NAPOLÉON-LOUIS BONAPARTE
Dirigé sur Paris, où il ne resta que deux heures, tant le gouvernement se sentait faible et redoutait sa présence, le prince fut de nouveau incarcéré pendant quelques jours dans la forteresse de Port-Louis, puis embarqué à bord de V Andromède.
Le commandant de rAn(Z?'omèrfe avait reçu, en même temps que le prisonnier, des ordres cachetés, qu'il ne devait ouvrir qu'en passant le 32' degré de latitude. Ces ordres lui enjoignaient de se rendre à Rio-de-Janeiro, d'y retenir le prince prisonnier à bord tout le temps que la frégate resterait en rade, de ne permettre aucune communication avec la terre ferme, et de faire voile pour les États-Unis après être resté quelque temps au Brésil.
La frégate n'ayant aucune mission à remplir à Riode-Janeiro, il est clair que ces dispositions du gouvernement étaient prises sous l'empire de deux craintes également puissantes : celle de- retenir le prince en France, et celle de le laisser libre avant la lin du procès.
Mais le bon, le magnanime Louis-Philippe cacha à tout le monde, même à la reine Hortense, la véritable destinationdel'Anrfromèc?*?, sans s'inquiéter des alarmes qu'il allait causer à tant de familles. On savait en France que V Andromède était partie pour les États- Unis; et comme on resta quatre mois sans nouvelles, qu'il y avait eu de violentes tempêtes, on la croyait perdue corps et biens.
De New-York, le 30 avril 1837, le futur Napoléon III écrivait à M. Odilon Barrot :
« New- York, 30 avril 1837.
« Monsieur Odilon Barrot,
« Maintenant je vous dois une explication des motifs qui m'ont fait agir.
« J'avais, il est vrai, deux lignes de conduite à suivre : r une qui, en quelque sorte, dépendait de moi ; l'autre, des événements. En choisissant la première, j'étais, comme vous le dites fort bien, un moyen ; en attendant la seconde, je n'étais qu'une ressource. D'après mes idées, ma conviction, le premier rôle me semblait bien préférable au second. Le succès de mon entreprise m'offrait les avantages suivants : je faisais, par un coup de main, en un jour, l'ouvrage de dix années; peut-être, réussissant, j'épargnais à la France lesluttes, /es ^rouè/es, les désordres (ïunbouleverscment qui arrivera, jecrois, tôt ou tard. L'espritd'une révolution, dit M. Thiers,secompose de passions pour le but, et de haine pour ceux qui lui font obstacle; ayant entraîné le peuple par l'armée, nous aurions eu les nobles passions sans la haine; car la haine ne naît que de la lutte entre la force physique et la force morale. Personnellement, ensuite, ma position était claire, nette, partant facile. Faisant une révolution avec quinze personnes, si j'arrivais à Paris, je ne devais ma réussite qu'au peuple, et non à un parti ; arrivant en vainqueur, je déposais de plein gré, sans y
être forcé, mon épée sur l'autel de la patrie; on pouvait alors avoir foi en moi, car ce n'était plus seulement mon nom, c'était ma personne qui devenait une garantie. Dans le cas contraire, je ne pouvais être appelé que par une fraction du peuple, et j'avais pour ennemis, non un gouvernement débile, mais une foule d'autres partis, eux aussi peut-être nationaux.
« D'ailleurs, empêcher l'anarchie est plus facile que de la réprimer; diriger les masses est plus facile que de suivre leurs passions. Arrivant comme ressource, je n'étais qu'un drapeau de plus jeté dans la mêlée, dont l'influence, immense dans l'agression, eût peut-être été impuissante pour rallier. Enfin, dans le premier cas, j'étais au gouvernail, sur un vaisseau qui n'a qu'une seule résistance à vaincre; dans le second cas, au contraire, j'étais sur un navire battu par tous les vents, et qui, au milieu de l'orage, ne sait quelle route il doit suivre. Il est vrai qu'autant la réussite de ce premier plan m'offrait d'avantages, autant le non-succès prêtait au blâme. Mais, en entrant en France, je n'ai pas pensé au rôle que me ferait une défaite; je comptais, en cas de malheur, sur mes proclamations comme testament, et sur la mort comme un bienfait.
« Telle était ma manière de voir...
« Croyez, etc.