je revoyais dans les yeux de l'inconnue, le reflet de nacre et son visage altéré par le tremblement indomptable.
— Certain soir, à Bordeaux, pour quelque chose de semblable, comme elle était assise dans son automobile et discutait avec l'oncle d'un pauvre garçon qu'on voulait l'empêcher de revoir, elle laissa tout à coup partir vers sa poitrine le revolver caché dans son manchon. La balle effleura le poumon et se logea sous l'omoplate. Et ce fut encore sa vie en danger pour des semaines et des semaines, l'horreur d'un lit dans une clinique, le python désolé à son chevet...
Toutes les apparences, toutes les divinations de cette lointaine soirée de printemps affluèrent de nouveau en moi avec une force multipliée, créant un sentiment qui était comme une forme de douleur immense, dont je ne pouvais souffrir, que je ne pouvais connaître tout entière, sinon dans l'avenir.
Je n'avais aucun doute ; néanmoins je demandai :
— Quel jour était-ce? Le sais-tu?
— Oui. C'était le 5 avril.
— Par désespoir d'amour?
Une jalousie obscure me travaillait.
— Par fantaisie d'amour et par dégoût de cette vie stupide. Ce Paul, un mineur, débauché par elle, était le neveu d'un négociant en vins avec qui le python avait combiné des opérations d'usure, escomptant la fortune future — la farine du diable ! Vois donc le jeu étrange!... Comme par représailles contre l'usurier, elle s'empara du petit qui d'ailleurs ne manquait pas de charme physique ni d'une certaine finesse sentimentale. En peu de temps elle le transforma, ^n fit une chose à elle, à tenir sur le poing comme un épervier coiffé du chaperon.
Découvrant le danger, les parents s'empressèrent dV parer et prirent tout de suite la mesure la plus efficace. Ils séquestrèrent Paul, l'emmenèrent au loin, le cachèrent on ne sait où. Cela suffit pour que le caprice exaspéré devînt chez elle une espèce de fureur.
» Elle demanda à le revoir une fois, à lui parler pour la dernière fois. On refusa. Elle se faisait conduire, presque chaque soir, sur la route où était la maison des parents et elle envo^^ait un message; mais elle était toujours déçue. Ce soir-là, au reçu d'un message impérieux et menaçant, Toncle accourut pour tenter de l'amener à la résignation. Elle était dans sa voiture; il lui parlait par la portière. Obstinée, elle répétait : « Je veux le voir. » Obstiné, l'autre disait non. Sous la fourrure, soudain le coup partit, comme par hasard. L'usurier accompagna le corps blessé, jusqu'à la clinique.
» Quand elle revint à elle et put murmurer quelques mots, elle supplia qu'on lui laissât revoir Paul, ne serait-ce qu'un instant. Tout fut inutile. La loi des marchands se montra inexorable. Seul le python demeura près du lit blanc — et le printemps contre les vitres de la fenêtre. La balle fut extraite. Les cicatrices...
— Ah! tu veux me décrire les cicatrices?
Je ne contenais plus mon tumulte. Sur ce mot, il s'était interrompu pour boire encore une gorgée, pour verser encore un peu de feu liquide dans la caverne où haletait son cœur épuisé. Le verre tout entier était enveloppé par les spatules de ses doigts ; l'index et le pouce contournaient le bord où il mettait ses lèvres en aspirant l'arôme de la liqueur attiédie. Ses narines palpitaient sur le masque enlu-
miné par son vice. Tout, en lui, à présent m'offensait et m'irritait. Entre ses doigts difformes et le verre qu'il semblait pressurer, je voyais trembler je ne sais quel sourire odieux. Je pensais à ces pourceaux Les pourceaux démoniaques qui ont coutume d'habiter chez cette exorcises. espècc d'artistc et attendent d'en être expulsés par l'exorcisme de l'inspiration.
— Raconte, raconte. Comment donc est-elle venue à toi?
Il rit grossièrement, dans le cercle de son verre.
— Attirée par l'odeur de la charogne, peut-être.
— On pourrait dire, non sans moins de grâce funèbre : pour recueillir le chant du cygne... Ne te donne-t-elle pas l'idée d'une Léda? Regarde ce groupe d'Ammanati.
Il sentit l'hostilité de ma voix.
— Camarade, fit-il, convulsé, en me fixant, dis-moi la vérité. Tu ne simulais pas, hier, quand tu me demandas qui elle était? Ne l'as-tu pas connue avant moi? N'es-tu point passé par là, toi aussi?
— Non.
— Et pourquoi es-tu jaloux?
— Jaloux : non. Un peu irrité : peut-être. Tu le sais : je ne conçois la vie que sous l'espèce de l'expression. Aujourd'hui, avec tes récits absurdes, tu as contrarié, ligne après ligne, son expression en moi. Il faut que je la retrouve et la recompose à force d'amour et de douleur.
J'enlevais toute gravité à ce que je disais, par le ton et par le sourire.
— Elle viendra à toi ; et tu l'aimeras, et tu en souffriras.
— Tu me la laisses en héritage?
— Certes, j'en voudrais mourir. Mais je suis
emmené loin d'ici, comme Paul, je suis soustrait à mon beau destin. Et c'est un sort étrange que le sien : au bon moment, chaque victime désignée lui échappe. Elle-même échappe à elle-même.
— A un poumon déjà lésé par une blessure, tu n'as pas craint de communiquer ton mal?
L'air de la pièce semblait devenir cru, comme celui qui souffle en des lieux sans lois ni mensonges. Je n'étais plus capable de réticences ni de douceur. Je voyais, d'un côté, cette forme splendide, traitée avec une magnanimité non moins sévère que celle-là, révélée par mes exemplaires d'art antique, témoignage constant par quoi se confirme mon sens du monde; et de l'autre côté, je considérais ce foyer d'infection humain, cette espèce de sensualité honteuse que je ne pouvais séparer de visions d'ordure et de fraude. Le mélange me paraissait invraisemblable.
Sous ma demande il y avait une investigation maligne, car je le savais hâbleur et incapable de s'avouer éconduit comme le cavalier de Pétruchio.
— Tu l!as vraiment tenue entre tes bras ? Tu as respiré en elle?
Mes prunelles le pénétraient. Une contraction involontaire de ses lèvres me parut être l'indice attendu ; mais il l'effaça par un éclat de rire strident et se leva, titubant quelque peu.
— Tu te renseignes avec une prudence impudique, dit-il. Mais la contagion serait ma vengeance contre le successeur... Quelle heure estil?... Elle passera ici vers cinq heures, pour me prendre et me reconduire. Tu la verras. Elle désire que tu lui montres tes chiens. Je partirai avec ma mère, demain matin, sans faute. C'est le cas de dire que je te transmets le flambeau en courant.
J'ouvris la porte vitrée donnant sur la véranda, avec la hâte de celui qui se sent suffoqué par une exhalaison malfaisante.
La marée, qui est femelle, montait vers la dune hérissée d'ajoncs. Toutes les eaux tremblaient et scintillaient, submergeant les bancs de sable, pâles et doux comme le corps des naufragés épuisés par les sirènes. On entendait un murmure profond, comme doit l'être celui qui annonce la débâcle printanière dans les pays de glace. Le soleil déclinant, laissait derrière lui un chemin splendide par où allaient descendre, semblait-il, ses grands chevaux blancs libérés du joug.
Les mythes de ma race venaient envahir les solitudes sans histoire. Mon esprit n'était que ferveur, fertilité, fatalité, comme au début de l'amour. L'accomplissement d'une divination était prochaine, et l'oracle du sang avait été bien interprété.
Je n'avais plus la volonté de me retourner et de revoir ce visage détruit, l'horrible crâne, la dure mâchoire d'os à travers la peau élimée. Quelque chose de plus fort que moi, de plus fort que cette misère venait de naître et allait me ressembler.
Un esprit disait : « Seul existe ce qui n'est pas encore, et tu vis du futur, tu ne te rappelles que le futur. » Mon cœur disait : « Je prends tout sur moi. Elle est sans faute. Je l'absous. La voici. » Il parlait comme certain soir, ce peuplier solitaire vêtu d'argents variés, à l'angle de ce jardin.
Revenues, les apparitions crépusculaires et nocturnes me traversaient, s'évanouissaient.
J'entendis le bruit sec que fit le couvercle soulevé du piano; et je ne me retournai pas; j'attendis,
frissonnant, comme si la main se fût posée sur mon épaule et non sur le clavier.
L'âme de l'instrument vibra comme dans un éclat de douleur.
Le moribond parlait son vrai langage. Le désespoir semble parfois imiter le cri d'une terrible félicité, et saisir le destin à la gorge avec une serre puissante comme celle de Beethoven. Tout ce qui venait d'être dit ou pensé, tout cela me parut mesquin,, superflu, lointain.
La lumière du jour fut pareille à la cécité.
Je m'accotai au montant de la porte vitrée; j'y Lamenio de posai la main levée et contre ma main j'appuyai ^^oomsani. mon front, les paupières closes. Je fis la nuit en moi pour surprendre les lueurs que la musique répandait de temps en temps, sur le fond vide de la vie. Une pause me suspendit au-dessus de mon propre anéantissement. C'était comme si le silence dût être éternel.
La plainte recommença; puis de nouveau se tut
Elle recommença pour la troisième fois, comme dans un arrêt sur le seuil de la porte que Ton doit fermer; puis elle finit.
Et personne ne bougea.
Tout à coup, nous entendîmes un ronflement, devant la grille du parc.
Il se leva et je me retournai. Je me vis, décoloré en lui, pâle, les lèvres livides, pareil à l'homme qui, du fond de l'eau, remonte à la surface sans respirer.
Il y a des sentiments de je ne sais quelle plastique vertu, qui semblent pour ainsi dire remanier la matière humaine, la pétrir à nouveau et lui donner un aspect momentané.
Quand nous descendîmes vers la grille, encore sous l'empire de la puissance musicale, il me sembla que nous ne faisions qu'un seul être, plus grand que nous deux, doué d'une âme primitive, et que L'amour Cet être fantastique vacillait et boitait d'un côté. Ce boiteux. ne fut qu'un instant, inexprimable, qui se perdit dans l'immensité du printemps, s'envola par-dessus les confins du monde.
Si la jeune femme eût possédé une vision magique, elle aurait vu s'avancer vers elle cette forme inégale de l'Amour, pareille à une chimère fugace. Mais à chaque pas, nous nous séparions plus nettement. Je sentais l'émotion de mon ami monter confusément à travers les fumées de son ivresse, les poisons de ses veines, les obstacles de ses maux. Je sentais la mienne se répandre comme une sève vigoureuse à travers la légèreté de mon corps presque à jeun, augmenter à chaque pas, comme si le contact de mon talon sur le sol m'enrichissait de toute la ferveur terrestre.
Elle était restée dans la voiture, devant la grille. Quand nous fûmes tout proches, elle sauta à terre, avec un mouvement qui provoqua en moi des ondes innombrables, tel parfois sur l'eau du Bassin le saut de certains poissons dorés et arqués comme la jeune lune.
Elle ne portait plus ses entraves. Cette inflexion de sa grâce au-dessous de la ceinture que j'avais déjà remarquée, et qui lui donnait un air de Léda
accueillant le cygne, cette inflexion était encore accusée par la jupe drapée, comme enroulée par devant sur les deux jambes, d'une manière qui me faisait songer aux pétales retroussés de ces grands iris noirs nommés lys de Suse. Chaque pli et Le lys l'ombre dans le pli, la lumière sur la côte, la de Suse. souplesse du tissu, le dessin courant tout autour, étaient les modes de sa fraîche vie qui me touchaient comme la ligne de son menton tirée par la divine jeunesse.
Je la recevais en moi, simple et nombreuse, comme pèse sur nous toute la masse de l'air qui en même temps pénètre chacun de nos pores. Tout en elle m'était connu et tout m'était inconnu, en cet instant et pour toujours. Sans nul doute, elle lut dans mes yeux cette nouveauté admirable.
« Encore, encore! » Un esprit répétait en moi le mot de celui qui n'est jamais rassasié, de celui qui sait que derrière une chose belle, il est une chose plus belle.
Mille choses visibles et invisibles survenaient dans la lumière, comme entraînées par un courant, avec cet afflux précipité qui annonce le voisinage des cataractes.
Le parc était transformé en un berceau de chaleur par une de ces ardentes bouffées soudaines que semble souffler sur la Lande la tromperie de la Morgane occidentale, se plaisant à simuler l'haleine de l'été. L'or solaire et le pollen sylvestre, mêlés, n'étaient plus, dans la palpitation du vent, qu'une seule et même poussière. Les pins, à la pointe de chaque aiguille, portaient une goutte d'azur.
Nous parlions. Chacun de nous trois avait l'air d'écouter et de répondre. Mais c'était, comme en
La chanson de Caron.
Leda et Us cygnes.
songe, lorsque nous voyons remuer les lèvres des vivants et des morts, sans que le son nous parvienne. Il se formait un tourbillon silencieux, avec la substance fluide de deux vies; et la troisième était pareille à un de ces débris flottants qui, d'abord attirés par le remaus, tournoient et puis sont repoussés.
Tout se dissimulait et tout se révélait, tout parvenait jusqu'à la racine de l'âme et à l'extrémité des nerfs, ressemblait à l'initiation et ressemblait à la perdition. Et, à coup sur, un de nous était perdu; et peut-être deux étaient-ils perdus; et peut-être trois, comme dans la chanson grecque de Caron.
— Que fais-tu?
Je ne retins pas ce cri; toutefois je pus l'atténuer, devant le geste de l'instinct, car mon ami s'était agrippé au bras de la jeune femme, tout hors de lui, suppliant et craintif. Mais il parvint à se dominer et rien ne fut plus triste que la façon dont il essaya de donner à ce mouvement involontaire, l'apparence d'une innocente familiarité.
Elle rougit, puis s'écarta et se mit à courir vers le chenil, où déjà mes jeunes lévriers s'agitaient éperdument. Ensemble, nous entrâmes comme dans l'écume d'une lame qui déferle. L'autre n'osa point, craignant le choc; il resta dehors contre les barreaux.
— Léda! Léda et les cygnes!
L'antique rythme de la Métamorphose circule encore à travers le monde.
La jeune femme semblait reprise et recréée dans la jeunesse de la nature, et habitée par une source qui venait bouillonner contre le cristal de ses yeux. Elle était sa propre source, sa rivière et sa rive,
Tombre du platane, le frissonnement du roseau, le velours de la mousse. Les grands oiseaux sans ailes l'assaillirent; et certes, quand elle tendait la main vers un d'eux et le prenait parson colplumeux, elle répétait exactement le geste de la fille de ïhestios.
— Léda et les cygnes!
Elle s'était adossée contre un tronc, pour résister à l'assaut et quand, du fouet, de la voix, j'essayais de chasser les bêtes folles, elle me criait :
— Laissez! Laissez!
C'était une meute de lévriers barzoïs, nés, ici, au mois d'août, de la blanche Thamar; mais l'image divine de l'écume paraissait inséparabl-e de leur naissance, de même que le surnom grec de Vénus.
Ils accouraient à l'appel comme le flot vient à recueil; et, dirais-je que chaque fois j'étais étonné de ne pas entendre la vague se briser à mes pieds? Certes, ils étaient faits de matières infiniment précieuses ; pas une coquille n'avait la délicatesse de ces bouches, dans le passage du rose des gencives au blanc de la denture. Quelques-uns, au fond de leurs yeux clairs, offraient toutes les ramifications de la flore marine comme rassemblées dans une goutte incorruptible.
— Laissez!
Dressés sur leurs pattes, ils tentaient de lui lécher le visage et le cou, dans un furieux besoin de caresser; mais un d'eux, plus que les autres, éblouissant de blancheur bien que marqué çà et là de quelques taches légères comme l'ombre de la fumée, un d'eux, plus que les autres, la poussait et la pressait.
— Oh! celui-ci! dit-elle av^ec un accent d'amour qui en faisait un élu.
Je réussis à éloigner les autres et à ne lui laisser que celui-là.
0 imagination, toute-puissance du désir, prunelle de la poésie!
Mon cœur se gonflait d'une volupté inconnue. Adossée au tronc, la jeune femme avait contre elle l'animal palpitant; et elle lui parlait avec ces mots que la douceur dissout en sonorités vaines. Le long museau était contre la joue; et la bouche sauvage, et la bouche humaine avaient la même fraîcheur juvénile.
Les doigts nus s'insinuaient dans la belle fourrure comme dans la plume molle qui tiédit au creux de l'aile.
« Munus II y a des regards qui, en se rencontrant, célè-
funus » brent un mystère dans un battement de cils. Il y en a d'autres, ou les mêmes, qui échangent un tel don que le prix de tout le reste en est diminué.
Les aiguilles de pin, desséchées, crépitaient sous nos pas, tandis que nous revenions, tous les trois, vers la grille, sans parler. Les troncs, d'un côté, resplendissaient, comme cuirassés de cuivre rouge; de l'autre, ils étaient noirs, comme enduits de poix. Les talus étaient jaunes de farine sauvage. Des conciliabules de chenilles se tenaient sous une espèce de loque qu'on eût prise pour une dépouille de serpent ou pour les alvéoles de rayons vides et desséchés.
Je frissonnai, reconnaissant tout à coup, près de mon oreille, cette espèce de cliquetis sinistre qui, certaine nuit lointaine, m'avait évoqué la figure du
pasteur taciturne occupé à tricoter son ouvrage sans fin. C'était la brise du soir, dans les longues feuilles en fer de lance.
— Adieu donc, dit mon ami, près de la portière.
— Tu partiras vraiment demain matin?
— Je partirai.
— Peut-être me trouverai-je au départ du train, pour saluer ta mère.
Il tordit sa bouche comme à un afflux d'amertume. Il monta avec peine, s'installa près de la femme du mythe.
Il semblait qu'elle ne nous connût plus, ni lui ni moi. Aujourd'hui, entre les bords de ses paupières durcis et nets, elle avait de ces yeux qui nous laissent perplexes et désespérés comme devant la muraille lisse d'un rocher sans passage et sans prise. La même lueur oblique qui changeait en lames rouges les écailles des troncs, enflamma sur ses tempes le métal de ses cheveux.
— Adieu, dit encore mon ami, levant la main qui avait tiré du clavier les lamentations nocturnes.
« Elle ne t'aime pas ! elle ne t'aime pas ! » La voiture démarra dans un ronflement; les roues creusèrent profondément le chemin sablonneux, laissant entre les deux ornières quelque chose de cet enchantement que ma lanterne posée à terre avait éclairé, au cours de la nuit lointaine.
Le ronflement s'atténua, se perdit. Je continuai pourtant de prêter l'oreille. Je n'entendais plus que les coups de mon cœur, répercutés dans ma nuque. Une anxiété, pareille à une flamme destructrice, dévorait en moi les pensées, et me refoulait dans la bouche ce goût de sang et de cendre que j'avais déjà mâché sur la route interrompue par cette main
sordide, coulante et tâtonnante, à la recherche de l'objet par moi perdu.
Je revins vers le chenil, comme on retourne vers le lieu où s'accomplit un miracle de vie et d'art, afin de renouveler les demandes qui restent sans réponse.
Les longs museaux humides pointaient entre les lattes, et les yeux obscurcis par le soir guettaient comme ceux des cygnes, quand on passe au bord de l'eau, dans un parc déjà envahi par l'ombre et le sommeil.
J'entrai; je parlai avec ces accents gutturaux que les chiens comprennent. Tous m'entouraient, imitant sur leurs quatre pattes la crête du flot quand il s'enroule en volute, ou bien se cabrant comme les chèvres qui dansent en souvenir des satyres. Un seul, à l'écart, s'abandonnait à une folle allégresse, comme les petits chiens quand ils trouvent un os, jetait en l'air et reprenait entre ses dents, quelque chose que je ne pouvais distinguer. C'était précisément le favori de Léda.
Je l'appelai plusieurs fois. Il cessait de jouer, me regardait avec une défiance rusée, hésitait quelques instants, plus sinueux qu'une vague sur un dessin japonais, puis s'en allait, plus loin, bondissant et gambadant sur les aiguilles de pin. Un appel plus sévère l'invita à l'obéissance.
Il s'approcha à pas veloutés, presque rampant, avec une grâce désespérée; il fît les derniers pas, tout penché sur le flanc, puis il se renversa sur le dos, à mes pieds, comme s'il était pour s'évanouir ou exhaler son dernier soupir. Mais il tenait toujours l'objet entre les dents, avec une force adroite qui le serrait sans le briser.
' — Que tiens-tu? Que tiens-tu? Laisse voir.
Il entremêlait ses pattes en signe de supplication. Le lévrier Pour le forcer à lâcher prise, je lui mis le doigt ^^^«p^^^edans la commissure des mâchoires. Je pus lui ôter ce qu'il tenait; c'était un peigne en écaille blonde, un petit peigne tombé des cheveux de Léda!
Je le sentais humide de bave. Je le sentais vivre d'une vie secrète, dans la paume dé ma main, tout en le soupesant. Il ne pesait pas plus qu'une étoile marine. Le chien était encore là, étendu, comme s'il attendait le pardon d'une faute; et, entre les franges entr'ouvertes des longues lèvres, ses dents reluisaient, évoquant en moi « les carats de la perfection ».
Je n^étais plus tourmenté que par une seule pensée, née d'une angoisse obscure : tenter de la revoir avant la nuit. Le peigne perdu était un prétexte plausible. Elle était peut-être rentrée chez elle, après avoir reconduit son ami. En tremblant je pensai : « Si je la trouvais seule! Si je pouvais lui parler! » Toute hésitation de ma part me semblait favoriser je ne sais quelle puissance errnemie, et détourner de moi la chance.
L'anxiété ne peut respirer que dans la vitesse.
Je sautai sur une bicyclette et me mis en route, à toute allure. A la première côte roide, je n'éprouvai aucune peine. Une étrange vigueur m'était venue dans tous les muscles, et le vent du soir entrait dans ma poitrine comme dans la feuillée nouvelle.
Je traversai la Ville d'hiver, la ville des malades. J'entrevis quelques lampes allumées, derrière des vitres. Je crus deviner sur la droite, avant un tournant, la robe argentine du pommier refleuri. La cloche tinta sur la Chapelle. Au bout d'une allée d'arbres, au delà du haut Crucifix, brillait le Bassin.
Je savais que la maison était dans les environs du débarcadère, la quatrième à gauche. Pour la trouver, je mis pied à terre; je marchai sans hâte, la hardiesse me manquant. L'ombre était dans toutes les fenêtres. Je longeai le mur du jardin, où les feuilles lisses des arbustes luisaient encore. Les portes vitrées du vestibule étaient ouvertes : on voyait, au fond, un balcon ouvert lui aussi, sur le ciel pâle ; et la brise gonflait les rideaux, sifflait sous la voûte.
La maison paraissait déserte. Le ressac y résonnait comme contre un quai. « Elle est peut-être là, assise dans l'ombre. En ce moment, elle me reconnaît, se lève et jette un cri. »
J'attendis, immobile dans le courant d'air qui dispersait en étincelles, ma vie. A présent elle n'était plus devant moi, elle était derrière moi, comme un bloc de glace.
A un bruit de pas, je me retournai. Quelqu'un entrait dans le jardin.
Je ne sais quelle répulsion instinctive et le miroitement du binocle aux verres épais m'avertirent que l'homme à la tête en pyramide tronquée, survenait.
— Qui est là? demanda-t-il, d'une voix sèche et pénétrante qui fendit la clameur de la marée.
Je me nommai; j'expliquai en peu de mots ma présence ; je lui tendis le peigne, enveloppé, pour qu'il le restituât à celle qui l'avait perdu.
— Elle n'est pas encore rentrée, dit-il.
Et, avec une politesse stricte et froide, il me proposa de l'attendre.
Mes yeux habitués à l'ombre, voyaient la tête fixe du python comme dans l'incohérence d'un songe quand, sans rien soupçonner, on entre dans une
chambre et que, tout à coup, on découvre, dans l'angle, le reptile énorme échappé de la ménagerie, à l'affût, dressé sur l'enroulement de ses anneaux à hauteur d'homme.
— Merci, répondis-je, ne pouvant dominer cette étrange terreur. Il faut que je m'en aille.
Je sortis. Je repris ma course. Je poussai Jusqu'à l'extrémité de l'allée marine, dans l'espoir de la rencontrer. Je remontai vers les dunes. Je rentrai; je retrouvai, parmi mes livres et mes plâtres, l'odeur du tabac opiacé; je revis le clavier découvert et l'ombre de l'Immortel sur l'ivoire redevenu silencieux.
Je vécus une partie de la nuit comme un homme qui sait ne plus se posséder entièrement. Je demeurai aux écoutes, pour surprendre un cri qui ne parvenait pas encore à mon oreille, mais déjà me touchait l'âme.
76 LALEDASANSGYGNE.
Je ne sais s'il y avait longtemps que durait l'assoupissement de la fatigue, quand mon âme reflua dans mes sens, avec l'affolement d'une multitude surprise par une alerte soudaine. Je me retrouvai soulevé sur les coudes. Je n'étais qu'une pulsation bruyante. Les yeux grands ouverts dans l'obscurité, j'étais inconscient du temps, du lieu et des événements, comme celui qui se réveille pour mourir dans la maison qui s'écroule.
Comme à l'accoutumée, ma fenêtre était ouverte; et je devinai l'approche de l'aube, à la couleur du ciel étoile. La fraîcheur m'apaisa. Je me recouchai sur le dos, sans dormir.
Sur aucun rivage, la mélancolie du monde ne flotte comme sur ces bords de l'extrême occident, chaque fois que va poindre un nouveau jour. Le Le coq de coq de la Lande a le chant rauque et lugubre, comme s'il se rappelait qu'il descend de celui qui était consacré à une divinité conçue par la nuit, sans le secours d'aucun autre dieu. L'homme que ce chant réveille croit n'être qu'une ombre, jusqu'au moment où il reprend le poids de son corps pour le ramener vers sa peine.
Une fois encore, la fatigue me terrassa.
Comme la grande lumière matinale venait de me réveiller, tout de suite je me rappelai ma promesse d'aller saluer la mère de mon ami. Je me dépêchai pour ne point laisser passer l'heure, et j'emportai un bouquet de violettes.
Le vent d'ouest s'était levé dans un ciel intrépide.
la Lande.
voilée.
plein de fécondités, de migrations el de retours.
« Peut-être ne part-il pas, » pensais-je, croyant revoir sa bouche anière, entendre son rire strident. « Il ne part plus. »
Mais un autre esprit, se rappelant Téclat de douleur qui avait déchiré les fibres de l'instrument, me disait : « Il part. Il s'en va. Il est vaincu. »
Et j'avais voilé en moi l'énigme de ce visage La Léda antique et neuf, aux larges plans fortement assemblés comme sur une tête de Roi pasteur, sculptée dans le basalte. J'attendais de je ne sais quel horizon, je ne sais quel message, pour le dévoiler et le regarder de nouveau sans peur.
J'entrai sous le morne abri. Le train était arrêté sur les rails, noir, stupide et massif. Sur un long banc étaient entassées certaines cages d'osier, pleines de poulets évanouis. Le visage de chaque créature humaine paraissait porter une marque de servitude et de honte. Le coq de la Lande avait chanté pour ces gens-là.
Je longeai les voitures, à la recherche de mon ami Gt de moi-même, quand je l'aperçus, affalé contre l'épaule de sa mère et d'une pâleur de cire, comme engourdi par un narcotique, là, avec des jambes floches, avec un peu du blanc des yeux visible entre les paupières mal fermées. Un geste de la vieille dame prévint Timportunité de tout ce que je pouvais dire, de tout ce que je pouvais faire.
Elle se pencha vers moi avec d'infinies précautions, évitant de déranger son fils, et murmura : — Elle s'est tuée la nuit dernière.
Cela me fut conté par Desiderio Moriar.
Comme le récit ^me parut terminé et qu'il se taisait, les regards fixés sur le banc de sable, au milieu du Bassin (fosse livide, sans asphodèles, déserte, et qui appartenait au monde d'en-bas) je lui demandai :
— Avez-vous pu la voir sur son lit de mort?
— Je la vis, répondit-il.
— Avait-elle le visage intact?
Il fit signe que oui, en inclinant la tête; et ses
mains tremblaient un peu sur ses genoux. J'osai ajouter, à voix basse :
Desiderio — Et Comment était son visage, alors?
Il fit la nuit dans son âme, se couvrant les yeux avec ses pamnes ; et il demeura silencieux.
Le reflux avait laissé à découvert l'immense plage i et l'eau basse ne respirait plus, mais, immobile, reflétait le ciel immobile. Les canaux, les bancs, les dunes, les langues longues et minces, les caps étirés, les buissons ras, toutes les lignes intérieures s'accordaient avec celle de l'horizon océanique, pour obéir à un rythme de perfection sublime, seulement consenti aux hommes dans l'heure qui suit le trépas.
En un silence égal à la nudité parfaite, gisait la beauté de l'Occident.
Dans la Lande, juin 1913.
Moriar et la nuit
A GHIAROVISO.
J'entends toujours le galop délicat des poulains de grande race se rapprocher sur mon silence qui est aujourd'hui à moitié dans l'ombre et à moitié dans la lumière, comme l'était la prairie égale au pays de Sylvie l'Italienne.
Vous souvient-il encore, ô Chiaroviso, de ce jour d'été, âpre et trouble comme un midi de printemps prématuré? C'était le dernier spectacle de la vie Le dernier jeu. légère, le rapide concours de la grâce et de l'ardeur transmises par le sang. Les poulains de deux ans nous semblèrent les plus belles créatures de l'Univers, hauts sur jambes, sans ventre, tout comme mes lévriers créés et élevés selon le style de ma volonté qui apprend tous les arts.
L'hippodrome était presque désert. Rares et absorbés, les spectateurs étaient la proie de l'inquiétude commune qui leur faisait baisser les regards vers le sol, comme s'ils eussent cherché, sur la
82 ENVOI A LA FUANCE.
pelouse, des herbes à Sortilèges. Certains étaient plongés dans la lecture des feuilles sibyllines et ne se retournaient même point au rythme délicieux que marquaient les sabots des jeunes chevaux, partant en troupe sur le terrain sonore et élastique.
Je pensais au début d'une ode qui ressemblait à cette impétuosité fraîche, aussi fraiche et joyeuse que l'envolée d'une bande d'oiseaux jaillis d'une branche printanière ; à cette impétuosité qui allait se résoudre en écume et en sueur fumantes, courant sur la peau où le feu des veines apparues rappelle cette vibration silencieuse provoquée par la canicule audessus des sables nus.
Heure pathétique de beauté et de divination, inoubliable comme le fragment d'une frise qui survit à un temple en ruine.
Elle n'était pas, en effet, moins belle que la chevauchée de Phidias, cette longue troupe de poulains « fils du vent » qui ne paraissaient plus fouler l'herbe mais la survoler. Ils étaient vingt et un : trois fois sept; le nombre rythmique et magique dont je fus toujours studieux. Et ils étaient montés par des jockeys presque enfants, aux visages nets, où n'apparaissait même pas le premier duvet, jeunes frères des cavaliers athéniens, dépourvus de leur clamyde et du chapeau thessalien, mais doués de leur élégance flexible.
Nous nous penchions par-dessus la barrière pour suivre la course, avec les yeux avides de celui qui prend congé et se retourne avant de s'éloigner. Nous suivions cette onde ardente et frémissante, du soleil à l'ombre et de l'ombre au soleil, sur la piste tantôt verte, tantôt bleue; nous la suivions avec la même mélancolie agitée qui nous travaille quand nous
voyons s'évanouir la dernière jeunesse ou le dernier amour ou le dernier plaisir.
C'était le dernier jeu de nos loisirs et de notre paix. Nous attendions que du groupe compact comme un seul animal bai aux jambes nombreuses, s'élançât le gagnant certain, le champion désigné, celui que nous avions choisi pour le pari, celui que l'excellence de la forme et la vigueur du sang annonçaient comme le plus formidable dans la lutte. Et je me représentais, en mon esprit surexcité, ce merveilleux coursier britannique, favori de la victoire, qui, sur le point d'être distancé par son rival, se retourna, furibond, et le mordit au garrot pour l'empêcher de vaincre. Ainsi, tout à coup, l'anxiété du jeu se changeait en un sentiment plus acerbe et plus profond.
Le sang ne jaillit point du garrot de ce poulain qui, au tournant, dépassait le peloton de toute l'encolure et menait le train : mais l'odeur du sang futur paraissait monter de la douce poitrine de l'Ile-de-France ; mais des suaves horizons du Valais, paraissait surgir le visage de la Guerre, soufflant sa touffeur de pourriture et d'incendie.
Ce n'était plus pour cette victoire que nous étions tout palpitants mais pour une autre; ce n'était plus pour les jeunes chevaux, mais pour les jeunes héros. Nous nous regardions dans les yeux pour y lire la même pensée; et nous étions légèrement pâles sous l'ombre d'un nuage fugitif. Et dans nos yeux fraternels, de même qu'en toute la noblesse de la contrée, sur laquelle tremblait, au déclin du jour, le sourire italien de Sylvie, nous lisions le présage de la résurrection latine. Les édifices, les collines, les eaux, les prés, les parcs s'harmonisaient en lignes de la même architecture.
vainqueur.
Dans le domaine que la nièce de Marie de Médicis reçut à quinze ans, comme la plus souple de ses ceintures, mon âme toscane s'accommodait ainsi qu'en une vieille villa médicéenne. La Nonette était vagabonde et transparente comme l'Ambre. L'Ursine ressemblait à la belle Vespuccia au col ceint d'un serpent. Théophile chantait comme le Politien. Le poulain Le poulain gagnant était ramené par la bride dans
l'enceinte du pesage. Un je ne sais quoi de fluide et de ferme tout à la fois : le tremblement des muscles sous la sueur écumante faisait penser à la mobilité des sources soudaines; mais les tendons s'adaptaient à son ossature comme les cordes aux fûts des arbalètes. De la ganache aux boulets, de l'épaule à la hanche, de la pointe du poitrail à la naissance de la queue, la bête tout entière n'était qu'une œuvre d'un style encore plus concis que le relief de la métope attique. Mais une telle sévérité de forme n'était destinée qu'à maîtriser l'exubérance de la vie. Dans les naseaux et dans les yeux, les esprits du sang brûlaient avec la force du feu qui apparaît par les interstices du four à fonte.
Et dans notre inimitable manière de comprendre et de sentir ces rapports et cette beauté, nous nous reconnaissions latins. Et autour de l'effort victorieux de ce jeune animal parfait, nous voyions se ranger toutes les perfections séculaires de notre culture.
Et voilà qu'à cette aimable partie, une autre, terrible, allait succéder, dont tous nos biens étaient l'enjeu. Nous allions risquer tous nos biens sur un coup de dés. Déjà nous entendions résonner les dés pipés, contre la peau d'êrne tendue sur le tambour du lansquenet.
Nous traversâmes la pelouse déserte, comme le soir tombait, pour regagner la maison amie. Je pensais à la demeure de Sylvie, reflétée par les eaux claires. J'imaginais dans le parler de France l'accent de la patricienne de Rome.
Rares paroles, pas ralentis, graves pensers. Les tours du château allongeaient leur ombre sur les bassins et sur les cours. Là-bas, formes taciturnes du soir, un cygne traversait un étang, une biche sautait une allée. Là-bas, dans une salle déserte, le serpent gracieux se dénouait du col de la Simonetta et se multipliait en ses cheveux ornés. La belle tête génoise se hérissait, sifflait comme celle de la Gorgone ; au-dessus d'elle, le nuage du destin se gonflait de menace.
Nous souriions de cette fantaisie, tout en marchant sur le tapis d'herbe ; mais comme la lumière se retirait de toutes les choses pour s'en aller vers l'Occident, nous sentions toutes les choses, et les plus aimées, peu à peu nous abandonner. Non seulement un jour finissait mais un monde se dissolvait. Les fantômes de la vie légère s'enfuyaient, plus rapides que le galop des jeunes chevaux. Au milieu de cette molle prairie, une nécessité soudaine nous opprimait et nous courbait, rude comme le genou du génie michel-angélesque.
Moi et Marcel, mon compagnon de jeux, nous écartant un peu des jupes étroites qui semblaient entraver aussi nos jambes, nous nous regardâmes avec une émotion qui décomposait nos lèvres et nous serrait la gorge; car le flot de nos pensées, de nos pressentiments, soulevé, accru dans le même temps, nous avait tous deux submergés.
La maison maternelle était là, tranquille, sous la
Le collier de la belle Simonetta,
protection de ses vieux arbres; belle et commode maison française, bien claire et bien nette, par l'ordre illuminée plus encore que par ses fenêtres, un peu italianisante comme un sonnet de la Pléiade.
Nous entendions les chiens hurler et aboyer dans le vestibule. Comme Fécluse se lève, comme la force de l'eau se précipite, ainsi la porte s'ouvrit et leur joie impétueuse nous assaillit, sans retenue.
C'était une turbulence de muscles, pareille au flottement d'une étoffe de soie que parcourent de rapides reflets; et au milieu de tout cela, brillaient les yeux et pointaient les museaux qui semblaient l'acuité même du regard dans la volonté de pénétrer l'espace. Ce n'était que puissance élastique, légèreté bondissante, sécheresse essentielle comme dans les plantes aromatiques, jubilation d'amour, malice enfantine, désir de fuite, avidité et jalousie, fidélité et désobéissance. C'étaient des enfants capricieux et de formidables machines de victoire, des fauves cruels et de timides demoiselles, des rêveurs taciturnes et d'inexorables déprédateurs.
Nous les aimions comme on aime une femme infidèle et tendre, mélange d'aversion et d'ardeur, de frénésie et de mélancolie. Et quand Marcel se pencha vers le préféré, lui souleva une patte de derrière pour examiner un ongle malade, notre cœur s'émut comme devant la plus exquise des œuvres d'art, en voyant la dernière lueur du jour traverser la membrane, entre l'os et le tendon.
Les chiens Et Cependant, la veille, comme on parlait de la
guerre, l'éventualité s'était présentée à nous de supprimer une partie du chenil, la nécessité horrible de tuer nos amis et de les ensevelir dans une fosse. Toute cette vigueur sculptée, ciselée, était désormais
condamnés.
SOUS le coup de la condamnation. Ceux qui devaient mourir étaient déjà désignés. Quelque chose de funèbre venait d'entrer avec nous en la maison paisible. Dans les pièces bien ordonnées, les rideaux et les portières étaient immobiles, mais l'air paraissait inquiet, comme aux approches de l'ouragan, lorsque les serviteurs courent fermer les fenêtres et les portes.
Le Sacrifice était venu prendre place entre les Pénates. Nous ne détournâmes point la tête afin d'ignorer sa présence. Mais nous nous approchâmes de lui, nous lui enlevâmes son voile, pour le regarder avec des prunelles intrépides.
Heure inoubliable d'amitié, de résolution, d'espérance.
Nous étions assis autour de la table familiale. Les lampes n'avaient pas été allumées. Une à une, les choses étaient abandonnées par la lumière du jour qui s'en retournait vers l'Occident. Une Victoire dorée, du temps de l'Empire, brillait sur le marbre de la cheminée.
Nous parlions à demi-voix comme si l'ombre de cette soirée eût été d'une grandeur inaccoutumée. Nous laissions l'argutie se refroidir dans notre bouche et le thé dans nos tasses.
L'ennemi n'était pas seulement à la frontière, mais sur notre seuil. Le seuil de la maison et la frontière de la Patrie étaient une seule et même sainteté qui pouvait être profanée. Il fallait se dresser et combattre.
Alors Marcel vint en souriant, avec son visage pâle et affilé comme une épée nue qui repose sur une dalle de Carrare. Il vint et apporta sa tunique bleue, son képi de fantassin, tirés du fond d'une armoire. Ils avaient une odeur de camphre.
Nous n'aurions pas été plus émus si nous avions été effleurés par les plis du drapeau flottant. Chacun de nous palpa la rude étoffe. Quelqu'un, peut-être, la vit tachée de sang.
Comme le képi allait à ma tête, nous en tirâmes un bon augure; et nous retrouvâmes notre rire discret auquel s'ajoutait on ne sait quoi de tranchant.
A partir de ce soir-là nos deux patries n'en furent plus qu'une seule pour nous.
La cloche Une cloche de feu sonnait au plus haut du crépus-
cule de juillet.
Nous nous levâmes pour sortir au grand air, comme suffoqués. Nous respirâmes la bataille et la revanche dans le vent qui passait sur l'Ile-de-France.
de feu.
Vous souvient-il, ô Chiaroviso, de ce soir-là? Ce soir-là, en signe de fraternité latine, je vous donnai le beau nom italien que, tout à coup, je me rappelai d'avoir découvert sur un vieil acte notarié de Pistoïe, alors que les beaux noms faisaient naître dans mon esprit les belles héroïnes : Chiaroviso. Clairvisage. On dirait le nom lumineux de nos deux patries unies.
Vinrent ensuite des jours prodigieux que nous chanterons...
En attendant, je choisis pour vous, dans le livre de ma mémoire, ces pages de passion, écrites sous la date du 27, en ce juillet tragique. Il y a là un chant secret.
[En vérité, aujourd'hui, la vie est suspendue; et L'anxiété telle qu'elle est, il semble qu'elle ne vaille plus la ^ "'^"* peine d'être vécue. L'ennui alterne avec Tanxiété ; ou l'un pénètre l'autre comme le courant qui traverse un lac immobile. Je ne sais combien de choses malades, combien de choses mortes empoisonnent l'air. Nous respirons des corruptions sans nombre et inconnues, comme on en respire quand la poussière épaisse et la fange desséchée bouillonnent de nouveau sous la première averse, en un pays que dévastèrent la canicule et la peste.
Il me souvient d'avoir comparé une certaine tristesse de l'homme au navire dont l'hélice est endommagée et qui, perdu au milieu de l'immense polypier, sur l'inertie ardente de l'Océan
tropical, se meurt peu à peu en la fétidité de sa sentine.
Senta Vodore. d'un abisso invisibile e omniprésente, il pestifero Jîato d'un gran mare torpente ma pieno di occulta ferocia, di vita vorace *...
Il me revient à l'esprit les souvenirs de certains après-midi romains, de l'époque la plus triste, alors que les oies du Capitole descendaient pour barboter et glousser dans le Cloaque, alors que tout vénérable autel était renversé ou désert. Il me revient quelque chose de cette désespérance, de ce dégoût.
Manie, Manie sUenziose, erranli nelV inferno délia città canicolare, col pasîo degli sciacalli famelici, ira le bucce lùbriche dei frutti e lo s ter m dei cavalli coperlo d'insetti che hanno il lucore delVacciaio azzurrato-...
L'aspect de Paris est sinistre, sous le ciel bas, moite et gris comme la vapeur d'une chaudière en ébullition. L'haleine de tous ces hommes qui s'entassent dans le Tribunal, semble empester la ville entière. Chacun d'eux a fourré son ongle ourlé de noir dans les trous faits par le plomb au vêtement
1. Je sentis l'odeur d'un abîme, invisible et omniprésent, le souffle pestilentiel d'une grande mer engourdie, mais pleine d'occulte férocité, de vie dévorante...
2. Manies, Manies silencieuses, errant à travers l'enfer de la cité caniculaire, à la façon des chacals faméliques, parmi les pelures glissantes des fruits et le crottin des chevaux, couvert d'insectes qui ont l'éclat de l'acier bleu...
de la victime, de ce même ongle s'est enlevé la crotte de son nez partisan et, subrepticement, l'a déposée sur la manche de son voisin.
Il n'y a donc pas d'autre drapeau que ce pardessus troué, et ce peu de linge sale? Il n'y a donc pas d'autre cri d'alarme, d'autre appel à la rescousse que le rugissement vain des avocats? Dans un baryton enroué du barreau, Paris voit un lion magnanime; les moustaches teintes et tombantes d'un accusateur aux mandibules solides, lui donnent l'image de l'antique rudesse gauloise. Sois dure à la prise, ô mâchoire verbeuse !
On dit que l'épouse vengeresse n'aurait tué que pour se faire encore aimer par un mari lassé. Je ne sais pourquoi, je pense à ce plomb que les pêcheurs mettent dans la bouche des poissons morts dont ils se servent pour amorcer. L'âme même de la ville me rappelle un squale ensablé, là-bas, sur la plage atlantique, certain soir de juillet sans astres, et que j'entendis longuement souffler et se débattre jusqu'au moment oii la marée haute le sauva.
Serait-ce la marée qui monte? Quelle est cette rumeur merveilleuse qui semble venir des profondeurs de l'horizon? N'y a-t-il personne qui se couche à l'extrémité d'une route, du côté du levant et qui pose Toreille contre terre, pour écouter? Peut-être que la France éternelle, la grande Semeuse qui a La France épuisé la graine de son tablier, se tient ainsi, en ce moment, contre terre, pour écouter; et c'est un peu de cette terre aride qu'elle se met sur la langue, sous l'espèce eucharistique, avant de se relever.
,0n attend le soir, pour ensevelir enfin, le mort et les demi-vivants. Peut-être qu'à minuit, aux quatre coins de la ville, subitement, des trompettes invi-
éternelle.
sibles souffleront la guerre; et personne ne voudra dormir dans son lit, mais chacun attendra l'aube pour connaître son vrai visage et le visage d'autrui. Et l'air de la dernière chanson, interrompue dans la gorge grasse de la chanteuse, sera chose mémorable pour le jouisseur contraint d'entendre le premier cri de l'alouette comme un appel au combat.
Cependant, l'espoir de la paix coule dans les ruisseaux, devant le seuil des boutiques, entre deux égouts, comme une immondice lente que demain matin les balayeurs mêleront à d'autres ordures et emporteront sur leurs tombereaux grinçants. Est-ce le dernier jour de la honte? Seraient-ce les dernières heures de l'opprobre?
Je ne sais si la femme du politicien entend palpiter le cœur de la victime sous le plancher du cachot, selon la fable naïve du remords et de l'expiation ; mais il semble que nous entendions, d'une manière mystérieuse, un cœur neuf battre par instants, on ne sait où, peut-être dans la nue, peut-être même dans notre chair obtuse, comme il arrive quand notre propre pouls offre à notre oreille un bourdonnement étrange et lointain.
0 nécessité du Sort, dure et pourtant belle, qui ne nous permet pas de continuer de vivre, si nous ne sommes point capables de créer pour nous-mêmes notre printemps et de nous retremper dans une nouveauté de vie !
Car tout ce qui, hier encore, comptait pour nous, aujourd'hui ne compte plus; ce qui nous appartînt ne nous appartient plus. Les soutiens habituels manquent tout à coup, les remèdes ordinaires sont inefficaces. Demain, nous ne posséderons plus rien
de ce qui fut notre richesse illusoire. Notre vieille âme sera moins qu'un haillon bon à jeter. Nous serons dépouillés de tout, vides de tout. Et il ne nous sera pas permis de mendier; mais il nous sera imposé de conquérir. Et la vraie loi martiale ne pèsera sur nous qu'après la guerre des armes; parce que tuer et détruire sera bien facile besogne, en comparaison de ce que les survivants trouveront devant eux.
Quel destin, entre tous les destins du monde, est aussi magnifique que celui qui se dessine à nos yeux stupéfaits? La résurrection asiatique, le brusque rajeunissement qui renouvelle l'Asie sacrée, ne lui est même pas comparable; ni le drame de races le plus terrible de toute l'histoire humaine. Voilà que l'Europe décrépite, la temporisatrice courbée sous le poids de ses fraudes et de ses lâchetés, va se plonger dans le sang, avec la certitude d'en sortir plus jeune qu'au temps où passèrent sur sa barbarie, les vents frais de la Renaissance venus de la Méditerranée !
Le plus cruel destin devient une foi enivrante, pour les mâles esprits. L'anxiété s'apaise et se transforme en un culte d'expectation.
Je pense que l'antique Hadès ne fut jamais dans le monde d'en-bas, mais qu'il est toujours resté chez les hommes qui l'imaginèrent. Durant cet intermède de jours, je sais que j'errai, entre les ombres de la vie, dépouillé de tout bien et presque sans mémoire, pareil à un hôte des vallées ténébreuses.
La maladie m'avait déjà détaché de bien des La maladie choses et débarrassé complètement des cendres de ma propre ardeur. Je sors de la convalescence comme
libératrice.
un homme qui, habitué à traîner de pesants fardeaux et plus pesante compagnie, franchit à la nage une rivière rapide, après avoir jeté toute sa charge dans l'eau et laissé les suiveurs sur la rive.
Je suis libre et dispos, prêt à partir vers l'aventure, vers le péril et vers la mort. Peut-être me sera-t-il donné de sentir en moi la prodigieuse nouveauté qui se prépare, avant de me dissoudre. Mais déjà je la reçois à' la manière d'une annonciation.
Des premiers jours du printemps jusqu'à cet été, un sentiment continuel de précarité m'a empêché d'entreprendre ou de projeter quoi que ce fût. Les soucis quotidiens m'étaient étrangers et lointains. Les gens qui m'approchaient me semblaient fantômes inexistants. Puisque la vie, ainsi qu'elle s'offrait à moi, ne valait pas la peine que je la vécusse, j'étais content d'être occupé par mon mal et par ma patience, enfermé en une sorte d'étroit involucre, semblable à une chrysalide silencieuse. Mais toutefois j'avais en moi la certitude que ces heures-là n'étaient qu'une transition fatale et qu'au fond de ce silence s'accélérait le rythme formidable du Destin.
Je pensais qu'une partie de la matière humaine m'avait été enlevée, comme à tout autre homme conscient ou inconscient à cette heure, pour alimenter et augmenter l'événement; que mon souffle et celui d'autrui étaient diminués pour accroître un tourbillon encore incomplètement formé. Je me tenais, le visage tourné vers une triste fenêtre donnant sur une cour où l'on n'entendait que les écuelles des cuisinières, le caquetage des servantes, les cris des enfants, la plainte des chiens prisonniers.
Comme je l'ai donc aimée cette humble solitude qui me préparait à n'être plus seul !
Il est midi ; c'est l'heure méridienne où les charognes abandonnées fourmillent de vers et bourdonnent de mouches. L'air est ambigu, tour à tour chaud et froid, étouffant et moite, presque aussi répugnant que certaines mains qu'on nous tend sur la route et qui nous donnent l'immédiat besoin de nous purifier de leur contact non seulement avec de l'eau, mais avec de l'acide.
A la pointe de la Tour de Fer, qui semble le priape de la ville, les nuages se déchirent, rougeâtres comme la fumée à la gueule d'un canon.
Il bruine? ou n'est-ce pas plutôt l'immonde sueur de la Cour d'Assises, qui retombe sur Paris haletant? Un vendeur de journaux crie, là-bas, du côté de l'Arc de Triomphe; et je crois voir sa trogne avinée, sa carotide gonflée que serre la cravate rouge, sa casquette rapetassée par la crasse. Le vide de l'Arc est sans clarté; il semble bouché par un mur provisoire de briques.
Mais demain, le haut-relief héroïque de François Rude, Le Départ^ ne se détachera-t-il pas de la pierre, ne deviendra-t-il pas un groupe isolé, ne se mettra-t-il pas à marcher, ne grandira-t-il pas, telle une avalanche, n'entraînera-t-il pas tout et tous dans son élan triomphal?
J'abaisse les paupières sur mon intolérable angoisse; et je revois la moisson dans mon pays, un certain champ du Latium tout vermeil de coquelicots, une main brune qui a sa façon spéciale de saisir la javelle d'épis à scier, un dizeau de gerbes couvert de moineaux gourmands dans la campagne de Settignano, un groupe de moissonneurs demi-nus le long du chemin poudreux de
« Le Départ, »
Images de la belle Italie.
Mont-Cassin, le redoutable miroir du Lac Némi dans son cercle de forêts, le croissant d'une plage étrusque, la contorsion d'un pin sauvage chargé de cigales, les écubiers d'une barque d'Ortona, badigeonnés de minium, et la sainte bouche dolente de ma mère.
11 s'élance de mon âme un geste inopiné de passion comme vers une présence tangible, comme vers une créature à la fois réelle et idéale. Pour quelques instants, le visage désolé de ma mère s'interpose entre moi et le visage de la Patrie que j'ai cru entrevoir comme dans un éclair de douleur.
« 0 crainte pareille à l'hiver qui conduit par la main l'espérance pareille au printemps! »]
Et je trouve dans le livre de ma mémoire ces autres pages, sous la date du 30 août. Il y a là un chant secret.
[x\ujourd'hui l'envahisseur est à la Fère, il occupe la citadelle qui a peut-être oublié une autre capitulation, précipitée, devant la même force. Ses chevaux descendent sur Paris par la vallée de l'Oise; ils piétinent déjà le vrai cœur de la France; ils foulent la plus sensible partie de la terre affligée; à chaque pas, ils profanent une mémoire, offensent une beauté, renouvellent une douleur. J'ai vu un voile soudain, troubler le regard de celui qui tout à l'heure me donnait la triste nouvelle, — un homme né dans la contrée natale de Jean Racine, à l'ombre des vieilles tours élevées par Louis d'Orléans.
A présent, si je ferme à demi les yeux et si j'évoque uisie-auxrisle-aux-trois-lys, je crois voir entre ses collines ^^ots-?/s. tous ses clochers frissonner comme ses peupliers; et ce ne sont peut-être que les pleurs contenus de mon ami qui me font ainsi vaciller l'esprit.
Mais à travers mes souvenirs de pèlerin, m'apparaît l'ancien donjon des Coucy sans Peur, au milieu de l'inutile enceinte crénelée, dominant les prairies basses qu'inondent deux rivières, dans une odeur de tannerie. Il y a quarante-quatre ans, cette ville des tanneurs, des minotiers et des marchands d'huile, hissa le drapeau blanc, n'a^^ant perdu que trois civils après un assaut d'un jour, avec tous ses vivres intacts et plus de cent canons qui avaient gardé le silence. L'ombre de ce maudit novembre lointain
semble aujourd'hui s'étendre tout à coup sur Paris stupéfait.
Le ciel est chargé de cendre, les rues sont blêmes comme des artères exsangues, la Seine, dormante et lourde, semble résister à l'effort du remorqueur fumeux qui traîne la longue file des chalands remplis de charbon ; et tous les arbres perdent leurs feuilles comme si, à l'improviste, ils étaient touchés par le mal d'automne.
La palpitation de la ville est intermittente, inégale, coupée de longues pauses ou accélérée par une anxiété folle. Une place déserte semble vidée par le tourbillon d'un nuage qui s'élève, s'enroule et s'enfuit vers l'est, sombre et gonflé de la vie ravie aux hommes. Un rai de soleil cru, contre un trottoir populeux, semble anéantir les passants, comme un éclat de mitraille. Un groupe d'ouvriers faméliques, au pied d'un mur couvert de vieilles affiches obscènes en lambeaux, n'est qu'une menace de regards sauvages et de bouches féroces.
Des voitures surchargées de chair à massacre, passent à toute allure dans un tonnerre de ferraille et de voix, se dirigeant vers le nord; et tous les fantassins sont assis sur leurs pantalons rouges, comme ces bataillons fauchés à la hauteur de l'aine qui gisent à terre dans une mare sanglante et crient Paris se encore. Les douze gares de Paris pompent le purifie. courage et la lâcheté, déversant hors des murs ceux qui vont combattre et ceux qui se sauvent.
De blancs visages de femmes, aux lèvres et aux cils peints, apparaissent dans la précipitation de l'épouvante, entre des monceaux de valises et de cartons, s'enfuyant en désordre, comme si le premier escadron de uhlans était déjà à la Porte Dauphine.
Le vétéran remâche déjà le pain noir du siège, entre les dents qui lui restent. La fille, quittée par son entreteneur, se dandine sur ses hauts talons avec un jeu savant des genoux et des reins dans sa robe étroite, le long des boutiques fermées, sous l'injure des honnêtes portières, déjà prête à accueillir le dragon bavarois ou le hussard de la mQrt.
Contre les grilles d'un ambassadeur invisible s'écrase la faim des émigrés, s'impatiente la longue attente vaine ; et déjà des éclairs de haine et de révolte brillent au-dessus de la misère, tandis que la puanteur humaine se mêle au souffle putride de l'été moribond.
Voici le silence de la pierre, une rue déserte et obscure, une ombre de plomb entre de hautes maisons inanimées, une place morte, quelque chose comme un canal vidé par la marée basse, et moi, pareil à un débris perdu, à une bouteille vide, à un soulier informe de naufragé. « Qui suis-je? Où vais-je? et qu'ai-je jamais fait? » Les murs se resserrent. Je m'arrête pour flairer cet air inconnu.
A l'extrémité de la rue, sur le seuil d'une porte, tricotent et devisent trois vieilles aux joues ridées comme les paumes des mains et, comme les paumes, marquées par le Destiu de signes indéchiffrables. Parques sans nom qui me guettent et me glacent, menaçant, de leurs ciseaux cachés, le dernier fil de mon passé.
« L'araignée ventrue a tendu sa teile entre les rameaux de mon laurier. »
Varaignée dans le laurier.
Pourquoi ne puis-je plus supporter la solitude? et pourquoi ne puis-je plus conserver ma substance, ni considérer les aspects de mon âme?
Un temps, j'ai su par quel travail l'ouvrier de sang que je porte à la cime du cœur transmuait toutes choses en sentiments. Aujourd'hui, il me semble que mon cœur charnel « pas plus gros que la main fermée » accomplisse un tout autre labeur, inconnu pour moi, et ne ramène plus à lui, selon le cercle habituel, ce qu'il a expulsé.
Tout s'en va et rien ne retourne. Tout se donne et rien ne se reprend.
J'ai perdu mon univers et je ne sais si j'en conquerrai un autre.
J'ai répudié ce qui fut ma force; et parfois, avec un frémissement profond, au milieu du tumulte des hommes, je pense à une beauté secrète que je ne sais pas révéler encore et que peut-être un autre manifestera, grâce à un art mystérieux qui jusqu'à présent n'est en moi qu'à Tétat de divination.
« Qui inscrira encore une syllabe sur le fronton de l'Arc? Et qui, sur la paroi de l'Alpe, gravera une seule lettre du nom? Qui scrutera l'avenir replié dans le sein douloureux? »
Parfois, à la nouvelle d'un carnage, je pense que la guerre prépare les places mystiques pour les apparitions idéales. Si je reste seul, ou dans ma maison ou dans la rue, je crois entendre réellement crouler les masses d'hommes, de même que dans la forêt touffue quand on pratique une éclaircie occupée aussitôt par la lumière neuve.
Le sens continu de l'œuvre de mort dissout nos habituelles pensées. On abat sans répit. Ce qu'un de de nos Anciens appelait « il tagliarnenio délie getitl » la coupe des peuples, ne connaît jamais de trêve. A tout instant, les créatures sont égalisées au niveau de la terre qui s'abreuvera de leur sang furieux,
Les ferments du charnier.
avant de les engloutir et de les convertir en une gi;aisse tranquille.
Une fois encore la divinité de la terre est attestée par le sacrifice impitoyable. Elle prend le corps étendu de l'homme comme unique mesure, pour évaluer le plus vaste de tous les Destins. Et si elle se rassasie de chair, c'est pour la restituer en esprit. Là où le charnier se dissout, naissent les ferments sublimes. Là où est enfoui le poids mortel, lève la liberté de l'âme. D'autant plus large sera l'offrande, d'autant plus haut sera le prodige.
Ainsi, je comprends que la terre et la guerre sont toutes deux d'essence divine et liées pour toujours par un pacte inviolable. Dans les champs comme dans les nations, que le sillon soit brun ou vermeil, il est fait pour être ensemencé. Et tout sillon n'a d'autre nécessité que de croître et de s'élever.
Il me vient à la pensée une parole tragique : « Vous êtes-vous couchés comme le fils et la mère, toi et la terre? » Jamais ne fut plus fort ni plus parfait leur mutuel contact. Et maintenant je sais pourquoi j'éprouvai une telle émotion en lisant que les soldats africains, dans un assaut désespéré contre Les combatles réeriments de la Garde Impériale, avaient tous ^^.^^f ""^
^ . r 7 pieds nus,
combattu pieds nus.
Chaque instant a quelque chose de lointain et de sacré; et, en tout lieu, l'esprit est emporté par la poésie, hors du temps.
La Seine se rendort sous une touffeur de cendre. Au delà de sa berge plantée d'arbres, le coteau se blottit sous le châtiment des nuages. Dans l'eau inerte se reflètent les croix blanches, éblouissantes, peintes à la proue des lourds chalands. Le hurle-
Le troupeau sur le pont.
Ix boeuf blond.
ment d'un remorqueur déchire l'air éloulîant; un meuglement lui fait écho dans un tourbillon de poussière, sur le ponl. Devant la porte, retentissent les haches des abatteurs d'arbres qui coupent leurs troncs pour défendre le passage. Derrière la porte, dans la chaussée, les pics creusent une tranchée. Il y a quelque chose de primitif et de sauvage dans la lueur de l'orage imminent. Le péril souffle par la vallée de l'affluent tributaire, paraît visible comme la poussière, comme la fumée qui pénètrent dans les yeux et dans la gorge du passant.
Un immense troupeau de bœufs se bouscule et se chevauche sur le pont, débouche sur le chemin, se répand sur la berge, harcelé par les cris et par les aiguillons de soldats et de bouviers poudreux. Ils sont mille, ils sont deux mille, ils sont trois mille. Ils se précipitent en avant comme un torrent grossi; et ils ont la couleur de l'alluvion qui a raviné les terres fauves, la couleur de la rouille et de l'ocre, de la paille et du safran. Pourquoi se dépêchent-ils ainsi? Pour échapper à la poursuite de l'ennemi? On croirait entendre déjà, à Tautre tête du pont, le galop des chevaux; on croirait apercevoir l'éclair des lances et respirer l'ancienne force des rois chevelus.
L'ami qui m'accompagne, de la meilleure race de France, me serre le Jsras avec une soudaine émotion. 11 a entendu, crié par un jeune bouvier, le nom de la belle bête couleur de gerbe qui passe tout près de nous et nous effleure de sa corne émoussée : c Jaunet! »
N*est-ce pas l'accent de Picardie? Quel champ du pays envahi fut labouré par la bête blonde, au nom si léger? Les figures des villes violées réapparaissent :
ENVOI A LÀ FRANGE. i03
Amiens, tournée vers son Ange resplendissant de cicatrices, droit sous le portail que le Paradis lui envie; Saint-Quentin, éclat de clairon, volée de cloche, appel à la rescousse et qui abrite dans la tribune de son hôtel de ville, toute sa foi inexpugnable. Noyon, silencieuse et pensive, avec ses maisons de briques et ses vergers enclos, autour de sa cathédrale dont l'abside est couronnée de chapelles rayonnantes...
La tristesse de mon compagnon et l'appel répété du bouvier réveillent en moi le souvenir d'un guéret toscan qui m'est cher. Là, jusqu'à la fin du crépuscule, j'entendais la voix de celui qui conduisait la charrue, exciter les bœufs blancs aux naseaux pris dans la .muselière d'osier, resplendissant parmi les aubiers et les oliviers plus que toute autre chose claire, tandis que montait de TArno la rumeur du moulin et des écluses.
L'orage éclate sur les coteaux, comme une bataille. Le tonnerre imite le fracas du canon. Les nuages se déchirent et se reforment. Une lumière sulfureuse rend la verdure livide. Les premières gouttes de pluie .sont tièdes comme si elles s'échappaient d'une large plaie.
Peut-être le bon patron saint Denis marche-t-il sur les nuages, vers la ville menacée, portant entre ses mains fermes, son chef qui saigne sans souffrir?
Affolé par les cris et par les aiguillons, se précipitant vers la porte, piétinant la chaussée sonore, l'immense troupeau rougeâtre sous les éclairs ininterrompus, s'est rué contre les arbres abattus, contre le remblai de terre qui protège la tranchée, contre les grilles renforcées à la hâte avec des poutres de fer.
Co sont là les vivres du siège, la provision contre la nouvelle faim, la nourriture de malheur. Un vol frisant de pigeons voyageurs passe dans la clarté sinistre, à quelques palmes de ces dos fauves et tumultueux.
On entend, là-haut, dans la région des éclairs, la pulsation courageuse d'un avion qui affronte la tempête.
Un camion de blessés est arrêté par le troupeau qui se presse contre les roues fumantes; le sang brille sur les bandages et l'intrépidité dans les yeux.
Fouettés par la pluie, les bœufs meuglent à la mort. Les drapeaux claquent dans la rafale, comme des voiles échappées de l'écoute. Les feuilles s'envolent dans l'inconnu, avec les destinées sibyllines. Le chef de Tout à coup, uu arc-eu-cicl démesuré s'allume saint Denis, au-dessus de la ville sombre et le chef de saint Denis llamboie dans le disque du soleil.]
Et voici, amie courageuse, voici les pages écrites le 3 septembre, à la veille du miracle inattendu. Il y a là l'essor d'un chant.
[C'est un jour mystique, dominé par un silence si haut que le passage des chars de guerre, bardés de fer, ne l'interrompt même pas. Les passants sont taciturnes et recueillis, graves et rares. Les rues semblent plus larges, attentives du côté de la lumière, impatientes du côté de l'ombre, vides d'hommes inutiles, peuplées de pensées agissantes, avec, à leur extrémité, quelque monument solennel qui n'est autre qu'un groupe de mémoires pétrifiées.
La peur a enfin quitté la ville, s'est enfuie sur toutes sortes de véhicules, s'est dispersée à travers les provinces les plus lointaines, a mis son ventre à l'abri ; courant sans reprendre haleine, vers les terres épargnées et riches, elle a déjà atteint les Pyrénées, l'Atlantique, la Méditerranée. On respire un air plus pur et plus âpre, comme si un vent énergique avait, d'un seul coup, balayé les corruptions.
Et tout en considérant Paris, devenu plus beau et plus fort, je pense à cette tour ancienne bâtie sur la rive droite de la Seine par Charles le Chauve La Tour et qui, durant la nuit, après le premier assaut des Normands conduits par Sigfrid, grandit, comme par miracle, de plusieurs coudées, et se fortifia d'un autre rang de meurtrières.
Aujourd'hui, il me semble que dans l'Ile de la Cité, l'âme civique vient de se raffermir. Et je vois
de Charles le Chauve.
106 l..N\<»l A I-A I KANCE.
entrer dans la cathédrale de Notre-Dame l'image de la France, mal armée mais intrépide, comme y entra, sur son cheval, Philippe le Bel avec cette demiarmure sans haubert ni jambières qu'il portait h. Mons-en-Puelle, victorieux de la brusque agression des Flamands.
Cessant d'être animées par la fourmilière liumaine qui les cachait et les souillait, cessant de retentir du fracas laborieux, redevenues tout à coup nues et libres, les pierres vivent aujourd'hui d'une vie ancienne et neuve ; elles ont reconquis leur mystère et leur pouvoir; elles rappellent ce qui fut et annoncent ce qui est pour apparaître. Dans la lumière rompue de cet après-midi où l'automne semble descendre, précoce, trompé par la rouge vendange qui se fait loin des cuves, les pierres assument l'aspect profond des songes qui sont proposés à l'interprète des destinées. L'illusion du temps est détruite. Et tandis que là-bas, saint Louis pénètre par le grand portail, entre les deux tours, tenant la couronne d'épines, voici que derrière moi, au Pont-Marie, débarque un jeune homme inconnu, maigre et blême, nommé Bonaparte.
La nef L'île, pareille à une nef échouée dans la vase du
fleuve, tourne son étrave feuillue vers l'occident : non seulement vers la partie du ciel où décline le soleil, mais aussi vers le monde sacré de beauté, d'héroïsme et de gloire qui aggrave ce mot depuis que pour atteindre la plage inconnue, l'Ulysse nouveau fit de ses rames « aie al folle volo » des ailes au vol fou.
Occident, splendeur de l'esprit sans déclin, aucun barbare ne put jamais t'éteindre, aucun ne t'éteindra jamais au cours des siècles, aussi longtemps que
échouée.
l'homme portera au-dessus des sourcils un front pour te refléter!
C'est un jour mystique. Les nuages sont si lumineux et se déploient en un cercle si vaste qu'ils me font penser à la Rose sempiternelle, et me rappellent la parole de Béatrice : « Vedi nostra città quanto ella gira! » Vois notre ville, le grand cercle qu'elle fait!
Que peut donc être l'ardeur de l'azur, aujourd'hui, sur Rome? et quel est donc, apparaissant au peuple ravi, le visage du nouveau pontife latin?
Je ferme les yeux, la tête entre les mains, les coudes contre la pierre du parapet; et le silence accouple dans ma mémoire la via di Santa Marta, la via délie Fondamenta, désertes et sonores sous mes pas, où, en des jours inquiets de jeunesse et d'ambition, je cherchai quelque chose de grand et de lointain à l'ombre des Palais vaticans. Je revois, plus loin, la pinède Sacchetti, pareille à une colonnade chevelue, où dans l'herbe fleurissait ce lis qui est l'asphodèle de la campagne romaine, pour moi inexpugnable comme celui de l'Hadès.
Là, j'avais coutume de faire de longues stations, découvrant le palais pontifical et le Soracte solitaire, possédé par une sorte de pensées que je ne retrouve plus, mais que je me représente, presque charnelles, douées d'une violence flexible et audacieuse, de même qu'un chasseur se rappelle la forte haleine d'une bête sauvage avec laquelle il a combattu de près.
Je revois la voûte des Prophètes et des Sibylles sous laquelle aujourd'hui, peut-être, s'abaissent devant l'Elu, les baldaquins des cardinaux. « Acceptas ne electionem... »
108 KNVOI A LA FRANCE,
Le monde I^a matière du monde est de nouveau incandes-
cente, comme le bloc qui doit subir renclumr 1 1 I*^ marteau; elle est en fusion comme le bronze qui doit couler par tous les canaux du moule afin d'en remplir la forme creuse. Si N pontife était un artisan de vie, si le vicaire de Dieu était un créateur tout-puissant, quelle œuvre pourrait sortir de ses mains!
11 y a do nombreuses années, en une nuit de douleur que parcourait un frisson d'espérance, nous saluâmes un roi élu par le Destin avec des signes qui nous parurent merveilleux.
O tu che chiamato dalla Morte venisti dal Mare^ Giovine^ che assunto dalla Morle fosti re nel Mare! *
On rêverait qu'en une heure semblable fût vrlii de la tunique blanche et coiffé du bonnet vereil, un pape jeune comme cet Octavien , prince des Romains sous le nom de Jean Xll, imberbe comme le fils d'Albéric mais capable de contenir dans son cœur le courage surhumain d'Hildebrand. On rêverait qu'il n'allât point s'asseoir sur le trône préparé devant l'autel, pour recevoir le baiser de ses cardinaux; on voudrait au contraire qu'il demeurât seul, qu'il s'étendît sur les dalles de la Chapelle, les yeux et les esprits levés vers la vision sublime de Michel-Ange; on voudrait qu'il fît sa veillée là, étendu, comme les myriades d'hommes en ce moment abattus sur le sol par la guerre, et qu'il
1. o toi qui. appelé par la Mort, vins de la Mer. Jeune homme qui. élu par la Mort, devins roi sur la Mer!
fut inspiré par la Mort qui est la Muse de la Résurrection.
E, se tu volgi col dito
ilfoglio del libro verace
or che il Genio con la sua face
Vaccende la lucerna,
quai tirannide crolla^
nasce quai novo niito,
qualpuro eroe s'eterna? ^
L'eau passe sous le pont, toute blonde du reflet des nuages blonds, pareille à l'eau du Tibre. Une statue en pleine lumière brûle sur les pavillons de l'Hôtel de ville et fait penser à cet ange flamboyant qui apparut sur le môle d'Adrien, au moment où Grégoire allait entrer dans la Basilique de Saint- Pierre. Tout le ciel est sillonné de présages, comme dans les heures fatales. Il semble obéir, pour moi, au même rythme qui dans les pendentifs de la Sixtine commande l'attitude aux forces nécessaires.
La Sibylle de Delphes déploie son rouleau chargé /.^ rouleau de d'oracles, de l'orient à l'occident. ^^ sibylle.
Che guardi? Una cosafuggente, o una che giunge dai mari onde tu stessa venisti?
Scendere su i popoli trisii le ceneri crepuscolari, o sorgere l'albe cruente?'^
Il me revient à l'esprit les mélodies qui ne furent jamais entendues et, partant, doivent aujourd'iiui sembler à quelques-uns plus belles.
1. Et si tu tournes avec le doigt la page du livre véridique, à présent que le Génie, avec sa torche, allume ta lampe, quelle tyrannie s'écroule, quel nouveau mythe commence, quel pur héros s'immortalise ?
2. Que regardes-tu? Une chose qui s'enfuit, ou bien qui arrive des mers d'où tu vins toi-même? Regardes-tu descendre sur les peuples tristes les cendres crépusculaires, ou monter les aubes sanglantes?
sacerdos magnus
Espérance et regret me font des deux Patries, une seule Patrie.
Quelle puissance, aujourd'hui, de cette hauteur qui est le sommet de l'âme chrétienne s'offre là-bas à l'expectation du peuple? Quelle main se lève aujourd'hui pour tracer par trois fois, dans l'air de Kcce Rome, le signe de la croix, tandis que dans tous les pays, une croisade sans croix se dresse contre la dernière barbarie? Ecce sacerdos magmis.
Mais peut-être le nouveau Pasteur est-il chargé d'ans et enchaîné à la pierre séculaire; peut-être se courbe-t-il déjà, sachant
corne pesa il gran manto a chi dal fango il guarda, che piuma sembran lutte Caltre some. *
L'ombre de Dante semble venir au secours de ma tristesse, créant en moi, par l'écho de sa rime, un sentiment musical qui se confond avec la nostalgie de la patrie lointaine.
Mon âme inquiète rêve de le chercher dans les endroits où peut-être il se rendit, et de le retrouver et d'obtenir de lui cette consolation qu'il demanda si bénignement au bon chantre de Pistoïe. Casella sonum dedil.
Je pénètre, comme on un songe, dans le labyrinthe de rues obscures qui s'étend de la place Saint-Michel à cette autre place, plus ancienne, où jadis les « escolliers » et les ribaudes dansaient, entre le Gibet et le Pilori, au son des fifres et des cornemuses.
Tnn(|i> s<.i<ii(I<^s aux mur- fuligineux, ronpos par
1. Corahipo pcM le grand manteau qui de la fange le protège, et près duquel tout autre poids est moins que plume.
EXVOI A LA FRANCE, 111
des tuyaux de zinc, par des conduites de plomb qui soufflent des relents de choux et d'eau de vaisselle; portes d'asiles, répugnantes comme des bouches d'égouts, horribles repaires où, au cœur de la nuit, les dormeurs sont secoués à l'improviste et saisis aux cheveux par le policier qui les éblouit avec sa lanterne sourde; cabarets exigus comme des cachettes, couleur de viande fumée, où se dépense le sou du vol et de l'aumôue; boutiques d'herboristes, pleines de simples jaunis, où l'on croit entrevoir à travers la devanture toute gluante d'escargots, les cadavres assis des trois empoisonneuses qui, un matin, furent retrouvées tuées par les Vapeurs des drogues mises à bouillir sur leurs fourneaux; débits de vin tenus par de vieilles mégères en sabots, qui semblent piétiner dans la lie et le tartre; restes de couvents devenus hangars à peausserie et magasins de regrattiers.
Un vagabond en guenilles lève à mon passage uii visage bouffi de mauvais sommeil, me regarde avec ses yeux malades, et puis retombe sur le journal qui lui sert d'oreiller.
Cette fille, sur le seuil de cette taverne aux rideaux rouges, est-ce la Katherinette ou bien la Jehanneton surnommée Scorzone^ la Vipère, par Benvenuto, la petite sauvage si vive qui lui servit de modèle pour ses deux Victoires et pour sa Fontai ne-Belleau ?
Ce nègre camard et crêpelé, dans ce garni sinistre, à cette fenêtre sans vitres, ne serait-ce point Zamor, par hasard, l'ignoble singe qui divertissait la Dubarry et qui plus tard la fit guillotiner? On croit encore entendre, avec je ne sais quelle allusion actuelle, le cri de la favorite blême de terreur et
Foaarre.
cramponnée aux fers de la grille : Encore un petit moment, monsieur le Bourreau!
La rae au Mais OÙ est donc la rue au Fouarre?
Voici sur une pierre encastrée dans le mur, saint Julien, le passeur, avec en sa barque Jésus. Voici, à la porte de la pauvre petite église, une margelle de puits, bouchée et usée, où peut-être se désaltéra Grégoire de Tours.
Voici les deux absidioles blotties avec une humilité toute franciscaine contre le chœur où sont ensevelis les deux Normands incestueux, Julien de Ravalet et sa sœur Marguerite, aux têtes coupées.
On dit que Dante aurait prié là.
Mais à présent l'autel n'est plus latin : il est desservi par des prêtres et par des diacres barbus, selon la liturgie de saint Jean Chrysostome.
Un clocher de vieille pierre brune élève au-dessus d'un champ de ruines sa croix surmontée du coq de fer. A Tentour, ce ne sont que masures éventrées qui montrent les traces misérables de leurs habitants, monceaux de briques et de gravats, débris et immondices, poutres rompues, planches fendues, échafauds, étais, toutes les horreurs de la destruction, ainsi qu'en une contrée dévastée par l'envahisseur.
Au delà des palissades, on découvre l'abside noircie comme par un incendie, avec ses vitraux que protègent des grillages roussis par la rouille. Les monstres des gouttières avancent leur long cou squameux, agriflés au rebord du toit.
Une populace vile et pitoyable se tient assise au ilauc de l'église, du côté opposé au cloître et au presbytère : vieillards, femmes, enfants, avec sur les genoux un pied de laitue, un quignon de pain, un cornet de poissons frits, une poire blette dans une feuille fanée.
ENVOI A LA FnAN<:E. 113
Et le bourdonnement des cloches fait trenxbler l'air sur leurs visages exsangues, de même qu'un voile d'eau glacée tremble sans cesse, sur les visages des noyés exposés, là-bas, à la Morgue, derrière le chœur de Notre-Dame.
Voici le sanctuaire de Saint-Séverin. La tradition Saint- séverin. devient pour moi vérité. Je sens que dans cette ombre, Dante pria et médita, qu'il eut sa place d'oraison que ses genoux, habitués, savaient reconnaître. Mais où donc?
La grande nef centrale est éclairée par les deux rangées de fenêtres; mais les doubles nefs latérales, basses comme les portiques des cloîtres, sont remplies d'une ombre chaude et brune qui fait penser à la patine précieuse déposée par le temps et par la musique, sur le bois sensible d'un violon.
Entre les piliers nerveux, j'aperçois une verrière à losanges, sans personnages, pareille à une feuille de glace sillonnée de mille craquelures. J'aperçois, plus loin, dans un éclair de sang, Jésus crucifié qui reçoit le coup de lance du Romain.
A Tentour, toutes les chapelles vivent d'un silence animé, sous le geste protecteur d'un saint ou d'un archange, d'une viei*ge ou d'un évangéliste : saint Louis de Gonzague reçoit l'hostie des mains de saint Charles Borromée; saint Mchel écrase le démon; saint Georges transperce le dragon; saint Séverin, appuyé à la margelle de son puits, parle avec Clodoalde et ses disciples ; sainte Geneviève rend la vue à sa mère. La piété, la force, la sagesse, le miracle brillent comme Témeraude, comme le rubis, comme l'améthyste, comme le saphir.
Mais ce n'est pas le solitaire du temps de Childebert
La palmeraie éternelle.
La prière de sang.
qui possède vraiment cette forùt de pierre. La sainte espérance en habite la partie la plus secrète, comme elle fait les cœurs humains. C'est pour elle que les stipes de pierre élèvent et poussent vers Togive les palmes qui, en signe de gloire, furent agitées sur le chemin de Jérusalem. Merveille indicible! L'Ame respire à Tombre d'une palmeraie éternelle et croit entendre le murmure de la fontaine intarissable.
Où Dante s'agenouilla-t-il? Où pria-t-il?
Ici, sans nul doute : près de la colonne médiane de Tabside qui ne se contourne avec un mouvement si impétueux que pour épanouir plus haut les branches du saint palmier.
La grave harmonie d'un orgue s'élève, aidée par les nervures saillantes. Je me retourne, et je vois la grande nef encombrée de peuple, comme si tout à coup les croyants étaient sortis de dessous terre, de l'ancien charnier, sans parler, sans, respirer. Je vois onduler, dans l'ombre, les ailes blanches sur la guimpe des nonnes; je vois les mères vêtues de brun, ayant à leurs côtés de jeunes soldats sévères et pâles ; je vois les bouches entr'ouvertes des petits enfants étonnés, les têtes branlantes des vieillards, lourdes de souvenirs atroces. Mais de toute cette chair misérable, fatiguée ou inconsciente, se compose une seule âme pure.
Et voilà qu'une parole résonne :
— Père céleste qui es Dieu, aie pitié de nos frères ! Et un chant chuchoté la répète, un murmure profond la prolonge.
— Christ Jésus qui es Dieu, aie pitié deiios frères !
Contre les piliers, les cœurs d'or votifs rayonnent comme si la prière unanime les gonflait de ferveur.
— Esprit-Saint qui es Dieu, aie pitié de nos frères! Notre-Dame de Sainte-Espérance resplendit entre
deux verrières, au milieu d'un buisson d'ifs ardents où les cierges grêles s'inclinent et se consument sans larmes.
— Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour eux!
A chaque invocation, le chant moins contenu s'élève.
— Saint Michel, patron de la France, priez pour eux !
— Saint Maurice, patron des combattants, priez pour eux!
— Anges saints, que Dieu vous les donne en garde, et priez pour eux!
Là-bas, entre les stipes de la palmeraie sublime, l'Archange armé apparaît à Jeanne d'Arc. De temps en temps le cantique s'abaisse, tremble, s'affaiblit comme s'il se baignait de pleurs; puis il se renforce et invoque.
— De tout péché,
de la colère et de la haine, des embuscades et des assauts de l'ennemi, des angoisses et des tristesses de l'agonie, de la malemort, par ta longue passion, par ta solitude et par ta désolation, par les railleries que tu supportas et parles soufflets, par la flagellation et par la couronne d'épines, par ton agonie et par ta mort, protège-les, ô Seigneur, préserve-les, ô Seigneur,
sois leur force, leur courage, et leur tranchée en face de l'ennemi, ô Seigneur notre Dieu! Et daigne accepter leur sacrifice. Amen.]
116 '■>> ^ <'l A LA 1 H ANCK.
La prière fut exaucée du plus profond de la terre au plus profond du ciel.
J'avais vu, peu de jours auparavant, scintiller dans les yeux courageux de Marcel de dures larmes, comme il était sur le point de partir, ami" Hp son fusil et de sa croix.
L*ennemi occupait déjà le domaine de la première race, des cryptes mérovingiennes de l'abbaye de Saint-Mcdard aux cinq absides de Saint- Yved, du dolmen de la Fontaine-Bouillante à la pierre trouée de Morsain, de la roche druidique d'Ostel au donjon de Couc}', toute la contrée royale qui conserve, si pure, Tâme de la vieille France et les vestiges de sa plus noble histoire, toute la terre austère et suave qui abrita saint Louis et Blanche de Castille en la paix de ses moutiers. Déjà l'ennemi menaçait le pays de Sylvie, s'apprêtait à incendier les bois et à empoisonner les ruisseaux du Valois! Tout était perdu.
Le clair Qui dira la beauté de la nuit où tourna le sort et
^l^ se dessina le prodige?
Marne. Il faisait la plus sereine des pleines lunes sur le
plateau de Yillacoublay qu'entourent les bas hangars des aviateurs, sombres nids des oiseaux de bataille. Toute la voûte du ciel était emplie d'un silence extraordinaire, d'un de ces silences qui semblent presque impérieux, tant ils surpassent enpuissance toute voix, toute rumeur. Et le destin fixé était la clé de la voûte.
Il fallait se préparer à recevoir l'ennemi, et chacun avait sa façon qui tenait de l'élégance et de la crânerir ' la témérité et du sang-froid. Nous
ENVOI A LA FRANCE. il7
l'attendions sur le chemin connu de 1870, à l'orée du bois de Meudon, dans cette enceinte de fenils et de greniers où est toujours inscrite la mémoire des zouaves tombés en combattant.
La grange de Dame-Rose! Ce nom m'inonde encore l'âme de je ne sais quel parfum de vieille France, de « France la doulce ».
De longs murs blêmes, expressifs comme la pâleur des visages souffrants, accablés d'ennui comme ces témoins qui attendent depuis trop longtemps, couverts de plaies et de cicatrices comme ces nobles mendiants qui ne tendent pas la main mais se contentent de regarder. Des toits bas d'ardoisés et de tuiles, débordant sur le crépi grisâtre qui n'a point de pensées, mais seulement une tristesse sans trêve et une vieillesse sans remède. Des portes charretières d'un rouge de sang caillé, hautes comme ces immenses voitures de paille ou de foin, et tournant avec peine sur leurs gonds qui vacillent dans les montants; des portes rouillées par les serrures qui ne ferment plus, pourries dans le bas par l'humidité de la terre dépourvue de seuil.
Pierres déjointes et verdies de la citerne à ciel ouvert où les eaux de pluies, stagnan* seen reflètent plus le fanon du bœuf, ne frissonnent plus au bêlement tremblotant de la brebis qu'elles ont baignée. Pré secret, pré clos et défendu, frère du cloître herbu et du cimetière sauvage, horizontal comme les morts qui dorment sans nom, tout mélodieux de musiciens invisibles, strié d'ondes claires ou obscures, au gré du vent qui le retourne comme plume ou pelage, azuré par l'ombre du nuage, foulé par le corps qui s'y repose et s'y imprime.
0 Chiaroviso, un jour je vous dirai les aspects
divers de ma mélancolie en exil, dans ce livre que je commençai et que j'interrompis!
Je n'avais jamais senti plus mystérieusement la nature magique de mes chiens. Dans le grand chenil badigeonné de blanc, leurs yeux brillaient comme des charbons allumés sur la neige, merveilleusement. Quand ils entendirent les coups frappés soudain à la porte extérieure, tous bondirent de leur litière et se dressèrent contre les grilles en aboyant. La splendeur féline des dents surpassait encore celle des yeux. Dressés sur leurs pattes de derrière, la carène du poitrail contre les barreaux, le col arqué, les oreilles tendues, ils étiiient des bêtes de combat promptes à l'élan et à la prise.
Un soldat accourait du poste voisin, pour annoncer le péril imminent et conseiller l'évacuation rapide du village. Mais nous avions appris le sourire de France et nous répondîmes avec ce sourire. Dame- Rose n'était plus défendue par les zouaves mais par une meute de soixante lévriers, par un bataillon Us chiens denté. Nous n'abandonnions pas nos beaux conipaguerriers. guQng . ^vcc cux uous voulious attendre le fer et le feu.
Nous clouâmes nos drapeaux aux piquets de la clôture, nous vérifiâmes les armes, nous distribuâmes une abondante pâtée, avant de nous disposer à veiller. Au milieu de la meute sans laisses ni colliers, Donatella avait le visage joyeux et malicieux de qui prévoit les effets d'une ruse improvisée. A la lueur de sa lanterne, elle se penchait vers la fameuse Meg qui n'avait pas encore fini de lécher ses douze petits, tachetés, mis au monde le matin même. Avec une grâce enfantine, elle parlait à ses préférés qui la comprenaient et lui répondaient.
L'invincible Agitator flamboyait de ses yeux verts plus fous que jamais; l'insatiable Nut sautait comme un kanguroo, demandant sans cesse quelque chose à dévorer; le groupe démoniaque des chiens noirs, conduits par l'énorme GreatMan, demeurait à l'écart, taciturne, continuant de se tenir aux aguets; ma douce Dorset couleur de miel, construite comme une petite harpe sensible, ne se départait point de sa délicatesse d'hermine qui craint de se salir ; et votre vieille Delrosa qui, par égard pour la très rare noblesse de son lignage avait échappé au sacrifice accompli non sans déchirement par Marcel, votre vieille Delrosa levait son fin museau, anxieuse, essayant de voir avec ses pauvres yeux troubles.
Nous imaginâmes que nos chiens allaient être les précurseurs de ceux-là, par la suite si célèbres, qui sortaient de la limite des villages détruits et formaient une chaîne de défense autour des foyers encore fumants. Les garçons, en tenue de guerre, plaisantaient, rompant le biscuit carré, éparpillant sur les bancs les longues bottes de paille fraîche.
De temps en temps, quelqu'un prêtait l'oreille, croyant avoir entendu le trot d'une patrouille de uhlans.
Un vent vif parfumé par les feuilles de la forêt, et rafraîchi par le courant de la Seine, agitait au hout des piquets nos drapeaux latins. Parfois on entendait un fracas de camions sur la route de Versailles ; et parfois le ronflement d'un moteur sous les hangars des hommes ailés. Et c'était ensuite de grands intervalles de silence radieux.
La lune était pleine. Un commandement de paix descendait du ciel serein. La mélodie de l'herbe fourmillante paraissait bercer les morts sans mémoire.
Les grenouilles de l'abreuvoir essayaient leurs notes intermittentes comme si elles s'efforçaient d'accorder leurs fliites et leurs clarinettes pour \o concert de minuit.
Soudain, je remarquais l'ombre haute de ma compagne qui marchait, le long de la grange claire, de son pas rapide de Diane chasseresse aux cothurnes bien graissés; et un sentiment d'héroïque beauté dominait l'ironie de mon attente.
La jeune femme, dédaignant tout conseil de prudence, était prête à périr avec ses chiens admirables en défendant les murs de sa retraite. Ses dents brillaient plus encore que le blanc de ses yeux, illuminant son visage de bel enfant têtu. Elle se voyait déjà lançant avec son cri guttural la meute formidable contre les premiers envahisseurs apparus, et commandant l'étrange bataille dans la rougeur de l'incendie.
Comme je m'étais couché au milieu de Therbe, entre Dorset et Agitator qui se pressaient à mes côtés, le museau contre mes aisselles, je l'entendais parler dans le chenil, allant d'un banc à l'autre, tel un capitaine en train d'exhorter ses fidèles. Je souriais à l'aventure qui, d'imaginaire, risquait de devenir réelle, estimant que la mort ne pouvait pas me prendre en une heure de plus singulière poésie, ni m'éteindre en une plus grande plénitude de vie.
Le cri dun oiseau nocturne se prolonj^'ea dans le sommeil profond de la forêt.
Au-dessus du mur blanc, les chênes secouèrent légèrement la tête. Un lil d'herbe qui m'effleurait la tempe, sentit l'approche de l'aube et m'en avertit. L'âme la reconnut, avant l'œil vigilant, j.lus «xp. it«^ à distinguer une lumière d'une autre lumière.
Alors je m^ Ipvmï, et j'excitai mes deux lévriers à
la joute. Ils partirent d'un bond à travers l'herbe qui s'éclairait dans le sillon de leur rapidité. Ils semblaient la faucher de toute leur vigueur en lame de faux. Puis, ils coururent en rond, en volutes de plus en plus resserrées comme fait le vent quand il tournoie en moulinet.
La Diane caucasienne, haute et flexible sur ses cothurnes bien lacés, parut avec un autre couple, à l'extrémité de la prairie. Ce n'était pas sur le sang mais sur la rosée qu'elle s'avançait, ce n'était pas sur du rouge mais sur du vert. Elle ne portait pas sur le froat, le croissant, mais la première heure du matin.
Comme les valets rappelaient les deux coureurs haletants et les attachaient afin de prévenir une rixe, l'autre couple fut lancé. Et ainsi toute la meute, deux par deux, fit son galop matinal dans l'allégresse du mii^acle.
A l'horizon, commençait la bataille miraculeuse. Un avion passait en ronflant au-dessus de l'enclos quadrangulaire, s'élançant vers la Marne, porté par les ailes blanches de la Victoire.
Vauhe da miracle.
0 Chiaroviso, comment oublier cette veillée d'amour sur votre sol frémissant, et cette ronde sauvage — véritable danse pyrrhique — de mes « longs museaux »? Ne sentîmes-nous point, la svelte héroïne et moi, et nos compagnons foudroyants, ne sentimes-nous point confusément la joie de la terre qui semblait devenue sonore sous le prélude du combat invisible?
La danse pyrrhique.
Il y a, aujourd'hui, une condition singulière de notre sensibilité qui nous unit de nouveau à la
terre. Ces jours-la tt les jours qui suivirent, j'éprouvai comme un sentiment eucharistique de ma seconde patrie. Je crus imiter, non pas en action mais en esprit, la communion de ces gens de pied flamands qui se mirent dans la bouche une parcelle du sol envahi, avant que de mener grand massacre de vos chevaliers.
Lorsque nous conduisions nos chiens en laisse, pendant des heures et des heures, à travers le labyrinthe de la forêt, souvent il nous arrivait de faire halte et de nous coucher sur le talus herbeux des allées, inclinant Toreille comme pour surprendre le frémissement de la bataille. Nos lévriers s'étendaient près de nous, le museau allongé entre leurs pattes de devant, l'œil aigu et attentif sous la grâce altière de leurs oreilles disposées en parasol. La meute Un grand silence régnait des racines aux faîtes.
L'aguet de nos chiens semblait accroître la force de notre attention. On épiait la terre et le destin.
Tout à coup, les chiens bondissaient en nous donnant une terrible secousse et aboyaient, furieux, avec des élans de fauves, s'eiïorçant de se libérer des laisses. Ils avaient vu un levraut ou une belette traverser au loin la clairière. Debout, de toute la force de nos deux bras, nous retenions le faisceau des solides lanières qui se tendaient comme les rênes des chevaux durs de la bouche. En vain, enfoncions-nous les talons dans le sol et cambrionsnous les reins : nos bêtes furieuses nous entraînaient. La clameur féroce emplissait d'échos le sous-bols. Il semblait que plus rien n'eut de valeur, dans l'ombre, à part la blancheur de ces jeunes crocs prêts à saisir et à déchirer.
Plus rien n'avait de valeur à part raclion, à |)art
aux écoutes.
le combat à outrance, à part le sang inépuisable.
La fureur de la meute se communiquait à nos veines. Dans nos yeux, s'allumait la vision de la bataille désespérée au delà des bois, au delà des rivières, au delà des collines. Mon cœur criait d'angoisse vers ma première patrie, vers l'Italie encore sans armes et irrésolue.
Mais un jour advint que je fus, avec la plus impétueuse violence, non pas entraîné mais précipité dans la boue glissante, après une averse de septembre dont toute la feuillée ruisselait et scintillait encore. Les laisses étaient entortillées à mes deux poignets, et j'avais la ferme volonté de ne tolérer à aucun prix que mes lévriers partissent à la débandade eux qui, comme le vent, ne reviennent jamais plus en arrière et ne s'arrêtent qu'à bout de souffle.
Pareil à ces conducteurs de chars qui, heurtant la borne, sont projetés et traînés dans la poussière par leurs coursiers affolés, je me roulais dans le chemin détrempé, je me vautrais dans la fange rougeâtre, je labourais l'ornière avec mes pieds, avec mes genoux et avec ma tête.
Lorsque enfin secouru par une aspérité du sol, je parvins à refréner l'élan impétueux et à me relever, j'avais le visage tout barbouillé, mes gencives et mes narines saignaient, je ne sentais plus mes coudes ni mes poignets. Aidé par les- garçons accourus avec mes jeunes chiens d'un an, tout aussi excités que les adultes, je me débarrassai des laisses emmêlées et je me libérai, pour tâter mon corps contusionné. Je riais de moi^ et mon rire avait la Le sang saveur du sang et de la boue. ^^ ^^ ^°"^'
Ayant expédié la meute en avant, je restai seul
vêrace.
i LU ENVOI
etm'assi« contre le tronc d'un chêne, sur le revers du {osfié.
L'aventure était ritlicule, mais sur mes vêtements souillés de terre, sur mes mains sciées par le cuir, il y avait quelques perles rouges. J'avais dans la bouche une saveur de terre et de plaie.
Alors, la solitude ayai^t apaisé mon émotion, calmé l'instinct du jeu, je fu^ envahi par un sentiment grave qui, peu à peu, s'illumina de poésie. Absorbé, je laissais goutter sur moi le sang et sécher la boue. Ce fossé désert me faisait imaginer la tranchée terrible. Je sentais la présence de la mort dans tous les carrefours du labyrinthe sylvestre. Je sentais en moi le squelette prisonnier, enveloppé de chair u mire redevcuue argile. Je sentais, près et loin de moi, I insatiable voracité de la terre et sa divinité.
1/une et l'autre avaient été oubliées par les hommes. Ils croyaient avoir vaincu la terre et l'avoir asservie. Par la rapidité, ils avaient aboli ses espaces, réduit ses formes, pour ainsi dire, à des fuites d'éclairs; ils avaient comme remanié sa diversité avec je ne sais quel nouveau sens titanique. Par des machines comparables à des myriades d'esclaves sans sommeil et sans faim, ils avaient foré les monts, creusé les mines, capté les sources, dompté les flots, détourné les fleuves, percé les isthmes.
Ne semblait-il point qu'ils l'eussent chargée de liens plus solides que ceux dont les Ualiotcs enveloppaient le plus antique simulacre d'Ops? Ne brillaitelle point derrière la charrue nouvelle, et plus docile que sous la conduite d'Homère, autour du bouclier d'Achille? Nous avions séparé notre esprit de son génie, comme le bêcheur, accroupi sur l'aire ou sur le spiiil de sa maison et qui, le soir veun,
détache de ses semelles, à Taide de son couteau, la glèbe écrasée. Et voilà que tout à coup, elle nous réapparaît en une sorte de révélation primitive, comme au pasteur des temps, debout sur la colline et tourné vers les points sacrés du monde.
Tout à coup, elle nous possède à nouveau, nous reprend la chair et le souffle, nous enduit de son argile, nous saisit dans son étreinte inéluctable, nous soumet à son amour dévorant, nous enivre d'horreur et de vertu, mêlant sa substance à notre courage, notre mort à son immortalité.
La guerre, au cours des siècles, ramena toujours les créatures vers celle « qui a une vaste et riche poitrine ».
Le guerrier d'Amasis devant Barcé, le Macédonien devant Thèbes, le Romain devant Thémyscire, le Gaulois contre César dans Avaricum, chacun d'eux respirait l'odeur de la terre, miraculeusement suspendu entre le berceau et la tombe, comme le fils de la troisième République dans sa tranchée de Champagne ou de la Meuse, dans les sables de la Flandre ou dans les forêts de l'Argonne, voué à la mère profonde « qui nourrit les jeunes hommes et les épis ». Mais cette guerre suprême semble refondre entièrement toutes les races en la matière originelle pour que leurs génies puissent enfin les repétrir dans le limon sanglant et les redresser avec un souffle plus vaste.
Les puj^s, les cols, les coteaux, les plaines, les berges, les dunes, les bois ne nous apparaissent plus comme des visions voilées d'air, mais comme des actions mystiques dont le rythme s'allie aux vicissitudes de la destinée humaine aussi étroitement que la justice et la force dans le corps à corps avec l'ennemi.
120 ENVOI A LA KUANc:i:.
Au-dessus de tant de crimes, de tant de nnensong^es, de tant de hont«'S, plane pour nous Latins, je ne sais quelle pure magnanimité. Depuis les aurores ]es plus reculées, resplendit pour nous la noblesse de nos origines, avec les mêmes gestes et les mêmes signes.
Le ciel, sur notre bataille, est un temple aérien semblable à celui que Taugure traçait, au-dessus de sa tête, du septentrion au midi, à l'aide de sa crosse. Aussi, dessinait-il, sur le sol des aïeux, un temple de forme carrée, n'existant qu'en esprit, sans murs ni enceinte. Toutefois les limites en étaient inviolables. Et les armées, dans leurs campements de chaque soir, imitaient l'image du temple d'où elles avaient emporté avec elles les auspices.
C'est ainsi que je me représentais alors, que je me représente aujourd'hui les lignes idéales de nos vallées latines opposées aux tanières adverses. C'est ainsi que par nous, chaque boisseau de terre extraite est offert aux esprits qui la déiOent et deviennent les Pénates du combattant.
Parmi les racines et les pierres, celui-ci retrouve, dans la profondeur compacte, la vertu de ses pères, ou même, sous le feu continu et le fer obstiné, invente la sienne, toute neuve. Son cri de victoire ou son appel h la rescousse, crevasse sur son corps l'enveloppe durcie qui étanche le sang de ses blessures. Le hamois En ces nuits de septembre, la bonne Jeanne, la
<u fange. Pucelle de Lorraine, bondissait sur le parapet, toute cuirassée de boue, toute armée de fange et s'écriait : c Las! Messire Jésus, que de sang de mes gens coule en terre! Pourquoi donc personne no m'a-t-il éveillée? »
Il m'adviiit de voir pris, par dizaines, des cadavres terreux autour d'un pieu, droits, comme autour de la hache, les verges des licteurs; et je repensai à notre monnaie consulaire où le faisceau enveloppé de laurier se dresse entre un épi et un caducée.
En voyant un de vos jeunes héros bondir de la tranchée, couvert de boue, le visage pareil à une glèbe informe armée de dents et d'yeux, il m'arriva de répéter en moi-même la parole initiatrice : « Ensemble vous êtes-vous couchés, comme l'enfant et la mère, toi et la terre? »