‹ La légende de SaladinChapitre 2 sur 2 · IMPRIMERIE NATIONALE · texte numérisé non relu

IMPRIMERIE NATIONALE

M DCCC XCJII

Il SaLADINO NBILE LEGGSNBE FRANCESI E ITAUANE DEL MEÙtO-

Evo. Appunti di A. Fioravanli. Reggîo-Calabria, 1891, in-8^ 44 pages.

Le jeune érudit italien qui a publié la petite étude dont on vient de lire le titre ne la regarde que comme un essai provisoire et préparatoire; ii serait désireux de la reprendre plus tard pour la développer, et il demande qu*on laide à la compléter et à la préciser. C*est pour répondre à ce désir que je communique ici quelques notes prises, au moins en partie , il y a longtemps sur ce que Ion a pu appeler la légende dé Saiadin, en m*attachant surtout à la partie française du sujet, sur laquelle M. Fioravanli avoue être particulièrement mal renseigné ^'L Je suis heureux de venir en aide pour ma part à un travailleur consciencieux et modeste; d'ailleurs Tobjet de ses recherches est par lui-même, sinon de première importance, au moins assez* curieux pour qu'il soit intéressant de contribuer à le faire bien connaître; enfm on touche, en le faisant, à des points encore mal éclairés de notre ancienne histoire littéraire , sur lesquels il fournit loccasion de jeter quelque jour. Je présenterai ces notes dans Tordre 011 je les avais classées jadis, et qui nest pas tout à fait celui de M. Fioravanti; je renverrai à son travail pour tout ce qui sy trouve déjà suffisamment élucidé.

Les récits des chrétiens sur celui qui fut leur plus terrible adversaire et le destructeur du royaume de Jérusalem lui sont, en général, tout à fait favorables; je dirai plus tard un mot des causes de ce phénomène en apparence assez surprenant. Mais il faut noter que quelques-uns de ces récits, et précisément les plus anciens, ont au contraire un caractère marqué de malveillance , qui s'explique tout natureUement par le dépit

^*) Cela se voit à rîncertitude de Tin- Texécution matérielle ; les fautes y abon-

rormatioD de Tauteur sur bien des points dent , et toutes ne sont pas de simples

qu'il aurait pu mieux connaître ; u s*ex- fautes d'impression. Mab en somme ce

cuse sur les conditions très défavorables travail de début est estimable , et on

où il a exécuté et publié son travail. Il sent que fauteur est capable de faire

aurait du au moins mieux en surveiller mieux.

et lliumiiiation que les victoires éclatantes du sultan kourde causèrent aux vaincus, et surtout aux chrétiens établis en Syrie et chassés par lui de leurs possessions. C'est en effet chez eux que se forma sans doute une légende hostile relative à ses premières années que nous voyons se répandre en Occident au moment même de ses plus éclatants succès. Elle nous apparaît d'abord, et sous sa forme la plus virulente, dans un curieux poème latin , jusqu'ici inédit et à peine signalé ^^\ qui ne nous est pas parvenu complet, et qui a dû être composé en i 187, un peu avant la prise de Jérusalem. Saladin, de condition servile, s'introduit à la cour de Noradin, devient Tamant de sa femme, et par elle obtient la faveur du sultan. A Babylone (c est-à-dire au Caire), il tue perfidement un juge intègre à la table même où celui-ci l'avait admis; il pénètre par ruse, ne pouvant y entrer par force, dans la ville où réside Yamalanas^'^\ l'assassine, et s'empare de ses trésors qu'il distribue à ses complices. Il fait ensuite empoisonner Noradin et met à mort son fils unique , après quoi il épouse sa veuve et réussit ainsi à devenir maître de sept royaumes , et c'est alors qu'il a faudace de s'attaquer aux chrétiens. Ce tableau poussé au noir a été tracé en Occident sur des récits venus d'Orient; les traits en sont singulièrement exagérés. L'assassinat du juge du Caire et celui de rama/antw répondent à l'exécution du vizir Chaver et au meurtre du calife d'Egypte El-Aded, qui ne paraît pas sans raison imputé à Saladin ^^l Le mariage de Saladin avec la veuve de Noradin est raconté par des historiens sérieux, mais notre poème est seul à dire qu'il existait antérieurement entre eux des relations adultères. Saladin déposséda le fds de Noradin, mais il ne le mit pas à mort, et on ne l'a jamais accusé d'avoir empoisonné le sultan lui-même. Il n'était pas de condition servile, puisqu'il était le neveu de Siracon ou Chirkou, le

• '^ Les i 1 o premiers \ers ( il ne devait pas y en avoir beaucoup plus) ont été écrits par une main contemporaine sur Ja l'euille de gaixie du ms. de la Bibl. tint. iat. 8960. Le Otrmen de Saladino est mentionné dans V Inventaire des documents nlatifs aujc crosades imprimé dans le tome J des Archives de l'Orient latin. Je viens de l'imprimer dans la Revue de rOricnl latin (t. 1).

'^ IaO. mot arabe mouluna signifie « notre maître ■ , et parait s'être appliqué spécialement aux souverains de l'Egypte ; il s'agit ici du dernier calife fatîmite,

El-Aded. En français, à cause de la terminaison féminine , on a dit d'oi*dinaire la mulane ou la malaine, dont plus tard on a fait naturellement Tamalaine, sous l'influence de mots provenant également de l'arabe ou censés en provenir, comme amiral, amustant, amurajle, etc.

La forme amulanus de notre texte représente déjà cette transformation.

^^* Pour ces faits , et , en général , pour la ])iographie de Saladin , voir le travail si utile de Reinaud, Extraits des historiens arabes relatifs aax croisades (Paris, 1839).

généralissime de Noradin , et que son père Ayoub occupait auprès de celui-ci une haute situation.

Nous trouvons moins d'infractions à la vérité dans ie morceau , sans doute d*origine palestinienne , que Richard , chanoine de la Sainte-Trinitô de Londres, a inséré, aux environs de Tan 1200, dans l'introduction ajoutée à sa traduction du poème français d'Ambroise sur la troisième croisade ^^^. Saladin est ici de naissance équivoque, mais il a pour oncle Siracon , le commandant de larmée qui envahit TEgypte pour le compte do Noradin : il tue en trahison Savarias (Chaver) et le malanus; puis, Noradin étant mort, il épouse sa veuve et chasse ses enfants. La fable ne s attache guère ici quaux premiers débuts du futur sultan, qui, distingué par Noradin , n aurait cependant d*abord exercé d autres fonctions que celles de maître des filles de joie de Damas : il distribue aux « histrions » l'argent qu'il tire d'elles, et se rend ainsi populaire; ce qui donne lieu » Richard de se livrer à d'emphatiques protestations contre les caprices de la fortune, qui met un leno sur le trône des rois^^^

En regard de ces résumés se place un récit plus détaillé, qui remonte certainement aussi aux dires des chrétiens de Syi*ie, et qui se retrouve à la fois dans la dernière des suites de la chanson de Jérusalem (nis.B. N. fr. taGSg) et dans la compilation connue sous le nom de Chroniqtte d'Ermml, mais dont une faible partie seulement peut remonter à Ernoul, écuyer de Ralian d'ibelin. M. Pigeonneau ^^^ croit ce récit emprunté pr

' ^ VWisloire de la G aerre sainte d' Ambroise, depuis trop longtemps sous presse , va enfin paraître dans la collection des Documents inédits.

'' liiturariam Ricaréi, éd. Stubbs, 1. 1. ch. iiMV. Ce morceau, ainsi qu'un extrait du ch. v relatif à une vision, a été ajouté à la cl ironique de Guillaume de Newburpli dans le ms. de Trinity Collège, Dublin, Ë 4ai« où M. Paul Me ver l*a copié ; sa copie , communiquée )ar lui au comte Paul Riant , figure dans *in>entaire des documents inédits possédés par celui-ci qu'a publié récemment M. le marquis de Vog;ûé (Revue de TO* rient latin , 1 , p. 1 3 : De principiis Salakadini et de visione camerarii régis Jerotolimorum ). Un résumé de notre morceau a en outre été interpolé dans la chronique de Guillaume de Nangit (voir éd.

(léraud , t. 1 , p. 63 ).

^^^ Le Cycle de la croisade, p. -Jio- Q34- I^es autres arguments donnés par M. Pigeonneau pour établir ((lie la chanson a utilisé la chronique ne sont pas plus valables. L'explication du nom du Jourdain (ce fleuve serait foruié de la réunion de deux affluents , le Jour et le Dain) est aussi dans Guillaume de T>r et remonte jusqu'à l'antiquité; riiilei-

Erétation toute française c|u*en donne i chanson lui est propre. L'histoire do la fille de Baudouin, violée par les Sarrasins, à qui elle avait été donnée en otage, devait également être |K>pulaire en Syrie, et la façon dont le p^ète la rapporte n'indique nullement qu'il ait

ituisé dans « Ëmoul ■ ; il fait de la jeune ille une liUe de Baudouin 1*'. tandis que le chroniqueur lui donne pour père Baudouin 11 (la Chroni^fue d'outtr mer, dont il sera parlé plus loin, a connu

ia chanson à la chronique, mais il diffère trop dans Tune et dans 1 autre pour qu on puisse admettre cette opinion. Dtos la chronique î p. 35 et suiv.^, Saladin est le neveu d*un riche prevosi de Damas 'évidemment Chirkou); ayant guerroyé en Kgvpte contre la mulaine et son allié le roi Amauri de Jérusalem, il a été fait prisonnier; son oncle, le sachant « large et courtois » , le rachète après la mort d* Amauri , et Temmène en Kgypte, où il reprend b guerre contre la nmlaine^ que bientôt ils assiègent dans le Caire. L*oncle meurt, et Saladin reste chef de Tannée; désespérant de prendre la ville de force, il recourt à la ruse: il fait dire â la malaine qu'il viendra lui demander la paix • comme asnes, la somme sor le dos, por torser et por chargier sor lui quankes il lui plairoit ■. il se présente en effet et s avance à quatre pattes, un bât sur le dos, jusquau trône de la mulaine; mais quand il doit lui baiser le pied, il tire un couteau qu'il avait caché et frappe la malaine au comr; les gens qui^ raccompagnent en font autant autour d*eux, et Saladin est maître du château. Il y avait toujours à la porte de ce château deux chevaux sellés et bridés, qui attendaient un cavalier; d après une ancienne prophétie , il devait %'enir un jour un homme « qui avroit nom Ali, et monteroit sor ces chevaus, et seroit sire de tote paienie et d'une partie de crestienté » ; Saladin « monta sor les chevaus qui atendoient Ali , et aioit ^ criant par la cité qu'il estoit Ali, qui venus estoit a cheval ■. C'est ainsi qu'il s'empara de l'Egypte. Plus tard, Noradin étant mort, Saladin épouse sa veuve et devient maître de son empire ^'^. La même histoire se retrouve, mais avec des différences assez grandes, dans ia chanson : ici Saladin est l'héritier légitime du roi d'.VIexandrie Eufradin; il a été dépouillé et banni par son oncle Alfadin, mais plus tard, avec laide. de son frère Safadin , il reprend son royawne et tue son oncle. Il tue ensuite la malaine d'Egypte à peu près comme dans la clu*onique et monte sur le cheval prédestiné (il n'y en a ici qu'un seul), après l'avoir étourdi on criant Alis (le rimeur ne semble pas comprendre le sens de ce cri); puis il conquiert plusieurs royaumes; de Noradin il n'est pas parié (nis. 1 ai 59, fol. 35y).

cette histuîrc d'après tEmouli, mais elle i*a mutilée en supprimant le viol et en racontant simplement que la fille de Ijaudouin II se lit nonne en revenant de chez les Sarrasins : ms. 770 , fol. 3 lA ; i33o3, fol. 1: a/iaio, foi. 1).

^'^ Cette iiistoire a passe tout entière et telle quelle dans la Chronique d'outre

mer. Elle a en outre été insérée dans le ms. de la traduction de Guillaume de Tyr qui appartient a M. Didot , et P. Paris, qui a suivi ce manuscrit pour son édition, fa imprimée à cause de cela, mais en remarquant qu elle était empruntée à ia Chronique d'Emoul (t. II, p. 3o6-3io).

Ce travestissement des débuts du glorieux sultan reparaît dans un ouvrage bien postérieur et dont il faut dire un mot, parce qu*on ne lui a pas donné dans Thistoire littéraire la place qu il doit avoir. Il s agit du romun de Jean d'Avesnes, que nous ont conservé deux mnnuscrits, Tun à TArsenal, écrit vers i46o, et dont Ghabailie a publié une analyse et de nombreux extraits (Abbeville, vers 18^0, petit in-S""), l'autre h la Bibliothèque nationale (fr. 1 aSyti) , non signalé jusqu'ici. Cet ouvrnge se compose de trois parties bien distinctes. La première partie (Chabaille, p. 17*^6) est un petit roman qui parait bien appartenir tout entier au w* siècle et qui ne nous intéresse pas ici. La seconde (p. 66-63) est rhistoirc plus ancienne de la fiiic du comte de Pontieu, dont nous parierons plus tard. La troisième (p. 63-89) est simplement la mise en prose d'une partie, perdue dans sa forme originale, dun immense poème dont il ne s est consené en vers que deux fragments, si Ton peut ainsi qualifier des morceaux dont le premier compte plus de 35ooo vers et le second plus de 3&ooo. Ce poème, composé dans le nord-est de la France, sans doute peu après i35o^'\ devait comprendre une histoire entière des croisades (en majeure partie, bien entendu, toute romanesque), ii laquelle parait s'être rattaché tant bien que mal un récit des guerres de Philippe le Bel contre les Flamands. La première partie de ce poème a été publiée par Reiifenberg et Borgnet, sous le titre de Le chevfdier au Cygne cl Godefroid de lioaillon ; elle s'arrête au moment où Baudouin de Jérusalem , frère et successeur de Godefroi , part pour une fabuleuse expédition contre la Mecque. Après une lacune dont nous ne connaissons pas l'étendue, commence la seconde partie conservée, publiée par Boça et par Scheler sous le titre de Baudouin de Seboarc et du Baslarl de BouiUon. Une autre t branche » forme le troisième livre de Jean iAvesnes; une autre encore constitue le fond du roman de Baudouin de Flandres; elles n'existent qu'en prose, sauf quelques vers de la dernière qui nous ont été conservés par hasard ^'-^^

C'est donc à un poème du xiv* siècle que nous avons affaire dans le récit que Jean d'Avesnes nous donne des premiers succès de Saladin. Ce récit a été complètement omis par Chabailie; il se lit aux folios 1 6& et suivants du ms. 1 a 87 a ; disons seulement qu'il se rapproche tantôt de celui de la ChronUjue d'Ernoul, tantôt de celui de la chan-

^*' Voir sur cette date, en ce qui con- preuves de ce que je ne fais qu'indiquer

cerne la première partie du poème, id; j'examinerai en même temps la

Pigeonneau, Le Cycle de la croisade, question de savoir si cette colossale corn*

p. aa5. position doit être attribuée à un seul et

^*' Je compte donner ailleurs les même auteur.

LA

di Fontana ^^K On a bien bizarrement vaulu voir dans le poème 1 œuvre de Hugues de Tabarie lui-même ^^^ : il est dit dès le début qu*il s agit d'un roi sarrasin qui vivait «jadis». L'Ordre de chevalerie a d ailleurs pour but principal d exalter la chevalerie et d'enseigner les vertus qui doivent la distinguer; lanecdote de ladoubement de Saladin ne sert guère que de prétexte aux développements de lauteur. Celui-ci avait puisé dans une tradition populaire préexistante^^', à laquelle il a encore emprunté le récit de la générosité de Saladin envers ce même Hugues de Tabarie : ii lui accorde la liberté de dix prisonniers chrétiens à son choix, mais il le taxe lui-même à cent mille besants, l'engageant à faire, pour réunir cette somme énorme, une collecte parmi les «prud'hommes», et lui accordant sur sa parole un an de liberté conditionnelle. Hugues n'en a pas besoin : ii prend le suitan au mot, en obtient cinquante mille besants, et les émirs auxquels il s'adresse ensuite lui en promettent treize mille de plus qu'il ne lui en faut encore. Saladin lui avance ces treize mille besants, et donne ainsi une preuve éclatante de sa « largesse ».

La largesse était, comme on sait, regardée au moj'en âge, au moins par les poètes et pour des motifs faciles à comprendre, comme la vertu par excellence des princes ^^^ aussi celle qu'on attribuait, et non sans raison, à Saladin le rendit-elle presque aussi célèbre que Tétait pour la même raison Alexandre ^^^ Dante s'écrie dans le Convivio (IV, 1 1): « Chi non ha ancora nel cuore Alessandro per Ii suoi reali beneficii? Chi non ha ancora il buon re di Castilla, o il Saiadino . . ..^^ » £t c'est bien proba-

^^^ Fioravanti, îbid. La version ita^ lienne de Bosone parait se rattacher à la version française en prose; car chei lui comme dans cette version, Hugues donne la ■ coiee » a Saladin , tandis que dans la version en vers (comme dans la Novella antica) il déclare s*en abstenir par respect.

('^ C est fopinion de Barbazan et de Méon, adoptée par Daunou (HisL litt., XVI, aao) et qu'Amaury Duvai (Hist, hit , XVlllt 75a) nose pas tout à fait rejeter. Il dit à tort que • rien dans le poème n*aide à faire reconnaître Tëpoque où vivait Tauteur». Quant à fadoubement de Saladin par un chevalier français, ii le trouve «vraisemblable, s'il u*est vrai •.

^^^ Cette tradition se retrouve dans le chroniqueur sënonais Godefroi de

Gourion (Gn du xin* siècle), comme le rappelle M. Fioravanti (voir Hiti. litt., XaJ, i3); Taliusion du Pas Salekadin (voir plus loin) se rapporte sans doute a notre poème.

^*^ Voir P. Meyer, A leœandre le Grand, t. II. p. 37a.

^*) Sa richesse va naturellement de pair ; elle est rappelée dans un vers connu du Contrasto de Cielo d'Alcamo. — C'est uniquement à cause de cela que l'on fit de son palais la scène d'une anecdote assez inepte qui remonte à l'antiquité ( voir A. d Ancona , Studj di criiica e storia letteraria, p. 35o) , et qui, après avoir eu un grand succès au moyen âge en s'adaptant à divers personnages, a encore été insérée par Machiavel dans sa Vie de Castruccio Caslracani (voir Fioravanti,

klement cette considération qui , dans les limbes , au milieu des héros de Tantiquité dispensés du véritable enfer, lui a fait placer Saladin , seul des musulmans :

Ë solo in parte vidî il Saladino. (/n/l* IV, iag«]

Cette • largesse > de Saladin est 1 objet de plus d un récit. Nous avons déjà vu rhistoire du • perron » d emeraude et celle de la rançon de Hugues de Tabarie ; il y en a bien d autres. Il renvoie très libéralement , d après le Ménestrel de Reims, le roi Gui de Lusignan, fait prisonnier dans cette grande bataille de Tabarie où se décida la ruine du royaume de Jérusalem ^^K A un autre prisonnier français qu*il avait pris en affection et qu^il voyait regretter sa famille et son pays , il avait accordé , d après une des Novelle antiche^^^ un don de aoo marcs. Le trésorier chaîné de rédiger Tordre de payement écrivit par erreur 3oo; il votdut corriger, mais Saladin le regardait : « Mets 4oo , lui dit-il; il ne sera pas dit que ta plume aura été plus libérale que moi ^^K • Une anecdote semblable s*est attachée , comme on sait , à un seigneur d'Anoure. D'après Jean le Long, chroniqueur du xiv* siècle, le sultan près de mourir fit venir ce seigneur, qui était son prisonnier, et lui demanda comme im honneur de porter ses armes [insignia) et d adopter son cri de guerre (Damascl), moyennant quoi il le relâcherait avec d autres prisonniers; le chevalier accepta, reçut sa liberté, et tint parole ^^^ D après un autre récit, le seigneur d'Anoure, mis en liberté provisoire pour réunir sa rançon , serait revenu , n ayant pu y réussir, se constituer prisonnier, et Saladin , touché de sa magnanimité , Taurait nus en liberté aux mêmes conditions : c est pourquoi les seigneurs d*Anglure s'appelèrent plus tard Saladin, et adoptèrent le cri et les armes du sultan ^). Cette générosité

^'' Kd. de Wailly, S £7. — C*eftt pla- avait donné one terre à on de ses che* tôt par plaisanterie qn*ii renvoie on pri- valiers , et en la parcourant il la vit si sonnier dans ane historiette contée par belle et û riche qii*il rmretta sa libéra- Etienne de Bourbon (éd. Lecoy de la lîté et songea à reprendre le don qo*il Marciie , p. 65 ). avait fait , en féchangeant poar un autre.

^' Cento MneUe tuUicko ( Gualtenizzi ) , Mais à peine se lut-il formulé à lui-même

XWl (voir d'Anoona, Studj, p. 3i4)« cette mauvaise pensée qu'il en conçut

Cette anecdote parait être rapportée dans un amer repentir et se soumit pour les-

la chronique de Godefroi de Grarlon, pier à un jeune si crud qu'il faillit en

Ïii ajoute ces mots dignes d'attention : mourir (Oonti di anticki cavalieri, IV;

a/la alia de ifuo mitdm , qae tcripta non cité dans Fioravanti , p. a 1 ).

MMiu(/ifSl.lflf..XXJ, i3). <'^ J. le Long, Chr. de S. Bertin,

^^^ l)ne fois seulement Saladin pécha , dans Pertx , SS. . XXV, 8a 1.

au moins en pensée, contre la vertu de ^^^ Marin {Hùt. de Sahdin, i. 11.

largesse, mais il s'en pnnit lui-même. 11 p. 4o4) avait déjà remarqué qu*t] n'y

éclate encore dans une charmante anecdote que le Ménestrel de Reims met dans la bouche d'un prisonnier sarrasin qui aurait étéVoncle nième du sultan. Saladin avait beaucoup entendu vanter la charité deThôpital de Saint-Jean-dWcre. Jamais, disait-on, un malade ne s y voyait refuser ce dont il avait envie. Pour sen assurer, il se déguisa en pèlerin et se fit recevoir conmie malade dans le célèbre hôpital. Pendant trois jours il refuse toute nourriture; sur les instances du • maître des malades », il déclare d abord qu'il ne mangera pas à moins qu'il ne puisse satisfaire son envie d'une chose qu'il ne peut avoir, « que ce est forsenerîe a penser et a vouloir». Enfin, sur l'assurance qu)on lui donne que «onques malades qui çaienz fu ne failli a son désir, se on le pot avoir pour or ne pour argent », il avoue sa convoitisa : «Je demantie pie destre devant de Morel le bon cheval au grant maistre de çaienz,* et vuel que je li voie couper devant moi présentaient, ou se ce non ja mais ne mangerai. • Le «grand maître», apprenant cette fantaisie, en. est fort troublé, maïs enfin : «Mieuz vaut, dit41, que mes chevaus muîre que uns honp, et d'autre, part il nous seroit reprouvé a touz jourz mais. ^ On amène donc le cheval devant le pèlerin : on le lie, et déjà un varie t lève la hache pour lui couper. le pied, quand Saladîn s'écrie : « Tien coi! ma voulen-^ tez est assevie , et mes desiriers tomez en autre viande : je vueil mangier char de moutonc)» En récompense, îl envoie plus tard à l'hôpitai d'Acre une charte où il lui fait don de mille besants d'or par an pris sur ses « rentes de Babiloine », et « d'enqui en. avant «forent paie li mil besant chascun an au jqvêv de la Saint Jehan ».. Ici. k. magnificence sarrasine est vaincue par la charité chrétienne ^^\

avait pas de seîgneui: d*Anglure au xn* siècle : Oger I" de Saint-Chéron .

dont le petit-fir& Oger Ul porta le pre* mier.ce titre , avait accompagne le comte ifenri de Champagne , à la troisième croisade , et c'est saoA douW à lui que plus tard on rapporta, la légende. Voir Bonnardot et Longnoa, Le sidnt voyage de Jlierusalem . da seiffneur d'Anglwre (Paris, 187$, Soc, des anc. textes)^

p. XXXI. .

^'' Récits d'un ménestrel de Reims, éd. de Wailly, S 199 et suivants. Une. version un peu différent^ de ce borite est écrite , à la suite de ia Chronique d'Er" noal, dans le ms. fr, 781. Naturelle^ ment le libéral Snladin a une antipathie

particulière pour les ttvares. Le ■ marchia de Cesairei entassait Targent qu'il aurait dû employer à entretenir sa garnison, et 'disait iqu il awniit tbuiours le temps, si Saladin le menaçait, de « faire sorttf. miUe clievaliers de ses coffres». Mais Saladin s*approche en grand secret de la ville, Tattacpie â Timproviste et s*en empare. U se< fait amener le marquis les mains liées derrière le dos , et lui dit. : t Marehist-morcfaist ou sont li mil chevtolier que vous deviei faire saii»lir de vos coffines? Pav Mahomet, vostre convoitise vous a jdeceû..Vous ne fastes onques asseiiz dWmd'-argentriÀais je vûus en'assevârat enceue'^ncu.» H fait alors fondre de iU» et derVairgimt , c et 4^

Cette historiette nous montre une de ces visites chez les chrétiens qu on attribua de bonne heure à Saladin et qui sont surtout destinées à mettre tes deux religions en présence. On en trouve un exemple plus ancien dans une des suites de la chanson de Jérusalem ^^K Pendant une trêve avec les chrétiens, Saladin vient à Jérusalem, encore possédée par eux, et assiste aux cérémonies de leur culte : il les trouve toutes fort belles, sauf une qui lui parait abusive et ridicule, la coutume de Toffraude faite par les fidèles au clergé. On n*a ici qu'une n^alice assez inoiTensi ve , mais il parait avoir circulé de bonne lieure une historiette dun caractère plus grave, d après laquelle Saladin, disposé à embrasser la vraie religion, en aurait été détourné par le spectacle des mœurs des prêtres et particulièrement des prélats, quand il lui aurait été donné de les observ er. C'est du moins ce que raconte Gilles de Corbeil dans son poème encore inédit intitulé lerapifra ad puryandos prelatos, composé vers laiS. Voici le passage entier, que V. Le Clore a cité en partie d après le manuscrit ^^^ :

Catholîce fidei leges et dogmata Christî Legit et aadivit Saladinos, rex Orient is, Doctoresque snos , quos lex gentilis habebat Precipuos , tante jus[s]ît décréta sopliie Chaiaeb mandare notis . ut pabola sancta Crebim recenseret ilii redtaUo vite.

Sed fidei celebris adeo reverentia movit G)ncussitque vinun , tanta admimtio mentem Impulit , ut nostre se vellet subdere legi , Seque catholicis cuperet nodare cathenîs.

lîst avaler tout bouillant dans la gorge, et maintenant le convint mourir». Maia il renvoie la maimiise en liberté, avec di\ cbevaliers et oix damoiselies (Mên.

de Heims, S aog et suivants). M. de Waiily rapproche ce conte de celui que rapporte JoinriUe sur le calife de Bagdad qui «n'avait pu se décider à sacrifier ses trésors pour augmenter le nombre de ses gens d*annes; le roi des Tartares, après Tavoir condamné à jeûner pendant plusieurs jours, décida quon lui servirait , pour assouvir sa faim , un |rfateau couvert de pierres précieuses». (Voir aussi Marco Polo, éa. Pauthier. p. 49; r histoire se retrouve dans des historiens persans cités par Pauthier.) D'autre

part ce récit rappelle celui qu*on Ut dans diverses versions du roman des Sept Sagm, et encore ailleurs, d*après lequel on fit mourir, en lui vejvant de Vor fondu dans la gorge , un roi de Rome dont la convoitise avait amené de grands malheurs pour la ville; ce personnage est appdé Crassus dans quelques ver sions, et son genre de mort parait une réminiscence de la mort que >urëna infligea , dit-on , à Crassus.

<') Ms.ia65g, fol. 560-363.

<•» Hist. IUl de la France, I. \XI, p. 35 1 . Le ms. de la lerapi^ra n été acquis parla Bibl. nat. en 1859. à la vente au l)aron Piclion. et |M)rte maintenant le n* i38 des Noav. i^c^. du fonds latin.

Rex ergo cepit studio explorare fideli Que prelatomm foret observatio moruoi , Quaiis religîo populi , que vita ministros Ecclesie regeret ; que postquam singula novit , Spurcitiam , mores pravos , vitain[que] palusirem , Luxuriam, fraudem, invîdiam, scelus atque rapinam. Et fraternum odium , cupidi quoque pectoris estum , Membronim et capîtis tantum discrimen haberi, Flexit in oppositam mentis vestigia partem , Et profîigus rétro vertit iter; cultum reprobavit Et meritum fidei vitio caltoris iniqui.

Prob! summum facinus, quod, tanto regc repiJso Labe sacerdotii nequam populique maligni , Artatum Christi imperium , quod crescere supra Posset in immensum dilatarique valeret Ex tanti virtute viri I Sed prava malorum Vita ministronim summe perterruit ilium, Extinxitque bone conceptum mentis in ipso. ( Fol. 3g v*. )

Conforménient à ce type , mais généralement avec moins d âpreté , les récits des visites de Saiadin aux chrétiens deviennent ainsi des espèces de « lettres persanes » , où , tout en exaltant la religion clirétienne , on fait critiquer par le Sarrasin certains abus auxquels elle donne lieu ou certaines négligences de la part de ceux qui devraient le mieux la pratiquer. Parfois la critique semble même aller plus loin, jusqu'aux enseignements de la religion elle-même. Dans le poème indiqué plus haut qui a servi de base à la troisième partie de Jean d'Avesnes, cest la confession et ladoration du pape par des chevaliers chrétiens, dont il est témoin à Rome, qui indignent 1 orgueilleux soudan. oVous aourez, dit-il, un homme comme moy ou un aultre; qu'il ait puissance de pardonner ce que avés meifet a aultniy, ce ne croiray je de ma vie; et par la foy que je dc^ a tous les dieux que homme puisse aourer^^^ se ore le tenoye en Surie, je le feroye detraire a chevaux ^-^ » Ici la satire semble porter sur les éléments mêmes de la foi chrétienne , mais elle ne tire pas à conséquence, se trouvant dans une œuvre où règne dun bout à lautre, à côté de la dévotion la plus crédule, une verve bourgeoise et grossière qui fait risée de tout et n attache aucune importance aux boutades qu elle prodigue.

^'^ On retrouve ici cette singulière Saiadin, nés à une époque et dans un

confusion du mahométisme avec le pays où, on était plus au courant des

paganisme qui règne dans toutes nos choses.

chansons de geste ^ mais qui en gêné- ^'^ Louandre, p. 71; ms« 1257a»

rai est absente des récits concernant fol. aoa r*.

C est souvent ainsi la conduite des chrétiens qui détourne Saladin d^embrasser leur religion , toute préférable aux autres qu elle lui semble. Une histoire célèbre mise sur son compte ^'^ lui est en réalité bien antérieure: Pierre Damien, au xi* siècle, la rapporte à un roi païen contem* porain deCharlemagne, le faux Turpin au roi sarrasin Agoland, lauteur d'AnseU de Carthage k Marsile, celui des Enfances Gode/roi au roi de Jérusalem Gornumarant: tous ces infidèles, disposés d*ailleurs à se convertir, sont révoltés en voyant que les chrétiens, qui déclarent que les pauvres sont «les messagers de Ôieu^^U, les traitent si peu honorablement qu aux banquets où ils les admettent ils les font asseoir par terre et ne leur donnent que les reliefs du repas ^^K Une historiette contée dans les Cento novelle anliche est plus puérile: Saladin, dans une trêve, invite les chrétiens à un repas , et leur donne pour s asseoir des tapis magnifiques, où il a fait partout broder des croix dor; les chrétiens, sans y faire attention, foulent les croix aux pieds et crachent dessus, d*où Saladin conclut qu*ils n*aiment leur religion qu en paroles ^*\ Plus imprudents sont les moines qui, venus pour convertir Saladin, se laissent enivrer et induire à un péché plus grave encore, et livrent ainsi leur religion et leurs personnes au mépris du sultan ^^K

Des récits plus intéressants sont ceux qui montrent le grand sultan hésitant entre les trois religions qui se partageaient le monde alors connu. Le plus célèbre et le plus beau est celui où un juif, qu il veut embarrasser en lui demandant quelle est la meilleure religion, lui raconte la parabole des trois anneaux; mais Saladin ny joue quun rôle passif et elle ne lui était pas originairement rapportée ^^K Un conte re-

' ' ' Dans les Cenio nov, mUiche et autres ieiLtes italiens (voir d'Ancona, Sîudj,

}>. 3i.i), et dans Jean tAveihes (p. 71, ol. aoa V*).

^** Cette expression, qui n*est d'ailleurs que la reprodurtion d*une idée grecque (voir Oayis,» VI. ao8). est employée par les Pères de TKglise, et se rencontre souvent en ancien français appliquée aux pauvres: h met Dieu (voir p* ex. Rommia , IV, 890 , v. 116).

^*' Voir maintenant Tëdition A'AnieU lis Carthage par M. Alton (Tûbingen, 1890). V. 1 1093-1 i5o5.

'^' Vne anecdote racontée dans Jean d*Avetnes (p. 68) nous montre un piè^e semblable tendu à baladin lui-même;

mais il est mieux sur ses gardes : ayant reçu la capitulation d'un cbateau près de Sur où ne se trouvaient que des femmes, il y dine avec les dames du château en compagnie d'une jeune damoiselie , « laquelle cuida convertir Salbadin par une manière bien couverte; car elle Irencha par deux fois du pain qu'elle engressa de char de porc et elle le mist devant Salhadin, qui mie n'en menga et qui ne fist que rire sans dire auitre choses (m. 1^571 « fol. 19^ v*).

') Wilhelmî Parti de Neaburgh lhs> loria rer. angi , éd. lianiiltoif ( l/Oiylon . 1 856 ) . t. II . p. 1 58 ; Etienne de Bomrhon, éd. Leroy de la Marche. S 48i.

'•' Voir (f. Paris. La parabole det trois

c^illi au xui^ siècle pçir le timeur autrichien Jans Ëneiikei ou Ënikel met le sultan plus directement en scène : « Quand il fut près de mourir, il se demanda longtemps à quel Dieu il remettrait le sort de son âme, k celui des juifs, des musulmans ou des chrétiens : lequel était le plus puissant? Dans le doute, il voulut se les concilier tous les trois. Gomme il possédait une table faite d'uji énorme .saphir, il la fit briser en trois morceaux^^^, et en fit porter un à la principale synagogue, église et mosquée de Jérusalem, après quoi il mourut ^^^. » Nous n avons là en somme quune assez grossière spéculation, comme on 'en attribue à plus dun barbare soi^isant converti au christianisme^*^; mais le conte est encore impartial, comme celui des trois anneaux dans sa première forme. Les narrateurs chrétiens. nç .devaient naturellement pas s*en tenir là; déjà dans la Chronique dautre mer, compilation du xiu* siècle dont j'indi-* querai plus loin les divers éléments, la balance penche du côté de la religion chrétienne ; « Ançois que il morust, manda il le califfe de Baudas et le patriarche de Jeinisalem et des plus sages juïs c*om pot trover en la tiere de Jérusalem; car il voloit savoir por voir la quele lois estôit la meillors. Âssés desputerent ensamble, et soustenoit cascuns la soie loi por la meillor. Li juï disoient qu'il ne pooit estre que Diex nasquist sans conception de père et de mère et sans engendrement, et tout autretel dist li caliQes; encontre tout çou fu li patriarces, et moult monstra de biaus examples et de bieles paroles. Quant Salehadins ot oïes les paroles de cascun^ il dist que il ne se savoit a la quele tenir; dont fist trois parties de lavoir que il avoit conquesté, si dona as crestiiens la meillour, et l'autre as Sarrasins et la tierce as juïs, et si délivra tous ceus qu'il avoit en ses prisons ^*^ » Mais la forme de cetle anecdote à la fois la plus ingénieuse et la plus favorable au christianisme se trouve dans un recueil latin du xni* siècle, que nous a conservé un précieux manuscrit de Tours, et dont nous devons la connaissance à M. Léopold Delisle. On y raconte , comme dans les versions précédentes , que Saladin , avant de mourir, fit venir le juif, le chrétien et le Sarrasin réputés pour les plus sages de Jérusalem , et demanda à chacun d'eux quelle était la meilleure loi : u La mienne, dit le juif, et si je l'abandonnais je prendrais la loi chré-

a/iiu?atta7 (Paris, 1 885, extrait delà Aetwe ^'^ Cest ainsi que, d'après un récit

des éludes jaives,i.W). qui doit être authentique, RoUon en

^^) Ce trait rappelle!' histoire du perron mourant fit à la fois dire des messes et.

d'émeraude racontée plus haut d'après sacrifier des chevaux à Thor, pour être

Jean d'Avesnes, bien sûr de ne pas manquer le vrai Dieu.

^*^ VonderHagen, Gcjrtmm/afcenfffacr, ^*^ Ms. fr. 770, fol. a5a ; ia2o3,

t. m. fol. 4A; ailaio (non paginé], fol. 64-

•-<•«•{ 15 julienne, qui en descend. — La mienne, dit le Sarrasin, et si je i*abandonnais je prendrais la loi chrétienne, dont elle descend. — La mienne, dit le chrétien, et à aucun prix je ne Tabandonnerais pour une autre. » Alors il dit: « Ces deux-ià, s*il abandonnaient leur loi, s'accorderaient à accepter celie-ci ; celui-ci n*en accepterait jamais d autre que la sienne : je la juge la meilleure et je la choisis ^^^ »

Les deux tendances que nous venons de constater, lune qui fait de Saladin le porte -parole de certaines satires contre TEgiise^ Tautre qui le montre inclinant vers le christianisme, se réunissent dans un conte de Busone da Gubbio qui se rapporte aux voyages du sultan en Europe : en voyant la convoitise des prêtres, notamment du pape et des cardinaux , il s'écrie que la religion chrétienne est visiblement la meilleure de toutes, puisque le Seigneur des chrétiens est assez patient et miséricordieiuL pour supporter de pareilles oflenses, ce que ne ferait certainement pas le Seigneur des auti^es lois^^^ Nous avons là le premier linéament, fort gauchement tracé, de ladmirable et mordante nouvelle du juif Abraham dans Boccace et de sa conversion imprévue à la suite de son voyage à ^ome '^^K

Quoi qu il en soit , pour un motif ou pour un autre , on* crut volontiers que Saladin avait été persuadé dans son cœur de la vérité du christianisme et même qu'il avait reçu le baptême. Le manuscrit latin qui a été cité tout à Theure le rapporte, en ajoutant a^ diâtur, comme conclusion de sa consultation in extremU^^\ On se contenta ailleurs d'imaginer qu'il avait dû, h cause de la présence des siens, se borner à une sorte de simulacre dont la vertu n'aurait peut-être pas paru suflisante à un théologien : « Une chose fist a la mort , dit le prétendu oncle de Saladin dans les Récits da ménestrel de Reims, qui moût nous ennuia; car quant il fu si apressez qu'il vil bien que mourir le convenoit , si demanda plein

(*^ Mb. de Toun^aoS , dtë pu* M. Lecoy de la Marche ( Et. de Bourbon , p. 64).

i'> Busone da Gobbio, L' Avitentaroso CiciUano, p. 46 1.

t^^ Decmm., Giom» 1, not. 3.

^*^ D*aprèi M. Lecoy de la Marche, cette tradition semble reposer sar un passage de la vie de saint François d'Assise : i Ce saint aurait envoyé au prince sarrasin deux religieux de son ordre, qui Tauraient converti. • Mais le fait est censé se passer en >aiQ, et il s'agit du sultan AlKamil et non de Saladin. CVst

saint François lui-même qui va trouver le sultan dans YEraclet dont le récit, rapporté à tort â Sidadin « a passé dans Busone da GtMio, dans les Ftoretti di son Froncesco, et dans les Conti di anfreki covaheri. — Un de ces Conti (Fioravanti « p. > i) rapporte un exemple de la tolérance et de r humanité de Saladin ^ à l'endroit de frères qui sont venus le troirrer pom^ le convertir. D'après Bu* sone da (lublno (Fioraventi, p« 27 K il fit an moins baptiser son fils et pnt le comte d'Artois pour parrain de l'enfant.

bacin d'iaue. Et maintenant li courut uns variez aporter en un bacin d argent, et li mist a la main senestre. Et Saiehadins se fist drecier en son séant, et fist de sa main destre croiz par deseure Tiaue, et toucha en quatre lieus sour le bacin, et dist : Autant a de ci jasqaes ci comme de ci jasqaes ci. Ce dist il pour qu on ne se perceùst. Et puis reversa Tiaue sour son chief et sour son cors , et dist entre denz trois moz en françois que nous nentendimes pas, mais bien sembla, autant comme j en vi, qu'il se bautizast^*'. »

Les talents de Saladin, ses succès, ses grandes qualités personnelles frappèrent dune naturelle admiration les croisés de France et d* Angleterre qui, à la suite de Philippe et de Richard, étaient venus le combattre en Syrie; la tolérance dont il fit preuve, en général, envers les

(^^^ Ce conte se retrouve dans Jean le Long ( Pertz , SS. , XXV, 8a ) , dans Jean d'Avesnes (où Tacte de Saladin est précédé de la dispute, racontée cidessus , qu'il institue entre le plus sage juif, le plus sage chrétien et le plus sage païen qu'on peut trouver), et dans Busone da Gubbio. La légende s'était peut-être d'abord attachée à un sultan d'Iconium , ami des chrétiens , mort en 1319, dont Jacques de Vitri dit qu'on croit qu'il fut baptisé (voir A A, SS , OcL, 11, 616). — A la mort de Saladin se rapporte une autre histoire bien souvent racontée , mais qui n'a pas proprement un caractère religieux, celle du linceul qu'il aurait fait promener dans les villes de son empire , porté par un homme qui criait : « Voilà tout ce que le grand Saladin emportera de ses richesses !• Elle se trouve notamment dans Jacques de Vitri , d'où elle a passé au manuscrit de Tours et à Etienne de Bourbon (S 60 et la note), dans le Ménestrel de Reims ($ 198), dans un sermon prêché au xiii* siècle par Henri de Provins (Hist. UtL de la Fr., XXVI, 4-3 1 ) t dans deux sermons anonymes du xui* siècle que m'indique M. Hauréau

(mss. lat. 14593, fol. 69; 14951, fol.

98), dans une compilation italienne in* titulée Corona de' Monacl (Fioravanti, p. ao), dans Busone da Gubbio (Fioravanti, p. a8). Dans une variante que me signale M. Hauréau (ms. lat. 15908, part. Il, pi. 43) « c'est son corps même que Saladin fait ainsi promener après 9a mort. Comme l'a remarqué M. Hauréau [Hist, lut, de la Fr,, 1. c), Voltaire a reproduit cette anecdote comme historique dans Y Essai sar les mœurs. Cette proclamation symbolique de la vanité des choses humaines et de leur néant devant la puissance et l'éternité divines présente d'ailleurs, à la difierence des contes rapportés jusqu'ici, un caractère vraiment oriental, et l'histoire a sans doute une source arabe. — Notons enfin que dans un sermon de Gérard de Liège , dont je dois encore l'indication à l'amitié de M. Hauréau (ms. lat.

16433, fol. 3i), l'apologue en action dont La Fontaine a fait Le Vieillard et ses Errants est mis sur le compte de Saladin mourant. Les Tartares le racontent d'ailleurs de leur Djinghis-Khan (voir La Fontaine, éd. H. Régnier, I, 335).

chrétiens soumis à sa puissance , l'humanité qu'il montra souvent à ceux qu'U avait vaincus'", inspirèrent à ses adversaires un respect et mi'inc une sympathie involontaires. C'est pour justifier ces sentiments qu'on avait imaginé de lui attribuer pour la religion chrétienne une inclination qui ttait bien loin de son âme, ardemment et exclusivement musulmane. I>a même tendance a fait naître une fahie plus singulière, d'après lacfuelle le fds d'Ayoub aurait été. au moins en partie, de race chrétienne et française : cela explitpiait son prétendu penchant vers le christianisme et ses égards pour les Francs, en même temps que cela permettait à ceux-ci du revendiquer une certaine part dans l'honneur de ses exploits et de ses vertus. Cette fable paraît avoir existé sous deux formes différentes, aussi fantastiques l'une que l'autre, et qui ne se rencontrent d'ailleurs que dans des ouvrages d'un caractère tout romanesque et populaire. Mlles ont cela de commun qu'elles rattachent l'illustre sultan k la famille des comtes de Pontieu, par l'intermédiaire d'une femme transportée presque miraculeusement dans un pays sarrasin et mariée à un Sarrasin; elles diflèrent d'ailleurs dans tout le reste, ce qui nous porte h croire qu'elles se sont édifiées indépendamment sur cette simple donnée, dont il nous est impossible de déterminer l'origine. La moins connue et la plus récente se trouve dans le grand poème du xiv* siècle dont il a été parié plus haut. D'après ce poème, une • dame de Pontieu ■ , au moment où elle allait épouser un fabuleux Ësmeré, cousin de Godefroi de Bouillon, est mise en mer à la suite d'une échaulFourée et transportée par les vents de Nimaje (Nimègue) à Dabylone [!), oîi le sultan Saladin la recueille, l'épouse et en a un fils appelé comme lui, qui n'est autre que le célèbre conquérant'-'. Plus tard, Jean de Pon-' tieu, frère de la sultane, étant tombé dans les mains de Saladin, celuici, qui sait être son neveu, le traite avec de grands égards et en fait son ami; dans la suite du poème, la parenté de Saladin avec le comte de Pontieu est souvent rappelée, et, lors de son voyage en France dont nous reparierons, donne lieu à divers incidents'-". Le chroniqueur Jean

''' Il laut surtoat rappeler la conduite bairaiw pas notre romancier. C'est ainsi

Ion île la prise de Jëruûlem. qoi frappa an'on l'a va plus haut identîQer Elugoes

d'aatant plus les esprits qu'elle tranchait de Tabarie avec l'amiral Dodekin, on

avec Ici procédés snivii en pareille oc- des héros sarrasins de la première croi-

cnrrence tant par les miuabiuns que sade.

par les chrétiens. Dans d'antrei cïrcon- *'' Le vojage aventureux de b dame

stances, il est vrai, il le montra aussi de PontJea et son mariage à Babylonc

cmelet aussi vindicatif qu'il ëlAÏtd'uaa^ sont racontés dans lluadûu'ut de Seboure

de l'être de son temps. (t. [,n. 68. 7a). La rencontre de Saladin

'" La chrootJogie . on le voit . n'eni- avec Jean de fontiea et les antres traita

ic Long ou Jean d'Ypres, abbé de Saint-Bertin^ qui écrivait vers j Syo, n a pas craint dajauter aux renseignements qu'il ramassait de côté et d autre sur Saiadin cette singulière introduction, empruntée soit à noire poème, soit au cgnte qui lui avait servi de source : Saladinus Torchas^ sei de maire Gallica Pontiva^^K

C'est dune autre façon , et beaucoup plus lointaine, que lorigMie française de Saiadin est présentée dans le petit roman eo prose du xiii'' siècle connu sous le titre de Voya^ outre mer da couUe de Pontiea, ou, moins exactement, de La Com^tesse de Pondea. Ce roman a sans doute existé à part, et nous en avons au moins uiae copie isolée (^^; mais il a été de bonne heure intei^polé dans une composition plus étendue, que j ai déjà eu oocasion de mentionner plus d'une fois, et qu'on désigne sous le nom de Chromqae d'oatne mer, C «&t une compilation qu'on ne peut &ire r&monter au delà du milieu du xm^ sâècle« Elle nous a été <:ofiservée daos trois manuscrits de notre grande Bibliothèque , les n*** 7 7 o (a«c. 7 1 SB***' ) , 1 !22o3 (anc. suppl. fr. /i55)et ali^ lO ^anc. Sorb. 397) des manuscrits français ^^K Le fonds de cette compilation est formé par l'onsvrage aatérieur qu'on désigne, depuis l'édition qu'en a donnée M. de Mas Latrie, .««ous le nom de Ckroniqwe iErnoul, et dont il serait trop long d'étudier ici les éléments et les rapports avec la grande teuvre composite, vulgairement regardée comme la continuation de «Guillaume de Tyr, qui remplit le deuxième volume du recueil des Hisiorieus ocddentaux des cro'h sades. La Chronique d^owbre mer de nos trois manuscrits reproduit d'abord le texte d'« Ernoud m sans ofiHr beaucoup plus de variantes que les manu-

qui se rappoi'tent à leur pareaté se trouvent dans Jean d'Avetaes, et sont toknoncés dans Baudouin do Sebaurc (t. I, p. 81; t. n, p. i55).

•'^ jVoii. Gemi., SS., t. XXV, p. 818.

^*» Ms. B. N. fr. 3546a (anc. N. D.

37a), fol. nob.

^^^ C'est par erreur que Y Histoire littéraire de la France (t. XXI ^ p. 679) donne coite chroDÎquc eomme contenue dans les irois mss. fr. 7 70 , 78 1 et 1 23 o3. Le ms. 781 (anc. 7188^) est un simple texte de la « (Chronique d'Ernoul » : c'est 1« nis. E de M. de Mas L4aikrîe (Ernoul, p, XXXIX ]. Il en est de mène du ms.

de Berne 34o (mentionné également par ÏHLit. lin., p. 683), le H de M. de Mas Latrie. IJtans son Essai de classification des

continnatears de GuiUaame de Tyr(ki»

auile de l'édition d'Ernool) , M. de Mas Latrie paiie judicicuseoient (xxxix et p. 485) du ms. 770 , mais il ne mentionne pas les mss. iaao3 et 24310. P. Riant, dans son Inventaire sommaire des manuscrits de VEracles [Archives de F Orient latin, I, 249-356), a réuni avec raison nos trots inanuscrits dans un groupe à part; mais le titpe (|u'il leur donne, £5toires d'Oaltremer ei de la naissance de Salehadin ,ne ie«r convient pas , Tliîstoive de la naiManoe de Saiadin étaat étrangère à la forme primitive et n'étant racontée «pte :dans le nmiaa du Voyage da aomte de Pontieu^ l^nel «st simplement interpolé dans la 'Chroniqme d'outre mer (voir plus loua).

scrits ordinaires. La fidélité au texte d'Ernoui devient peu à p^u moins grande, sans cesser d^étre réelle; mats bientôt s^intercaîe un récit étranger, dont b source est difficile k deviner et dont Tintérét est des plus minces, et qui continue longtemps à se mêler à la narration empruntée k Krnoul. 11 s'agit d*une prétendue guerre de Saladin contre Gaiacienne, « dame de Turquie >, son frère Renier de Goine et ses alliés le « calife de Baudas» et lo roi Corlin de Nubie; dans ce long récit d'allure liistoriquc, qui na ni i attrait du roman ni le mérite d'une authenticité quelconque, nous voyons figurer les deux fils de Saladin et à leur tête Lycoredis, dont fauteur nous dit expressément : « Che fu chil Lycoredis dont on parla tant au siècle, mais li crestien fapieioîent Conidin^'^ » Il s agit donc de Malek-Moadam ou Coradin (ClMryf-Eddin), (ils de Malek- Adel ou Saphadin , par consétpient neveu et non fds de Saladin , et qui n'était pas né sans doute h fépoque où notre auteur lui prête de fabuleux exploits ^^^K A partir de ce moment d'ailleurs , la Chronitfme d'outil mer s'éloigne beaucoup du texte d'ËroouI, dont elle semble un résumé fait de mémoire ^^' ; elle brouflie de la façon la plus inextricable les faits historiques, surtout ceux qui touchent à l'Occident, déjà fort dé%urés dans son modèle , et eUe rappelle par endroits le ton du Ménestrel de R<!inis bf*auconp plus que celui d'un chroniqueur sérieux. Quoiqu'elle ne se termine pas à la mort de Saiadin , et poursuive jusque vers l'an I saM son récit incohérent et parfois incompréhensible, c'est bien l'histoire de Saladin qui fait le centre de tout l'ouvrage, comme le montre ïexpUcit de deux des trois manuscrits ( i a 2o3 et aâ^ i o) : Salkadins fine cki. Mais il ne faut pas espérer y trouver de contributions utiles au sujet qui nous occupe présentement : sanf l'histoire des débuts du sultan, emprunt«*e h Ernoul , et les deux anecdotes , d'ailleurs ibrt platement racontées, relatives k sa mort, que nous avons mentionnées précédemment '*\ il n'y a dans cet ouvrage rien qui puisse intéresser ni l'histoire

*' Ms. i3ao3,fol. a/td.

' Il emploie, en parlant de iuî, des c^prosAÎ^ms réellement appliquées à Coradin dans le (exte (]u*il suit : « Lycoredis fel cstoit et de put aire et moût haoît cresl îcns » ( KmonI , p. Sôy ) ; «Cil Lyc'or«dis esloit mont fel et tant baoit èrestientétpea patnespooitil veoircrestiens ■ (nis. i!iao3, fol. 3^ d).

'^' Il semblerait parfois remonter à un manuscrit metlleur que les nôtres.

\f. de Mas Latrie n*ifidiqne pas de va-

riante pour le passage d* Eraoal ( p. ii 4 ) qui fait de Ciirard de Ridefort .plus tard maître du Temple , un clerc de Flandres ; mais il faut certainement lire chevalier, et c'est ce que donne notre chronique (cf. Hist. oec. dfg croisftdêi, t. H, p. 5o.) (lA et là peoft-ètre il y aurait , mau avec une grande prudence, à glaner dans la (.'hronique (fouirp mer quelque dôlnil anlliontique *|uî ne se trouve pas dans les autn»s mnmi«rrits.

'*' (^^dessus. p. là»

réelle , ni Thisloire légendaire ou romantique. La version en prose de Y Ordre de chevalerie, que lun des manuscrits de la Chronique (770) a le mérite de nous avoir conservée , n'en faisait pas originairement partie. Il en est certainement de même du roman du Voyage da comte de Ponr tiea, qui se trouve dans deux manuscrits (770 et i2!2o3), mais qui mancpie dans le troisième (24210), le plus récent, mais le plus fidèle des trois. Des amateurs ont inséré après coup dans des copies de la Chronique d'outre mer et ce conte et ce roman.

Le roman est intéressant en lui-mcme, mais il n a avec Saladin quun rapport très éloigné. Un chevalier appelé Thibaud, seigneur de Domart en Pontieu et neveu du comte de Saint-Pol, a épousé la fille d'un comte de Pontieu (ni le père ni la fille ne sont nommés). Après cinq ans passés dans une union heureuse , mais stérile , les deux époux se décident à aller en pèlerinage à Saint-Jacques pour obtenir la postérité qu'ils souhaitent. En traversant une forêt, où ils se trouvent séparés de leur suite, ils sont attaqués par des brigands qui les dépouillent, garrottent Thibaud et violent sa femme sous ses yeux. Les brigands partis, il appelle sa femme pour le délivrer. « La dame ala celé part ou mesire Thiebaus gisoit , et vit une espee gésir ariere, qui f u a im des larons qui ocis fu. Ele la prist, et vint envers son seigneur, plaine de grant ire et de mauvaise voulenté qui li iert venue, car ele doutoit moût qu'il ne l'en seûst mal gré de chou que il l'avoit ensi veùe, et qu'il ne li reprouvast en aucun lans et li mesist devant chou que avenu li estoit; si dist : Sire , je vous deliverrai ja. Lors haucha l'espee et vint vers son seigneur et le cuida ferir par

mi le cors ; et quant il vit le coup venir, si le douta moût si

tressailli si durement que les mains et li doi li furent desserré, et ele le feri si que ele le blecha un poi et coupa les coroies de coi il estoit loiiés. Et quant il senti les loiiens laskier, il sacha à lui et rompi les coroies, et sailli sus en pies, et dist : Dame, se Diu plaist, vous ne m'ochirés meshai! Et ele dist : Chertés , sire , chepoise moi! » Le comte achève son pèlerinage sans reparler à sa femme de cette étrange aventure, « et l'en mena en son païs a ausi grant joie et a ausi grant honneur comme il l'en avoit amenée , fors de gésir o li ». Mais il se trouve obligé , malgré sa résistance , de raconter l'histoire à son beau-père, le comte de Pontieu, et la jeune femme, interrogée, non seulement reconnaît l'entière vérité du récit, mais répète : « Encore me poise il que je ne l'ochis, » Le comte, moins indulgent que son gendre, inflige à sa lille un cruel châtiment. Se trouvant un jour à Rue, il l'emmène en mer, avec son mari, dans un bateau où il a fait porter un tonneau, du feu et de la poix. Une fois en pleine mer, il la fait entrer dans le tonneau, qu'on bouche et qu'on lute soigneusement,

« et il le lance dans les flots en s*écriant : ^Je te comntani aa vent et as

ondes 1 9 Des marchands flamands qui allaient au pays des Sarrasins pèchent le tonneau et ne sont pas peu surpris d y trouver une belle jeune femme près d^expirer; ils lemmènent à Aumarie^'^ et en font pn'^sent au Soudan du lieu. Celui-ci la devine de haute naissance , bien qu*eHo cache obstinément son nom et son origine, s éprend deile et lui demande de renier le christianisme et de devenir sa femme. « Ele vit bien kc mius li venoit a faire par amours ke par forche, si li manda k'e ele le feroit voulentiers. » Elle Tépouse donc, et en a bientôt une fille, et plus tard un fils. — Cependant le comte de Pontieu, son fils et son gendre vivaient dans la douleur, et le premier se repentait de sa cruauté. Tous trois se croisent, et au retour de Terre-Sainte un naufrage les jette à Aumaric. Le Soudan les fait mettre en prison, et comme, un jour de fête, ses archers, suivant Tusage, lui demandent un chrétien pour leur servir de cible, il fait extraire de son cachot ie comte de Pontieu. La femme du Soudan, quand elle le voit, se sent cmue; elle Tinterroge à part, et, reconnaissant que cest bien son père, comme elle lavait soupçonna, obtient du Soudan, sans ie nommer, quon iVpargne et quon le lui laisse pour s entretenir en français avec elle; elle en fait autant pour son premier mari et son frère. Un jour elle les adjure de dire toute la vérité et leur demande ce qu est devenue celle qu ils lui ont dit avoir été la femme de lun, la fille et la sœur des autres. Le comte de Pontieu lui raconté toute Thisteire dans les termes mêmes où fauteur Ta déjà dite. Quand elle entend le récit du crime qu a voulu commettre la femme de Thibaud, elle s*écrie, comme si son sentiment de pudeur féminine suQisait à lui faire comprendre faction inspirée à une autre femme par ce sentimeiit : « Ua! sire, bien sai par coi ele le vaut faire. — Dame, par coi? — Chertés, fait ele, por ta gnmt honte que il avoit veu que ele avoit soferte et receàe devant lai. Quant mesires Thiebaus foi, si commenche a plourer moût tenrement et dit: Halos! qael coape i avoit fie? Ja por ékôa pioar semblant ne l'en eusse fait, car ckefa mal gré sien. — Sire, fait la dame, che ne caidoU ele pas^^. s Le comte de Pontieu et Thibairl ne doutent pas d*ailleurs que leur fille et femme ne soit morte. « Mais, dit la sultane, seriez-voua contents d'apprendre qu'elle vit encore* i^» Tout

^'^ Aumarie est la forme française da font fait d*autres ronioncion du movpn

nom de la ville d*Almeria en Espagne, Age.

qui fnt longtemps le siège d*an royaume (*' Je modifie quelque peu le teite

more. H est probable que notre conteur de réJition Moland et <l*llôrîc.uilt à

emploie ici ie nom d*i4 amarre sans savoir faide de celui de Méon (\oir h note

an juste ce qu*il représente, comme suivante).

assurent que rien ne saurait leur causer plus de joie. « Quant la dame ot oïes lor {Kuroks, si li atendri il cuers, si loa Diu et eu rendi grâces a iuî, et lor dist : Or gardés k'il ni aitfeintise en vos paroles. Ei il responctirent et dirent : Dame^ non a il* La dame commencha moût tenrenient a pleurer, et lor dist : «Sire, or poés vous bien dire ke vous estes mes pères ^ et je sui vastrefilley ichele dont vo&s presistes si criÊel jasiiehe ; et voas^ messireê ThiebaaSf estes mes sires et mes barons; et vous, sire valiès^ estes mes frères, » Cette scène ne manque assurément pas de pathétique dans rextréme simplicité de sa forme; elle rappelle involontairement le dialogue de Joseph avec ses frères en Egypte, et a valu en grande partie à notre récit rintérêt qu il n'a cessé d'exciter depuis qu'on la remis au jour. — Quelque temps après, la dame trouve moyen de s'évader avec les sien» (^n emmenant le fils qu'elle a eu du soudan; elle se fait absoudre à Rome, où elle revient à la foi chrétienne et renouvelle son mariage, et tous retournent en Pontieu. Plus tard le fils du soudan d'Aumarie, cpi'on a baptisé sous le nom de Guillaume, épouse lu fiUe de Raoul de Préam, puissant baron normand, et devient seigneur de Préaux; le fils du comte de Pontieu meurt jeune, et les deux fils que Thibaud a eus de sa femme depuis leur réunion héritent par la suite l'un du comté de Pontieu, l'autre du comté de Saint-PoL Cependant la fiUe du soudan était restée auprès (le son père : « Elle crut en grant biauté et moût devint sage, et fut apielee la Bêle Caitive, por chou que sa mère i'avoit laissiee ensî comme vous avès 01. » Elle épouse « un Turc moût vaillant »,• appelé Malakin de Baudas, qui l'emmène dans son pays, et « de chele dame ki lu apieiee Bêle Caitive fu^ee la mère au courtois Turc Salebadin, qui tant fu preus et sages et conquerans^*^ »•

L'histoire extraordinaire de la fille du comte de Pontieu est un des contes du moyen âge qui ont été le plus tôt exhumés et rajeunis. En 1 6 79 , Citri de la Guette imprimait, sous le titre d Histoire de la coivfoéte da royaume de Jérusalem sur les chrétiens par Saladin , une traduction en français moderne , généralement fort exacte , de la Chronique i outre mer, arekr les deux interpolations de X Ordre de chevalerie et de notre roman ^*^. Cest

''^ Ce roman a élë publié deux fois : par Ntéoii , d*aprës le ms. fir. !)5d6a , dans le tome I de son \o veaa Recueil de fabUaujp et coûtes, et par MM. Moland et dMIvricault, dans leurs Sonveïles françoises da xni' siècle (i856), d'après les deux uiss. de ia Chronique d'outre mer qui le contieunent. Bien que le ins. aô^(>3 soit violemment aJ>ré^« il

contient parfois des passages qui manquent à fautre rédaction, el une édition critique devrait en tenir compte.

^^^ Le Journal des Savnnts d'alors suspecta la sinoéritë dn liaducteur (d'aièlears anoBvoie) et doata de rexistence du « vieux manuscrit gaulois » qii*il aU^ goait. P. Paris a montré ( Mss. Jr,, VI , 1S1; Hist. liu., XX!, 63a) le pea de

dài\$ ce livre, iHen probablement, que le commaiideiir de \ ignacourt puisa ridée au moins <)*une partie importante du livide qo^il publia en 17 a 3 en deux volumes : Édèle de Ponthiea, wmveUe historique. 11 na jjardé toutefois du vieux récit que bien peu de chose, et a supprimé, à vrai dire , tout ce qui en faisait Toriginalité et même l'intérêt ^^^. Madame de Gomez a été mieux inspirée dans sa Princesse de PontAîea, qu'elle inséra dans ses Joarfiées anuuOMies^ : sauf quelques légères modifications, elle a suivi lancien conte , qu'elle connaissait sûrement par le livre de Citri de la Guette^ H nen re$tji^ au contraire, à peu près rien dans k tragédie de La Place, Adèle, comtetse de Ponthiea, Ëuble imitation de Zaire, représentée en 1 767 ^^^ quant à l'opéra de Saint-Marc, Adèle de Pimthieu^ joué en 1 776 et deux fois mis en musique, il n'a absolument de commun avec les œuvres précédentes que le nom de l'héroine.

Ce nom mérite de bous arrétox im instant, parce qu'il a induit à des concluMOns singulières sur le roman qui nous occupe. L'héroine du roman est anonyme dans l'œuvre originale; elle Test restée chez Citri de la Guette et chec Madame de Gomez, qui en a fait seulement une princesse. C est, à ce qu'il semble, le commandeur de \ ignacourt qui a eu l'idée de lui donner le ïïomd' Édèle, cjuc La Place lui a emprunte en le changeant en Adèle : ces deux noms ne sont que la variante l'un de l'autre , et ils étaient au xvni* siècle aussi peu nûiès lun que l'autre. On trouve dans ia famille des comtes de Pontieu une Adela, fiUe de Jean II et mariée à Thomas de Saint-Valeri à la fin du 111* siècle : c'est en parcourant quelque généalogie que Vignacourt sera tombé sur ce nom, l'aura trouvé à son goût et l'aura donné è son héroïne, laissant au mari le surnom de Saint «Vaieri, mais remplaçant le nom de Thomas par lt>

fon<icf lient de ces soupçons , souvent reproduits depuis.

'*' £<léde, niark'o saos amour a En* guerrand de Sainl-Valery, ctt eolevée par le traître Tbibaud de Guines ( <|ui remplace les brigands), mais délivrée à temps par le ildèie Ëberard d'Anûfios; elle ne songe pa<i à iuer son mari, et le dégage de dessous son cl»evai, qui en tombant 1 avait immobilMÔ. Mais Ënguemiad la fonp^onne , et son |»ère Tabondonne en

geioe nier dans un bateaa saaa agrès, [le est rencontrée par Ëberard , <|ui ia ranène à terre. Pendant ce temps En* guerrand et Thonuis se livreol un ei>nibat singulier; ils ae tuent l'un i'aulre, et

Ëdële épouse Kberard. 11 ne se peut rien de pbu absurde. Lie ronisn de Vignacouri e^t résumé dans k Bibliotlièque des rtuMMi (juillet 1778).

'' On «a trouve on rësamé dan^ i»

BMoihèquedtsromans (décembre 1 776).

>') Iniprifliée à Paris en 1 768. Tout a disparu du récit priniitif, sauf ie trait d*un mari captif des SarraHins et qui retrouve sa femme aimée d'un tultm.

La Place a pria k Vignacourt l'enlèvement de rbéroine par ua rival : c'est ce rival qui emmène Advie en aMr ■udaiTé elle , et c*est lui (|ue ia vertueuse Adèle poignarde de ses mains an dernier ocie.

nom plus distingué aEnguerrand. La tragédie de La Place, qui eut du succès, consacra le nom d'Adèle de Pontieu (substitué par lui à Édèle)^ et quand on constata qu'il y avait eu en effet une Adela dans la famille de Pontieu, on crut avoir trouvé la preuve que le vieux roman n était pas sans fondement historique, et, suivant le procédé habituel en pareil cas, on chercha à retrouver ce fondement en éliminant du récit ce qui (Mait trop évidemment merveilleux et invraisemblable. Louandre, dans son Histoire d'Abbeville, après avoir mentionné Adèle, fille de Jean II de Pontieu et épouse de Thomas de Saint-Valeri, ajoute : a Ce fut cette jeune et belle princesse que des brigands outragèrent et que Jean fit précipiter dans les flots, croyant effacer ainsi Taffront fait à son sang^^^ Cotte aventure, telle que nous la connaissons, s est altérée sans doute, et la fiction , comme dans la tragique histoire de la dame de Coucy ^^\ y tient plus déplace que la réalité. Quoi qu'il en soit, Adèle est restée dans le Ponthieu Théroïne dune tradition célèbre ^^^ Le souvenir de son infortune, après avoir inspiré les trouvères du moyen âge<*\ a fourni le sujet d'opéras, de tragédies et de poèmes aux versificateurs modernes ^^\ » Louandre aurait dû se rappeler que le roman fait de la fille du comte de Pontieu la bisaïeule de Saladin : elle aiu*ait donc dû naître vers i070^^\ tandis qu Aie (cest la vraie forme française A' Adela) de Pontieu naquit vers 1 1 60 ; on ne trouve d ailleurs, bien entendu, dans Thistoire aucune trace d(î laventure tragique attribuée ici à la femme de Thomas de Saint- Valeri. Cela n a pas empêché les derniers éditeurs du roman du xiii* siècle de dire, en citant Louandre, que « tout n est pas fictif dans les aventures de notre héroïne », et quelle a existé « sous le nom d'Adèle de Ponthieu, femme de Thomas de Saint -Valéry, et fille de Jean I de Ponthieu, pen-

^'^ Louandre omet la vraie raison que donne le roman pour la sévérité du comte de Pontieu : la tentative de meurtre de la jeune femme sur son mari.

^'^ H veut dire la dame de Fayel, censée aimée per le châtelain de Couci, la Gabrielle ae Vergy du xvin* siècle (voir JJist. liit. de la France, t. XXIX, p. 35a-3ç|o).

^^^ Toujour5 la fameuse « tradition • , aussi imaginaire ici que dans mille autres cas.

^^' Il n'y a aucune mention de cette histoire dans les f trouvères du moven âge • , en dehors de notre conte en prose.

^*^ F.-C. Louandre, Histoire d'Abbéville (i844), 1. 1, p. i4i. — Je ne connais pas plus de poèmes sur ce sujet à Tépoque moderne qu*au moyen âge. U ny a, au moins à ma connaissance, qu^une tragédie , celle de La Place , qui , comme on Fa vu , n*a presque rien conservé du récit, et un opéra, celui de Saint-Marc, qui ne le rappelle absolument que par le nom donné à rbéroine.

^*) Citri de la Guette avait Judicieusement mis en marge du passage de sa traduction où il est parlé des aventures de la fille du comte de Pontieu : « Sons le règne de Philippes premier ■.

dant la seconde moitié du xii' siècle ^^^ ». Hélas ! inéme son ciistence , en tant que fille unique d'un comte de Pontieu ^'^^ mariée à un Thibaud de Domart ^\ na pas plus de réalité que ses infortunes, ou que Tintroduc- Uon de ses trois fils dans les listes généalogiques des maisons de Pontieu, de Saint -Pol et de Préaux : les braves Guillaume, Jean et Pierre de Préaux, ces fidèles compagnons de Richard, qui combaltirent si vaillamment Soladin, ne se doutaient guère qu'ils étaient ses cousins et qu'ils avaient pour aïeul le fils du Soudan d'Aumaric !

Notre roman nous présente probablement, suivant un phénomène bien connu, 1 application d'un conte populaire à une donnée légendaire dont il était d'ailleurs indépendant. On croyait, sans que nous sachions comment cette créance était née, que la fille d'un comte de Pontieu avait épousé un des aïeux de Saladin : on chercha à imaginer par quelles aventures elle avait pu être transportée en paienie et se résoudre à épouser un Sarrasin. On se servit d'un conte fort émouvant, appartenant à un groupe de récits très répandus au moyen âge, qui ont pour but de démontrer que les hommes s'arrogent à tort le droit de juger et de condamner les fautes de leurs semblables, et que la miséricorde divine confond souvent par des prodiges la prétendue justice humaine. Nous possédons une variante assez belle, quoique tardive (xiv* siècle), du thème auquel semble appartenir le conte de la bisaïeule de Saladin : c'est le DU des annelets. La faute de la femme est ici différente, plus grave en réalité, bien qu'elle ne soit aussi qu'intentionnelle : partie avec son mari du Boulonnais, comme notre héroïne du Pontieu, pour le pèlerinage de Saint- Jacques, elle se laisse entraîner, presque malgré elle va suivre dans un château écarté un chevalier qui a rencontré les voyageurs et s'est joint à eux ; comme son mari les surprend , elle soutient faudacieux mensonge de son complice (qui ne Test pas encore de fait), en assurant que c'est lui qui est le mari et que l'autre est un intrus. Un combat judiciaire a lieu entre les deux rivaux, et déjà le repentir le plus sincère et le plus profond s'est emparé du cœur de la pauvre femme, qui ne tremble que pour son époux. Vainqueur, il la ramène dans leur pavs, et là, conroquant tous ses parents et amis, il leur raconte l'aven-

^'^ Nouvelles françoUes ia xm* tiède, mari comme on lit dans le Trésor de chro-

p. xxxvn. mohgie de M. de Mas Latrie, ool. 1 663 ) ;

'*) Jean de Pontiea eut au moins une cela prouve seulement que fauteur du

autre fille et d^uxfiis,dont fainé, Guil> roman, qui était natif de Picardie ou

iaume, lui succéda. d'Artois, savait quuii sei^^neur de Do-

^^^ Thomas de Saint -Valeri était en mart avait épousé la Aille d'un comte de

réalité seigneur de Domart (et non Dam- Pontieu.

iure saiw en nommflp les personnages^ et leur demande qaei jugement ils pcnrteraient sur la coapable qm non seulement a roolu trahir^ mais a renié, son marL Le père der Is daioe dit que , s il ami poanoir soc une telle femme ^ il la briderait ^ et tous se rangent à son avis. Le mari déclare alors qu'il s agit de sa femme, mais qail la. punira de façon à ne pas déshonorer sa £aimilie. Il lamène à Wissant ^^K et l'abandonne à la mer dans an bateau sans agrès ^^^ Avant de la quitter^ il lui Eût en&ncer dans les doigts dix atnneiets de fer qui lui entrent dan& les ehaiis, et jette à F eau ranneaa d'or qu'elle tuî a^t doané jadia, en déclarant ^u'il ne s'accordera avec elle que si Dieu le lui reixd. Portée parles flots dans une île déserte , elle j est recueillâe par un eomte d'Espagne qui a pitié d'ette, la trouve belle, lui offre en vain de l'épouser,, et,, stu* sa denuBude, rétsUît aTec àamse bégoines dans une maison suc le chemin de SeinV J^acques , oà elle pratique envers le» pèlerins les eeEurres de miséricorde; On devine qu'au bout de quelque temps on; retrouve dans le corps d'un poisson l'anneau jeté à la. mer,, que ie maari retCFUTne en: Galice poair demander k ssKÊnt Jacques de le réurair à sa femme ^ qu'^ la retrouve,, et que , dès^ qu'il kn a pardonné , les* anneaux de fer qui avaient presque pourri ses> doigts et qu'elle n'avait jamais voulu fidre àter tombent d'euaDmêmes par un miracle de Dieu. Joignez la première partie de cette légende , im peu modifiée ,. à une de ces so&nes de recomiaissanice qui sont firéqaenles dans les contes, et notamment dans les contes du. cycle si riche et si varié de « la femn»e innocente et persécoïkéetMr, et vous aurei à peu près notre, roman,, moin» ies incidentsi et les détails qua su y ajouter avec assea: de bonheur l'invenlio» de celui qui Pa rédigé. Il n'a eu qu^à donner à son héroiïne un comte de Pontieii pour père, à la marier tiemp«)rairenien<{ à u» soudan sarrasia et k faire de sa petit&4ille ta mère du; grand Sfidadin poeiir shooter à soa romm un svrccott d'intérêt très apprécié et le rattacher à une légende que l'on eonnaissah vague* ment sans savoir sur quel foodemeirt elle^ s appuyait.

Il n est donc pas surprenant que ce roman ait eu du soccès. il a passé dans Jeam dA»em4$ , mai» ia rédacteur du iv*" siècle ne s'est pas bonne à raJEeuvrir la lanigue du roma^v du un*' : tout en le suivant exactement pour les faits ^^\ il a complètement renouvelé le style dans le goût de

^^^ L- éditeur' cotnprenà h \mt Oaes- plus primitif; le bateau est une attèiuii-

sent : il » agrl de WissMft, port du Bcxk tioiiw. '

lonnais, jadis très actif et très cd/èéDre, ^^ Sau£ qui il) faiè épouser h fiile delà

depui» longtemp» eneablé. « Belle Chëtive » par le soudan dei D«-

^^ Le trait au tonneaQ, qui se re> mas, qui eaii a SaïadiEiv en aoute qu*un

trouve dans beaucoup de contes^ parait degsé est suppciznAwËQ oulve^ il ajoute

S9n temps «t a tubstHaé à la flîmplicifeé ub yea sèche ^ viei» réoh «ne liiétorique qui, pour n être pas, ^ et ià, dàauée de mérite ^^^, n'en pèdbe pas moins en général par Teinphase^^ et la prolixité. CcMoaine on i a déjà vu, rajeuni au kvii* siècle, notre roman jouit au xvjuiSiède d*uae TOgite littéraire cooqmraUe à odle éa Châtelaùt de Coaci; mais il devait cette vogue à son intérêt intrinsèque, et non à son rapport avec les origines» de Saiadin , que les renouveleurs avaient même cru devoir suppiMoer ^K

C*est bien, au contraire, de Saladîn faii-méme qu'il s^agit dans un groupe de contes qui se rapportent aux voyages qu'il aurait acoonplis moognito en Occident. Ces voyages prétendus ont été Td^jet de divers a^cits, que nous trouvons en France, en Itatte et en Efipegne. En France, ils ne se présentait pas è nous fort anciennement , mais il est très probable , comme nous le verrons , que les narrations italiennes ont eu des sources françabes qui se sontperdues* ÂctueNement nous ne renconlrons une histoire de ce groupe que dans le poème ( écrit après 1 3 5 o ) dont 6aadottin de Seboare et le Baséôariie BoaUlon sont deux branches ; elle ne nous est même pas parvenue dans la rédaction en vers, mais nous en avons dans Jean d'Avemesimt mbe en prose évidemment fidèle, et les annonces répétées et précises qui en sont faites dans fiatdauÎA et dans le Bastmri ne permettent pas At douter qn*eUe ait figuré dans le poème ^^\ Celte

au commcacementla longue description d'un tournoi et dans la seconde partie le recît des prauenes aoconmlifis par Thibmid an semée da M«daa.

'' Ainsi, lora de lacté criminel de la femme de Thiband , l*auteur remarque que son mari • la rcgardott , excusant son inconvenience « et Tamant autant qu oncqoes avoit fait», et quand eNe kii a porté le coup qui devait le tuer et i*a dégagé, il se contente de lui dire avee doucaor : • Bgfretke ta pensm variaUê, ^ jamais ne t'aviegne de procurer la moti à» eelay foi faîme jAui qw ntdle rien du monde, ■ ( Louandre , p. 5 1 , 5a. )

<*^ Voir par exem|rfe Taposi^^he à Phebus, Flolus, Morpheas, Ooeanes, pour leur reprocher de laisser coiimiet> tre le crime odieux qui s'accomplît de-

vant eux. Le ms. iibyi (fol. i36 v°) porte comme le texte de Louandre Soius pour JMuê et OetêOfou pour Oomnui, preuve que leê deux manuacrits de Jean tAvesneâ remontent sans doute à une même copie.

^** Dans le récit de M"* de Gomex , en quittant le sondan d*Almérie. la fugitive ku laisse le fils qu'elle avait eo de loi; on ne dit pas que oe fils «il été TaDcétre de Sakdm.

(*> Voir Bauiomiu dé SebouK. 1, S3, 6i, 383; il, j55, 39a; le BaHmit.

V. 6536 ss. Un passif de Godefmde Bomilbn, quoique moins explicite, nous montre que faateur de ce poùme «lisi avait Tintentioa de raconter ie va^fage de Saiadin en France , car il meolionne Chttutmgni (ms. éd. Ckemfoem) «qn

histoire, leile qu'elle est présentée ici, est, au moins dans sa première partie, la simple imitation dune fiction plus ancienne, appartenant au cycle de la première croisade et rapportée à un tout autre personnage que Saladîn. La chanson des Enfances Godefroi^ qui, dans sa forme actuelle ^*\ a été rédigée vers 1160, contient un long épisode qui nest rattaché au reste que par un lien ossez lâche, et qui a dû former à forigine un poème isolé , quelque peu antérieur à cette date : c*est le « voyage de Cornumarant ». Cornumarant, roi de Jérusalem (personnage important des anciennes chansons sur la première croisade), ayant entendu une prédiction d'après laquelle le duc Godefroi de Bouillon doit enlever la ville sainte aux Sarrasins, se rend en France, avec un interprète, dans Tintention de connaître la puissance du duc et de le tuer, s il peut : comment il est reconnu par labbé de Saint -Tron , comment il se nomme lui-même à Godefroi et renonce à son projet de meurtre, cest ce que je nai pas à raconter ici. Quant à Saladin, ce n'est pas une prophétie qui lamène en Occident , c est simplement le désir de « veoir la noblesse et le maintien des chrestiens^'-^^ ». Il se fait accompagner de son oncle Jean de Pontieu (voir ci-dessus, p. i-j) et de Huon Dodekin, devenu Huon de Tabarie, à qui il doit Tordre de chevalerie (ci-dessus, p. y, n. 5). Ils débarquent à Brandis, passent par Rome, traversent la Lombardie, et arrivent h Paris : « Deux ou trois jours furent les barons a Paris pour eulx donner joye, et jamais ne leur eust illec anuyé, pour ce que cest ung droit monde^^l » Le roi Philippe ny était pas, mais ils sont reçus par la reine (elle n est pas nommée), sur laquelle Saladin fait une vive impression. Nos voyageurs se rendent à Saint-Omer, où est le roi, et Saladin défend victorieusement dans un combat singulier Tinnocence injustement accusée d'une jeune fille de la famille des comtes de Pontieu, A Cambrai se donne un tournoi magnifique, dont Saladin remporte le prix , renversant le roi Richard d'Angleterre lui-même. La « largesse » et la « courtoisie » de l'inconnu égalent sa vaillance, et la reine en est de

cloche du talon » (v. 22801) , c'est-à-dire le héros d'un épisode qui est en rapport étroit, avec le voyage : c'est au tournoi de Cambrai , dont il sera pArié ci-dessous , que Ghauvigni rocut une blessure à la jambe qui le rendit boiteux.

*** Il m existeune rédaction remanic^e postérieure d'une quinzaine d'annét*s; elle n'en diffère pas pour celte partie.

^*^ Louandre, p. 70. Je suis pour le résumé l'analyse de Lou^indre, en con-

férant le texte des passages cités avec celui du ma. 1 2672. Saladin a aussi l'intention de comparer k religion chrétienne à la musulmane et de choisir la meilleure.

^^ Ici se place l'anecdote des pauvres (ri-dcssus, p. i3), qui, oveclc scandcde que lui causent l'adoratioa du pnpe et In confession (ci- dessus , p. 12), décide Saladin à ne pas embrasser le christianisme.

plus en plus éprise. Elle le lui déclare sans détours et se doniK* ontirrement à lui; il finit même par lui avouer qui il est, ce qui ne la refroidit nullement ^^^ Enfin il retourne en Syrie. Mais bientôt il en it vient dans de tout autres conditions, avec une flotte immense et dans 1^^ dessein de conquérir la France : Huon de Tabarie et Jean de Pontîeu n'^ussissent à détourner sur l'Angleterre Tinvasion menaçante, et Tingletern' elle même est sauvée, grâce surtout à la vaillance de chevaliers français. dans un épisode (le Pas Salehadin) sur lequel nous reviendrons plus tard. Bientôt, de retour en Syrie, Saladin y est lui-mt^me attaqué par les roi> de France et d'Angleterre. Cette seconde partie du récit ne tient en rien , comme on voit, à la première, qui nous montre le soudan visitant la France par simple curiosité.

Ce n'est pas uniquement ce sentiment, c'est aussi la prévision d'une croisade imminente et le désir de se renseigner sur les forces des chrétiens i^^ qui poussent Saladin à parcourir le monde dans la plupart des ré* cits italiens. Le plus ancien parait ôtre celui de Bosone da Guhhio (voir ci-dessus, p. 7), d'ailleurs assez confus ^"^^ Le roi de Fr.ince, d après Bosone, avait été pris par Saladin, avec beaucoup d'autres de sos barons , entre autres le conte Artese^^^; Saladin traite fort bien ce dernier, le met en liberté , et lui annonce qu'il lui fera visite en France. Il se présente en effet chez lui, quelque temps après, sous la robe d'un ermite; puis, déguisé en marchand , il visite l'Europe avec le comte , et critique la prodigalité du roi en regard de l'avarice du pape^'^ Vient ensuite, dans le

'*^ Nous verrons plus tâid , en parlant des amourt de Saladin , la suite de cet épisode.

^'^ Ainsi .«n pérégrination ressemble de plus près à celle de Comumaranl. It y a nifMiie une confusion complète des deux personnages dans le rtcitae Jacopo dclla Lana, commentateur de Dante (voir P. Rajna , RonuMia» VI , 56à ) : Sa* ladio, comme le roi de Jérusalem » est •ous Timpression d*un «sort»; on lui a prédit que Godefroi de Bouitlon le tuarail (on voit la confusion); voulant le prévenir, il se rend à Paris en habit de pèlerin ; en ctiemin il est reconnu par on Mr* , comme Comumarant , et , comme celui-ci , victime d*iine sorte de mystification qui lui fait croire Godefroi invin* cible. Maïs Jacopo ajoute è Tliistoire un

dénouement qui ne se trouve que cliez lui : Saindin, au moment 011 il veut retourner en Svric , est arrét'^ et mis dans une prison où il meurt.

('^ On peut le lire , ainsi que les autres nouvelles dp i'i4vi?en(o/t>io (. 'ciliano, non seulement dans l'édition Nott (Florence.

i833), mais dans Tintéres^ant lÀhro di novellB anùekg traite da diverti te*ti publié par F.Zambrini (Bologne, iH()<H].

^*' C'est-à-dire le comle d'Artois (on voit plus tard qu Arras est ^1 n^sidence). Y a-t-il là une vague réniinisrence de la bataille de MansiHirali, où le roi de France fut pris et son frère le rom'e d* Artois tué f

^*^ Ici se pince le discours rapporté plus baut f p. I r>) sur la longanimité du seigneur des dire tiens.

i-oxuan de Bosane , une autre aventiare dont la scène est en Espagne : un chevalier, Hugues M Moncavo, se montre eovers Saiadki, sans le oon^ fiaître, d'une extrême courtoisie, oe dont le scnidan ie récompensé plus tard , quand Hugues -est tombé entre ses mains s^ès une défaite des chrétiens, en le renvoyant libre dans son pays avec dis autres piisonniers et uu présent de dix mille pièces dW^^^.

Ces contes, d après IVL Hajna, son! d'origine française, et rien n est en effet plus probable, mais ils se sont singuliàre^nent altérés par la traai*^ mission orale. Les commentateurs de Dante, cités par MM. Rajna et Fioravanti, nous montrent quau xiv^ siède cette idée des voyages de Saiadin était fort répandue en Italie : «Questi, diit Jacopo délia Lana, fuè soldano di Babilonia , lo quale fuè sagacissima e savia persona , sapeva tutte ie lingue ^'^ e sapeva molto bene trasforznarsi di sua peraona; cercava tutte le province e lutte le terre si de* Cristiani come de' Sara* cini, e sapeva andare si segretamente cbe nulia sua gente ne altri io sapea. » Boccace, dans son commentaire, nous atteste aussi la diffiision de cette tradition : « Credesi che , trasformatosi , gran parte del mondo personalmcQtc cercasse, e massimamente intra* Cristiani, li quali, per la Terra Santa da lui occupata, gli erano capital! nemici. » Il semble bien^ comme on Ta remarqué ^^\ que ce dernier men^e de phrase indique que Saiadin explorait le pays des chréttens en vue de se rensdgner sur les forces qu'ils pourraient mettre en ligne contre lui. Le même Boceace ie dit expressément dans la beUe histoire de Messer Torelio [Decam, , X, 9) , qui, comme Hugues de Moncaro, se montre d'une courtoisie exquise, à Pavie, envers Saiadin déguisé en marchand, et' en reçoit plus taird une merveilleuse récompensée*^ ; c'était pour voir par lui-même les préparatifs de la croisade, au temps de lempereur Frédéric I", quç Saiadin

^'^ Cette ciroonstanoe et le nom de Hugues (Ugo) donné au héros de cette histoire peuvent faire crcnre qu elle nous représente une forme à peine reconnaissable de i*anecdote sur Hugnes de Ta- Jbarie.

^^^ Boceace remarque aussi, dans la nouvelle citée plus loin, quil pariait •parfaitement latino, c*est-à-dire italien.

^'^ Uajna, le.

'^^ Le conte en lui-même appartient an cycle du « Retour du mari ». M. Rajna a fort bien montré qu*il y avait un rapport «ossez étroit entre la version de Boceace

et celle crae nous offre un-« mirade » de Cësaire o Heisterbach. Quant à Saiadin , il n'a avec l'histoire qu*un rapport tout à fait fortuit , et dû sans doute au bon plaisir de Boceace. Mais son introduciicm prouve combien l'idée de ses voyages secrets dans les pays chrétiens était familière à tous. On rem-Hrquera en outre qu'il a a sa disposition un « nécromant • qui , sur aes ordres , opère de véritables prodiges : le sage , vniliant et magnifique Saiadin devient ainsi une espèce de 'Saiomon avec pouvoir sur les espnts.

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avait eatrepris son voyage dans le t Ponent ». C'était donc en somme on espionnage , et si le Soudan avait été reconnu , il risquait fort de payer cher sa témériié*

D le fut cependant une fois^^^ mais imponément, si Ion en croit un autre conteur, espagnol cdui^là, D. Juan Manud, qui écrivait vers le milieu du xvt siède. Dans la nouvelle L du Conde Lucanor, Patronio raconte à son matire que Saladin s'était épris, en Egypte, dune dame atasai vertueuse que belle, fenune dun de ses principaux chevaliers. Elle lui promet de Técouter quand il aura répondu à cette question : « Quellf» est la meilleure chose qui puisse être dans Thomme , et y devenir la source de toutes les vertus? • Le soudan a beau réfléchir et ch«*cher, il ne trouve pas; ii interroge en vain tous ceux qui rapprochait Alors, déguisé en jongl^ir, acoompagné de deux autres jongleurs, il parcourt le monde, ritaiie, la France, demandant partout une réponse qu*tl n obtient pas. Eafin en Espagne U rencontre un chevalier qui le conduit à son père, vieillard très sage ; celuFci avait jadis été prisonnier de Saladin , qui Tavait très bien traité; ii le reconnaît d*afaord, ma» nen fait rien voir publiquement Il répond k la quesliou : la meilleure chose qui puisse être dans un homme, cest la honte [vergùenia)\ puis il prend le soudan à part, et lui dit qu'il k reconnaît, mais quil ne le trahira pas. Saladin revenu en Egypte va trouver la dame et lut donne la réponse du vieillard ; elle lui dit qu'elle est bonne, mais elle lui fait une antre question : « Ne se regarde^t-il pas comme f homme le meilleur qui vive? * H avoue que oui ; elle le conjure alors de réunir k meille&i e chose du monde k Thonime le meilleur du monde , et Sakdin énm change en respectueuse amitié la passion qu'il avait pour eHe^'^.

Ce conte, qui, par son esprit et son allure, semble être venu en Es* pagne de Provence, nona amène à parier des amours de SaUdin : il n était pas possible qu'un modèle si achevé de tontes les vertus cheva-

^* On a vu plus haut (p. ag, n. a) dans Jaoopo deUa Lan* «ne outre reconaaisMnce . ci qui eitâ Its nriias \yth' vues; mais ce n'est, conune je l'ai dit, qu*uae adaptation de i'aveuture de Cornumacant.

^*) Uaeautffahâslotre de Saladin Cfimie k oonle XXV de Patronio; j aurais pu

le citer en pariant de la générosité du sultan. Le comte de Rovcna, son priflOMiàer, marie sa fiik , sur le niaria^^e de laquelle oo est venu le consulter en {irison, d'après son conseil; a la suite de «pmi aoa gendre neconnaissaot le délivre» et tous deux reTÎenneat dans leur pays combi«'*s des présents de Saladin.

leresques restât étranger à Tamour. C est ce que remarque expressément lauteur de la première des Cento novelle antiche: « El Saladino fo si valoroso , largo , cortese signore e d anemo gentiie , che ciascimo ch'ai mondo era en el suo tempo dicea che senza alcun difetto era onne bontà in lui complutamente. » Mais iliui manquait i amour : Bertran de Born (com* ment se trouvait-il en relation avec lui?) voulut lui donner cette perfection suprême, et lui indiqua une dame qui était alors la meilleure qui existât, en l'engageant à l'aimer «par amour». Sadadin répondit quil avait des femmes tant qu'il voulait et qu il les aimait toutes. Mais le trou* badour lui montra que cela n'avait rien de commun avec le véritable amour, l'amour courtois, délicat et raffiné, et lui expliqua ce que c'était. Aussitôt le sultan , exalté par ce discours, se rend avec une année dans le |)ays où habitait la dame, pays qui lui était hostile, l'assiège dans son château, el va s'en emparer, quand elle le fait appeler et lui dit que ce ne sont pas là les marques d'amour qu'il est de bon goût de donner. Sur SOS protestations, elle lui ordonne de remmener son armée : «E per accorda a me lasci el cor tuo el mio ne parti, e siano sempre ano in tatia simillianza, E cosi lu el comiato. » Saladin avait pris une leçon complète d'amour courtois, mais il devait le trouver un peu sec.

Il était prédestiné, paraît-il, à entendre de femmes aimées par lui des réponses très nobles et très sages, mais peu encourageantes, et dont il voulait bien pourtant se satisfaire. On lit dans Jeand'Avesnes que, s'étant emparé d'un château où deux cents dames s'étaient enfermées avec la princesse d'Antioche , il traita celle-ci fort courtoisement et ne put s'emprclier d être sensible à sa beauté et au charme de son entretien , si bien qu'il « la requist d'estre sa dame et sa maistresse, ce que par adventure elle eust voulentiers fait s'il eust esté crestien et s'elle eust esté impourveue

dv mary Si respondy le plus doulcement qu'elle peut a Salhadin ,

soy reputant de mendre estât qu'a si grant prince appartenoit, et disant qu'il devoit premièrement amer Dieu [plus] que aultre chose avant cpi'il requist dame crestienne d'amours, metant en ses excusacions que sans iceliuy rien ne peut estre mené a bonne fin. De laquelle responce Salhadin fut assez contempt^*^ »

Le sultan ne fut pourtant pas toujours réduit en amour à une admiration aussi platonique. Nous ne connaissons pas autrement l'histoire à laquelle fait allusion le commentaire de Dante désigné sous le nom de l'Ottimo : « E amô per amore la reina di Cipri ^'^K » Mais on a déjà vu

''^ M$. 1257a, fol. 76 r". Le résumé guère être qulsabel, fille du roi de

<le Louandre (p. 68) est ici insuffisant. Jérusalem Amauri, mariée successive-

^*' Cette reine de Chypre ne peut ment à Honfroî du Toron , au marquift

plus haut ce que raconte Jean d'Avesnes, diaprés le poème souvent cité du xn* siècle, de $es amours avec la reine de France, femme de Philippe II. Commencées en France, ces amours, dans ia suite du roman, se continuent en Syrie, quand la reine, ayant accompagné son époux, se trouve avec lui dans Acre assiégée par Saladin. Elle admire du haut des remparts les prouesses du soudan, et, celui-ci ayant abandonné le siège pour rentrer à Jérusalem, elle conçoit pour le revoir un plan ingénieux. Elle persuade au roi, «qui pour sa grant beaulté estoit délie comme tout affolé » , qu'elle a reçu de Dieu en songe la mission de convertir le Soudan. « Le roy, doubtant de couroucher Dieu , et pensant que les menchonges de sa femme fussent véritables, conclud entre ses hommes quil la lairroit ceste chose esprouver, moiennant bon et seur sauf conduit, avoec certaine guide de quelqu*un des plus vaillans de sa compaignie ^^K • Saladin accorde de grand cœur le sauf-conduit, et on désigne Chauvigni (c est-à-dire André de Chauvigni, un des principaux héros de la troisième croisade) pour laccompagner, « ce dont la royne fu moult desplaisante, car elle sçavoit bien que Chauvigni de sa nature douteus estoit». Elle ne se trompait pas, car le brave Chauvigni, en voyant la façon dont Saladin accueillait sa belle visiteuse, résolut de ne pas la laisser seule avec lui; après quelque temps dune pénible surveillance, dont Saladin se serait débarrassé par la force s'il n avait respecté le sauf-conduit quil avait donné, Chauvigni engagea la reine à terminer promptement sa négociation et à revenir à Acre avec lui; mais elle le reçut fort mal : « Vous perdez rostre langage, Chauvigny; car vy m avez amenée a vostre adventare, Uujaelle vous vaille s' elle vous peut valoir . , . Je suy venue pour besongnier avoec Saladin ... si ne me partiray d*icy tant que ma voulenté auray acompUe, deusseje perdre vostre compaignie, de laquelle je suis trop mal contemple. • Chauvigni prend alors son parti : il fait quitter Jérusalem à tous les siens , et revient seul , armé de son épée et monté sur son cheval, devant le palais de Saladin. Le Soudan et ia reine s'entretiennent en ce moment à une fenêtre; Chauvigni s'approche, et demande à la reine de venir lui dire quelques mots en secret, car il va partir et désire transmettre au roi les propres paroles de la dame, qui doivent lui servir de justification si on veut le punir d'avoir mal exécuté sa consigne. Elle descend : Chauvigni feint

Conrad de Montfernit, au comte Henri la mort de Saladin, mais les contes de

de Champagne et enfin à Aimeri ou ce genre commettent bien d'autres écarts

Amaurî de Lusignan, roi de Chypre à rlironulogiques.

la mort de son frère Gui. Il est vrai '' Louandre, page 85; ms. 1275^,

qu'elle ne fut reine de Chy})re qu'après fol. 3^6.

de vouloir lui parier à Toreffle , et , la saisissant Tigooreusement , « il la troussa (kvaiït luy et picqua le bon cheved atout la dame » qui si haiA s'escria que bien Tentendy Saitttadin , si s adTisa Ghauvigny en couvmt de tirer son espee , et ad ce que la dame ne soy remuast trc^ Ibrt tellement luy feit paour qu elle se laissa manier et emporter comme ung bouohier emporte devant soy une brebis ». Saladin se met à sa poursuite, mais ne peut latteindre, et rentre fort attristé à Jérusalem. Qbauvigni revient à Acre , et remet la reine aux mains de PhUippe , « soy desohargeant d elle , et recomptant ses fiab et son adventure , et comme elle a voit voulu demourer avec i^alkadin. £)oDt le roy fu moult marry sur la roy ne, mais il ne la voult pugnir de son me£Fait, aûiçob ia renvoya au toy d'Arragon son père, renonçsoit a la compaignie d'icelle par les excusacions de sa vie oultrageuse et de la maie voulenté quelle avoit eue de vouloir converser avec les Turcs. Si fat d'elle tant mal contempt le roy son père que, comme dit Tistoire, il en feit justice, «t contempta le roy Philippe et les nobles barons de France par la pugnicion qu'il feit d elle ... ai se taist atant le compte de la fin de la xoyne. » Le roman ne nous dit donc pas quelle justice le roi d'Aragon tira de sa. coupable filie; il a ici atténué le récit de lanoien poàme : celui-^ri, d'après une de ces annonces qui nous permettent de restituer en partie les branches qui ne nous sont pas parvenues, indiquait explicitement le supplice de la reine, qui fut brûlée : je vous parierai, dit le poète, de Salehadin,

Qu*au tourqoi a Chambrai enatna la roïne , Qti'ert Alragonfe fti arse en un fu d'espine : f^^r k bon Gbauinâigni en sot on la oouvine^^\

Cette singulière histoire «n'est-que le renouvellement amplifié d'un récit f>lus ancien, qui se trouve parmi ceux du « Ménestrel de \Reims »; seulement il s'agit chee odui-rci non de la feiuine:dePhili|^e II , oiais de celle de Louis VU, <|u'îl désigna exactet^entparsoninomd'ÂU^or.ou Éliénor. D'^rés le conteur, champenois du xuf siècle, Louis était avec sa femme à Sur, k «euie place que les chrétiens possédassent alors en Syrie, et n y faisait rien que « le sien despendre » , ii'osant paslivrer bataille à 3aladin. La reine pi^end son ïnari en mépris , « et ele oï parier ,de la bonté et de Ja prouece et du tons et de la lar^ece Salehadin, si l'^ns^na durement en son cuer ». Elle trouve moyen de s'entendre avec lui, et il lui envoie une galère qui doit lemmener. Une mivt, elle ^soend «par une poterne, emportant deux cbflfires pfieins d'or et d'argent, quand une de ses da-

^'^ Baudouin de Selourc, t. JI. p. Sqs.

rineiseUes us trouver le roi, qui (lonneit, et Téveille en lui çlisant : « Sire, nudement est; ma deme s'en vuet aler en Escfdaigne aSglehadin, et la galee est 00 port t/m l'atmt. Poar Dieu, Sire, hasiez vous! » Le roi se vét en hâte et descend au pert. « U trouva la roïne qui estoit ja d un pié en la gdee, et la ptent par la main et la ramainpe arrière en sa chambre ...» li hii demande alors pourquoi elle a conçu un tel dessein : « En nom Dieu, dist la roine, poor vastre maavestié, car vous ne valez pas une pomme pour- .rie. Et j'ai tant de bien oî dire de Salekadin que je l'aim mieuz.que vous. » Le roi la fait garder, et, revenu eu France, se contente de la répudier; mais, remarque fort judicieusement le conteur, « slfist que ^ fous : mieuz venist lavoir emmurée, si li demourast sa grant terre, et ne fussent pas avenu Ji mal quiicn ayinrei^t ^^^ ». On sait que }a conduite d' Aliéner en Terre<^8aiQte<fut en effet Tun, des, principaux motifs qui amenèrent son divorce avec Louis VII ; mais il e^ t certain que , si elle pécha , ce ne ' fut pas, même d mtenti^n i -^vec Saladin, qui était alors un enfant. On peut afisez bien voir comment |a légende s est formée. On sait qu'en réalité Louis VU et sa femme, après le désastre subi par. les croisés en Asie Mineure , vinrent s'établir non à Sur, mais à Antioche. Aliénor, qui so . plaignait d avoir pour' mari un moine et aon un roi, fut pendant ce séjour extrêmement coquette, pour ne rien dire de plus, notamment avec le prince d'Antioche,. Raimond, bien qu il fût son oncle paternel. Elle la. préférait hautement à son mari^ et semblait annoncer le dessein de rester toujoiu^s avec lui, si bien que le roi fut obligé de lenlcver nuitamment sur un vaisseau et de femmener à Acre; rentré en France, il divorça sous prétexte de parenté. Tout cela se transforma peu à peu dans riuiagination populaire. C'est encore au prince d'Antioche que se rapporte, dans une version que nous a conser>'ée une chronique souvent citée pour les éléments romanesques quelle a admis ^^^ la tentative d évasion d'Aliénor ; mais déjà elle est racontée presque comme par le Ménestrel : « La royne Alienor, qui estoit femme moult diverse, fiere et haullainc, ot grant desdaing que le roy ne faisoit la requeste du prince ^^^ El niist le prince en tel point la royne qu'elle volt laisser le roy, et se cuida embler de luy, et fist secrètement trousser ses besoignes et cuida entrer en mer sans le seu du roy; mab elle fut prinse et amenée au roy,

^*' Récits tfun meneitrel de Reims, de -Lion. Elle contient aussi beaucoup

S 6- 1 à. d'extraits de cliansons de geste. Voir Ro-

^'^ C'est dans cette chronique (ms. B. mania, t. VIII, p. 633.

N. fr. boo3] que se trouve, notamment, ^*^ Qui lui demandait d*aller assiéger

Tune des rédactions de la célèbre lé- des villes sarrasines; ceci est pris à

gende de Bloodel et de Ricliard Cœur- Guillaume de Tyr.

»-^i>{ 36 )kM*—

tjuî lui demanda ou elle vouloit aller -'^ et pour quoy elle part sans son sceu. Et quand elle vit que il failloit que aucune chose respondist. »... fièrement respondy et par grant orgueil que voirement le voulloit laisser pour sa grande lascheté et couardie ^'^K » Mais on ne devait pas s en tenir là. Elle avait voulu rester avec un Jiomme du pays : on rendit le crime plus grave en supposant que c'était un infidèle qu'elle avait aimé» Une chronique latine du xui* siècle nous dit déjà : <i Praefata regina regem in pluribus graviter offendit, in hoc vero gravissime quod regem clam relinquere machinans cuidam Turco adhaerere Volait ^^^ » Dans les Chroniifûes de Flandres ^ rédigées au xrv' siècle, ce Turc devient le soudau de Babylone, et toute la localité est changée: «Pendant le te^xips de celluy siège (d'Escalone) advint une trop grant merveille. Q'arla royne de France ^ qui a voit séjourné a Triple ung espace tan^lis que le roy avoit esté devant Damas , avoit tant fait devers le soiiidan de Babiloine quelle devoit aler aveuc luy; mais le rcfy en fat adverty, luy estant au siège devant Escaloine. Lors s'en party le roy moult hastivement, et chevaucha toute la nuyt tant qu'il vint a Triple , si trouva la royne qui estoit ja venue jusques a la gallee pour entrer ens. Adont il prist la royne et fen ramena ^*^ » Il était naturel que ce Turc, que ce « souldan » devînt Saladin , parce qu'au xni* sièck la gloire de Saladin était si grande que , du moment qu'il s'agissait d'un Sarrasin remarquable par quelque chose d'extraordinaire , on songeait à lui. Ainsi se forma le conte que le Ménestrel de Reims nous débite avec sa naïveté et sa vivacité ordinaire^ (^^ mais dont il n'a inventé aucun trait essentiel <^l Quant au po^Ae du xïv* siècle , ce n'est assurément pas par un souci d'exactitude aistorique qull a fait de la reine de France éprise de Saladin la femme de Philippe II et non de Louis Vli : il n'évite en effet 1 anaciironisme que pour

^^ï Ici se produit la déviation du fait historique qui rachemine vers sa transformation fabuleuse : Aliénor, d*aprës Guillaume de Tyr, voulait rester avec Raimond et non aller le rejoindre; Louis n'eut pas à la retenir, mais à l'enlever.

^'' Ms.fr. 5oo3,rol. 180 v'.

^^^ D. Bouquet, t. XII, p. 119.

^"^ Ms.fr. 1799, fol. 16 v\

•^' C'est simplement d'après h Méaesi' trel que l'iiisloire est contée dans le ms. fr. 9333 (fol. 17). dans h Oironiqu© dont D. Bouquet dcmaç; un extrait (t. XII. p. 339), dons Jehwi desi Preis

(t. IV, p. 396), dans la chronicrae de P% Cochon (p. 3), et sans doute ailleurs. ^•^ M. Fioravanti (p. 33 , 35) fait s^r cette histoire les réflexions les plus singulières. U veut que le soudan du Voyage du camto de Pontieu (qui cependant dans ce roman est le hisaïeul de SalacKn) soit en réalité Saladin lui-même, ^ q.u Aliénor, fille du comte de Poitlews^ soit «a ibnd identique à la fille du comte de Pontisïu Tout ceh n'a pas le moirvire fondement, et l'auteur entremêle d'ailleurs ses raisonnements d« spivpositi d^ tout ^enrc.

tomber dans une erreur non moins gk^ve, puisque Philippe était veul iors de la croisade. Il a simplement fait rentrer 1 anecdote qu'il voulait utiliser dans le cadre générai de son poème, où Philippe de France et Richard d*Angleterre sont, comme dans Thistoire, les adversaii^s de Saladin. Il a en outre donné au récit de Tescapade manquée de la reine, qu*il empruntait, en le transformant, au conte sur Aliénor, un prologue qui nous fait assister en France au début de ses amours avec Saladin, et qui est tout entier de son invention. Tout cela est fort naturel ; ce qui surprend plus, cest de voir jusqu'à nos jours des hbtoriens sérieux parler des amours d* Aliénor avec « un jeune Sarrasin » , avec « un Turc baptisé du nom de Saladin •, avec « un bouffon appelé Saladin •, etc. ^^K Combien il a fallu de temps pour que la critique entrât , dans Thistoire , en pleine possession de ses droits !

A côté de tous ces récits, qui font de Saladin un chevalier, un demichrétien , un demi-Français , un voyageur, un amoureux courtois , c està -dire tout ce quil n*a pas été, il serait invraisemblable qu'il ny en eût pas quelques-uns qui nous le montrassent, au moins approximativement , tel qu'il a été , l'ennemi parfois généreux , mais constant , des chrétiens. Toutefois le souvenir légendaire a conservé peu de traces de ce qui constitue le vrai fonds de l'histoire du conquérant de Jérusalem , de l'adversaire de Philippe et de Richard.

Des traditions qui sont encore à moitié historiques, et (|ui ne le concernent d'ailleurs qu'indirectement, nous représentent sa victoire sur Gui de Lusignan comme due à la trahison de plusieurs des grands vassaux de celui-ci, et notamment de Raimond de Tripoli ou Triple. Le

{'> Voir Ttotëressante étode de M. Tamizey de Larroque sur Aliéner de Poitiers dans la Revue d'Aquitaine, i864* notamment p. 3i4. Outre les liistoriens anciens, il cite parmi les modernes Micliaud et Aug. Thierry; mais c*est par erreur quil y joint Miclielet, qui ne parle que de Raîmond. — Notons ici quon a souvent répété que Matthieu Paris avait même accuse Aliénor d'avoir en jtour amant un fds du diable; mais c*est très probablement une erreur. On lit dans le teite imprimé (C&/t>/i. mu-

jus, éd. Luard, t. II , p. 186 , i. a. 1 1 5o) : Diffamata est de aduUerio, etiam corn inji&li, et qui génère Juit diaboU; maïs il faut sans doute lire quod pour qui : c*est Aliéner elle-même qa on accusait d'^re de race diabolique ( voir le Ménestrel de Reims et les curieux passages cités par M. Paul Mever, Notices et Extraits des mss., t. XXaII, a' part., p. 6^, 68, 70), et là même il y avait sans doute une confusion avec son second époux :

l*originc satantque des Plantegenèt était légendaire.

Ménestrel de Reims noas raconte que les . principaux traîtres,. avec le comte vie Triple , étaient « le marchis de Montferrat , le seigneur de Baru , te seigneur db Saiete , le bau (bail, gouTemeur) d'Elscaloigne » (S 4q)^^^- Le poème du Pas Salhadin, dont nous parierons tout à Theure, travestit de la façon la plus* bizarre ces noms déjà jetés un peu au hasard :

Des traîtres faus losengiers ' Li quens de Tribles Ai premiers .

Et 11 marcis de PonIcFin , (Et) D*Escalone Pieres Liban, Après li sires de Bani Et de Sa[e]te quens Poni.

Cilz cuik firent la traîson Et -vendirent le roi Gaîon A Salliadin t*)

Nous avons là 1 écho défiguré de la tradition qui se forma parmi les partisans de Gui de Lusignan^^^ Après la défaite, quand Gui prisonnier avoue en pleurant à Saladin qu^il a bien mérité son sort, celui-ci, daprà» le récit du Ménestrel, lui déclare quil nest pas responsable du désastre, lui révèle la tnaiïison , et le remet généreusement en liberté.

' Dans le grand roman en vers du xiv* siècle dont aous avons si souvent parié et qui est encore ici représenté par le Jean d'Apesnes en prose , ia ruine du royamme de Jérusalem est racontée d*une façon qui p a presque rien de oommunavec Thistoire. Il ne s agit plus de .Gui de Lusignan, ni même de ses prédécesseurs immédiats. C'est sous le règ^e de Baudouin de Sebourc, deuxième successeur de Godefroi ^^\ que se produit la ca-

(^ Comme le &it remarquer M. de Wailiy dans son Sommaire critique /d ny avait pas alors de seigneur de Baru ( Beyrouth] : la tradition entendait certainement Balian d'f belin , dont le fils Jean fut sire de Barut, et qui était, comme Raimond, un des ennemis du roi Gui. Le marquis de MoHtferrat serait Guillaume II ic Vieux, qui fut fait prisonnier par Saladin; mais il sagitbien plutôt de son fils le célèbre (xmrad, transformé en traître à 6a use de son liostiiitë contre Gui de Lusignan. Le seigneur de SayeUe est Renaud ; on ne sait qui il faut entendre par le bail ou bau ducalone ; Ëmoui dit expressément (p. 1 84 ) qu'il n'y avait pas de gouverneur dans cette ville.

^*^ 11 est facile de reconnaître dans ces noms ceux qu avait donnés le Ménestrel; Liban vient d'une mauvaise lecture de /( baas, nominatif de le bau; Pierre et Poru sont des additions fantaisistes du rimeur.

^') li est très curieux de retrouver en partie les raème^ choses dans la narration de la chuta du royaume de Jérusalem que fait Robert de Ciari , d'après des récits on^ux (S 33).

^^^ Ce nom iieui et son rang dans la série des rois le rapprochent de Baudouin II du Bourg. A un endroit, le roman dit que. « selon aulcuns » , il était atteint d^ ia lèpre (fol. 167 v"], ce qui l'identifierait avec Baudoin IV.

tastrophe. Saladin, devemi mahre de Damas, de TÉgypte et bientôt après de la Perse, attaque les chrétiens de Terre-Saiote. Dans une première bataille , aux « plains 4es fontaiaes de Saphire ^^^ », ie roi Baudouin est pris , mais Saladin le relâche. Bientôt , le soudan 9iaFche sur Jérusalem , et c'est devant les murs de celte ville que se livre la grande et décisive bataille: Baudouin de Sebourc est lue, ainsi que le bâtard de BoujUon, fils de Baudoin I*^. SaladKn fait parta^t de^ merveiJlest de vaillance : « car il estoit puissant de oorpa et de si bault courage que. .. . mû ne Vosoit regarder en fak drames , el partout ou i^ aloit les chre&^e^ se coatisaoient et Vocil n osoient hai^ier deya^t luy. « U ne in^^ntre ps^ une générosité ttioins grande; il la pousse même jusquau ju&te scandale (j^es siens et, ^ vrai dire, jusqu'à Textravagance : ayant pris Jean de Pontieu, en qui il reconnaît son oacle, il lautorise î retourner comb^ittre aux oôtés des deux seub champions chrétieps survivants , et â faire avec eux un terrible oarm^e de Sarrasins. U finit cependant par le garder prismnier sur parole, ainsi que Huoo Dodekpi ou de Tatarie.

La prise de Jérusalem , sans coup fërir, et Thmoanité qiic Saladin montre aux babîlants ne dilIV^ot pas beaucoup dans r^stoire et d^ns notre roman. Geluiioi passe ensuite e^ ^ège d^ Sur» où il change le glorieux nom de Conrad de MQi>tferrat en celqi ^e Boç^face, mais conserve, par un singulier hasard, le nom du vaillant Guillaume de la ChapoUe, qui no nous a dailleura été tran^n^is q^e pai* le poème con* temporain d'Ambroise ^^. U r«MK)nte bien d*9^ill('urs que Saladin , devant la résistance indomptable du ntiarqviisde Moptferrat, sui^pen4it le siège de la ville, mais il i^oute à tort quà une seconde attaque la place fut obligea de se rendre. Je laisse de côté )a naention des autres .villes conquises alors par 8aladin ^', qui, d'après notre romancier, )iécut ensuite

^'^ Il y eut en eflet un combat très sérieux aux fontaines de Saphorie ( voy. Ëmoul, p. 97), et ce qui est vraimeiii Qurieux, ccti que notre roiiian, si clui(;né d'une narration a^itb en tique, raconte ici une anecdote sur i*illununatSon du camp des chrétiens qui parait bien puisée dans la clironiquc d*F<moul (p. 100). L« poète avait sans donte jeté ce et là un regard sur k» Ufiim liittoriqiMe (loi. 1 69 r").

'*' Le roman racoule ici^e Saladin conçut pour Guillaume de la «Chapelle une telle admira liou qu'il Im tnvyuya eu

don un de ses meilleurs chevaux (cela ra[ipeUe Tanocdote relative à Richard (p4t va être carontée) et chercha, mais vainoment , ^ Tamener à entrer â son service . lui promettant de le combler d'honneurs.

^'^ J ai |iarié brièvement plus haut (p. i3. n. 4, et p. 3a) du petit épisode du liège d*un château, situé près «rAniipclie, où j^e se trouvaient que des femmes, et de la courtoisie dont Salndla U4a à leur éganl. Touti' cette partie du romaa montre le caractère de Saladin aous son plus beau jour.

dix ans dans une paix profonde, pendant iaq[ael{e il prépara le voyage qu*il méditait dans le pays des chrétiens.

On sait qu'il nen fut pas du tout ainsi en réalité, que Gui de Lusignan, à peine sorti de captivité, vint avec une étonnante hardiesse mettre le siège devant Acre, récemment enlevée aiw chrétiens, qu'il y fut bientôt rejoint par Philippe de France et Richard d'Angleterre, qui prirent la ville au bout de trois mois, que Philippe s*en retourna alors chez lui, mais que Richard resta encore un an en Syrie, faisant à Saiadin une guerre où il immortalisa sa vaillance, mais où il ne put accomplir aucun des desseins qu'il avait formés, et qu'il dut teraiinerpar une trêve peu glorieuse. C'est dans ces quinze mois de contact presque quotidien que les croisés venus de France et d'Angleteri'e purent recevoir la plus vive impression des qualités brillantes de leur redoutable adversaire. La croisade en elle-même n'a cependant laissé dans la tradition que des souvenirs fort peu assurés. Le plus précis parait être une historiette qui doit avoir un fondement réel, et dont il est curieux de suivre les transformations successives. Elle regarde originairement non pas Saladin, mais son frère Safadin ou Seif-Eddin (plus tard son successeur sous le nom de Malek-Adel). Lors de la délivrance de Ja£fe, en août i i 9:2 , le plus prodigieux des exploits accomplis par le roi « au cœur de lion», Richard, arrivé par mer en toute hâte, avait à peine trouvé des chevaux pour lui et quelques-uns de ses hommes (voyez plus loin), et n'avait pu remplacer le sien quand il lavait perdu. Safadin, qui depuis longtemps était en relations amicales avec lui, le voyant combattre à pied , lui envoya courtoisement deux chevaux : tel est le récit d'Ambroise , qui paraît parfaitement authentique ^^K Les diverses rédactions du Livre de la Terre-Sainte ^^^ nous en montrent des développements successifs. La première (H, p. 197) n'ajoute qu'un trait inexact, c'est que Richard aurait donné un des deux chevaux à Guillaume de Préaux: Guillaume était alors prisonnier; enoulre elle attribue à Saladin l'initiative de cette courtoisie. La seconde ^^^ amplifie et altère ce simple récit : « Seifeddin . . . demanda ou estoit le roi ; l'on li mostra ou il estoit aveques ses homes sor un toron. Il s'entremist de bien et d'onor, si li envoia un cheval tirant ^*\ qui estoit moût mesaisiés a la bouche, par un

'^ De même naturellement dans la Guillaume de Tyr et désignées bien

traduction latine (/fm. Ricardi, édit. malheureusement sous le nom d*Enicfe.

Stul)bs, p. ^ 1 9). Je renvoie à Tédition de 1* Académie.

'^ Ce serait le vrai nom à donner *'* D (ms. de Lyon), p. igô.

au corps de clironiques d'outre-mer gé- '*^ Dur de la bouche , sujet à s*é-

néralement jointes à la traduction de chapper (voir Godefroy).

sien memeloc, et li enchaija quil deïst au l'ëi que nen esteit mie avenant chose que rei se combatist. . . a pié. Le rei, qui fu aparcevans de la malice des Sarasins, s*aparçut que le cheval estoit mesais[i]é, si dist au message qu*il galopast le cheval; ensi come il le galopeit, il le conut quil estoit tirant, si li dist : Mercie ton seignor, et li meine son cheval, et li di (fue ce n'est mie Pamor qui entre lai et moi estoit qu'il me mande cheval tirant por moi prendre. Le niemeloc s'en torna et mena le a son seignor, et li dist quil s estoit aparceûs quil estoit tii*ant. Seifeddin fu hontous, et comanda que Ton li menast un autre plusaaisié'^' que celui, et celui meismes [mena] le memeloc qui[l] li aveil premièrement amené ^^^^ l^e rei comanda au ferrot^^^ que il ii traisist les gisans et les eschailions ^^^ et tantost com ii lot comandé ii fu fait; e com hom li ot trait il li fist mètre un frain et fist monter siis« Le cheval fu aiores bien aaisié; le rei monta sus et fist moût d'armes. • S*il y a ici de la malice, elle est tout entière imputable au « memeloc » ^^^ Dans la troisième version, qui est celle des manuscrits où se trouve le nom d'Ernoul , Saladin, qui remplace tout à fait Safadin, peut au moins sembler avoir caché une trahison sous son apparente générosité. « Va, dist il a un de ses serjanz, ensele un cheval et si li moine; si li di quejoa li envoi; qu'il n'afiert pas a si haut home come il est qu'il soU a pié a tel lieu ... Li serjanz (ist le comandement Saiehadin et si mena le cheval au roi d'Ëngle terre et fist son message. F^l li rois len mercia, mais ne monta pas sus, ains fist monter un sien serjant et fist poindre devant lui. Quant li serjanz ot point le cheval et il cuida rctomer, ce ne fust ja mais, ainz Tcn porta ii chevaus, quel gré qu*il en eûst, en Tost as Sarasins. Et Salehadins fii moût honteus de ce que ii chevaus estoit retomés ; si en fist un autre apareiilier, et li renvoia ^^'. ■ La trahison est tout à fait certaine dans la Lxxvi* des Cento novelle antiche '^' : le cheval est dressé à ramener celui qui le monte dans la tente

'''• Ms. urassies, que le glossaire traduit par « rassis , tranquille •.

^*^ Les mots et lettres que j*ai suppléés soQt indispensables au sens de cette phrase.

^'^ • Maréchal ferrant » d*après le glossaire.

^*) Eschaittons (manque en ce sens dans Godefroy ] signifie les dents canines d*nn cheval ( voir Cotgrave , s. v. escailion) : le dictionnaire français -allemand de Sachs donne encore écaillons dans ce sens (en it. seaglioni) ; par conséquent les gisanz désignent aussi des dents,

comme d'ailleurs ii est naturel dans la circonstance. Le glossaire de l'édition traduit à tort escaillon par • la partie du cheval qui le rend étalon • (que voudrait dire alors le pluriel?) et gisaiiz par ■ testicules ».

'^) M. de Mas Latrie , trompé par la leçon obscure du ms. et de rédition, Tattribue à Safadin (Emoul, p. a 8a, note).

^•^ Emoal, p. a8i; Histor, des croitades, t. 11, p. i8a.

<') Voir l/isL Un. delaFr,. t. XXIII.

p. i6a; A. d*Ancona, Studj, p. 335.

clô Saiadin ; heureusament Richard y fait monter un éeuyer, et la ruse 4u Soudan est ainu à la fois révélée et déjouée ^^^ Dans le poème du %iv^ siècle souvent cité, cette histoire a une suite : le bon chevalier An* toine, que Morel, le cheval envoyé par Saladin à Richard, lui a ramené, gagne Tamitié du soudan , est fait par lui gouverneur de Sayetle et y soutient pius tard un siège contre lui pour défendre Ghauvigni et (juillaqme des Barres, quil poursuit ('^). *^ Enfin dans le poème anglais sur Richard Cœur de Lion, qui, pour cetle partie au moins, est traduit du français , Thistoire tourae tout à fait au fantastique. Elle se passe ici devant {labylone , dont Richard fait le siège. Saladin lui envoie en présent un cheval magnifique , meilleur encore que le fameux Fauvel de Cbyp^t monture habituelle de Richard t^^; mais il est possédé par un diable, et en outre, quand sa mère, que monte Saladin, h^finit, il accourt, s'agenouille devant elle et la tette. Un ange prévient Richard du piège qui lui est tendu ; RicHard exorcise d'abord le cheval et en chasse le diable qui Thabitait, puis il lui bouche les oreilles avec de la cire, en sorte que dans la bataille, sourd aux cris de sa mère, il la renverse, et que le^ Sarrasins sont complètement battus. On voit qu ici Timagination des cout^rs n a pas longtemps admis chea Fennemi juré des chrétiens un aote de courtoisie loyale et désintéressée.

Le sw^ fait de guerre qui soit rattaché au nom de Saladin et lui ait gardé longtemps une popularité , d'ailleurs médiocrement glorieuse , n a dans l'histoire ^'un point d'appui assez incertain. Dans beaucoup de « salies n de châteaux, au xiu' siècle, on peignait ce qu'on appelait le Pas Salkadm .' cette peintiu^ représentait douie, quelquefois treize chevaliers , gardant un défilé que s'efforçait de passer une immense armée sarrasine commandée par Saladin, nuûs dont on ne voyait sans doute que quel* ques eombattants, déjà arrêtés par les oorps entassés de ceux qui les avaient précédés. Dans quelques-unes de ces peintures, on voyait le roi Philippe, sans prendre part lui-même au combat, en donner le signal, le diriger de loin et, après le succès, féliciter les vainqueurs; dans dautres, probablemeut dans celles qui n étaient pa3 exécutées dans la

'^^ Au contraire dans le m* de3 Conti ifSt cavaUeri ^ntickl, la générosité de Saladin est présentée coipnie parfaitement loyale (Fioravantî, p. 18).

*^ M. 125722, fol. 3o V*, a^o v*.

L'analyse de Chabaill^ omet le preirver 4pi'ode. I^a sc&n^ c»t ici pl9K:ée en Angle terve et rattachée au conte

du Pas Salhadin (voir ci -dessous).

^'' Il est curieux de rencontrer un souvenir aussi précis dans ua roman d'ailleurs si éloigné de toute vérité lus-» torique ; Ambroise uqus oarie, ea eifet, souvei>t de l'excelient cheval Fauvel.

conclu is sur l'empereur de Qi>rpre,et monture favorite qq Richard

France propre , le roi PlnUppe n'était nullement représentée Panni les oombatlant#« Richard avait un rôle plus ou moins prépondéHtfit. Dans toutes ces peintures , à ce qu*il semble , on voyait , grimpé sur )e haut du rocher qui fermait le défilé, un espion qui regardait les guerriers chrétiens pour redire leurs nom» à Saladin , posté de lautre côté de la montagne : ces noms, qui variaient dans les diverses peintures, étaient d'ailleurs inscrits à côté de chacun d'eux, et le nom de l'espion , Tornevent ou Espiet, figurait également près de sa téte^'^ 11 est probable que ces peintures avaient un point de départ fort ancien, et avaient représenté, h l'origine, pent-étre sous l'inspiration de Richard lui-même, cette même journée où, après avoir presque miraculeusement reconquis Jafle, il avait réussi , avec un très petit nombre d'hommes , à faire reculer toute l'ar mée musulmane et obligé Saladin à la retraite ^^^ Les noms des dix compagnons de Richard, des dix qui, seuls avec lui, avaient pu se procurer des chevaux , étaient aussitôt devenus célèbres : Ambroise les rapporte dans ses vers, et Richard de la Sainte-Trinité les insère dans sa traduction ^^K On changea naturellement assez vite , d'après la formule traditionnelle, ces onze compagnons en douze ou en treize (douze plus Richard); et les noms réels des combaltants du 5 août 1 19a furent bientôt remplacés par (fautres plus connus ou qu'introduisit l'amourpropre de famille ou de pays. Déjà les Chroniques de FkBfkdres, fort à propos citées par l'éditeur du Pas S(dkadin^^\ donnent à Richard, dans son expédition de Jaife onze compagnons, dont un seul, André de Chauvigni, assistait réellement au combat; les dix autres sont : Gauthier ({. Gauchier) de Châtillon, le comte de Clèves, Gui de Montfort, «le comte d'Oste en Allemagne », le baron d'Estanfort , le comte de Lembourg, Walleran de Luxembourg, Droon de Merio, Guillaume des Barres et Guillaume Longue-Ëpée. Ce qui prouve bien que la légende du P(zs Salhadin a pour origine l'héroïque combat de JafTe , c'est que nous

*' Le rôle de respion se trouve dans le Pdi Salhadin et dans Jean d'Avesner, qui nous représentent deux dérivations indépendantes de peintures qui oflraient de grandes diflTérences. I^ nom de Tormevent est donné |)ar Jean des Prpîs (IV, 3q6) à Tespion qui, do haut des mors a Acre assiégée, nomme à Saladin les principaux combattants chrétiens, personnage emprunté au Ménestrel de Reims (S 53 K mais qui, chrx cekii-ci, est anonyme. Le nom dEtpitt

m retrouve dans le roman de Maagit,

^*^ Itin. Rie, p. 4i5.

(^^ Ce qui fait croire que Richard avait lui-même fait représenter cet exploit.

c*e8t que nous le trouvons peint cliei son neveu Henri III (voyez Ifardy, A description oj tke dote rolb in the Tower, London, i833).

**» Trébutien a cité les Chroniques d* Après un manuscrit qu'il ne désigne pas. sans doute le ms. fr. 1799 . dont je me suis ser>i plus hnut.

trouvons dans les deux versions de cette légende qui nous sont parvenues la plupart de ces noms : toutes deux citent , comme les Chroniques de Flandres f Guillaume des Barres, Guillaume Longue-Epée, le duc de Lembourg, Gauthier deChâtillon, le comte de Montfort et le comte de Clèves; elles ont en commun contre les Chronùjues le comte de Flandres ^*^ et Huon de Florlnes et ignorent en commun le baron d'Estanfort et Droon de Merlo. La première, seule, a en commun avec les Chroniques le comte d'Oste (a|)pelé d*Ostinale ou d'Horstemale) , en propre jofroi de Lusignan et Renaud (Renard) de Boulogne; la seconde a en commun avec les Chroniques André de Chauvigni^^^ et le duc de Luxembourg; elle a en propre le comte de Joigni. De ces personnages, aucun, sauf André de Chauvigni, n assistait Richard dans son combat de JaOe; plusieurs ne prirent même pas part à la croisade , ou ne vécurent qu après. On remarquera dans ces trois listes la prédominance, tout à fait contraire à la vérité , donnée à l'élément français et flamand : la tradition s*était, à ce quil semble, répandue, sous sa fomie picturale, surtout dans le nord-est de la France , et le rôle de Richard et de ses véritables compagnons s y était de plus en plus eflacé. Quant à la scène en ellemême, on peut supposer qa un détail du paysage ^^^ fit croire de bonne heure que Texploit des croisés avait consisté à défendre, à douze (ou treize) seulement, contre Saladin, un pas ou défilé dans ime montagne: d'où le nom de Pas Salhadin donné à cet exploit et h sa représentation. Cet usage de peindre dans les châteaux le Pas Salhadin nous est attesté par le petit poème qui porte ce nom, et qui doit remonter à la fin du xin* siècle ^*^ Il débute ainsi :

Del recorder est grans soias

De clieaus qui gardèrent le pas

Contre le roy Salehadin ,

Des douze princes paiasin

Qui tant furent de grant renon :

En mainte sale les point on

Pour mieus veoir leur contenance ;

Moult est bêle la remembrance

A regarder a maint preudomme.

^'^ On peut » ëtoiHier que ce nom soit omis précisément dans des Chroniques de Flandres : c'est que le compilateut* avait rac >nté auparavant la mort du comte PJiilippe, arrivée en 1191.

'*^ Il lui donne même un roie tout a fait prépondérant, André de Chauvigni étant un des héros les plus en vue du

poème auquel appartient ce morceau.

^*^ Voir ce qui est dit plus iiaut , dans Tune des versions de T historiette du clieval envoyé à Riciiard , du town ( tertre , éminence) sur lequel le roi d'Angleterre se tenait avec ses compagnons.

^*^ Le P(U Salhadin , publié par G.-S.

ïrébutien ( Paris , 1 836 , in-8'' ). — L'exa-

Et il répète en terminant :

Grant honneur firent leur lignage ; Tons jours en iert la renommée :

On les point en lale pavée:

C*est uns tresnobles mireors A ceolx qui tendent a honnors Et maintiennent chevalerie.

De la peinture , la représentation du Pas Salhadin dut , comme il arriva d*ordinaire, passer à la tapisserie ^'); elle passa même à Tétat de véritable spectacle, exécuté par des personnages vivants. On a souvent cité le passage de Froissart (1. IV, ch. i) relatif à 1 entrée de la reine Isabeau de Bavière à Paris en 1 389 :

Après, dessonbc le moustier de la Trinité, sur la me avoit ang eschafault, et sur rescnafaolt ung chastel, et la au long de Teschafault estoit ordonné le pas du roy Salehadin, et tous faii de personnages, les chrestiens d'une part, et les Sarrazins de Tautre, et la estoient par personnages tous les seigneurs de nom qui jadis au pas Salhadin furent, et armoiez de leurs armes ainsi que pour le tem|)s dv adonc ilz s*annoient. Et ung petit en sus d*eulx estoit par personnage le roy de Franco, et entour luy les douze pers de France, et tous armoiez de leurs armes. Kt quant la royne de France fut amenée si avant en sa lictiere que devant Tcschafault ou ces ordoii nances estoient, le roy Richart se départit de ses compaignons et s* en vint au roy de France et demanda congié pour aller assaillir les Sarazins, et le roy lui donna. Ce congië prins , le roy Richart s*en retourna devers ses douze compaignons , et alors st* mirent en ordonnance, et allèrent incontinent assaillir le roy Salhadin et ses Sarraiîns, et la y eut par esbatement grant bataille, et dura une bonne espace. Kt tout feu veu moult voulentiers.

Le spectacle de iSSg, par le rôle attribué au roi de France, se rattache au groupe que nous représente le petit poème du Pas Salhadin. Voici un résumé de cette œuvre, fort médiocre en elle-même, mais qui présente quelque intérêt parle souvenir qu*elle nous conserve dun épisode héroïque qui a joui dans le monde chevaleresque d une si grande popularité ^*^^ Il est né, très probablement, du désir d expliquer une de

men des rimes du poème atteste qu*il a été compose dans la région du nordest de la France. Il pourrait bien n*étre que du xiv* siècle, vu Tétat avancé de la langue; il semble cependant que Tanteur aurait mentionné, s*il avait écrit après 1 397, la perte des dernières possessions des chrétiens en Syrie. V. Le Clerc (Hist. litL. t. WIII, p. «çia) dit même que , d'après le poème , t les {pèlerins pouvaient encore pénétrer libre-

ment en Palestine • ; mais je ne puis rieti y trouver de pareil.

^') On trouve, si je ne me tnmqie dans le testament du Prince Noir t je ne puis vérifier ce souvenir), la mention d*une tapisserie sur ce sujet que poss.'dnit Tillustre arrière- petit-neveu de Itichanl.

^*) Froissart , dans son Ihyyloffur , a côté des neuf preux et de^ douze pair» de France qui combattiivnt à H once vaux , cite comme moileles de p^oues^e

ces peintures quii mentionne au début, dont on ne connaissait pas au juste ie sujet : le poète prétend ie faire connaître; il puise d'ailleurs sa science à des sources peu tûrefi^'^ Phil^pe, avec ie roi Gui, que Sala* din a remis généreusement en liberté, assiège Sar^^^; il est rejoint par Richard. Saladin vient d'Acre pour hii faire lever le siège; il doit passer, pour joindre les chrétiens , fe /or^ passage d'Armonie^^\ par mi la roce, moat fort et perilleas. Huon de Florines propose au Barrois (Guillaume des Barres) de choisir chacun cinq chevaliers éprouvés, et de défendre à eux douze le pas contre tous les efforts de Saladin. Le Barrois accepte , et ils choisissent leurs dix compagnons (le Barrois choisit Richai*d ^^^). Naturellement les douze chevaliers repoussent Fattaque des Sarrasins, conduits par les rois Escorfaut et Malaquin , qui sont tués tous les deux. Saladin étonné envoie un espion, Tomevent, qui connaissait les armoiries des seigneurs chrétiens, sur la roche qui domine le pms, et quand celui-ci lui a rapporté fes noms des douze champions, il juge la lutte inutile et se retire sur Damiette. Philippe fait fête h Richard et aux autres quand ils rentrent au camp après la retraite des Sarrasins; il prend bientôt Sur et Acre, et laisse Gui de Lusignan pabible roi du pays. On voit que dans ce récit, auquel il donne son nom, Saladin ne joue quun rôle accessoire et, en somme, peu brillant.

G est sans doute aussi une peinture qui a suggéré à fauteur de f immense poème du xiv' siècle dont il a été souvent question son bizarre épisode du Pas Saladin (conservé dans Jean d'Avesnes). Mais cette peinture ne montrait pas le roi Philippe de France, en sorte que le poète a recours à un moyen particufier pour donner aux Français le principal honneur de l'exploit qu'il célèbre. Ne sachant rien de ce qu'avait pu être cet exploit, il le transporte en Angleterre. D'après lui, Saladin , au retour de son voyage en Occident (voir ci-dessus) , veut conquérir la France , d'abord , et ensuite tous les pays chrétiens. Ses conseillers , Huon Dodekin (ou de Tabarie) et Jean de Pontieu; dissimulant leurs vrais sentiments, f engagent à commencer par l'Angleterre, et font aborder

pour les braves «]es douze chevaliers compagnons qui gardèrent le pas contre Salehadia».

'*) Nous avons vu plus haut que, pour riiistoire de la perte de Je* nisaiem qui lui sert de préambule, ie poète a fait usage des récits du Ménestrel de Reims; il na peut-être pas eu d*autre source proprement dite.

^*^ Pliilippe n'n jamais assi>gë Sur,

resté au pouvoir des clirétiens.

^*^ V. Le Clerc (/. c.) se demande • s*ii s* agit d*un des dérdés de la Petite Arménie». C'est prendre ces contes trop au sérieux, et d'ailleurs la Petite Arménie est loin de Sur.

^^^ Il ne le choisit qu'en troisième. La légende développée en France renvoie de plus en plus Richard au second plan , de môme qu elle introduit Philippe.

l'immense flotte sarrasine « entre Escoche et Warwich », sur une plage entourée de montagnes infranchissables , et qui ne communique avec le reste du pays que par un pas très escarpé et très dangereux, où quatre hommes peuvent à peine marcher de front. Le roi Richard a d'ailleurs été prévenu par eux , et il a rassemblé de lautre côté du pas des forces considérables; le roi de France lui a envoyé douie chevaliers d'élite, qui se chargent à eux seuls de défendre le pas. Deux attaques des Sarrasins sont en eOet repoussées; après quoi on institue un combat de deux chevaliers chrétiens (Chauvigni et Guillaume Longue-Épée) contre deux Sarrasins (Corsuble et Bruyant), lesquels ayant été vaincus, Saladin, d'après les conventions, n'a plus qu'à se rembarquer, «et depuis son département fu ce passage qu'il n'avoit peu conquérir appelé le Pas Solhadin^^^ ». Encore ici, comme on voit, le rôle de Saladin dans l'affaire n'est pas de nature à accroître sa renommée.

Nous aurons terminé ce qui concerne les guerres de Saladin contre les croisés, et en même temps sa légende entière, en résumant brièvement les dernières pages de Jean dAvesnes , qui nous représente le poème perdu du xiv* siècle, l^s rois de France et d'Angleterre, ayant passé b mer, sont reçus dans Acre par Jean de Pontieu, auquel Saladin, son neveu, avait donné cette ville. Saladin les y assiège, etaceompht devant Acre les plus grandes prouesses; mais, désespérant de prendre la ville, il se retire è Jérusalem (ici se place Tépisode de la visite que lui fait la reine de France). Chauvigni et Guillaume des Barres vont l'y attaquer; mais, après divers incidents, Chauvigni est fait prisonnier et confié par Saladin à l'empereur de Damas : il gagne l'amour de Gloriande , femme de l'empereur, « et mesmeraent engendra en elle ung filz masle qu'elle nomma Polis, et si secrètement usèrent leur vie ensemble ung tandis que Tempereuronquezne s'enaperceut, jusques a ung temps quel'istoire recordera ^*' ». Ce temps arrive quand, les chrétien; assi<!geant Damas, (lioriande fait échapper Chauvigni , dont b bravoure procure la victoire aux assiégeants malgré les exploits merveilleut de Saladin. La reine, accusée de trahison , rejette la faute sur le geôlier; elle est dîsculp€»e grâce à un combat que, sous les armes de son frère («^ elle), soutient Chauvigni'') contre le roi de S^lorienne, qui est pendu ainsi que le geô-

*** Ms. 1157Q, fol. a.4a f*. Tout cet ^'^ Ms. laSya, fol. a 5 3. Les annonces

épisode est 1res éroarté dans le rësnnié de ces amonn et de la naissance do Po-

de Chaboilie. — L'arenture entière est lis se (routent à divers endroits dans

anooncée, sinvant Fasare, dans Baudoin les branches anférîeure^ dti poème. Voir

Je Sebourc (t. II, p. i5Sj, et le pocte a par ex. God. Je Bonilhn, v. aaSoa;

soin de dire en terminant ce rt'sunië : BaaJ, Je Seb, , t. 65/i3.

• Knsi con voiisorrêsou livre reiraitier. • ^' Ce doiaîl n'est pas dans Jean J\A-

iier. « De quoy Salhadin se conterapUi , et pardonna a la royne , car plein estoit de miséricorde ^^K » Le siège de Damas dure deux ans avec diverses péripéties. Enfm «le roy Richard d'Engleterre, pour aulcùnes traysons qu'il avoil voulu faire au pourfit des païens, fut constraint de soy retourner en Englelerre avoec ses Eng^ois, ennemis de ceux de France, au lieu du quel vint Huon Dodequin a grant puissance a la rescousse du roy de France '^^ ». Une grande bataille se livre, et Saladin, vaincu, est obligé de s'enfuir vers la mer. Gérard « le Bel Armé », fils de Huon Dodekin, le poursuit avec acharnement pour venger sur lui la mort du bâtard de Bouillon, son frère utérin, que Saladin avait tué devant Jérusalem ^^^. Il latteint au moment où il met le pied sur son navire, et le perce d'un coup de lance. Saladin, transporté à Babylone, ne tarde pas a niourii*, après la scène (rapportée ci-dessus) entre un juif, un chrétien et un Sarrasin, et le simulacre de baptême qui en fut la suite. « Aulcuncs istoires et croniques contiennent que il morut devant Acre R ung siège qu'il avoit illec mis, de bleceure ou de maladie sourvenant; et que après sa mort son filz nommé Salfadin ^^^ parconquesta toute la terre, quy a esté tousjourz depuis en l'obéissance des infidelles, et sera tant qu'il plaira a nostre seigneur Jhesucrist. Et quoy qu'il fust et ou il rina[st], ses fais monstrent qu'il doibt estre exaucié; car de grant vaillance , largesse et courtoisie il fut aoumé , par quoy il a desservy que de luy soit a tous jours mémoire jusques en la fin du monde^^^ >

vesnes , qui est ici très abrégé ; je Tem-

f)runte à la source qui sera indiquée dans a note finale de cet article.

'^^ Jean d'Avesnes, p. 87.

*' Ce siège de Damas, avec cette vague accusation de trahison contre un des chefs qui y prirent part , pourrait être une réminiscence fort altérée du siège de Damas, en 11 48, par Louis VN et fempcreur Conrad, siège dans lequel les chrétiens de Jérusalem paraissent bien avoir eu avec les assiégés une enlente secrète qui eut pour résultat Térhec (les opérations.

«^^ Voir ci-dessus. Ce personnage est annoncé dans Baudonin ae Seboarc (t. II, p. 263) et dans le Bastart de Bouillon (v. 6294).

^*' Confusion évidente : Safadin, oa Malek-Adel , qui fut Soudan après Saladin , était son frère et non son fils.

^•^ Ms. 13672 , fol. a 58 v*. — Au moment où je terminais cette étude, un travail de M. Vallois , inséré dans le t. IX (1881) des Mémoires des antiquaires du Centre, et que m*a signalé M. Auguste Longnon, m*a fait connaître, pour ce qui concerne les aventures d* André de Chauvigni, une mise en prose de Tancien poème, indépendante de Jean iAvesnes, et plus fidèle, au moins à la fin. Je ne puis m*arrêter ici à ce texte , sur lequel je reviendrai dans un^ autre occasion ; je lui ai emprunté ci-dessus (voy. p. 47« n. ô] un détail omis dans le résumé de Jean d*Avesnes.

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