‹ La Légende de SémiramisChapitre 1 sur 56 · QUAI VOLTAIRE · texte numérisé non relu

QUAI VOLTAIRE

SOLAR ÂANAMNESIS EDITION CCo1.o UNIVERSAL

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Parmi les légendes relatives à l’ancienne histoire de l'Asie, il n’en est pas qui ait eu une fortune plus brillante que celle de Ninus et de Sémiramis. Elle fut popularisée par Ctésias chez les Grecs, dont le goût pour le merveilleux s’en empara avidement, la trouvant bien plus agréable que les récits vrais d'Hérodote. Toute l'antiquité classique y ajouta foi, et depuis la renaissance des lettres les érudits, acceptant implicitement l’idée que cette légende reposait sur un fondement historique véritable, n’ont point songé à en révoquer en doute les faits essentiels, jusqu’au jour où le déchiffrement des textes cunéiformes a révélé d’une manière positive et inattendue que l’histoire de Ninus et de Sémiramis, leurs exploits, leurs immenses conquêtes, n'étaient qu’un tissu de fables puériles, démenti sur tous les points par les faits réels des origines de la monarchie assyrienne.

C'est là un des résultats les plus considérables et les plus positifs qui soient ressortis pour la science historique de admirable découverte due au génie pénétrant de Hincks, de sir Henry Rawlinson et de M. J. Oppert, un des faits les mieux établis par les travaux de ces trois fondateurs des études assyriologiques et de ceux qui ont essayé depuis de marcher sur leurs traces. Nous pouvons suivre maintenant la royauté assyrienne dans ses modestes débuts et dans son développement progressif, déterminer l’époque de ses premières conquêtes et celle où elle atteignit l'apogée de sa puissance, et nous n’y voyons rien qui ressemble, même de loin, à cet empire immense, étendu sur toute l'Asie antérieure par le premier de ses rois et se conservant intact pendant une longue suite de siècles, tel qu’il se présentait dans les récits de Ctésias. Mais en même temps l'étude des documents originaux de l’Assyrie, qui n’ont commencé à sortir de terre que dans le dernier demi-siècle et dont on n’est parvenu que depuis bien peu d’années à pénétrer le sens, en nous fournissant des renseignements certains sur la religion commune aux Assyriens et aux Babyloniens, permet de discerner clairement un mythe religieux sous cette légende longtemps considérée comme historique.

Dégager ce mythe des additions et des ornements dont il a été revêtu en pénétrant dans l’histoire, essayer de l'expliquer à la fois par les renseignements que l’on peut dès à présent tirer des textes cunéiformes et par la comparaison des autres religions antiques, el est l’objet que nous nous sommes proposé dans le présent mémoire, il sera le premier d’une série de dissertations de mythologie comparative dans lesquelles nous étudierons successivement tous les récits assyriens de Ctésias, c’est-à-dire le mythe de Sardanapale et celui de Nannarus et de Parsondas après le mythe de Ninus et de Sémiramis. Nous croyons qu’il nous sera possible de montrer dans ces récits une légende épique d’une nature tout à fait analogue à ce qu'est pour la Perse la légende épique mise en vers et acceptée comme de l’histoire par le poëte Firdoüsi. C’est un enchaînement de récits, à l'origine distincts et purement mythologiques, qui, sous cette forme première, avaient dû prendre naissance en Assyrie même, que la tradition orale du peuple, après la destruction de la monarchie assyrienne et l’oubli des monuments écrits destinés à perpétuer le souvenir de ses annales, avait rassemblés en un seul récit en les transformant en souvenirs nationaux, qu'on regardait comme historiques à la cour de Perse, et cela d'autant plus volontiers que la politique des Achéménides y puisait des arguments en faveur de ses prétentions et de son système. Aussi cette légende épique était-elle devenue pour la chancellerie de Suse

l’histoire officielle de la première époque du grand empire asiatique. C’est là que le médecin d’Artaxerxe Mnémon l'avait entendu raconter, et quand même il eût été parfaitement de bonne foi, ce dont il est permis de douter un peu, il était tout naturel qu’il rapportât ces récits à ses compatriotes en croyant leur révéler la vérité sur cette puissante monarchie assyrienne dont le renom était si grand dans tout l’Orient, mais dont les Grecs n'avaient jamais entendu parler que d’une manière très-vague.

Nous devons avant tout exposer la légende de Ninus et de Sémiramis afin d'en remettre tous les détails et toutes les circonstances sous les yeux du lecteur. Le récit du mythe, tel qu’il est parvenu jusqu’à nous, doit nécessairement précéder toute tentative d’interprétation. Nous prendrons ici pour guide principal la narration que Diodore de Sicile a extraite de Ctésias, car c’est la plus complète, et d’ailleurs le livre du médecin d’Artaxerxe a été le point de départ de tous les récits analogues qui ont circulé chez les Grecs. Mais nous y ajouterons les circonstances nouvelles qu’y joignent d’autres écrivains, en ayant soin d'en indiquer les sources.

Ninus, fils de Bélus, est donné par la légende comme le premier roi des Assyriens. Amoureux de la guerre et désireux d'acquérir la gloire de fondateur d’un immense empire, il organise une armée composée de jeunes gens d'élite et les prépare par des exercices multipliés à toutes les fatigues et à tous les dangers des combats. Il s'assure l'alliance du roi des Arabes, Ariæus, et renforçant ses troupes par les recrues qu’il tire d'Arabie, il commence ses guerres en assaillant les Babyloniens.

« Leur pays, dit Diodore, ‘ avait beaucoup de villes bien peuplées; mais les habitants, inexpérimentés dans l’art de la guerre, furent bientôt vaincus et soumis au tribut. Ninus emmena prisonniers le roi et ses enfants, et les mit à mort. De là il marcha, suivi d’une multitude de soldats, sur l'Arménie, et épouvanta les habitants par le sac de quelques villes. Barzanès, le roi de cette contrée, se voyant hors d'état de résister, alla au-devant de l'ennemi avec des présents, et lui offrit sa soumission. Ninus le traita généreusement, lui laissa son royaume et n’exigea de lui qu’un contingent de troupes auxiliaires. Le roi de Médie, Pharnus, attaqué ensuite, voulut résister; mais, abandonné des siens, il fut fait prisonnier avec ses sept fils et sa femme, et mis en croix. »

Poursuivant de la même manière le cours de ses succès et n’éprouvant jamais aucun échec, Ninus, en dix-sept ans, subjugua toute l'Asie, à l'exception de la Bactriane et de l'Inde, et joignit aussi à ses États les provinces arrosées par le Nil. Diodore * énumère ainsi d’après Ctésias les pays et les peuples qui lui obéissaient : l'Égypte, la Phénicie, la Syrie, la Cilicie, la Pamphylie, la Lycie, la Carie, la Phrygie, la Mysie, la Lydie, la Troade, les bords de l’'Hellespont, la Propontide, la Bithynie, la Cappadoce, les nations barbares des rivages du Pont-Euxin jusqu’au Tanaïs, les Cadusiens, les Tapyres, Hyrcanie, la Drangiane, les Derbices, la Carmanie, les Choromnéens, les Borcaniens, la Parthyène, la Perse, la Susiane et le pays des Caspiens, outre la Babylonie, l'Arménie et la Médie.

Au retour de ces expéditions, et pour donner à ses États une capitale digne de lui, qui surpassât toutes les villes existantes et que la postérité ne pût pas égaler, il construisit sur les bords de l'Euphrate (!! ) Ninive, qu’il appela de son nom. « Cette ville eut la forme d’un quadfrilatère oblong. Ses côtés les plus longs avaient 150 stades et les plus courts 90; de telle sorte que la totalité de l'enceinte était de 480 stades. 5 Les murs avaient 100

3. C’est le chiffre qu’Hérodote (r., 178) assigne à la grande enceinte extérieure de Babylone, et qui, pour cette dernière ville, est exact. Voy. Oppert, Expédition en Mésopotamie, t. 1., pp. 220-234.

pieds de haut et étaient assez larges pour donner passage à trois chars de front. Les tours, au nombre de 1,500, s’élevaient à 200 pieds. Outre les Assyriens, qui formaient la partie la plus nombreuse et la plus puissante de la population, Ninus admit dans sa capitale beaucoup d'étrangers, » et bientôt Ninive devint la plus grande et la plus florissante cité du monde.

Ces travaux ne firent pas perdre à Ninus ses goûts guerriers; sa nouvelle ville achevée, il entreprit la conquête de la Bactriane, qu’il avait déjà vainement tentée. C’est dans le cours de cette guerre que se montra pour la première fois Sémiramis, qui allait bientôt attacher à son nom une si grande célébrité. « Il y a en Syrie, dit Diodore, empruntant les propres paroles de Ctésias, une ville nommée Ascalon, près de laquelle est un étang grand et profond, rempli de poissons. A côté de cet étang s'élève le temple d’une déesse fameuse, que les Syriens appellent Dercéto et représentent avec un buste de femme sur un corps de poisson. Les plus instruits des indigènes racontent qu'Aphrodite, irritée contre cette déesse, lui inspira un violent amour pour un beau et jeune ministre de son temple. Dans les embrassements de ce jeune Syrien, Dercéto devint mère d’une fille, mais bientôt, rougissant de sa faute, elle fit périr son amant et exposa sa fille dans un lieu désert au milieu de rochers. Elle-même, poussée par la honte et par la douleur, se jeta dans l'étang, où elle se transforma en poisson ; aussi, depuis lors, les Syriens s’abstiennentils de manger du poisson et rendent-ils à ces animaux des honneurs divins. Cependant de nombreuses colombes nichaient autour du lieu où l'enfant avait été exposé; elles le nourrirent et lui sauvèrent la vie d’une manière miraculeuse et divine, les unes le réchauffant en l’enveloppant de leurs ailes, les autres apportant dans leur bec et faisant dégoutter sur ses lèvres du lait enlevé aux bergeries voisines. Puis, quand l’enfant eut atteint l’âge d’un an et commença à avoir besoin d’une nourriture plus solide, ce furent des fromages que les colombes dérobèrent pour les lui apporter. Les bergers finirent par s’en apercevoir, et ayant fait le guet, suivirent les colombes jusqu'au lieu où ils trouvèrent la petite fille, admirable de beauté. L'ayant apportée dans leurs cabanes, ils la présentèrent à l’intendant des propriétés royales, nommé Simmas. Celui-ci, n'ayant pas d'enfants, l'éleva comme sa fille et la nomma Sémiramis, du mot qui, dans la langue syrienne, signifie colombe; et depuis ce temps, les Syriens honorèrent les colombes comme des divinites. 5

Après avoir grandi dans la maison de Simmas, Sémiramis fut épousée pour sa beauté par le gouverneur de Syrie, nommé Ménonès. — Les autres auteurs qui ont également emprunté leurs données à Ctésias, écrivent Onnès ou Oannès, et cette leçon paraît plus exacte. — Elle ne tarda pas à prendre un empire absolu sur l'esprit de son mari, et elle le suivit à l’armée royale dans la guerre de Bactriane. Ninus avait emmené dans cette expédition 1,700,000 fantassins, 210,000 cavaliers et 10,600 chars armés de faux. 7

Un acte de bravoure, exceptionnel pour son sexe, valut à Sémiramis d’être distinguée

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