L'ETRANGER
ers le printemps, arriva par la grand'route un chevalier d'étrange aspect, en magnifique équipage* En vérité, nul prince, nul fils d'empereur n'avait marché vers Ys en tel arroi, ni déployé pareil train d'hommes, de chevaux et de chars»
Devant lui venaient quatre hérauts soufflant, aux carrefours, dans des cornets d'ivoire ; derrière lui, des soudoyers, pages, varlets et gens d'armes, tous vêtus d'un habit mi-partie noir et couleur de feu*
Quant au chevalier, rouges étaient son justaucorps et son manteau, rouge son chaperon, rouge son cheval ; comme flamme resplendissaient sa barbe et ses cheveux; mais son teint était si pâle que le sang ne courait point, en apparence, dans les veines de ses joues et de son front; d'un reflet
singulier brillaient ses yeux; ses mains étaient longues et fines, aussi pâles que le visage, et terminées par des ongles aigus et recourbés»
Ceux qui croisaient le cortège s'émerveillaient, et ils riaient aussi à l'aspect d'un vilain nain bossu, couvert d'une peau de bouc, que le chevalier portait en croupe*
Gradlon reçut son hôte à grand' joie, ainsi qu'il n'y manquait jamais, et ils se lièrent d'amitié* Dahut considéra l'arrivant et ne dit mot ; mais soudain se troublèrent ses yeux hardis, et, parmi les servantes proches, on la vit tremblante et prête à choir*
L'Etranger, quand il fut requis de se nommer, prétendit gaiement qu'il ne le pouvait avant certaine date, ayant là-dessus fait gageure et serment*
— Dame, dit-il à Dahut, rien ne vaut mon nom, s'il ne vous agrée* Donc baillez-m'en un à votre guise; je jure qu'il me sera cher et tâcherai de le porter à votre honneur*
Dahut la belle sourit à ce propos*
— Sire chevalier, répondit- elle, si je vous baillais un nom, malgré la façon dont vous nous venez et tout ce mystère, je vous appellerais « Celui que j'attendais »♦
— Et sans doute, dame, serais- je ainsi joliment nommé*
— Mais point ne le ferai, dit- elle, et verrai si jusqu'au bout vous tiendrez votre gageure*
no
l'étranger
— Ah! belle, la devrais-je perdre, je voudrais que ce fût ici et par vous, comme vaincu par une grâce et des charmes qui n'ont point de rivaux ♦
Après cela recommencèrent les fêtes, bals et festins» Et, passé quelque temps, Dahut interrogea l'Etranger, le prenant à part*
— Sire, vous plaît-il d'être en ma ville d'Ys?
— Dame, répliqua-t-il, comment ne m'y plairais-je pas, si je vous y contemple et entretiens chaque jour* Toutefois je vous avouerai que j'y suis venu sur le dit des divertissements, jeux, galanteries et autres douces choses qui s'y font à tout moment; or je n'y observe rien qui ne se rencontre en des cités moins renommées, et j'en ai du dépit, s'il vous faut tout dire*
— Hé ! sire chevalier, n'avez- vous point admiré hier ce brillant tournoi?
L'Etranger fit la moue, par dédain*
— Rompre écus et lances, courir la bague, ce sont plaisirs d'enfants, amusettes de pages ; couronnes vertes, rubans d'or sont maigre butin pour des barons vaillants*
— Et quel butin leur conviendrait mieux?
— Belle, vos mille chevaliers ne sont-ils point épris d'amour?
— Certes, tous ils sont amoureux*
— Et de qui? De vous, dame* Vous font-ils pas maints serments?
— Il n'en est un qui, vingt fois par jour, ne me supplie de l'envoyer à la mort*
— Mais vous les traitez de fols, en leur accordant regards, sourires et baisemains* Amie, à peu de prix vous mettez vos faveurs* Combien parmi ceux-là les payeraient autrement, s'il vous en venait l'envie!
— Que dites-vous, sire, et quelle est votre pensée?
— Elle est que des amants brûleraient de s'affronter pour leur maîtresse, non à l'arme de tournoi, mais à l'arme de combat* Ah! le gage conquis si durement par la lame, l'épée et la masse, et dans le sang d'un rival, quelle est sa valeur pour qui le reçoit, pour qui le donne !
A ce discours, Dahut tressaillit de méchante joie*
— Sire, dit-elle, vous êtes subtil et de bon conseil* Ainsi feront donc mes chevaliers, s'ils m'aiment : de moi ils n'auront plus rien qui ne soit payé de sang courageusement versé*
De ce moment, les bons chevaliers s'entretuèrent sous les yeux de Dahut et pour son plaisir* Mais toujours il en arrivait, de tous les pays du monde ; pour un homme meurtri, deux vivants se présentaient, demandant à prouver leur amour par bataille et à gagner quelques menus biens contre leur vie*
De ces défis, querelles et tueries souffraient et
l'étranger
se plaignaient les gens d'Ys, car il leur fallait sans trêve ramasser les morts, soigner les blessés, ce qui les jetait en noire humeur ♦ Et ils murmurèrent que c'était honte et folie de faucher dans leur jeunesse tant de barons et damoiseaux* Et FEtranger dit à Dahut :
— Les vilains vous accusent pour vos amusements* Ont-ils oublié que de vous ils tiennent tout ce qu'ils possèdent; que, sans vous, ils seraient nus et misérables, vivant de poisson sec, couchant aux trous des falaises? Que ne punissez-vous leur sotte audace!
Lors il lui donna des avis, si bien qu'elle convoqua les principaux de la cité, dissimulant sa colère en les accueillant courtoisement :
— Est-il vrai, fit- elle, que par moi vous êtes riches et considérés, pourvus de beaux logis et chauds vêtements; que vos femmes et filles portent colliers d'or, anneaux de nacre, pendants de corail ; que vos affaires sont prospères et vos coffres pleins en la mauvaise saison?
Ils le confessèrent, disant :
— Reine, c'est là votre œuvre*
— Et de cette œuvre, dit- elle avec enjouement, jamais je ne vous réclamai salaire* Or que feriez vous pour moi, en échange?
— Ah! reine, répondirent-ils voyant sa façon plaisante, tous nos biens sont à vous ; à vos pieds nous les déposons*
Gaiement se prit à rire Dahut; et, comme par jeu :
— Je les accepte donc, dit-elle» Demain préparez des chars où chacun rangera son or, son argent, ses bijoux, ses vases de métal et ses habillements les plus précieux; attelez à ces chars vos meilleurs chevaux; placez sur eux vos fils et vos filles* Moi-même j'irai recevoir de vous ce tribut, et à mon vouloir en ferai l'emploi*
Sans crainte et se prêtant à cette fantaisie, les principaux de la ville allèrent de porte en porte*
— Sachez ce que vous ordonne Dahut, notre belle princesse*
Et ils disaient :
— Assurément, elle cherche qui de nous a su le mieux profiter de ses largesses, et pense lui bailler en remerciement le double de ce qu'il montrera* Amis, ne cachez rien de vous à Dahut*
Le lendemain, les gens d'Ys amenèrent sur le port des chariots enguirlandés de fleurs et de feuillage, où ils avaient entassé leurs trésors et réuni la belle jeunesse de la cité* Et sur le port ils trouvèrent des palefreniers qui, tout aussitôt, excitant les chevaux à coups de fouet et d'aiguillon, poussèrent les équipages à la mer où tout fut englouti*
Plus tard vinrent à Ys des ambassadeurs du roi de Vennes ; et ils dirent à Gradlon :
l'étranger
— Notre maître vous envoie salut et amitié ; il nous commande de vous porter ce bref*
Et voici ce qu'il y avait dans le bref :
« Roi Gradion, un mien vassal qui me fit injure mortellement a cherché refuge en Cornouaille* Selon le droit et la paix qui est entre nous, je te requiers soit de le saisir et me le livrer, soit de donner licence à mes gens de le suivre sur ta terre et d'en tirer prompte justice* »
Gradlon assembla son Conseil et dit à ses fidèles :
— Oyez ce que me mande le roi de Vennes, et conseillez-moi* A quoi me résoudrai-je?
Ils lui répondirent :
— Les rois se doivent entr'aide* Selon le droit et la paix qui est entre vous, accordez au roi de Vennes ce qu'il vous mande, car vous-même l'avez maintes fois requis de pareille manière sans qu'il vous ait jamais refusé*
Or l'Etranger, apprenant ce qui se décidait dans le Conseil, dit à Dahut :
— Le roi de Cornouaille est-il donc sujet du roi de Vennes?
— Point, sire chevalier, dit Dahut*
— Pourquoi donc lui laisserait-il le passage sur ses terres, ou lui remettrait-il un hôte qui se fie en sa loyauté? Et si le roi de Vennes a fait acte
vassal, pourquoi le roi de Cornouaille l'imiterait-il ? En vérité, de cela les gens de Vennes auront grand profit, plus que d'une victoire; ils se riront de vous et partout répéteront qu'ils ont fait céder, sans bataille, les fiers Cornouaillais* Dahut se rendit en hâte au Conseil, où elle parla de même, ajoutant :
— Mon père, veuillez déclarer rebelle et félon quiconque parle de livrer son hôte*
Mais un vieux chevalier se leva et dit hautement:
— Roi, femme ne vaut ni pour la guerre, ni dans le Conseil; vos féaux pensent qu'il n'est de traître que parmi ceux qui provoquent aux querelles sans gain ni gloire» Remettez donc, sire, ce méchant vassal aux mains de son maître, et vous témoignerez non de dépendance, mais de noblesse; et sachez que, ce faisant, vous défendez votre propre honneur*
Dahut railla le vieillard :
— Messire, blancs sont vos cheveux; je comprends que combats, dangers et fatigues de guerre vous rebutent* Mais il est ici de jeunes barons qui ont les cheveux noirs et le sang rouge, et qui ne craignent point les hommes de Vennes*
Et, contraignant Gradlon, elle ordonna qu'on écrivît des lettres de refus; à quoi les ambassadeurs répliquèrent :
— Roi Gradlon, notre maître passera de force ; il vous haïra et traitera sans merci*
l'étranger
Ayant pris congé, ils s'en retournèrent tout confus* Le roi de Vennes fut si courroucé, qu'il réunit une nombreuse armée et guerroya cruellement son voisin de Cornouaille; lors il y eut de grandes dévastations, tueries et rapines, sacs de villes et incendies de récoltes; et il y périt, sans besoin, beaucoup de bons et vaillants seigneurs*
LE BRANLE DES TREPASSES
la cour de Gradlon, il y avait un vieux chevalier vertueux, riche, de mœurs pures et d'esprit droit; il s'appelait Kébius; c'était lui qui, dans le Conseil, voulait qu'on reçût la demande du roi de Vennes ; mais son avis n'avait point prévalu; de là était née cette longue et mauvaise guerre*
Il avait deux fils, Hoel et Rivelin, également prudents et estimés; et tant ils ressemblaient à leur père, que d'eux l'on disait :
— Qui est sage comme Kébius? c'est Hoel; qui est sage comme Hoel? c'est Rivelin*
Tous trois s'indignaient justement des marques de faveur et privilèges octroyés à l'Etranger sans nom, car rien ne se passait à Ys que celui-ci n'eût
prévu, disposé, ordonné à sa fantaisie* Or, un jour, Kébius prit à part ses fils :
— Enfants, c'est pitié de voir un inconnu, n'ayant de titres que sa belle mine et sa hardiesse, mieux traité qu'un baron fidèle» De quel pays est cet homme? Nul ne le peut deviner, car il a parcouru toutes les parties du monde et parle toutes les langues» Est-il de noble sang? Il a fière apparence, j'en suis d'accord; mais son âme est basse, ses actions sont noires et perfides» Depuis sa venue, rien n'advient qui ne soit deuil, fléau, misère» La guerre faite par son plaisir fut vaine et douloureuse» Ah! quelle faiblesse est celle du roi Gradlon! Il laisse le sceptre en quenouille, il souffre qu'une femme nous gouverne, qu'un étranger nous humilie» Fils, cela me paraît présage de malheur pour la Cornouaille, mon cœur le sent vivement; tout ira malement, si nous n'y veillons et portons remède selon ce que j'ai médité» Vous m'êtes garants que ni haine, ni jalousie ne m'entraînent, mais seulement amour de notre terre, honte de rencontrer en la maison de méchants serviteurs» Êtes-vous avec moi?
Hoel et Rivelin répondirent :
— Nous sommes avec vous, et agirons ainsi que vous l'avez résolu»
— Donc, dit le vieux Kébius, nous délivrerons la ville de ce maudit, car il n'y aura point de repos à Ys tant qu'il y vivra et sera maître» Sachez qu'il
LE BRANLE DES TRÉPASSÉS
est allé aujourd'hui dans la campagne; postonsnous sur son chemin et offrons-lui le combat courtoisement, homme contre homme* Nous voici trois; s'il tue le premier, il trouvera le second; et s'il tue le second, le dernier vengera les autres ; et si nous y demeurons tous, — ce que Dieu ne veuille! — du moins ne verrons-nous pas les tristes choses qui se préparent*
Les fils approuvèrent* Ils sautèrent en selle et chevauchèrent jusqu'à bonne distance des remparts* Le chemin que l'Etranger suivrait au retour gravissait la falaise, s'inclinait dans le ravin, coupait ensuite une plaine où passait un large ruisseau* Près de ce ruisseau, Kébius mit pied à terre et dit à Hoel :
— En qualité d'aîné, tu seras le premier à la bataille* Pousse ton cheval vers le sommet de la falaise ; tu guetteras l'ennemi devant ce rocher qui domine la route* Va et garde-toi, car il est fort et plein de ruse*
Hoel courut vers la crête* Et le vieillard appela Rivelin*
— Tu te cacheras dans le fossé, au fond du ravin* Si l'Etranger force le passage contre Hoel, il descendra la pente au galop; place-toi en travers et arrête-le* Fils, tu es moins vigoureux que ton frère, mais plus souple et astucieux ; attends le moment favorable, ménage ton souffle, ne serre pas l'adversaire de trop près ; mais quand il
lèvera le bras, glisse-lui ton épée sous Faisselle en faisant écarter ton chevaL
Il embrassa ce fils qu'il chérissait plus tendrement que l'autre* Ah! que ne soupçonnait-il quel était son rival! Rivelin partit et s'embusqua à l'endroit dit, sous des noyers* Quant au vieux chevalier, il attacha sa monture à un arbre proche et s'établit au gué du ruisseau, et il songeait :
— Hoel est robuste, Rivelin est adroit; mais jeunesse est bouillante et téméraire, prompte aux fautes mortelles» Kébius a deux fils, beaux et généreux, et il est regardé avec envie ; ce soir, peutêtre sera-t-il plaint comme un père infortuné!
Il tomba dans de sombres pensées; sa barbe s'épandit sur sa poitrine, pareille à une neige éclatante» Et il songeait encore :
— Le père ne survivra point à ses fils» Si le méchant défait les jeunes hommes, comment succomberait-il devant le vieillard ? Et pourtant mon bras fut d'acier, mon corps de bronze; sur moi se sont émoussés les glaives, brisées les masses d'armes; mes ennemis m'ont craint, mes amis m'ont respecté comme le plus brave et le plus heureux dans la mêlée» Hélas ! ce temps est loin» Honni soit l'âge qui courbe ma taille et raidit mes membres! Mais pourquoi m'endeuiller? Mes fils sont de rudes jouteurs; et s'ils faiblissent» je retrouverai, pour vaincre, ma vigueur d'autrefois»
Vers le soir seulement, l'Etranger s'en revint,
LE BRANLE DES TRÉPASSÉS
suivant la ligne de la falaise* Quand il fut sur la crête, il aperçut un cavalier barrant le chemin; c'était Hoel qui poussa sur lui :
— Messire* il faut en découdre* L'un de nous restera sur la place* Donc défendez- vous* je vous prie* car je ne vous ménagerai point*
Et il le chargea* l'arme haute* L'Étranger arrêta son cheval* et soudain entre Hoel et lui s'ouvrit un fossé profond* comme si la foudre eût touché le sol* comme si la montagne se fût rompue* Le coursier du Cornouaillais manqua des quatre pieds ; Hoel fut jeté contre le rocher où son crâne se fendit ; sa cervelle jaillit alentour ; il demeura sans vie dans la poussière*
L'Etranger n'avait point tiré l'épée* ni fait un mouvement* Quand il vit Hoel étendu* il donna de l'éperon et s'éloigna hâtivement* Mais dans la ravine était Rivelin* qui de loin lui cria ;
— Hoel est mort* Ah! félon* de ma main tu périras*
Et il s'élançait* le vaillant fils* quand du sol* sous lui* sortit une flamme si puissante qu'elle enveloppa le cheval et l'homme* s'éleva jusqu'au faîte des noyers qui bordaient la route* Et le cheval furieux bondit à droite* à gauche* emportant Rivelin* tous deux brûlants comme torches de résine* comme meules de paille*
Lors* plus vite vers la plaine courut l'Etranger* Le vieux Kébius* assis sur une pierre au gué du
ruisseau, le vit déboucher du chemin creux ; lorsqu'il reconnut le rouge coursier, le rouge manteau, une grande peine l'étreignit ; il pleura et déchira sa poitrine*
— Hélas! par orgueil j'ai perdu mes enfants, Puissé-je avoir la force de punir le meurtrier : après cela, volontiers je mourrai*
Et il dit à l'Étranger qui s'approchait du gué :
— Descends ; il sied d'achever ton ouvrage* Je combattrai à honneur et loyalement comme ont fait mes fils*
L'Etranger croisa les bras et sourit* Ah! son sourire fut tel, que le vieillard, pâlissant de colère et hors de lui, donna de l'épée au poitrail du cheval ; et le coup fut si rudement appliqué qu'il eût percé une muraille* Or il arriva merveille : l'épée se brisa net par le milieu, comme frêle branchage* Kébius prit sa lance, la pointa ; la lance se rompit à la poignée* Il rugit et voulut frapper de la main ; son bras retomba inerte* Le vieux chevalier fut saisi de désespoir*
— Maudit soit le sorcier! son cheval est enchanté, son corps est couvert d'une armure invisible* Ah! voilà bien pourquoi sont morts mes bons fils!
Et le malheureux se plongea son couteau dans le sein; il chut au bord du ruisseau dont l'onde fut teinte de sang ; ses blancs cheveux s'accrochèrent aux touffes des roseaux*
LE BRANLE DES TRÉPASSÉS
Cependant, en son castel, Dahut languit et soupire* Ah! comme son front altier se penche, comme ses yeux sont voilés de souci! Elle ne rit plus de son beau rire ; elle gémit et cherche l'ombre, A ces signes elle comprend qu'elle aime* Et qui aime-t-elle? L'Etranger, celui qui entra dans Ys sans se nommer, dont nul ne sait la maison ni la naissance*
Errant sous les arbres, au jardin que la nuit pénètre, elle se livre à ses pensées :
— Tous ceux qui m'ont vue me désirent, tous ceux à qui j'ai parlé m'ont voué leur âme; mais mon cœur, tumultueux comme la mer, était froid comme elle; la lassitude était la compagne de mon caprice* Les gentils chevaliers qui m'ont tenue en leurs bras, le masque les a étouffés, l'homme noir les a couchés sur son cheval, Plogoff les a engloutis ; du moins avaient-ils connu le baiser de Dahut toute une nuitée, et leur sort est enviable* Mais combien d'autres, dédaignés ou lassés de mes rigueurs, traînent leur vie odieuse et mourront de leur peine* Ah! maintenant, amour se venge et me torture*
« Cet étranger, quelle secrète puissance est en lui qui m'a liée et soumise? A sa voix mon cœur cesse de battre, mes os se fondent, tout mon être s'anéantit* Il ordonne, j'obéis ; il me regarde, je lui appartiens tout entière* Dahut, fière Dahut, quel maître t'es-tu donné? Il est indifférent à ton
amour, il l'ignore : et pourtant tout le révèle à chaque heure, tes paroles et tes silences, tes élans et tes dédains ; car vainement tu aurais tenté d'enfermer en toi cette dévorante ardeur» Nul n'y est insensible ; lui seul est aveugle et sourd ; ou peut-être ne veut-il voir ni entendre» Que ferai-je? M' efforcerai- je de le séduire, de l'amener à merci? J'ai mille pièges pour conquérir les amants; comment résisterait-il? Mais s'il résiste, s'il me repousse et me raille? Ah! pauvre Dahut! »
Ainsi se lamentait la belle princesse, cheminant sous la feuillée, au soir tombant»
Tout à coup, l'Etranger est devant elle; dans la demi-obscurité, son manteau, sa barbe semblent de flamme ; ses yeux luisent comme étoiles aux nuits sans lune» Dahut le contemple, l'admire ; et elle frissonne d'angoisse et d'amour, tandis qu'il la salue honnêtement»
— Dame, en ce joli jardin quel rêve menezvous, seule ainsi?
Elle détourne la tête, ne répond» Ils marchent côte à côte sous les ramures basses où s'endorment les oiseaux, et voici que Dahut s'enhardit»
— Sire, vous dirai- je ce qui me rend songeuse? De vous quelque chose assurément m'étonne»
— Est-il vrai, amie? Si c'est faute, j'y pourvoirai; si c'est abus, j'y veillerai»
— Ami, dit Dahut, n'est-ce point par votre
LE BRANLE DES TRÉPASSÉS
conseil que les chevaliers de ma cour joutent à grand dommage, par la lance, la masse et l'épée, tant que beaucoup en ont péri ou sont maltraités de graves blessures?
— De moi fut le conseil, belle, et pour l'agrément de vos chevaliers ; car les vainqueurs ont douces récompenses, les tenant de vous ; et personne n'a trouvé trop dure la bataille*
— Personne si ce n'est vous, messire*
— Que dites-vous là, Dahut, belle amie?
— Qu'à cette bataille point ne prenez rang* Que de fois j'ai suivi des yeux, vous croyant reconnaître, un baron habile et vaillant* Jamais vos traits ne m'apparurent sous le heaume levé du vainqueur*
— Ah! ne m'accusez point de couardise*
— Sire, le pourrais-je? votre flèche joint l'oiseau dans le nuage, votre épée frappe à mort le sanglier; nul n'a plus que vous d'adresse et de courage* Donc vous ne sollicitez point ces tant hautes récompenses que l'on tient de moi, et les laissez à d'autres sans regret*
A ces mots, l'Etranger répond :
— Mieux vaut ne les point rechercher, dame, que souffrir de vous voir les donnant à chacun*
Ah! comme le cœur de Dahut palpite et s'oppresse* Cette réponse, est-ce raillerie? est-ce aveu caché? Elle touche la main du chevalier, cette main est ardente, de fièvre sans doute*
— Sire, votre main brûle comme le feu*
— Amie, tout brûle ainsi en moi et autour de t moi* Gardez-vous*
Joyeuse, Dahut se serre contre lui* ,
— Ah! je voudrais être consumée de ce feu, s'il , n'est mensonge* Mais que sais-je de vous, en qui il n'y a que mystère? Bien subtil qui vous connaîtrait à vos propos, bien imprudent qui jugerait vos actions* Vous êtes aussi peu semblable aux autres hommes que le soleil aux flambeaux de cire ; vous possédez les sept arts des mages, vous lisez dans les astres et dans les regards, vous changez en or les vils métaux, en soie la laine grossière; vous avez des philtres qui domptent les chevaux ; et vous avez des yeux qui soumettent les âmes les plus sauvages*
— Belle, cela n'est guère, dit l'Etranger riant; je puis davantage; et vous l'éprouverez, car s'il vous plaît, je ferai devant vous danser les trépassés* Tantôt, sur la route, je trouvai embusqués le vieux Kébius et ses deux fils ; ils m'ont attaqué, pour leur malheur ; tous trois sont demeurés sur le champ, bien punis et rendant leur dernier soupir*
— Sire, dit Dahut, voilà bonne nouvelle ; ils me haïssaient vilainement, montrant mauvais visage et faisant les censeurs en toutes choses*
— Or, amie, contre leur goût ils s'amuseront ce soir, folâtreront et danseront avec nous ;
LE BRANLE DES TRÉPASSÉS
n'est-ce point, de notre part, aimable jeu, courtoise revanche ?
Le soir venu, accoururent en la grande salle dames et damoiselles, chevaliers et pages, ceux et celles qui, à l'ordinaire, s'ébattaient et réjouissaient avec Dahut, souvent jusqu'à l'aube* Et ils remarquèrent qu'il n'y avait en la salle musique ni musiciens, hormis un nain bossu soufflant dans son biniou; et c'était le nain que l'Etranger menait en croupe lors de son entrée à Ys* Les fols l'entourèrent, le raillant à l'envi*
— Holà ! beau ménétrier, as-tu conduit les noces du Diable ? Quel pas nous enseigneras -tu ? Est-ce la danse des Korrigans sous la lune ?
Au premier coup de minuit, le nain commence de jouer un branle* Tous se taisent; ils écoutent l'air qui est vif et saccadé, que nul n'a jamais entendu* Mais soudain, à ces sons étranges, une angoisse terrible les étreint, un frisson traverse leurs os, glace leur sang; ils se considèrent l'un l'autre et se voient blêmes et défaits, tremblants sur leurs jambes* Et voici que d'elle-même s'ouvre la porte ; trois danseurs apparaissent, liés entre eux par une chaîne, les bras enlacés, la main dans la main : c'est Kébius, c'est Hoel, c'est Rivelin*
Le vieux baron a la poitrine nue, un couteau y est enfoui jusqu'au manche ; autour a jailli le sang noir, souillant le bliaut de soie, collant les
fils de la longue barbe blanche* Hoel le brave montre son crâne fendu, sa face écrasée; son vêtement taché de boue porte de larges déchirures- Rivelin, le gentil fils, est tout dépouillé, le corps noir et séché par le feu, la peau arrachée par lanières* Les malheureux! ils avancent, tournent, reculent, au rythme de la danse, les yeux éteints, les nerfs crispés par la mort ; et leurs pieds frappent les dalles avec un affreux bruit d'os entrechoqués*
A ce spectacle, un silence d'épouvante pèse sur les assistants ; ils veulent fuir et ne peuvent se mouvoir ; ils veulent s'écrier, et leur bouche n'exhale aucun son*
Seule riait et plaisantait Dahut, assise sous le dais, l'Etranger debout près d'elle :
— Ah! sire, quel branle joyeux! Comme ces bons trépassés ont galante tournure! Comme leur danse est noble et gracieuse!
— Amie, répondit-il, que direz-vous quand dansera derrière eux gaie et nombreuse compagnie?
Lors il pressa du geste le nain bossu, et le nain se mit à jouer de telle sorte que, par prodige et sortilège, dames et chevaliers, contre leur gré, s'accouplèrent, et que toute l'assemblée, dansant le branle, suivit Kébius, Hoel et Rivelin* Et c'était merveille d'admirer les figures grimaçantes de ces beaux cavaliers, de ces gentes
LE BRANLE DES TRÉPASSÉS
damoiselles* Ah! nul de ceux-là n'y prenait son plaisir ; l'horreur se peignait sur leurs traits, dans leurs yeux hagards; et, peu à peu, leurs corps devenaient froids et roides comme ceux des trois morts ; ils marchaient et tournaient pareils à des statues de pierre»
L'heure passe, et le nain souffle toujours dans son biniou, et la musique se fait plus alerte et plus sautillante* Déjà danseurs et danseuses sont recrus, la sueur découle de leurs fronts à larges gouttes ; certains poussent des cris aigus, d'autres sourdement gémissent. Bientôt la ronde se précipite ; il semble qu'un tourbillon furieux parcourt la salle, ébranle la muraille, avec le bruit de l'orage sur les forêts.
Proche est l'aurore, et tout à coup au loin, chante le coq* A ce signal, d'elle-même, pou~ la seconde fois s'ouvre la porte ; et dans la nuit moins sombre s'élance, disparaît la danse infernale, derrière le ménétrier bossu, derrière les trois trépassés*
Aucun de ceux qui la dansèrent n'est revenu*
LES CLEFS D'ARGENT
AHUT, la belle princesse, est tourmentée par son désir* Elle a les cheveux en désordre, les joues embrasées de fièvre, les paupières bleues d'insomnie* Elle chasse ses écuyers, ses pages et ses queux qui la veulent divertir, elle bat ses servantes qui la consolent* Sous la courtine étendue, elle pleure, se lamente éperdument*
— Amour me déchire, amour me tue; je n'y puis tenir; si celui que j'aime n'est à moi, j'en mourrai* Ah! comme il me dédaigne et se rit de mon ennui! Ne lui ai- je pas fait mes aveux? N'ai-je pas gardé sa main en les miennes? N'a-t-il pas deviné, par mes regards, ma pensée? Et quelle pensée, fût-elle enfouie au fond du cœur, lui serait cachée? Qu'il m'aime enfin, qu'il me ca-
resse dans ses bras, qu'il me prenne tout entière, qu'il me délivre de mon mal! Ensuite de lui je me vengerai bien* Mais maintenant je ne saurais, car il m'a séduite et ensorcelée*
Et elle cherche en son esprit comment attirer le cruel; elle bâtit cent projets qu'elle abandonne tour à tour*
— Il le faut donc, songe-t-elle; je lui enverrai le masque magique dont la vertu oblige à m'aimer, à se rendre à moi*
Elle décide et appelle l'homme noir, son messager secret d'amour; mais l'homme n'est pas au château, et personne ne le connaît*
— Eh bien! se dit Dahut, j'agirai seule* Aussitôt, elle fait des lettres, tendrement
écrites, pleines de douces plaintes*
« Ami, qui tenez mon cœur, ne cesserez-vous de le traiter sans pitié ni ménagement? Las! j'en suis meurtrie, et mon état vous tirera des larmes* Si vous ne souhaitez ma perte, ce soir présentezvous à la petite porte de la falaise* Et je vous prie, en grâce, de prendre ce masque de soie afin que nul ne vous soupçonne* Si vous ne venez, ami, demain vous me verrez morte* »
Elle confie ces lettres et le masque magique à une fille dont elle est sûre, elle lui ordonne de faire diligence. Puis elle tresse et parfume ses
LES CLEFS D'ARGENT
cheveux; elle chausse des pantoufles de vair, elle se pare d'une tunique de fin tissu, d'un bliaut brodé d'or ; elle choisit ses plus riches joyaux* Qu'elle est belle en ces atours!
Le jour passe* Dès le crépuscule* Dahut l'impatiente courut à l'endroit du rendez-vous ; l'Etranger était là, mais sans masque*
— Ah! messire* qu'avez-vous fait? Assurément quelqu'un vous aura rencontré* à ma honte* sur ce chemin*
L'Etranger répondit :
— Qu'est-il besoin de masque* quand déjà chacun de nous en porte un sur le visage?
A cette parole* elle le considéra* effrayée*
— Il vous plaît souvent ainsi de me dire des mots que je ne puis comprendre* Mais de vous je souffrirai tout* Suivez-moi; s'attarder ici* c'est grand péril d'être surpris*
Elle l'entraîna vers sa chambre* ornée de lits profonds couverts de laines et de fourrures* de tapis épais* de coussins d'écarlate; des colonnes de jaspe et de marbre soutenaient la voûte; un jet d'eau chantait dans une vasque d'argent*
Ils s'assirent* Dahut aux pieds de l'Etranger*
— Beaucoup voudraient* dit-il* contempler ainsi Dahut la fière* qui jamais ne supporta d'amants qu'à ses genoux*
— Il ne m'en souvient plus* dit-elle* Avant cette heure* je n'ai point vécu*
L'Étranger sourit en sa barbe de flamme»
— Ah! dame, quel merveilleux amour est-ce là!
— Ami, vous me raillez encore» Néanmoins je vous apprendrai pourquoi je vous chéris ainsi; et peut-être alors, me croirez- vous* J'étais enfant lorsque le roi mon père me conduisit au tombeau du saint reclus Guethenoc, où se produisaient des miracles; or j'aperçus, à l'entrée du tombeau, un seigneur d'une belle stature; il avait, comme vous, manteau rouge et rouge chaperon, sa barbe et ses cheveux étaient de la couleur des vôtres; ses yeux luisaient, sire, comme vos yeux ; et il avait cet air railleur et doux, cette figure étrange et noble que vous avez, qu'on n'oublie point ♦ Et je demandai au roi Gradlon : « Père, qui est ce chevalier là « debout ? » Tout étonné, mon père me regarda : « Fille, que dis-tu ? Il n'y a là que blanche pierre, « que verts cyprès* » Mais moi je le voyais, et vers lui je m'avançai; et quand j'étendis le bras pour le toucher, il disparut; je ne sentis sous mes doigts que la dalle froide du sépulcre* Plus tard, messire, j'interrogeai à ce sujet un vieux barde qui vivait près du palais, harpant pour distraire le roi et lui chantant des lais ; ce vieillard savait le commencement et la fin de toutes choses; il alla dans la lande où sont les pierres sacrées, et, au retour, il me dit : « Dahut, défends-toi de celui que tu vis « au tombeau de Guethenoc ; s'il t'approche, « fuis ; s'il te poursuit, cache-toi, et ne te laisse
LES CLEFS D'ARGENT
« découvrir, car de lui te viendront larmes, ruine « et mort* » Aussi, à votre arrivée, quel fut mon trouble! Il me souvint sur-le-champ du vieux barde, et l'idée de fuir s'empara de moi» Mais sitôt que vous m'eûtes parlé, mon cœur par enchantement se calma; je vous souris; lorsque vous me priâtes de vous bailler un nom, rappelezvous ma réponse : « Vous êtes celui que j'atten- « dais »♦ De ce moment, sire, je fus à vous»
— Donc, dit l'Etranger, malgré l'avis du barde, vous n'avez point de crainte?
— Dahut ignore la crainte, quoi qu'il doive advenir»
Amoureusement elle frôla l'Etranger de ses cheveux si fins; et celui-ci, en cette belle toison, glissa sa main pâle aux ongles aigus» Soudain un bruit sourd s'éleva du côté de la mer, un coup de vent terrible heurta les murailles, pénétra par les fenêtres, arrachant les lourds rideaux, renversant les flambeaux de cuivre» Dahut pressa son ami :
— Sire, je vous en prie, montez à la tour, observez l'Océan»
L'Etranger obéit ; et il revint, disant :
— Le ciel est gris comme plomb, l'Océan bouillonne, le vent du large siffle dans les rochers; les oiseaux marins, apeurés, tournent sur le rivage»
— Ah! fit Dahut, c'est signe de tempête» Ami, ce soir, l'Océan va se courroucer furieusement,
par dépit et jalousie* Sachez-le, avant de vous connaître, je n'aimais que lui, je lui donnais mon âme et ma chair, je le caressais et baisais chaque jour; et il m'était soumis comme le plus tendre serviteur* Tous mes amants, hors lui, ne m'ont occupée que pour la joie d'une heure, pour une étreinte rapide, pour une nuitée sans lendemain ; et T Océan, mon seul amant véritable, n'était point jaloux d'eux, car je lui livrais leurs corps inertes au gouffre de Plogoff» Tous, je les lui abandonnai sans regret : les preux pleins de gloire et d'honneur qui me montraient les blessures reçues pour mon droit, les jeunes chevaliers, curieux d'aventures, qui cherchaient en mes yeux l'étoile de leur fortune, les damoiseaux timides et rougissants qui pleuraient sous mes baisers» Ami, je les ai jetés à l'Océan, et il effaçait d'eux à son aise la trace de mes lèvres» Mais vous! Il comprend que mon amour l'a quitté, et il gronde, il menace» N'importe; à vous, non à lui, j'appartiens maintenant»
Au dehors grandissait l'ouragan, battant le château comme bélier de guerre; sur ses fondements de granit tremblait le rocher»
— Ami, dit Dahut, montez encore à la tour et voyez bien ce que fait l'Océan»
Il monta à la tour, bientôt redescendit»
— Le vent m'a voulu jeter bas; tout est noir et sinistre; le bruit de l'Océan est celui que feraient
LES CLEFS D'ARGENT
mille chariots sur le pavé, mille arbres précipités de la montagne; des colonnes d'écume escaladent la falaise, s'élèvent jusqu'aux nuées* Dahut sourit avec orgueiL
— Qu'il rugisse et nous assaille! La digue bâtie par les Korrigans le brave; bien closes sont les portes de bronze, et seul le roi Gradlon a les clefs d'argent qui ouvrent la mer»
— Oh ! dit l'Etranger, Gradlon n'a pour royaume que la Cornouaille, et il est plus puissant que l'empereur romain, puisqu'il commande à l'Océan*
Et vers Dahut se penchant :
— Belle qui tant m'aimez, pour mon plaisir que feriez-vous?
— Pour votre plaisir, mon seigneur, je ferais vilenie ou prouesse, je serais folle ou sage, je tuerais votre rival ou le baiserais, à votre volonté*
— Donc, amie, si je vous les demandais, vous me donneriez les clefs d'argent qui ouvrent la mer?
Dahut tressaillit, une extrême pâleur voila son front»
— Ah! sire, ce que vous demandez, je ne le puis accorder» Les clefs sont au roi Gradlon, pendues à son col; de jour, de nuit, il ne les quitte»
— Sur sa couche paisiblement le roi dort; prendre à son col les clefs d'argent serait prouesse facile, Dahut!
Elle s'inclina, pareille à une fleur que courbe la
tempête, et ne répondit* Puis, s'étant levée pour satisfaire son ami, ses jambes se dérobèrent, elle glissa sur les coussins :
— Ah ! je ne puis m'y résoudre, murmura-t-elle* Voyez cette faiblesse; en vérité, c'est triste présage*
Lors l'Etranger la souleva, lui parla tout près de l'oreille :
— Si vous faites à ma guise, je vous dirai mon nom, le nom caché à tous, que personne pour son salut ne doit connaître; il est beau et terrible comme les ténèbres, il résonne comme la trompette, il éblouit comme l'éclair* Dahut, quand vous saurez qui vous embrasse ainsi, votre cœur éclatera de joie et de fierté* Et quand vous m'aurez livré les clefs qui ouvrent la mer, nous partirons, vous et moi ; dans mon royaume je vous emmènerai* Car j'ai un royaume immense; il dépasse les limites de la terre, il est plus vaste que le ciel, ses sujets sont plus nombreux que les poissons de l'onde, que les oiseaux des forêts; on y voit des collines de gemmes, des palais de diamants, des fleuves roulant un sable d'or; là j'habite un palais de feu, aux colonnes de fumée ; sous un dais de rubis se dresse mon trône de cristal* Amie, en ce pays, vous serez reine et maîtresse, si vous prenez les clefs d'argent et me les donnez selon mon vœu*
Mais Dahut :
LES CLEFS D'ARGENT
— Gardez votre nom, sire, et vos trésors* Rien |ne veux que d'être aimée; et peut-être m'aimejrez-vous quand j'aurai trahi mon père et ma foi, quand j'aurai placé en vos mains le sort de ma ville. Venez donc; hâtons-nous*
Elle le conduit, de salle en salle, jusqu'à la I chambre de Gradlon* Or quiconque eût contemplé le vieux roi sur son lit eût été plein d'admiration, tant il était beau et digne en son manteau d'écarlate, avec ses blancs cheveux cachant ses épaules, et sa barbe de neige, avec sa chaîne d'or au coL Et quiconque eût épié dans l'ombre eût aperçu la jeune fille s'acheminant vers le lit, pieds nus, à pas étouffés ; au chevet de son père endormi elle s'arrête, le cœur lui manque, l'horreur de son crime la fait hésiter* Mais dans la chambre, l'Etranger est entré derrière elle, et il l'encourage, il ordonne à voix basse :
— Dahut, Dahut, les clefs!
Elle se penche, elle s'agenouille; de ses doigts agiles, sans éveiller le roi, elle dérobe la chaîne d'or où pendent les clefs d'argent, les clefs qui ouvrent la mer*
Aussitôt le mugissement de la tempête devient plus fort, la chute de l'eau sur les rochers retentit dans les cours et les hautes salles* Et maintenant Dahut l'intrépide sursaute à chaque bruit; l'épouvante la gagne ; elle fuit le long des corridors obscurs*
— Ami, dit- elle toute chancelante, voici les clefs* Hélas! un froid mortel coule en mes veines, une peur invincible m'oppresse*
— Dahut, c'est le fracas de l'Océan qui vous irrite; au jour se dissipera votre frayeur*
— Ah! sire, comme je suis angoissée! Encore une fois, montez à la tour et dites-moi si cet ouragan ne va point finir, si l'aube ne commence point à paraître»
L'Etranger, en hâte, gravit l'escalier de la tour; Dahut l'accompagne, mais de loin, car son sein ne respire plus et ses membres fléchissent* Ah! l'ombre lui pèse* Comme elle désire la venue de la lumière!
Enfin elle arrive au faîte* Du firmament chargé de nuages aucune lueur ne descend* Dahut appelle son ami, elle allonge les bras pour l'atteindre, pour le toucher dans les ténèbres; elle ne sent que la froidure de l'air, que le ruissellement de la pluie*
— Sire, où êtes-vous? Pourquoi me laisser ainsi ?
Un immense éclair déchire le ciel* Dahut regarde autour d'elle : personne ; mais, sur la dalle où elle s'avance, elle voit une tache noire, profondément marquée dans la pierre et dont la forme est celle d'un pied de bouc*
LE CHATIMENT
es portes sont ouvertes !♦♦♦ L'eau monte, l'eau monte!
Dans la nuit, cette clameur vole à travers la ville ; mais celui qui Ta poussée ne la répète point, celui qui Ta entendue ne l'entend pas deux fois, tant est rapide l'invasion de la mer*
Au fond de son château dormait le roi Gradlon, dans son manteau d'écarlate; sa barbe blanche cachait sa poitrine, ses blancs cheveux entouraient ses épaules* Le flot secouant les remparts l'éveilla; il ouvrit les yeux ; à quelque distance de son lit brillait une vive lumière, une claire auréole au milieu de laquelle était un homme vêtu d'une peau d'auroch et d'une ceinture de branchages; le visage de cet homme était grave et triste, son
poing serrait un bâton noueux* Et Gradlon reconnut Guénolé, l'abbé de Landevenec, le saint reclus»
Et Guénolé, s'avançant vers le roi, parla ainsi :
— Lève-toi, seigneur, lève-toi ! La mer déborde, la digue est rompue* A cheval! Hâte-toi de fuir*
Gradlon, sans s'émouvoir, répondit :
— Bon moine, que fais-tu là en ce lieu, à cette heure?
Guénolé dit :
— Dieu par grande bonté et miracle, m'envoie, car Ys ta ville est condamnée, tous ceux qui l'habitent y vont périr* Mais toi, tu as péché par faiblesse et amour, non par malice, et tu seras sauf* Cependant ne tarde point; déjà l'eau envahit les cours, l'eau baigne ta porte*
Le roi secoua la tête, souriant*
— Ah! tu n'es qu'un fantôme de mon rêve, je le comprends bien à ce discours* La digue est inébranlable ; devant moi les portes de bronze furent closes au soir; j'ai fermé ma ville à la mer; comment la mer y entrerait-elle? Saint abbé, laisse Gradlon à son repos!
— O roi, les portes, tu les as closes au soir, et pourtant elles donnent libre passage à l'Océan* A ton col tu as suspendu les clefs d'argent liées par une chaîne d'or, et les clefs et la chaîne ne sont plus à leur place*
A son col le roi porta la main :
LE CHATIMENT
— O moine, tu as dit la vérité, les clefs ont été volées pendant mon sommeiL Je suis perdu!
Guénolé reprit doucement :
— Dieu t'a reçu en sa pitié, Gradlon, pour toutes les chapelles et tous les moutiers bâtis à Quimper, et pour Landevenec où vivent, priant et se mortifiant, tant de ses humbles serviteurs* Ainsi donc, ne balance plus ; bientôt il sera trop tard*
Gradlon s'élança du lit; il courut dans le palais dont la mer arrachait les marches, il gagna les écuries où était Morvark, le cheval noir aux naseaux de flamme, qui piaffait et hennissait de colère; et il sauta sur le dos de l'étalon qui l'emporta hors du château*
Morvark, le vaillant coursier, nageait sans fatigue du côté du rivage; à travers les carrefours noyés, les rues pareilles à des torrents, il galopait, plus léger que l'air; et Gradlon sentait son cœur à demi soulagé, quand, regardant en arrière, il vit que l'Océan le suivait de près, comme le chasseur suit la biche ou le lièvre ; il frappa le cheval du talon et, songeant à sa fUle bien-aimée, il gémit :
— Dahut, où es-tu en cet instant? Qu'est-il advenu de toi ?
Morvark, pressé par le flot qui tendait sous ses pieds un épais tapis d'écume, allait et venait à l'intérieur du rempart, faisant cent fois le même
chemin; il repassa près du château dont le flot recouvrait les terrasses et le logis, dont seuls émergeaient encore les toits de plomb, les murs élevés» Lors de l'ombre sortit une voix lamentable :
— Père, père ! Sauvez- moi»
C'est la voix de Dahut; c'est, au sommet d'une tour, Dahut que menacent les vagues énormes : sa robe blanche flotte au vent, de sa chevelure l'eau découle, ses mains tremblantes font des gestes d'appeL
— Fille, me voici!
Gradlon dirige le bon coursier vers la tour, il allonge les bras ; Dahut l'accole, bondit en croupe; son corps est tout trempé et frissonnant, de sa bouche s'échappe une plainte lugubre»
— Père, faites- moi grâce!
Mais à peine est-elle sur le cheval, celui-ci fléchit comme si trois hommes pesamment armés le montaient; aussitôt l'Océan l'atteint, l'enlace, d'un coup le prend aux jarrets ; et Gradlon sent froidir ses genoux, ses doigts crispés aux crins de Morvark» Le noble animal frappe la mer de ses sabots puissants; hardiment son poitrail fend la houle, telle la proue d'un navire sous l'effort régulier des rames; il hennit d'orgueil et de rage, et, soulevant son double fardeau, il secoue sa crinière humide» Cependant l'eau lèche ses flancs en sueur, pénètre dans ses naseaux fumants ; elle engloutit les cavaliers jusqu'à la ceinture» Le roi
LE CHATIMENT
frissonne et pleure sur lui, sur sa fille accrochée à ses épaules, qui sans cesse le supplie*
— Père, père, l'Océan me veut saisir; de lui sauvez-moi!
Subitement s'éclaire la pointe d'un rocher; une vive lueur en jaillit semblable à celle que Gradlon perçut en la nuit de sa chambre; et c'est encore, au milieu d'elle, l'abbé de Landevenec*
— Gradlon, Gradlon, tu te perds! Si tu veux vivre, rejette le démon qui est derrière toi*
Le roi déclôt ses paupières brûlées de sel; il balance au-dessus de sa tête ses bras ruisselants*
— Saint homme, que dis-tu? Que demandestu? Derrière moi il n'y a que ma fille; je l'aime plus que la vie; avec elle je mourrai, s'il le faut*
Le cheval nage près du rocher ; Gradlon voit le moine penché sur la mer, son bâton au poing droit, son vêtement de peau fouetté par l'orage; autour de lui, d'un merveilleux éclat brille l'auréole de lumière ; sous les noirs sourcils flamboient ses yeux; sa voix fait taire les flots*
— Gradlon, Gradlon, si tu crains Dieu, ne garde point en croupe la fille que tant tu chéris ; c'est par elle qu'Ys ta ville est ruinée et donnée à l'Océan; elle a livré son corps à tous, son âme à l'Ennemi de Dieu, et Dieu s'est lassé d'elle et Il l'a jugée* Les clefs d'argent pendues à ton col, elle les a ravies, sire roi, tandis que tu dormais, et les portes ont été ouvertes, la mer est entrée ; et la
main de Dieu s'est levée pour punir* Ecoute-moi, rejette l'impure, la maudite; elle est promise à l'Océan* Il est temps encore pour toi, Gradlon, d'être pardonné*
Le vieux roi éprouve une cruelle peine, son âme est tout en deuil; il sanglote et ne saurait parler* Mais l'eau, qui monte toujours, lui vient à la poitrine; sa barbe blanche flotte parmi l'écume; et, tandis que Guénolé l'adjure, il sent Dahut si étroitement accolée qu'il ne s'en déferait point, s'il le voulait; en vérité, il ne le veut, il ne le peut; elle est sa bien-aimée fille, la chair de sa chair, celle qui sur les flots naquit de Malgven, la belle reine*
Alors, quand Morvark est près de s'enfoncer dans l'abîme, Guénolé étend son bras droit; du bâton il touche Dahut à l'épaule qui est nue, car les cordons de la robe se sont dénoués ; il touche Dahut de son bâton, et la voici qui se renverse; elle écarte les mains, elle lâche Gradlon, elle glisse dans la mer qui la saisit et se referme*
Au même instant, comme délivré de toute charge, Morvark revient à la surface, reprend sa course rapide; et devant lui s'apaisent les flots, et il galope aussi aisément que sur un chemin de terre molle, que sur l'herbe tendre d'un pâturage* Non loin de là est un haut promontoire* Morvark l'atteint, et Gradlon ayant pris pied tombe à genoux pour louer Dieu*
LE CHATIMENT
Lorsqu'il eut prié, il reporta sa pensée vers Dahut, sa fille bien-aimée, dont l'Océan sauvage avait éteint les yeux et le sourire, et déchirait le beau corps aux récifs» Et le vieux roi, pleurant amèrement, se dressa contre la falaise pour regarder la place où naguère s'étalait l'opulente et bruyante cité d'Ys : il ne vit plus que le ciel calme soudain et libre de nuages, et au-dessous une baie tranquille comme un lac où se reflétaient les feux pâles des étoiles*