LA CUIRASSE DE LIN
Il est neuf heures, tout repose au camp; on a éteint les feux par mesure de prudence; la lune a seule le droit de briller. Dans la plaine cependant, des batteleurs continuent leurs prouesses à la clarté des torches, devant de rares amateurs; mais le publie leur faisant défaut, ils plient bagage et vont chercher le sommeil au pied de quelque arbre de la forêt. Les moindres bruits meurent peu à peu; à peine un chant d'oiseau vient-il animer la plus belle des nuits. De loin en loin encore, on entend un cliquetis de fer : c’est une ronde de cavaliers. Les armures brillent un instant sous les rayons de la lune et disparaissent aussitôt dans l'obscurité; et c’est tout.
Faisons aussi notre ronde et voyons ce qui se passe dans le camp. Commençons par la tente royale. Si vous n’étiez pas avec moi, mes enfants, je vous défierais bien d'y entrer. Jamais trésor ni reliques ne furent si soigneusement défendus. Charles repose sur un grand lit de parade; cent vingt hommes des plus fiers et des plus hardis sont chargés de sa garde. Quarante chevaliers font à tour de rôle le tiers de la veillée : dix au chevet, dix aux pieds, dix à dextre, dix à senestre; chacun tenant une épée et un cierge ardent.
Aude s’est aussi retirée dans sa tente; elle ne dort pas et pense à tous les
incidents de cette journée à la fois maudite et bénie : maudite, car elle a failli lui enlever son frère, son cher Olivier; bénie, ear elle a décidé de ses fiançailles avec Roland, son cher Roland. Ses femmes sont près d'elle. Dix Mauresques lui chantent des refrains d'Espagne, qu'elle préfère à tous les autres, mais ce soir elle neles entend pas; elle rève. Quatre Saxonnes peignent ses longs cheveux, attendant pour la coiffer un signe qu’elle oublie de faire. Huit Lombardes ont préparé un bain aromatique; mais trois fois déjà, elles l’ont renouvelé, car il s’est refroidi trois fois depuis qu'elle rêve. Oghris n’a pas été plus heureux. Il a posé doucement sa tête sur ses genoux, mais elle ne lui à pas fait l’aumône d’un regard. C'est là un gardien, qui rend plaisante la précaution que l'on a prise de placer
des gardes à la porte.
Roland repose près d'Olivier. Les deux vaillants se sont endormis, la main dans la main. Les amis sont devenus
frères.
Pendant ce temps, Gane et Lupus
combinent une entreprise meur-
trière.
Roland repose près d'Olivier.
« Ne croyez-vous pas que Marsille donnerait un bon prix du corps de ce Roland ?
— Je le crois, répond le due d'Aquitaine, mais le mieux serait de le lui livrer vivant pour qu'il s'en arrangeât. C’est l'adresse qu'il lui faut opposer; quant à la force n'y songeons pas, ni vous ni moi n’en viendrions à bout. »
Sortons du camp et voyons quels sont ceux qui se promènent sur la lisière du bois. Un couple charmant cause à voix basse. Mita, la digne sœur d’Aude la belle, Mita, que nous avons remarquée en tête du cortége royal et que lon avait surnommée «le petit chevalier de nacre », Mita marche appuyée sur le bras de Miton de Rennes, l'ami de Roland: derrière eux viennent une suivante et un page.
« Elle est bien heureuse ma sœur, d'avoir pour chevalier un homme comme ce Roland!
— Ne voyez-vous done pas que vous me brisez le cœur en me parlant de
la sorte. Faut-il donc pour vous plaire être le seul chevalier qui ne se puisse
— Je sais ce que je vaux, et mérite, ce me semble, que l’on fasse des pro-
diges pour m'obtenir. Ecoutez, seigneur Miton, vous voulez m'épouser, n'est-il
pas vrai? Vous me répétez sans cesse que vous feriez des miracles pour me plaire...
— C'est la vérité.
— Eh bien! j'en veux la preuve dès demain; au point du jour vous recevrez mes ordres. Si vous menez à bien l’entreprise que je vous ménage, je serai vôtre, et avec fierté; si vous l’entreprenez sans y réussir, je serai votre amie, comme par le passé, mais rien de plus; si vous reculez, ne m'adressez plus la parole, je vous répondrais comme à un läche. »
Is étaient arrivés à l’entrée du camp; là ils se séparèrent.
« A revoir, Miton, puissiez-vous réussir demain. Je vais le demander à Dieu. »
Puis elle tendit au chevalier une main qui tremblait et que celui-ci baisa respectueusement.
Miton rentra chez lui et ne ferma pas les yeux de la nuit. Chaque fois qu’un pas se faisait entendre auprès de sa tente, il courait à l’entrée, croyant recevoir enfin le message de Mita. Au petit jour une suivante parut; elle lui remit un paquet et lui dit : ;
« Ma maitresse m'envoie vers vous pour vous faire connaitre ses volontés. Va trouver le seigneur Miton, m'a-t-elle dit, et s’il tient réellement à me prouver qu'il est digne de moi, qu'il se réjouisse, car je veux lui en fournir l’occasion. Remets-lui cette chemise de lin que j'ai portée, et dis-lui de la revêtir aujourd’hui pour le combat. S'il m'aime, il la considérera comme un talisman plus fort et plus sûr que l'acier, et, plein de confiance, il se présentera au tournoi sans autre arme défensive que ses chausses de mailles, son écu et son heaume. S'il fait cela et s’il triomphe, je serai prête à lui donner telle preuve d’attachement qu'il me demandera; sil ne réussit pas dans cette aventure, il n’en aura pas moins mon estime et mon amitié pour l'avoir entreprise; s'il meurt, je porterai son deuil et mourrai dans un couvent; s’il refuse, je le mépriserai comme le plus faux et le plus lâche des hommes. »
Miton s’agenouilla pour recevoir l'envoi de sa dame; c'était peut-être son linceul qu’il couvrait de baisers; puis il se releva souriant et dit à la messagère :
« Retournez auprès de celle que vous avez l'honneur de servir; dites-lui que je suis heureux et fier qu’elle m'ait donné l’occasion de mourir pour lui plaire. Sans elle la vie n’est rien pour moi, et c’est me soumettre à une épreuve vrai
ment trop légère. Je craignais qu’elle ne m’éloignât, c'eüt été me tuer lentement.