CHAPITRE PREMIER
donner des leçons à tous les professeurs du monde. »
Descendre trop au fond de la philosophie, de l’esthétique, de la théologie, de la politique, de la science, des codes, c’est risquer de n’en jamais plus pouvoir ni Vouloir remonter face à face, dans le plein jour, du Vrai, du Bon et du Beau.
Vous tous, poètes, philosophes, savants, législateurs, administrateurs, artistes, tâchez de mettre vos systèmes et vos œuvres en honnête, légitime et complet accord avec la Nature, qui, sans cela, ne cessera de les renverser, de les ridiculiser.
C’est aussi delà mathématique du Vrai que « nul n’est censé ignorer la loi. »
LANGUE'
La rime ne fait pas plus le poète que l’habit ne fait le moine : voyez les vers Voltaire, voyez la prose-poésie Rousseau.
Parlez pour vous. — « On ne fait plus, on ne doit plus taire de vers passé trente ans, » aurait déclaré, faut-il dire une des plus vives et à la fois plus courtes intelligences, mais à coup sûr le plus illustre des petits esprits, M. Thiers-Prudhomme. Combien une telle déclaration ne va-t-elle pas bravement de soi ! ravissant la masse des esprits adéquats qui ne croient dans la poésie qu’à une gourme d’échappé de collège, qu’à une guitare, un jeu de rimes, un art. d’agrément si l’on veut.
Il en est tout le contraire pour ceux qui, d'après la sublime vieillesse d’Homère et de Hugo, recherchent, trouvent et adorent dans la poésie, la grande et vraie poésie, le Verbe même qui est au tond de l’Univers des êtres et des choses et qui, par les
grands vrais poètes, remonte souverainement et immortellement à leur surface.
. . . le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.
. . . l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens ; Mais dans l’œil du vieillard on voit de la lumière.
B..., N..., D... ne sont pas des poètes : ne faisant, a vrai dire, que de l’économie poétique^.
On remarque que les bons cavaliers marchent mal. Pourrait-on pas leur comparer la mauvaise prose de certains bons poètes ?
Qu’est-ce qui est plus vrai que l’histoire ? — la chronique ; plus vrai que la chronique ? — le conte ; que le conte ? — le roman ; que le roman ? la légende; que la légende ? — la fable.... Et encore, qu’est-ce qui est plus au commencement, au fond et à la fin de toutes les réalités ? C’est le rêve. — Donc, qui est-ce, des métaphysiciens, ou mathématiciens, philosophes, érudits, moralistes, écrivains, prosateurs de la science et des lettres; qui est le plus, le seul penseur ? — c’est le poète.
Tout a une forme, même l’impalpable, même l’invisible, même l’inconnu : le temps par le nombre; l’espace par la mesure; l’âme par la pensée concrète; l’idée par le mot.
Parfois, telle pensée, venant vous trouver du dehors, semble être entrée tout inopinément. Elle parcourt les innombrables cases de l’intelligence et les fibres du sentiment ; plus ou moins s’y arrête,
LANGUE
s’y assied, s’y berce ; ou seulement vous aura traversé, et disparaît sans qu’on puisse jamais la ressaisir. Est-elle donc si complètement indépendante de nous-mêmes !
Un mot qui, seul, exprime une idée est d’or pur. S’il y en faut deux, ils ne seront que d’argent ; quatre, plus que de cuivre; huit, rien qu’en plomb.
Des beaux parleurs sonnent les cloches, tirent le canon 'et font sauter des mines pour accompagner leur mélopée, accentuer et souligner leurs phrases qui ne disent rien, là où un simple auditeur d’un simple sourire dit tout.
Cet alcool pur, limpide et si fort, n’est sorti tel que des infinis détours de l’appareil distillatoire. De même, la plus brève pensée a souvent parcouru, épuisé les infinies circonvolutions du cerveau pour arriver claire et puissante à sa formule extérieure.
Le style, comme la beauté, mots assez vagues de choses pourtant très déterminables en leurs espèces ou objets. Elles y apparaissent très nettes et qualifiables dans toutes les productions des arts dits du dessin, comme dans celles de la littérature et de la musique. Le style, particulièrement* consiste à dire, à figurer, exprimer une pensée, un fait ou n’importe quoi avec à la fois le plus de simplicité et de puissance qu’ils soient susceptibles de l’être. Quant à l'harmonie pittoresqueet à celle phonétique, il n’y a pas à s’en préoccuper autrement : elles ressortiront naturellement et au mieux de ces mêmes premières conditions de simplicité et de
puissance, bien supérieures à toutes celles académiquement recherchées pour elles-mêmes.
Toutes les poésies de la dix-septième année s’écrient :
... J’ai trop vécu !....
Une tombe ! une tombe I O mort, un peu de terre.
Je dormirai si bien h . .
et à quatre-vingts ans on sort de la vie, la trouvant écoulée comme un rêve d’une minute.
En parlant des autres, on ne* se risque à dire que des demi-bêtises : se réservant, pour parler de soi, d’en dire d’entières.
« La langue française ne souffre pas ce goût , cette image, cette tournure..,» dit un traducteur en falsifiant la lettre et l’esprit de l’original étranger. Supposez Ganova chargé- d’une copie de Michel- Ange, Boucher copiant Raphaël, qu’ils ne manqueraient guère de travestir à leur propre image, sous cette raison que la sculpture d’une époque ne souffre pas celle d une autre et que la peinture française ne souffre pas la peinture italienne.
Charlemagne, voilà un beau nom n‘est-ce pas ? Eh bien, un monsieur, pas même quelconque, non content, s’appelle Comte Crevel de Charlemagne.
Au musée du Louvre, on s’arrête, presque incrédule, devant la longue et large armure de Erançois Ier... Je voudrais voir placer à côté une arme contemporaine, autrement géante, formidable,
LANGUE
terrible, et possible à soulever pour deux ou trois mains seulement de notre temps : la plume de Rabelais.
Béranger venait de monter comme moi dans l’omnibus faisant le service du Louvre à Neuilly et qui stationnait à l’entrée de la « rue du Coq. » Nous étions seuls encore et attendîmes, en échangeant quelques paroles banales, que la voiture fut pleine. Personne ne reconnaissait l’homme en lequel s’incarna la religion de toute une génération, l’esprit et le sens de toute une époque, qui en fut adoré, alors qu’actuellement on ne le savait pas même encore vivant : sic transit... Pourtant lorsqu’il descendit, dans le haut des Champs- Elysées, vis-à-vis la rue de l’Oratoire, ou je le savais demeurer, quelques regards, semblant en avoir l’émouvante révélation, se retournèrent vers le personnage dont la tête et tout le costume, y compris la canne, sont restés légendaires...
Et je médisais que si Béranger eût voulu être ministre de l’Instruction publique, il aurait aidé ses confrères plus efficacement que ne le font de petits billets d’éloges équivoques, d’un parfait égoïsme et ne satisfaisant que la manie des collectionneurs d’autographes. Modestie, philosophie personnelle, soit ; verty, non.
De Salvandy.— « J’ai parlé de votre affaire, me dit le comte de Sartiges, à M. de Salvandy, le ministre qui vous accrédita en attaché de mission. Allez, rue Cassette, n0..., le voir au plus tôt : il vous attend. On le trouve le plus sûrement tout de suite après déjeûner. Prenez avec vous une poignée de
vos dessins de voyage : il désire en voir, et il y a toujours autour de lui quelques personnes que cela intéressera beaucoup. La solution de votre affaire ne pourra qu’y gagner. » Or quelle était « mon affaire ? » le recouvrement légitime, si possible, des modestes appointements qui avaient dû m’être alloués pendant les trois à quatre années, de 1846 à 1850, comportées par la susdite mission en Turquie et Perse, et dont, par diverses circonstances et raisons, je n’avais jamais rien touché. C’est sur le pied de ces honoraires, auxquels je n’attachai du reste aucunes conditions ni importance essentielles, que tous mes travaux se trouveraient appartenir, avant aucune autre faculté de sélection, au dossier d’ensemble des matériaux à publication. Le chef de la mission, Hommaire de Hell, étant mort à Hispahan en 1848, c’est-à-dire au courant des bouleversements administratifs d’un nouvel état politique, non seulement tout nouveau subside ne s’effectua pjus, mais j’en fus réduit au dernier reliquat de moyens rien moins que suffisants, et ne pus me rapatrier, ainsi qu’un bagage considérable, que grâce aux facilités rencontrées chez des ambassadeurs et consuls de diverses nations se tenant pour courtoisement obligés par mes portraits de leurs femmes ou enfants. Ainsi, notamment, sur recommandation d’agents anglais et traité princièrement, suis-je venu de Trébizonde à Samsoun et de là à Constantinople avec le paquebot Tagus se rendant jusqu’à Londres... Me voici donc rue Cassette, devant l’auteur d ’Alonzo, le brillant rédacteur des Débats qui, à la veille même de la Révolution de juillet, disait au futur roi Louis-Philippe, le duc d’Orléans, ces hardies mais si justes paroles : « Monseigneur, nous
LANGUE
dansons sur un volcan; » devant le membre de l’Académie française, devant enfin le deux fois exministre des cabinets Molé et Guizot. Tout aimablement que m'accueillit l’homme on y sentait, en outre d’un physique naturellement décoratif et dé* monstratif, une certaine habitude de pose... comment dirai-je ?... gouvernementale : voulant être à la. fois hautaine et bénisseuse, ainsi qu’elle atteignait son apogée chez le baron Taylor d’emphatique mémoire. Et, à ce propos, une remarque. Paraissant encore harnachés et caparaçonnés, ainsi que des.... coursiers chargés de reliques, lés bonshommes qui furent ministres, d’ailleurs la plupart au fond très distingués, méritants et respectables, ne se croient jamais plus investis, obligés de leur importance officielle qu’alors que, présentement, cette importance n’existe plus. Sans doute la tenue cle dignité est moins facile après que pendant. Entre autres, Guizot, Cousin, Dumas, Olivier, Bardoux, Tirard, que je croisais souvent sur le trottoir de ma rue Bonaparte, semblaient, de toute leur démarche, de leur port de tête et surtout de leurs suggestifs regards, dire aux passants ainsi raccrochés : « Vous voyez bien, vous savez de reste, n’est-ce pas, le Grand ministre du Grand ministère du Grand régime de la Grande époque que j’ai été... et puis être encore ! »
Revenons précisément au comte farcisse de Salvandy. « Si, m’assura-t-il, il ne vous est jusqu’ici rien arrivé du cours ou des arrérages des sommes de vos appointements — dont je ne me rappelle pas le chiffre — c’est que vous en trouverez à simplement et intégralement toucher le total suivant les ordonnances des bureaux du Ministère de fins-
traction publique. On vous y délivrera un mandat et vous n’aurez plus qu’à passer au guichet du Trésor. » Une telle aubaine — car je ne comptai jamais sur rien — un tel net magot de 9 à 12 mille francs pouvais-je chiffrer, me surprit tellement que j’en manifestai plus que de l’étonnement par un geste pourtant discret mais prolongé d’un sourire d’incrédulité. Ceci désobligea de Salvandy, qui, se redressant de toute sa taille ex-ministérielle, m’enjoignit : « Vous allez directement en sortant d’ici vous présenter à l’hôtel de la rue de Grenelle en mon nom. Voici ma carte, pour mon ancien chef de cabinet Mourier, qui est encore là chef de division justement dans la partie vous concernant, et n’aura, après la moinde recherche, qu’à régler avec vous. > Et comme je paraissais partir sans conviction, mon brave homme alla jusqu’à se fâcher et, frappant du pied, s’écria : « Veuillez bien croire, que diable! que je me rappelle exactement tous les actes de mon passage au pouvoir. » Frapper du pied ! « le geste est beau, « soit, mais ici ce fut tout. Mourier, le vice recteur depuis de l’Université de Paris, que par hasard je connaissais déjà assez familièrement pour l’avoir rencontré en société de camarades communs, chercha, chercha beaucoup, chercha encore, mais je le voyais bien, sans guère plus de conviction que moi, ne trouva trace de rien, sinon celle de quelque glane de fonds pratiquée par la veuve d’Hommaire de Hell. « S’il restait encore quoi que ce soit, dit-il, en aurait-on de quoi acheter du cirage pour ses souliers ( sic)\ » et il conclut : « M. de Salvandy, entre nous soit constaté, le plus honnête et le meilleur des hommes, était toujours plein de plus d’imagination, d’inten-
LANGUE
tions et de bon vouloir qu’il n’en put réaliser. Combien de choses, je le sais moi de première main, qu’il a pensé faire au point de croire les avoir faites et.. . ne l’ont pas été. Ajoutez à ce genre d’inconsistance la chute révolutionnaire d’un soir au lendemain. »
S’attendant pas, pour manger, aucun résultat do l’affaire, je m’en suis toujours tenu là, à tort de justice distributive sans doute, mais au moins loin des démarches d’antichambre, des offres ou demandes d’appui et peut-être même d’une sorte d’action processive qui eussent pu embêter des amis et altérer le charme désintéressé de mes occupations courantes, bien autrement intéressantes.
Il n’y a que des Yiennet qui s’obstinent stérilement à rimer des Franciades, à une époque et dans un milieu où les véritables œuvres épiques se nomment et doivent être Notre-Dame de Paris , le Père Goriot ou tel volume de Zola.
Sainte-Beuve. — Ayant visité, dans le voisinage, à Magny-les-Hameaux, de mon ami Auguste Bonheur, les pathétiques ruines de Port-Royal-des- Champs, j’en rapportai une feuille de croquis et les notes d’un article qui parurent dans le journal V Illustration. L’idée d’offrir à Sainte-Beuv-e, le haut historien du sujet, la maquette originale de mon bois me vint-elle toute seule ou fut-elle suggérée par quelqu’un de nos amis communs ? En tous cas elle était assez motivée par elle-même et la chose sembla fort agréer au destinataire, qui, dès avant notre entrevue, m’écrivit une longue et maîtresse
lettre, sorte de résumé philosophique de son grand livre. Certes voilà un autographe, un document
précieux que je me laissai prendre, n’ayant
d’ailleurs pour l’auteur, dissident de Hugo et sénateur de la princesse Mathilde, qu’une sympathie assez mitigée.
Alfred de Musset et M. de Laprade sont autant à la mode... l’un d’être lu que l’autre de ne pas l’être.
Disenchanting, Shocking ! — A Roscoff, en Bretagne, où se trouvait en saison de bains Alexandre Dumas— le Grand, — une dame anglaise, de passage, vouîaitpassionnément, absolument voir l’illustre dramaturge- romancier, ne fût-ce que l’apercevoir sur la plage, dans la rue, sortant de chez lui ou y rentrant.
« Rien de plus facile, lui disait gracieusement le sculpteur Drouet, compagnon, cohabitant même de Dumas. Notre maison, ses hôtes, nous sommes des plus accessibles et visibles, sans compter que la bicoque est de verre pour les curieux du dehors ; et lorsque vous... »
— Oh ! repartit la dame, j’avais positivement empressé moa et posté déjà partout de près la maison ; mais encore je n’avais pu voir que dedans les couisines d’en bas et jamais plous que lé couisinier, une grand diable, ce n’est pas ? toute à son affaire. Il n’y avait pas une instant, bientôt, je l’admirais verimente presque, quoique en biaucoup impatientant moa après son maître. Je l’admirais dans le milieu des mountaignes de beurre et de légumes, faisant sauter avec chacune main deux casseroles à la même lois !
LANGUE
« Mais, madame, nous n’avons certes pas le moindre cuisinier. C’est M. Alexandre Dumas luimême, en sa propre et unique personne, que vous venez de contempler là, et, de plus, dans l’exercice quotidien de ses plus chères fonctions. »
— Oh !... Ah ! verimente !... C’était fort inimaginable !
Pour distraire l’impatience de l’attente entre membres d’une commission officielle dont j’étais, le plaisant et déplaisant auteur académisé de Colomba et d’une histoire de Dom Pedro y servait tintamaresquement, retour des Tuileries intimes, les calembredaines suivantes. A propos de l’illustre et vieux célibataire Elie de Beaumont qui, nommé sénateur, avait dû se marier comme par ordre afin de faire honneur à son titre en tenant un train de maison : « C’est on ne peut plus juste, dit Mérimée, d’autant plus qu’en ayant sagement assorti les âges, notre géologue a pu ainsi installer une femme âgée au logis. » Il m’arrête un jour dans la rue : « Savezvous pourquoi votre ami le ci-devant beau comte de Sartiges (ministre à Téhéran, à La Haye, New- York et ambassadeur à Rome, et dont l’os du nez était endommagé d’une sorte d’entaille) vient d’épouser bravement une belle et toujours riche Américaine ?» — Mais, puis-je penser, pour avoir une riche et belle femme. — « Possible bien, mais c’est plus assurément afin de se procurer un nouveauné. » Malheureusement, ce genre de drôleries était peu drôle, débitépar un homme surplusque le retour d’âge et avec une diction comme en couperet, ayant un ton et donnant une impression aussi impropres que l’est le dessin durement décalqué et funèbre
des charges en pince-sans-rire de Caran-d’Àche comparé aux fois et véritablement spirituels lazzis de celui d’un Rodolphe Tôpffer.
Il est une agréable aisance, une rare fleur d’urbanité, un miel et un parfum attiques, une mesure exquise, un ton aimable, etc., etc., dont les Villemain fricassent les Nisard, les Nisard les Sainte-Beuve, ceux-ci les Saint-Marc Girardin et les Saint-René Taillandier. Ne cherchez rien de cela chez les vrais et les grands artistes, chez les maîtres.
Tel professeur-juré, explicateur légal de littérature, consacre chaque nuit ses veilles à annoncer chaque jour, du haut de sa chaire inamovible, que Molière est moraliste, Corneille énergique et Racine tendre ! C’est parler d’or. Mais ne lui demandez pas son opinion sur les plus célèbres volumes contemporains, qu’il a lus ou n’a pas lus. Il n’est capable-, à ce sujet, que de faire souche de petitsneveux professeurs qui donneront cette opinion au siècle suivant.
Il est plus amusant au moins, ce professeur de rhétorique pour qui la langue française s’était arrêtée à M. de Fontanes inclusivement.
A une phrase bien laite if ne doit rien manquer de ce qui fait une belle fille : ni l’élégance et le mouvement des jambes, ni la puissance des hanches et la désinvolture de la taille, ni l’attache à la fois solide et fine des bras et la justesse du geste, ni le port de la tête et l’harmonie et la fleur de vie du tout. Quand, en pleine page ou au
LANGUE
tournant du feuillet, notre esprit rencontre une de ces rares belles-là, il s’arrête vivement féru, et se retourne longtemps pour la suivre du regard intérieur et s’en assimiler désormais la très-heureuse image.
George Sand. — Ma première arrivée à Paris s’effectua en mai 1842, et comme je disais à Danjou, organiste à Saint-Eustache et jésuite en robe courte des plus militants, avoir une lettre de présentation chez madame George Sand : « Malheureux, s’écria-t-il avec un geste de scandalisé, si vous mettez le pied là vous êtes un homme perdu ! » De fait j’y fus une' seule fois et encore comme si je n’y avais pas été. C’est, à l’heure crépusculaire d’entre chien et loup que je sonnais fort ému à un premier étage de 1a. cité d’Orléans, où avait aussi habité Chopin, et je venais par la suite chez Marmontel et chez madame Garcia. Une bonne m’ouvre :
— Cette lettre pour madame, dis-je la lui tendant, tandis que derrière elle une silhouette d’ombre apparaissait dans le cadre de deux rideaux de portière.
— De la part de qui ? fait la figure d’ombre.
— Du docteur Lallemand, de Montpellier.
— Ah! c’est bien pour moi.
J’avance de deux pas, frôle une main — celle qui avait écrit Lélia ! — prenant la lettre de la mienne, et me sauve sur quelque balbutiement d’excuses et d’engagement à revenir... qui platoniquement n’a jamais été tenu. En revanche, toute une après-midi, peu de temps avantsa mort, je suivis passionnément mais à distance l’illustre dame, visitant seule et
incognito les salles de l’exposition des Champs- Elysées.
François Buloz.— Comme gendre démon grand ami Castil-Blaze, qui était fier de le constater non un homme de paille ou gérant irresponsable mais un véritable directeur tout effectif, même vis-à-vis de ses plus hauts et plus illustres rédacteurs, Chateaubriand, Guizot, Villemain, Hugo, Saint- Marc-Girardiri, Vitet, George Sand ; comme locataire, rue Saint-Benoît, n° 30, du premier étage d’une maison possédée et habitée encore aujourd’hui par la famille Saint-René-Taillandier, également de mes plus proches amitiés ; et encore par un cousin des Blaze, le baron Robert, dont, ne pouvant faire rien autre, on fit un sous-préfet de Napoléon III à ces deux ou trois titres, dis-je, le fondateur et directeur de la Revue des Deux- Mondes e t les arcanes de son cénacle, gardé en mameluck par le légendaire Victor de Mars, m’ont été très' connus.
Je n’avais jamais heureusement, jamais rien à taire sur le seuil delà porte ni dans l’antichambre avec les fonctions du dit mameluck, intermédiaire et proposé au goupillon d’eau bénite pour exorciser les solliciteurs. Nous eûmes notamment affaire, avec Buloz, à l’important Annuaire publié pour les abonnés de la revue, et qui donnait en tête, chaque fois, le portrait de quelque souverain régnant. Je lui fournis celui du Schah de Perse, Nasser-ed-Dinn, d’après mon dessin original sur nature.
Un jour la députation parut le tenter, et sa candidature figura dans les élections de Vaucluse; mais elle échoua comme mort-née par manque de
LANGUE
notoriété vis-à-vis d’électeurs fort peu familiarisés avec la Revue des Deux-Mondes.
Une sœur de Mmc Buloz, madame Combe, et ses nombreux enfants, auront passé leur existence, — quel contraste ! — en pleine campagne, dans une des retraites ultra provinciales du Comtat-Venaissin, au pied du Mont-Ventoux.
Passavant. — Le célèbre historien de Raphaël et une des plus incontestées autorités artistiques de l’Allemagne, vint à Montpellier au cours, dans l’Europe entière, de ses recherches et études spéciales. Comme toutes personnalités distinguées, il y vit mon frère non sans agrément et utilité. Je le retrouvai plus tard, en 1854, au musée de Francfort, oùilétaitdirecteur-conservateur, et dont, en bons souvenirs montpelliérains, il nous .fit, a Jules Didier et moi, les honneurs de son éminent cicéronisme avec un empressement et une modestie vraiment touchants.
Guigniaut, de l’Académie des Inscriptions et belles lettres, instigateur et « père nourricier, » comme l’a gentiment qualifié About, de l’Ecole française d’Athènes, me recevait volontiers le matin, rue Monsieur-le-Prince. Ce qui de moi, nos petites affaires à part, le touchait, je crois, le plus, c’est que mon œil d’artiste fut si vivement frappé de la ressemblance de sa tête, au physique et au moral, avec tout ce que l’on connaît de celle de Fénelon.
Edouard Charton. — Un bien aimable homme, toujours présent et vaillant là où il y a à faire pour
la solidarité et le progrès sociaux. Grand ami de Jean Revnaud et partageant ses idées spiritualistes, il s’entraînait volontiers à en parler. J’ai collaboré à ses Magasin pittoresque et Tour du monde , et nous fûmes collègues à des jurys de . Salons. De son habitation à la mienne, toutes deux rue Bonaparte, il monta plus d’une fois. Un jour, au cours de certaine dissertation métaphysique, où, modestement, je me bornais à de rares répliques, sa stupéfaction et sa déception furent aussi grandes que naïves de se reconnaître soudain en face de ce que les spiritualistes fermes appellent assez brutalement un athée et un matérialiste, du même coup exécutable et exécuté sur place. Or, je soutins, devant les croyances ou crédulités religieuses, que mes réserves philosophiques, à formes plus volontiers panthéistes au besoin, et que mon idéal esthétique pouvaient bien valoir, pour alimenter l’esprit et le cœur, les divers dogmes de catéchisme. En tout cas, osai -je déclarer, je ne saurais m’attacher à un Dieu qui, nous ayant, affirme-t-on, créés et mis au monde, nous en garde trop les secrets par et pour lui-même, ne s’en laissant çà et là arracher quelqu’un que violé par la Science.
Théophile Gautier. — En 1855, partant pour Jersey, je fus le voir, rue Grange-Batelière, lui demander ce qu’il eut pu avoir affaire, eut dû avoir à dire au moins en salutations à Victor Hugo. Je le trouvai sybaritement enveloppé de sa robe de chambre orientale, enfoncé dans un fauteuil, les jambes relevées devant un feu de cheminée. Au nom du maître, il se redressa net de pied en cap, comme apôtre oublieux sinon renégat au « chant
LANGUE
du coq » et chercha, lui si disert, sa réponse en des balbutiements. Evidemment j’arrivais mal, en gêneur et fâcheux devant le disciple devenu commensal, au Moniteur officiel , de M. Bonaparte et le chantre lauréat des « belles épaules » de sa cousine la princesse Mathilde. J’en restai moimême interloqué... Enfin : 7 Eh bien, s’énonça-t-il, dites-lui que nous devenons de jour en jour classiques. » Assertion dontj’èus garde de ne point me faire le M. de La Palisse auprès de Hugo, qui eut pu sourire particulièrement du « nous. » — Ce trouble et cette défaite de Théo, je les avais déjà causés chez Louis Boulanger, le « cher peintre » des Feuilles dC automne, et aussi, hélas ! chez bien d’autres. Seul, Edouard Bertin, des Débats, eut le courage civique, civil et honnête d’oser me charger d’un bonjour amical. Evidemment tout ce pauvre monde craignait le risque de figurer au dossier de la police secrète. Hugo a donc bien connu, en sus de la proscription politique, ce plus véritable exil, l’ostracisme sentimental des plus proches affections. Et puis, redisons-le, les hommes de second ordre trouvent le génie géant gênant.
Frédéric Mistral. — « L’Apollon, » peut-on dire au physique et en poésie, de la race et du pays provençaux. Ses œuvres, sa personne, ses faits et gestes sont trop connus de tous pour que j’aie rien de bien nouveau à ajouter, si ce n’est, relatif à ces derniers, un fait tout négatif d’ailleurs et qui, entre Mistral et moi, m’est plus personnel. Séjournant à Florence en mai 1891, je venais d’entrer au Musée des Lffizzi et m’arrêtais dansia galerie des primitifs,
lorsque j’y vois entrer aussi un monsieur et une darne aussitôt reconnus, devant lesquels je me dérobe, bien qu’ils m’inspirent ce premier mouvement d’aller passer mon bras sous celui de l’homme, en lui disant: « Oh! tron de 1er , aco eïs-s-un poou fouart clé se rescountra eïci eonmé aco ! » Mais un second — on n’a jamais déterminé lequel des deux est le bon — me rejette et retient dans ce raisonnement : « Je suis venu à Florence pour jouir librement, pleinement, grâce à l’isolement, sans accrocs ni aléas, du suprême régal d’un tête-à-tête de dévot avec l’Art. D’autres, et notamment les deux personnes ci-devan{ moi, pouvant vouloir le chercher de même, je dois les y respecter comme je désire l’être. » Et quinze jours durant je m’astreignis à filer discrètement mon monde, rencontré ça et là dans les jardins, les églises, les rues, les restaurants. .. Plusieurs années après seulement, je confessai la chose à Mistral, qui fort aimablement ne manqua pas de m’en rabrouer.
On assure que Léon XIII — ceci en 1883 — se confine volontiers de plus en plus au fin fond de ses appartements privés, ne recevant dans les autres que de rares fournées de visiteurs et n’accordant d’audiences particulières que celles strictement obligatoires. En revanche il se livrerait, ceci soit affirmé sur pièces de conviction, à de la littérature de chambre, perpétrant, à l’instar de Jacques-Bénigne Bossuet, traducteur pour dames seules du Cantique clés cantiques, des petites pièces de vers latins et autres fantaisies d’amateur... Mais alors l’homme intime, Joachino Pecci, ne
LANGUE
serait-il qu’un félibre de terroir, qu’un cigalier manqué? C’est fort regrettable. Il eut pu, il y a cinq ans, avant son élection du 20 février 1878 à la chaire de Saint-Pierre, si simplement et honnêtement se faire recevoir membre de l’aimable Société où Eugène Baudouin, Maurice Faure et Emmanuel Ducros, trois bons apôtres d’ailleurs qui en valent bien d’autres, l’eussent accueilli et où il le serait même encore à bras ouverts !
Ernest Renan, — A la suite de ses voyages d ‘études en Orient, il préparait une publication sur les vestiges de la Phénicie. L’architecte Tautbois, qui lui fut adjoint, vint me demander la collaboration de quelques planches lithographiques, et j’eus préalablement une entrevue avec Renan, rue Madame. C’était le soir après dîner et en société de sa femme, la fille du peintre Henri Scheffer. De ce dernier et de mes propres travaux, d’après des monuments et de l’ornementation, notamment à Diarbékir et à Vann, nous parlâmes plus que de toute autre chose. En somme le souvenir de cette séance m’est resté dans un certain vague noctambule. Je voyais mieux mon homme au grand jour, en le rencontrant fréquemment, la tête dans les épaules, le teint congestionné et d’ensemble assez clérical, sur son itinéraire de l’Institut chez lui. Bonnat en a fait un bien laidement malheureux portrait, inspiré comme en charge, circonstance aggravante, de celui véritablement sublime de Bertin par Ingres... Je me vois encore monté, dans un cerisier, une fin da’près-midi à St-Gratien, chez Alfred Arago, quand viennent à passer, juste au dessous de moi, Sainte-Beuve et Renan. Ils se
rendaient à dîner chez la princesse Mathilde Démidoff. A. quelques mots leur conversation me parut assez serrée, et je me tins d’autant plus coi, non dans la crainte de me laisser choir mais <ians celle de me révéler fâcheusement en espion involontaire. Peu après je racontai la chose, sur le bord du bout de lac voisin d’Enghien, tout en prenant leçon de pêche d’un amateur qu’Arago nommait familièrement Bénédetti par-ci, Bénédetti par-là, et dont l’aimable personne se transfigura soudain des plus sinistres, lorsque je l’appris celle-là même par laquelle s’ouvrit à Berlin « l’Année terrible. »
Oh ! les traducteurs ! tous les traducteurs !... Voilà Sthendal qui adore l’Italie, n’est-ce pas ? qui la prêche, la communie sous les simultanées espèces de son climat, de sa race, de sa langue, de son art et de sa littérature; eh bien, voici comment ce soi-disant académiphobe, de plus, traduit ce qu’énonce si admirablement, dans le Purgatoire , Madonna Pia Tolomei, la trop jeune et trop belle épouse de Délia Pietra, se mourant d,es lents poison s de la Malaria : « Sienna mi fè ; disfecemi maremma , » c’est-à-dire : « Sienne me fit ; me défit (détruisit) la maremme. » « Sienne me donna la vie, je trouvai la mort dans nos maremmes. » Sur douze mots (six suffisaient) dix à fouetter.
Toute personne affiche sa marque bonne ou mauvaise, et comme son blason beau ou laid, dans le simple mot qu’elle emploie le plus souvent.
Chacun prend sa peine où il la trouve. —
A tous titres et tous droits, M. Désiré Nisard, de
LANGUE
l’Académie française, était, aussi bien que de la plume et de la parole, un puriste des oreilles. Il n’a même jamais pu se faire, il souffrit véritablement aux défectuosités courantes du langage vulgaire.
Quelque difficulté étant survenue entre les élèves de son cours à la Sorbonne et un des garçons de salle, ils voulurent s’en expliquer devant le professeur. Dès le début de la première phrase de l’employé, rien moins que grammaticale : «Voyez, messieurs, dit Nisard aux premiers plaignants, se plaignant bien autrement lui-même et mettant du coup fin à l’incident, voyez à quoi vous m’exposez ! »
Muse de Provence. — Je doute que la pièce suivante, déjà fort peu connue même dans son terroir, ait jamais été publiée. Elle figurait au concours d’une inscription pour orner la colonne de Pétrarque, élevée aux bords mêmes de la fontaine de Vaucluse. N’oublions pas le nom de son auteur, Frontin, un instituteur primaire d’Avignon.
« Pétrarque, de Vaucluse considérant le lieu,
De la félicité il se vit au milieu :
D’avoir mis sous ses yeux l’immense source d’eau, Tellement abondante quelle porte bateau.
Cet Apollon profond aima sans cesse Laure,
Celle qui en beauté fut l’émule de Flore.
Par d’étonnants sonnets amoureux, magnifiques, Tellement éloquents qu’ils sont d’un genre unique, Pétrarque fut mis par les historiens Au nombre des grands poètes italiens.
De ce département Vaucluse fut le nom,
Et son digne préfet Marc-Antoine Bourdon.
Avignon eut pour son maire Puy.
Thivelier, Collinet, les adjoints d’aujourd’hui.
Un comble c’est que la chose ne fut repoussée par le jury littéraire de la commission, pleine d’ailleurs
d’élofjes et de regrets, que comme étant un peu trop longue.
M. Guizot, un grand esprit, dit-on, qui pourrait bien n’être que solennel, intitule de nombreux volumes : Mémoires pour servir à Ç histoire de mon temps. Chacun de ces mots ne semble-t-il pas s’échafauder en quartiers de pyramide, d’au bas de laquelle tous les temps devront contempler celui de Monsieur Guizot ! César s'est contenté de Commentaires et Napoléon de Mémorial.
Meurice (Paul). — Lorsque je vins, avec une lettre du sosie Vacquerie, prendre chez lui, avenue Frochot, une petite et fort truculente peinture d’Eug. Delacroix, Le bon Samaritain , pour la reproduire dans Le Salon , que publiait Sartorius, Meurice se trouvait absent ; mais on était déjà prévenu, et je pus pleinement profiter de l’occasion pour voir tout un petit musée : dépôt laissé là par les exilés de Jersey. A mentionner de très extraordinaires lavis rehaussés d’or par Victor Hugo, : vision de cités ultra-moyennageuses ; et un portrait en médaillon émaillé, par Claudius Popelin je crois, de Lorenzo da Medici. Il justifiait curieusement, par sa frappante ressemblance aVec Meurice, l’observation de Hugo m’en trouvant une égale avec Meurice : Au Masque de penseur avait-il dit. Pour Meurice soit, mais qualification dont je n’acceptai tout au plus que le synonimat quelconque de « pensif ». Notez d’ailleurs pour épargner ma modestie physique que le susdit Magnifico ne l’était que rien moins de beauté plastique... Tout à coup une portière se soulève, et je reste ébloui
langue
devant l’apparition de la belle et encore jeune femme qu’était la maîtresse de céans, costumée en robe de chambre de brocart d’or : une vraie reine de Saba, de Palmyre ou de Chypre, au choix.
Vacquerie. — Lorsque, à Jersey, je passai la dernière soirée chez Victor Hugo qui, devant se rendre, vers neuf heures, dans une réunion d’exilés et de réfugiés politiques, me pria de vouloir bien, avant de prendre congé, continuer à tenir compagnie à Madame Hugo, c’est Vacquerie, le sévère et doux Vacquerie, qui survint pour me faire les honneurs de la conduite de sortie. Me précédant, un flambeau à la main, à la descente de l’escalier du premier étage, nous nous arrêtâmes à causer encore dans le vestibule, avec accompagnement des grands bruits de la mer, dont les vagues d’équinoxe semblaient fracasser les rochers et montaient à l’assaut du haut rempart de la maison, bien nommée Marine-Terrasse. Il me combla, au nom collectif de la famille Hugo, de ses plus intimes et en le sien propre, de remerciements de ma visite et-de félicitations pour son courage civique, lequel ne fut pour moi certes qu’un devoir, un honneur et une satisfaction indicibles. Le Maître rentré d’Angleterre en France, aussitôt le départ de France pour l’Angleterre de l’Empereur, je revis naturellement le fidèle disciple auprès de lui, rues de Larochefoucault, Drouot, de Clichy et Avenue d’Eylau. Il y dînait souvent et y passait toujours un commencement de soirée jusqu’à l’heure précise où l’appelaient la rédaction du premier article et ses fonctions administratives au journal l 'Evènement. Une fois, s’étant trouvé en rare permission
de dix heures, Hugo voulut avec instances, devant Schœlcher, Jules Simon et Paul de Saint-Victor, qu’il nous gratifiât de la lecture de plusieurs fragments de son drame-comédie de Tragaldabas, que l’auteur de Piuy Blas suspendait, à certains alinéas, pour la commenter élogieusement. Entre autres des gracieusetés de Vacquerie, il m’envoya un billet pour la répétition générale des Funérailles de l'Honneur , et, pendant l’exode de Guernesey, il voulut bien la isser Paul Meurice, son dépositaire à Paris, me prêter pour être reproduit le susdit tableau d’Eug. Delacroix, Le bon Samaritain (remarquable parla note rouge du vêtement du Samaritain et l’aspect de singe écrasé derrière une porte du blessé. Mais Rembrandt n’a-t- il pas ainsi représenté le Christ descendu delà Croix!)
En voyant avec quelle facilité et excellence ce poète originaire, ce fantaisiste de lettres qu’était foncièrement Vacquerie, se faire du soir au lendemain journaliste politique quotidien, je me suis dit, assez naïf peut-être : « Quoi ! ce n’est pas plus malin que çà ? »
Laurent Pichat. — J’en ai déjà parlé en divers endroits. J’y reviens par seulement les quelques lignes suivantes. Son père, riche, l’élève sur le pied de la plus généreuse et complète égalité, en véritable frère, avec Henri Chevreau, relativement pauvre, et dont le père, justement, était chef d’institution à Saint-Mandé. Il y habitait le pavillon dans lequel mourut Armand Carrel. En 1841, comme tout intelligent complément d’études, . les deux jeunes gens firent une belle tournée en Orient, Italie,
LANGUE
Grèce, Egypte, et à la suite signèrent exœquo un volume de vers, Les Voyageuses. Poète né et doué d’esprit très libéral, Pichat fut d’instinct un admirateur de Victoi Hugo, sans pourtant figurer parmi ses séides. On comprend la séparation d’âme et de corps qui devait se produire lorsque, dès le début du second Empire, Chevreau y emboîta Je pas d’une carrière officielle, d’abord comme préfet à Nantes, puis administrateur du département du Rhône, enfin ministre et factotum intime des Tuileries.— Un jour, encore sous la Présidence, Pichat, touché de ma propre admiration et sympathie de principes pour Hugo, le vrai Maître celui-là à lui et à moi, m’avait déjà dit : « Il est très abordable, pour les artistes surtout — dont les relations l’ont toujours intéressé davantage que celles des gens de lettres ; — je puis facilement vous présenter, à, ma première visite. » L’honneur me parut trop grand pour ne pas être récusé.
Passons sur des années et des années..*
Nous nous trouvâmes, un soir, avec mon ami, dans un salon d’attente de l’Avenue d’Eylau où j’étais devenu — en passant par Jersey et les rues Larochefoucault, Drouot et Clichy — plus familier que lui. Hugo et ses nombreux convives — ainsi qu’à l'ordinaire d’ailleurs, car cet égoïste et cet avare, suivant certains faux chroniqueurs, tint toujours partout table ouverte — étaient encore à dîner; et une bonne nous avait consignés là. Tout à coup, sur notre annonce, Hugo se précipite à nous avec mille excuses et demandes de pardon. Il fallut immédiatement le suivre à prendre le café en société de Monselet, de Lockroy, Pelletan, Molinari et je ne sais plus qui encore.
ICHAPITRE II
Il reste de Pichat, chez sa sœur, Madame B... un bon buste en marbre par Elias Robert, et chez sa fille, Madame Risler, un portrait presque en pied peint par Hébert mais peu suffisant malgré le talent de l’auteur, ou plutôt, dirais -je, à cause même de son talent plus applicable aux morbidesses et névrosités féminines. On peut préférer, à l’honneur du modèle, ce simple mot dont me le décrétait, une fois, Hugo, ce suprême portraitiste historien et psychologue : « Laurent-Pichat, grand cœur et bon poète. »
Il me revient ceci, curieux à noter. Gavarni ayant à emprunter une assez grosse somme. — 10.000 fr. je crois, — elle fut demandée à Pichat par son intermédiaire l’éditeur Hetzel, contre nantissement d’une collection d’aquarelles. Le prêteur eut la gentilhommerie de ne vouloir la vérifier en rien, s’abstenant même du pur régal artistique de sa vue, pour tentant que ce fût, et elle fut mise sous scellés dans un véritable cartable coffre-fort. Plusieurs années après, -en restitution de la somme, Hetzel reprenait le dépôt. Je fus invité à la levée des scellés par Pichat, voulant me faire partager la vue, cette fois, d’une très admirable quantité d'œuvres d’art et avoir mon conseil au- besoin, pour le choix de deux qui lui étaient d’autant mieux offertes qu’il refusait tous autres intérêts du prêt.
Henri lYlurger a ramassé dans les ateliers de rapins et dans les brasseries force drôleries de mots, et en a composé un volume gentiment troussé d’ailleurs. Le Quartier-Latin, glorifié, élève à sa gloire un tombeau monument avec statue, mé-
LANGUE
daillon, festons et astragales, inscriptions, dômes d’arbres, parterre de fleurs, etc. (Il y manque pourtant une pipe et une chope en sautoir.) C’est fort bien, mais que fait-on alors pour la vieille, pauvre et brave cabaretière de Marlotte, la mère Antony, dont Murger et sa... muse mangeaient sans les payer quatre à cinq cents francs de soupe ?
Marie Blanchecotte. — Très laide, hélas ! mais très spirituelle; fille du peuple, couturière et femme de tailleur, puis par intermittence comptable, professeur, dame de compagnie, attiffée de toilettes de défroque, vivant petitement à la fois d’indépendance et de servitude, et donc incurablement miséreuse, elle a chanté l’amour en princesse de lettres. Son humble logis, à un troisième étage de la rue Cujas, a vu défiler et entendu causer au naturel la plus belle galerie d’écrivains, de poètes, d’artistes : Bérenger, Lamartine, Sainte-Beuve, de Laprade, Hyacinthe Loyson, Autran, Sully-Prudhomme, Aicard, Theuriet, Grandmoujin, etc., et pour ne citer que des illustrations ou célébrités d’une même série. Lauréate de l’Académie Française, elle paraissait y être de la maison par son immanquable présence à toutes ses solennités. En relations avec toute sortede monde, elle dînait druement du trône et de l’autel, quand elle ne le faisait à la maison sous les plus simples Espèces d’un œuf sur le plat; était de tous les mariages et de tous les enterrements; veillant et noctambulant en permanence de salons en omnibus, de trottes à pieds et de carosses de gala. Les crayon et pinceau de mon frère, qui l’appréciait fort, ont trouvé le miraculeux moyen d’en faire un portrait où elle apparaît
très ressemblante et point laide ! Pauvre femme' et doux poète chansonnant même la mort :
Lon Ion la ! les jours se passent Vides, misérablement.
„ Lon lon la ! les cœurs se lassent D’errer éternellement !
Lon lon la !
Où l’on est tombé l’on tombe,
Nous ne cessons d’être fous Que les deux pieds sous la tombe :
Lon lon la ! dessus dessous !
A cette vie d’agitations mondaines se joignait un singulier mélange d’idées macabres, excentriquement exprimées, en pendant d’un dessin par Gigoux, d’un portrait de Lamartine, par une tête de squelette humain placée au chevet du ht, et qui semblait ainsi veiller à côté le sommeil de la sienne.
Taine. — Dans ses deux volumes sur la Renaissance en Italie, il décrit une partie du lac de Némi, où j’avais, de mon côté, relevé un grand dessin très étudié. Son absolue identité avec le texte en faisant Y Illustration de son mot à mot me donna l’idée de l’offrir à l’écrivain. Comme pour Port-Royal et Sainte-Beuve, j’en reçus une belle lettre de quatre pages, qui coula encore, à la suite de tant d’autres, de mes trop faciles mains dans le harpon des amateurs d’autographes. Toujours comme pour Sainte-Beuve je me sens au demeurant peu attaché à cette sorte de prétendus psychologues dont la littérature semble surtout faite de philosophie documentaire. Taine et son école, — Bourget, Barres, de Goncourt, etc., — voyagent à travers la Nature et l’Art lestés d’une malle bourrée de li-
LANGUE
vres, et scrutent l’âme humaine avec leur ëcritoire pour spéculum... Ceci est au moins mon impression sinon opinion. J’ai dit, et ne m’étonnerais certes d’aucune réfutation.
Ma dernière entrevue de Taine eut lieu dans l’église de St-Germain-des-Prés, au mariage d’une nièce à lui avec un fils à St-René-Taillandier, aujourd’hui chef de division au personnel des Affaires étrangères.
SullyPrudhomme. — C’est chez Henner, qui faisait son portrait, et chez la poétesse Mme Blanchecotte qu’il m’a été donné de rencontrer cette noble et toute sympathique nature d’homme et d’artiste penseur qui s’appelle'Sully-Prudhomme. Alors il causait volontiers, en vertu de son élégante et douce éloquence et de sa subtilité native. Mâintenantlefait-ilde même? — je ne sais, depuis qu’il a endossé la tunique nessusienne sous coupe d’habit à palmes vertes de l’Institut, et qu’une épée lui bat dans les jambes : le tout encore plus gênant et ridiculisant au moral qu’au physique. — Jean Aicard m’a souvent dit avec force et citations à l’appui, qu’il tiendrait à devoir, satisfaction et honneur de sa vie, d’écrire sur Sully-Prudhomme une grande étude, rien moins qu’un volume, où il confesserait tout un bien et une admiration que la renommée ni ses confrères ne lui accordent pas suffisamment. — Un jour de causerie d’atelier :
« Pourriez-vous, demandai-je à Sully, décrire en poète et en psychologue que vous êtes et vous expliquer une chose qui me frappe moi autant que je ne me l’explique pas et qui me troubleau moins singulièrement ? Il y aurait à faire là-dessus plus
qu’un sonnet réussi. Eccolo : Comment fréquemment une même tête d’homme ou de femme peutelle présenter, au double point de vue plastique et sentimental, une si considérable, parfois radicale différence vue de face ou de profil ? La même personne vous apparaîtra, d’après cette sorte de vice versa ou verso recto 'de son visage, vulgaire ou distinguée, spirituelle ou sotte, mesquine ou grandiose, jolie ou laide, désagréable ou charmante, bref une antinomie physique et morale. A quoi tient-il donc que notre être se manifeste ainsi de lui-même tout contradictoirement sur ses propres identité et entité ? Quelle sélection ou promiscuité à en inférer ?... Déjà le peintre, le sculpteur et le poète auront maintes fois rencontré pour eux un masque, y compris la physionomie même, d’empereur romain ou de reine d’Orient chez un paysan ou chez une ouvrière.' 11 n’y a eu qu’à copier. — Je reprends ma question : Quelle analyse physiologique et esthétique ne sollicite pas le phénomène-problème de cette dualité de caractères et d’expressions, au moins en apparences de complet contraste, qui déroute l’œil et l’esprit ! Faut-il eu rester seulement à l’étonnement et à l’impuissance, même quand l’exemple ou modèle nous est fourni par l’original le plus près de notre chair et de notre pensée ? On peut discourir d’un tel sujet en longues causeries, mais difficilement conclure. Ne serait-il pas digne d’un concours proposé par les trois Académies des Beaux- Arts, des Sciences Morales et Française ? — Bonne occasion, au minimum, de piocher encore et toujours cet homo duplex , et, spécifions, ce femina triplex d’une si ardue métaphysique, et qui semble bien ici donner en nature son blason, partant, faire sa
LANGUE
preuve de la façon la plus topique. — Sutly-Prudhomme, qui avait paru vivement s’intéresser à mon observation, y est-il jamais revenu ? Pour moi le fait même me frappe et suggestionne continuellement.
Les extrêmes se touchent. Il est juste autant difficile à Galino de dire un mot d’esprit qu*à Ed. About de ne pas le dire.
T. X... se trouve devenu gazétier sur les boulevards de Paris faute d’avoir pu être brigand dans les ravins de son pays natal. Pas plus qu’on ne l’aimerait de sa personne au coin d’un bois, on n’aime à rencontrer sa prose au coin d’un journal, embusquée sur tout honnête passant. La petite presse volante contient mais contient, mal plus d’un de ces animaux nuisibles : hommes de plume et d’encre, exactement comme on pourrait dire de sac et de corde.
Gandar. — A deux pas de chez Guigniaut, je montais, avant ou après, chez le professeur en Sorbonne Gandar. Le trouvant occupé à préparer son cours parfois delà journée même, il m’essayait, dans le mode de Molière avec sa servante, à Paudition de son éloquence universilaire ; mais ne corrompait-il pas a priori l’auditeur, en me disant onctueusement: « Je vous sais V oreille fine ? » C’est l’éminent écrivain et peintre Emile Michel, son beau-frère, qui nous avait mis en relations ; d’où s’ensuivit ma connaissance de Scinder, de Deligny, Maréchal fils, de Lemud, Barillot et tout le si intéressant clan artistique de Strasbourg et de
Metz, et c’est pour lui que j’ai exécuté en album de lithographies un choix de l’œuvre de l’animalier Roland, son oncle.
En des circonstances et par des raisons aussi naturelles qu’involontaires de mon tait, lors d’un premier séjour à Rome, j’y lus, en me couchant, Le Génie du Christianisme ; au second, je lisais Salammbô , et, au troisième, je lis Pot-Bouille. Signe des temps, Aussitôt après, il me faut relire, comme on passe, à table, d’une macédoine au cari et aux pickles à un entremets sucré, La vie de Jésus, par Renan, ce plus timide des audacieux, l’a-t*on qualifié.
Emile Durand-Greville. — Ajoute à son nom la moitié du pseudonyme de sa femme, Henri Greville, la romancière célèbre et charmante. — Esthète et écrivain subtils, météorologue et potier à ses heures, d’une éloquence marquée de tendresse pour les objets de sa religion, il est surtout entré en-campagne, légitime de cause, assez discutable en la pratique de ses effets, contre les trahisons et méfaits du vernissage de la peinture. Tout vieux tableau de maître est pour lui comme un palimpseste où, de dessous les vernis, et entre les lignes des dates, il ressuscite et le eorps et le véritable esprit de l’œuvfe. Durand a pour moi les charmes particuliers d’une connaissance de la première heure, d’un ami définitif de la seconde et d’un coreligionnaire d’art et correspondant de jusque, j’espère, à la dernière.
Chaque fois qu’on se sera laissé aller à trop parler
LANGUE
de soi, il y a gros à parier qu’on aura débité une quantitéde sottises et d’ennui qui, montre en main, peut être évaluée dans sa progression et dans son total, d’après les mêmes lois analogues du carré des distances et de l’accumulation du capital.
Laisser quelqu’un, fut-il le plus spirituel du monde, parler longtemps de soi peut être un malicieux piège, où il doit finir par tomber peu ou prou en bêtise. Avec un sot, c’est avoir ni plus ni moins décidé la mort du pêcheur.
Au bout d’une certaine quantité de phrases on doit tomber dans quelque contradiction, aussi fatalement que la même aiguille du même Cadran qui a dit midi au soleil dira minait à la lune.
Péladan dit le Sar. — La « Chambre musicale » de Nîmes a été instituée par une classe de dilettanti qui, sans cérémonies aucunes, exclusivement entre hommes et facultatifs fumeurs, y viennent savourer l’audition d’œuvres de maîtres. « Je vous emmène, » dit, un soir, mon tout aimable hôte et distingué confrère Jules Salles. « Le programme est particulièrement corsé et intéressant : cela un peu beaucoup à votre intention faut-il dire. Vous trouverez là, comme pianiste et premier violon de notre équipe de virtuoses, vos bons amis Bonnet et Comtat. » Et me voyant en quelque réticence d’acceptation, il ajoutait : « Vous ne sauriez hésiter devant, en outre, la quasi-certitude de rencontrer un des plus assidus habitués durant ses séjours dans sa ville natale, ce fameux SAR dont, envers et contre bien des gens, vous vous proclamez l’admi-
rateur, » sans compter que son physique est aussi curieux à voir que son esprit à lire. Eh bien ! allons... Le grand quintette de Schumann venait de commencer lorsqu’on vit mon homme discrètement entrer et rester placé près de la porte. Rien de trop particulier dans l’ensemble du corps, plutôt menu et fin ; mais, de très extraordinaire, exceptionnel, unique, un masque, une chevelure absalonienne et une barbe semblant détachées d’un bas-relief polychrome de Korsabad, et en complément décoratif le personnage étant flanqué, faute de fauves ou de sphynx héraldiques, de deux acolytes diacre et sous-diacre. Tels, ainsi accompagnés, viton jadis l’olympien Hugo entre Vacquerie et Meurice, puis le paladin Barbey -d’Aurévilly appuyé sur l’épaule de quelque candide éphèbe. — Au premier intermède, une présentation me fut proposée. Tout en m’en défendant quelque peu, par manque de désir de relations au-delà d’une simple curiosité extérieure, déjà si amplement satisfaite, je ne pus m’y refuser. . . Ah! l’amorce de conversation ne devait pas rater entre mes compliments si précisés du volume de Vice suprême , tout suggestif et objectif à la fois de cette maîtresse cité de Florence où je venais justement d’habiter à fond un plein mois, et l’atavisme asiatique dont se réclamait l’auteur en nostalgie de ces régions chaldéennes et persanès, que je portais moi-même et plus réelle ment dans mes entrailles après quatre années de parcours, de naturalisation presque. Chacune de nos paroles, en combustion et fusion d’affinités, faisait feu et le communiquait à des traînées de poudre descriptive et esthétique ! J’en retiens essentiellement ce mot, bien topique de la part de mon
LANGUE
interlocuteur : « Jusqu’ici on n’a guère vu, rapporté l’Orient que pittoresque, celui des touristes et des peintres illustrateurs , mais non l’Orient, sentimental, qui reste à questionner et traduire. » — Le concert fini, et déjà tous dispersés dehors en rentrée, Péladan me fit rattraper pour savoir où et quand nous retrouver dès le lendemain. Je partais trop tôt pour cela, mais il voulut au moins m’envoyer un paquet de plusieurs de ses livres. Depuis, à travers allées et venues du midi au nord, nous nous sommes revus à Paris, avons surtout échangé plus que des lettres, quelques-uns de ces « cadeaux qui entretiennent l’amitié » la plus exquise sans doute, celle de l’intellectualité en général mais exprimée par l’Art en particulier. — Une fois encore ai-je à constater ici combien certaines personnalités très en évidence et vivant sur une réputation d’excentricité et d’orgueil, qu’a pu d’ailleurs leur imposer parfois une « philistinerie » inintelligente et malveillante, m’ont été, vues de près et avec le genre et le degré d’appréciation qui leur sont dûs, parfaitement saines, simples et modestes en ellesmêmes.
Voilà qu’à l’instant même m’arrive un nouvel envoi de sept volumes et brochures. Ne sont-ils pas déjà tout attractifs par leurs titres, à savoir : V Initiation sentimentale, — Istar , — Typhonia, — l'Art idéaliste et mystique , — Y Occulte catholique, — Sémiramis, — le Fils des ‘ étoiles. — Je compte trouver là un véritable régal, car j’admire fort, sans avoir ici à autrement m’expliquer sur un fonds plus out moins rédhibitoire de turpitudes, hystéries d’esprit et de plume, une indéniable abondance et capiteuse substance de documents et la haute
langue épique du poète-prosateur. Suis-je en cette appréciation peu ou prou partial ? Ce serait possible, du fait que le Sar m’a écrit sur l’un des sus dits volumes : « A J. L., qui a vu les nuits où parlent les étoiles ; » dire doublement exact, évoquant mes étapes nocturnes entre Hispahan et Téhéran, et qui m’a été à l’âme. \
« Ces paroles. ont d’autant plus de portée, écrit un feuilletoniste de tribunaux , qu’elles tombent du siège d’un procureur impérial. » Un siège qui'laisse tomber fait penser à une chaise percée, meuble d’où ne tombent pas précisément des paroles.
« Au Musée de Cluny, magasin de nouveautés , » porte une enseigne du boulevard de Sébastopol (rive gauche). — Et qu’est-ce qui a pu valoir au Grand Condé , rue de Seine 91, le patronage des toiles-cretone et articles de saison ?... Un bâton de maréchal de France transformé en aune !
« Au Soulier éloquent et civilisé, » dit, au cœur de Paris, une enseigne d’échoppe de la place Dauphine. . ?
Pompes et oraison funèbres. — Les quais,
les boulevards, les rues, les places sont encombrés de troupes, de cortèges, de députations. On entend des cloches, des tambours, des musiques, des commandements. La foule se précipite, la circulation est interrompue...
Je demande à mon voisin d’impériale d’un trarmvay qui s’arrête sur la place de Médicis •
LANGUE
« Qu’est-ce donc que tout ce monde ? Qu’est-ce que tout cela ? »
— C’est, répond-il, l’enterrement, je crois bien? du général Changarnier, qu’il demeurait rue de l’Harpe... De son vivant c’étai’ un ennemi de la République ; et maintenant c’est une saloperie de moins. » Rien de Rossuet ; mais ce pourrait bien être du Tacite.
Un Fontanarosa orthopédiste barre le Corso romain de cette enseigne reproduite en affiches dans chaque rue: « Non piü spalle curve » { Plus d’épaules voûtées). Partout les gavroches effacent le « Non », le « Piu » restant avec ce sens « Davantage, beau coup plus d’épaules voûtées. »
Simple silhouette. — En passant, vers 1865 devant un hôtel historique de la place Saint- Georges à Paris :
« Tiens, v’ia la cambuse ousqu’habite mossieu Thiers. Tu le connais pas, toi, au moins pour l’avoir rencontré quelquefois ?...
— Non, ni vu ni connu. Même, s’i faut dire, je sais pas trop positivement rien sur lui... si non, ah ! par ésemple, que c’es’un des plus marquants de la Chambre des députés, où, cré nom de nom ! d’après les journaux, tout petit et courtaud qu’est le bonhomme, i tape bien dans le tas !
. Je n’aurais su manquer de faire part d’une telle appréciation à qui de droit, lequel s’en montra vivement flatté.
Ces petits commerçants et boutiquiers ne doutent vraiment de rien. Vous vous rappelez, place du
Châtelet à Paris, cette enseigne : «. A la petite buvette des notaires , » par trop incongrûment arborée à la porte même du Palais de la chambre syndicale de ces graves fonctionnaires, et qu’on ne put faire modifier qu’à grand peine. Or-, à Rome, sur la sacrosainte Via Appia, une Antica Osteria,
. . . . . . pierres et briques,
Edifice à classer parmi les Historiques,
vous invite « Alla Tavolàta » (tablée) des Archéologues ! (Archeologhi) . Le fait est qu’on ne saurait se reconnaître, nulle autre part plus que là, en plein de
L’auguste bric-à-brac épars sous la fougère Que l’histoire plus tard met sur son étagère.
Une commission de savants trouverait
(Regardant le chiendent qui pousse entre les pavés)
A camper dans cette herbe énormément d’attrait. L’humidité triomphe et fait sous ce portique Prospérer la grenouille, animal aquatique.
Des pierres dans le. blé, du gazon dans les chambres,
Tous les siècles moisis ensemble. Que c’est beau !
Il serait peu décent qu’il en fut autrement.
Mais combien nous sommes loin, ici, en la susdite Tavolata, quoique tout à côté, des inscriptions simples, brèves, sans éloge officiel des premières
sépultures chrétiennes du second siècle !
Traduction libre. — Vis-à-vis des langues étrangères, nous en sommes toujours, en France, au mot d’une marchande de légumes (répétière) de la place Pie en Avignon, lors de l’occupation des
LANGUE
alliés en J 815. Elle n’en revenait pas, ayant affaire à des soldats de la garnison autrichienne, qu’il pût exister en Allemagne et que l’on y parlât un langage allemand. « Fou ciguë n drolé dé gous , disaitelle, dé pari' ansin. » (Il faut avoir un drôle de goût pour parler ainsi.)
©r, le peintre Hamon, moitié plaisanterie, moitié faute de mieux, traduisait à ses compatriotes venus visiter l’Italie cette enseigne qu’on y rencontre à chaque pas : Spaccio di vino padronale all'ingrosso ed al minuto. (Débit de vin de propriétaire en gros et en détail.) « Espèce de vin pas trop mal, lequel engraisse, et à la minute. »
Disons cette autre naïveté provençale. Une personne du pays y rentre d’un voyage à Londres. On la questionne :
« Mai aquéléïs Anglés , dins soun Anglouterre, qute léngue parloun?... lou francès ? » (Mais ces Anglais, dans leur Angleterre, quelle langue parlent-ils? le français ? )
— Eh ! non.
« Parloun lou patois , alors ? » (Ils parlent le provençal, donc ?)
— Eh ! bien moins encore.
« Couméf parloun ni lou francès ni lou patois ? Mai alors ci pas dé clzèns aco , ci dé bestif » (Gomment ! ils ne parlent ni le français ni le provençal? Mais alors ce ne sont pas des gens, cela : ce sont des bêtes !)
Le relieur de mes deux volumes de La légende des siècles par Victor Hugo, en corrige ainsi le titre sur le dos : Les légendes du siècle .
— x l s'émouvent p’ assez, dit un voyou du paradis, aune représenlation du Misanthrope; et moi j'aime bien quan on s' émou un peu , et qiion parle pu vite que ça. »
Un Mécène annonce quelque argent au pauvre diable N... : «Pour tel jour, dit-il, ça tomberait-il bien ?...
— « A pic ! » s’écrie celui-ci.
Oh ! éloquence des situations, tu es la plus grande.
Fantaisies de langage. — D... écrit et parle le meilleur français; mais il possède en compensation une bonne qui lui débite couramment de ces choses — et naturellement il s’en régale quand même — : « Mossieu (elle explique son retard à servir le déjeuner), écoutez, j’ai voulu justement, pour aller plus vite prendre le traîné (tramway), mais il égorgeait (regorgeait) tellement de monde qu’on ne trouvait plus même de place sur la platebande (marche-pied)... Et puis, au marché, ce qu’il faut marchander ! Tout est si cher qu’on ne sait plus qui manger..., et ça me refout, etc., etc.
J’ai du m’armer d’un dictionnaire pour prouver (et encore!) à ma portière qu’elle avait tort de prononcer collidor au lieu de corridor, ormoire au lieu de armoire, eintième au lieu de cinquième, en errïère pour arrière, etc., etc. Longtemps confuse et interloquée, elle a reparti tout à coup : « C’est pourtant vrai que c’est écrit corridor, armoire, etc. ; mais n’importe, je n’oserai jamais si bien parler que ça. »
LANGUE
Comme je faisais observer à une petite fille de supprimer, dans’ses devoirs , h à omelette : « Tu diras tout ce que tu voudras, s’écriait-elle, mais c’est plus coquet avec un h. » — Qu’y a-t-il ? demandais-je à une autre fille tout en pleurs. « Papa, ditelle, vient de jeter ma poupée au feu, et veut me mettre, pour travailler^ un attelage de géographie.»
A la Petite Vache. — Il existe sous cette enseigne, rue Mazarine, une Crémerie dite « Belge, » fondée par les époux Carment, et qui, depuis trente ans, à mon expérience assidue, donne à manger très honnêtement. Parmi ses pensionnaires et habitués de la veille et du lendemain, l’on pourrait citer bien des noms aujourd’hui en circulation publique. Pour mon compte, j’ai connu là, et en charmante confraternité, des étudiants en droit, et en médecine, devenus professeurs effectifs, préfets de première classe et voire ambassadeurs puis ministres, des élèves-professeurs de l’Ecole d’Athènes arrivés collaborateurs à la Reuve des Deux-Mondes et membres de l’Institut, des acteurs de l’Odéon reçus sociétaires de la Comédie- Française, des élèves de l’Ecole des Beaux-Arts, peintres, architectes, sculpteurs, graveurs, rentrés de la Villa-Médicis à Rome et entrés à l’Académie des Beaux-Arts, etc., etc., et surtout combien de vivants devenus morts ! Il y a passé et repassé, comme invités au moins, Brion, Henri * Monnier, Berthelier, Alexandre Chodzko, Monselet, Henner, le voyageur en Abyssinie GuillaumeLejean, Gustave Doré, Eugène Cicéri, Decrais. Longtemps, de cette
génération, y restaient encore endurcis dans le célibat Charles M... — mais il vient de se marier tout de même, — secrétaire inamovible de la Société de de Géographie ; Charles Topffer, fils de Pillustration littéraire et artistique de Genève la plus populaire; G..., l’émérite sanscritiste ; le peintre de genre Léon O..., Paul Dubois, marié aussi.
Suspendu au mur de la dernière pièce, le Sa, ne tus Sanctorum , un cadre de portraits-charges des membres de tout l’ancien personnel n’y figure plus guère vraiment qu’à titre de document tristement rétrospectif, sorte d’épitaphe de l’absence des disparus tout autant que de la mort de la plupart. Dans le contenant de ce milieu, le contenu a pu pourtant, par tradition au moins, se conserver avec une partie de certaines mœurs, et, par bonne philosophie, avec une certaine illusion de la jeunesse passée. En voici un exemple : L’un des pensionnaires actuels fréquentant, les mardis, l’intérieur de l’un des anciens commensaux de la Crémerie, aujourd’hui marié et entouré de famille, y voyait travailler des jeunes filles à leurs devoirs et préparation d’examens. Le tableau est digne d’intérêt, de pitié parfois; et pour encourager, aider efficacement, en particulier à l’étude de la Géographie départementale de la France, l’ami apporte, un soir, la liste suivante, mirifique fruit de ses propres élucubrations entre la poire et le fromage, et de celles de ses compagnons de table :
llle-et-Villaine au roy de bafouer sa Rennes.
De tout il se Privas quand il fut dans Y Ardèche.
Finistère , ô ténor, ou je vais dé Quimper.
La Mort, autour de nous, nous Y Aveyron Rodez.
LANGUE
Pas-de-Calais- che au bois qui ne soit pleine Arras. De douleur elle est Meurthe et d’une esqui Nancy. ,4%-toi donc, ma fille, il se fait déjà Tarn.
De tabac Mâcon cierge a toujours Saône-et-Loire.
Et ainsi de suite jusqu’à complet épuisement de la liste. Le tout a, du reste, été maintes fois publié.
ART, BEAUTÉ, GÉNIE
Le beau se compose de deux puissances ou manières d’être, et n’existe, à vrai dire, que par leur réunion ; celle de la beauté même qui lui est propre, et celle de l’intelligence et du sentiment adéquats que cette beauté rencontre ou crée en nous.
La véritable et plus haute Beauté d’art n’existe que pour ses voyants naturels, ses congénères, proche-apprentis ou conquis sur quelque chemin de Damas esthétique. Elle reste invisible, non-avenue, lettre morte à tous ceux qui, alors, impressionnés autrement, en trouvent ou s’en font de diverses : sincères soit, et admirables par la valeur individuelle de l’artiste, mais, à proprement parler, d’ordre inférieur.
La Beauté c’est au moins l’idéal de la matière, et pourquoi pas son spiritualisme?..., qui en vaudrai! bien un autre.
ART, BEAUTÉ, GÉNIE
L’Art, quelle signature pour une race, pour un pays, pour une société et une époque!
Le grand, en Art, c’est l’excessif d’émotion dans le simple de forme.
Entre la Création et l’Homme, l’Art est au moins une traduction, tantôt littérale, tantôt synthétique, le commentaire permanent d’une langue sacrée, formidable, trop hautement abstraite, et qui, pour presque nous tous, resterait lettre morte dans le seul texte original.
Cela, un ciel, se dessine donc et se modèle ? me demandait faux bonhommement le peintre de figures X..., y mettant peut-être bien au fond quelque malice sinon mépris vis-à-vis des peintres paysagistes. Eh ! oui, répliquai- je, cela et se dessine et se modèle, si on le peut, tout autant et plus subtilement qu’un méplat d’abdomen ou qu’une rotule.
Decamps, assure-t-on, a copié son immense champ de « Bataille des Cimbres, » d’après quelques mottes de houille et du terreau disposés sur une table; et Hugo, composant les Orientales , s’inspirait du Bosphore sur les bords du canal Saint-Martin : tout est dans tout.
Tels petits pays sont les grands peuples. Des plus petits motifs, aussi, l’âme et la main (vis) de l’artiste peuvent faire les plus grandes œuvres.
Ce qui fait le véritable artiste ce n’est pas seule-
ment ce qu’on appelle exactement la vue , mais bien ce que l’on peut dire métaphysiquement la vision. L’œil d’un Phidias, d’un Michel-Ange, d’un Rembrandt, d’un Poussin ne regarde qu’à travers la fenêtre de leur esprit. Cet œil et le verre de l’objectif photographique sont deux; à moins, en partie, que l’œil même du photographe soit d’un artiste. En tous cas il faut toujours se baser sur V « Homo additus Naturoe » formulé,, je crois, par Bacon.
Le véritable artiste fait son œuvre avant tout pour... la faire; de même que la poule ne pond certainement pas ses œufs pour les consommateurs.
En Art, le premier mouvement aussi éteint le bon, fiez-vous y de préférence.
Le plus modeste de nous a'chaussé, une fois en sa vie,, pour quelque trop lointaine ambition, de trop grandes bottes de sept lieues. La question c’est de pouvoir seulement remuer avec ; tandis qu’en simples pantoufles on filerait tout doucement son petit bonhomme de chemin.
« Caractères des passions », gravés d’après les dessins de l’illustre Monsieur Charles Le Brun, peintre du roi : tout un recueil, tout un traité, presque un code promulgués en « têtes d’expression » et, pires qu’insuffisants et non avenus, dangereux même pour des études d’écolier. Holbein, Rembrandt, Vélasquez, Ingres ne font que de simples portraits, et avec quelle puissance et quelle éternelle force de loi !
ART, BEAUTÉ, GÉNIE
Ne forcez rien, pas même la vérité dans son puits. Faisons seulement qu’elle daigne s'octroyer.
Il n’est de conseils valables que ceux applicables à notre organisation individuelle d’un chacun.
Théorie propose; pratique dispose.
Une botte de radis, divinement réussis par Chardin ou Aug. Rousseau, sera toujours supérieure à tous les dieux de l’Empyrée académiquement ratés par P...
En philosophie et théorie d’art, il peut y avoir des principes^ des lois; en pratique, il n’y a que l’artiste.
Pour être un grand artiste, il suffit de montrer, fût-ce à côté d’innombrables défauts, une seule grande qualité; de même qu’une femme peut être adorable pour un seul point de beauté.
La grandeur, le style d’une œuvre, assez indépendants des proportions et du caractère du modèle, ne ressortent que de l’objectif de son auteur même.
Pour l’artiste proprement dit, comme pour l’écrivain, le musicien, etc., l’outil de son métier doit être possédé en une telle maîtrise qu’il lui apporte presque autant d’idées même qüe l’ouvrier lui en propose. — Quelles bonnes aubaines procurées au peintre, au musicien par une touche, un accident
involontaire ou même un erreur ! C’est parfois le cas de la rime pour le poète.
La meilleure et la plus belle confiance à avoir en soi, c’est non pas celle pour ce qu’on a déjà pu faire, et qui ne serait que de la sotte vanité ou du plus déplaisant orgueil, mais bien celle pour ce qu’elle doit et pourra vous faire faire ou tout au moins tenter.
Le seul nom d’un chef-d’œuvre fait à l’auteur son blason aussi, et le plus haut d’entre tous.
A la monnaie que frappent les princes, laquelle se déprécie et perd son cours du soir au lendemain, il en est une bien supérieure : celle d’un fragment de sculpture, frappée à l’effigie du Génie, et servant au commerce universel et éternel des esprits.
L’éclosion et production dépensées et d’œuvres s’active comme celle végétale, où plus on coupe des fleurs, des feuilles et même des branches à l’arbre, à l’arbuste ou à la plante, plus ils sont vivaces et bellement producteurs.
Une bonne ou belle pensée, un bel ou bon ouvrage c’est toujours la perle devant, pour être trouvée, cherchée dans le tas de fumier d’autres.
Ce qui fait nos défauts non seulement incorrigibles mais infiniment perfectibles c’est que nous les croyons précisément les premières de nos qualités.
ART, BEAUTÉ, GÉNIE
Heureux qui peut garder pour le coup de la fin la note la plus vive, le mot le plus accentué, la touche la plus franche !
Un professeur calligraphe expose, comme enseigne, des doubles échantillons de la main de ses élèves : les uns d’avant la première leçon ; les autres, en regard, datés de la dernière ; ceux-là d’une griffe tout originale, pittoresque, expressive, précieuse au possible; ceux-ci amenés, dépravés d’heure en heure au même type de plume élégante, parfaitement plat et nuL
Aussi facilement que le vin en vinaigre, nos meilleures qualités, non surveillées, peuvent tourner en pires défauts.
A bien des organisations de talent incomplet, bien des carrières avortées il n'aura manqué peutêtre que cette à la fois très modeste et héroïque chose, la patience, que Buffon appelle subrepticement le génie, et où l’on doit sous-entendre la durée d’amour et volonté qui donne celle de l’étude et de la production.
Les ouvrages de patience sont ce qui frappe le plus, stupéfie presque religieusement la masse du public. Effectivement ne comportent-ils pas un effort surhumain où l’ouvrier producteur, sinon la réussite de sa production même, s’est mesuré, l’instant de sa vie, avec l’Eternité.
Tout personnel et unique que soit le talent d’un grand artiste, on se trouve dès l’abord et au sortir
de son œuvre, en face de grandes vues d’ensemble, d’esthétique universelle : effet qui ressort en propre, à vrai dire, de tout homme et de toute chose transcendants.
Les véritables créations, des plus primesautières même, de la pure imagination, savent rencontrer, dans la fantaisie du moment, les images de la vérité éternelle, et, par ainsi, atteindre de l’individualité à la généralité : bonheur dont le bénéfice net et clair échappera à des efforts les plus prémédités.
L’exaltation du sentiment ou inspiration, exprimée avec la science et la facilité de la forme, telles sont les plus rares et les suprêmes conditions et qualités qu’au génie seul il est donné de réunir dans une même émission plastique.
Un tableau fait ou à taire. — L’ai-je vu, l’ai-
je imaginé ou seulement rêvé?
C’était dans le musée d’une ville des bords du Rhin. Le cadre, noir, mesure environ un mètre de haut sur 0.80 centimètres de large. Comme sous la main du spectateur, c’est-à-dire de grandeur naturelle, se dresse le talus d’un tertre. La terre, noirâtre, moitié éboulée et humide par places, présente en tranche la sorte de poudingue d’ossements blanchis et de planches pourries . d’un ancien cimetière abandonné. Entre autres fragments et débris dispersés, une tête entière, mais vermoulue, disjointe, qui a roulé et est restée penchée sur la tempe comme sur un nouvel oreiller, occupe le centre du sujet. Dans toutes ses cavités
ART, BEAUTÉ, GÉNIE
et moindres fentes, de ses yeux, de ses narines, d’entre ses dents, pleins de poussière grasse, ont germé et jaillissent l’herbe, les plantes et les bouquets de fleurs de la saison des blés, dont un champ paraît couronner le plateau lumineux du tertre. Un essaim de papillons multicolores danse follement partout dans l’air ensoleillé, et une couleuvre se déroule voluptueusement, sortant de dessous cette tête. L’ai-je vu, l’ai-je imaginé, ou rêvé ?
Artistes, savants, penseurs, poètes, natures supérieures, il vous faut égaler et vaincre, sur le théâtre commun de la vie, M. Prudhomme, votre épicier et consorts; c’est-à-dire être bien portants, pratiques, propriétaires, rentés, réguliers, bons pères, bons époux, etc., pour qu’ils ne disent pas rédhibitoirement votre talent solidaire de bizarrerie, votre génie une maladie, votre idéal un désordre.
A qui atteint au talent, au succès, à la gloire, reste à obtenir le bonheur, plus difficile, de se les faire pardonner.
Que l’artiste en vogue prenne garde de se faire telle clientèle qui, à son tour, le défasse.
Michel-Ange, Raphaël, tous les maîtres de la Renaissance n’ont pas eu certainement à travailler pour des médailles de Salon et des croix, pour un fauteuil à l’Académie ni une patente de place de professeur. Si donc, du plus ou moins, du génie au talent, l’artiste de valeur peut et doit produire sans
cela, pourquoi ne pas lui éviter la sorte de profanation de ces ridicules, le déshonneur de ces honneurs, bons pour un chambellan et pour un cuistre ?
En Art aussi, plus qu’on ne le croit, deux et deux font quatre, et,' de plus, il est de rigueur que les 2 soient bien faits.
Le laboureur sarcle, bêche, défonce, fume, amende, sème, arrose, sue et se morfond et s’échine; puis un soir, rendu, il s’assied, se croise les bras, fait le mort, attend... Alors, mais alors seulement, un beau matin, la semence lève, et la moisson et la récolle viennent à lui d’elles-mêmes toutes seules.
Un talent s’alimentant de son. seul propre fonds, pour abondant et varié que soit ce fonds, mais impuissant par son excès même à copier parfois directement la Nature sans transformation volontaire aucune, court au danger final de s’épuiser, par son propre abus, de se pervertir et de dégénérer en un talent de procédé, en un chic, en une sorte de calligraphie. Tel est le redoutable fait des maîtres et des écoles dits de décadence, où se font admirer pourtant de si prodigieuses organisations, puisqu’on doit y compter Michel- Ange, Jules Romain, les Carrache, Le Guaspre, Rubens, Puget, pour ne citer que des hommes de génie ou dignes de très haute considération. Malheur à qui ne peut dissimuler respectueusement une trop grande habileté de la main, conduisant fatalement à une sorte de redondance cavalière, flamboyante et purement jaculatoire de la forme. Non réprimée à
ART, BEAUTÉ, GÉNIE 67
temps, elle conduit par l’éloignement exclusif de la présence immédiate du modèle extérieur, à substituer l’esprit de la personnalité de l’artiste à celui si indépendant et incorruptible de la Nature. Oui, seul l’artiste travaillant sous l’attrait soudain, renouvelé et honnêtement accepté du modèle primordial et bien désintéressé de cette personnalité, pourra alors toujours progresser, rester vivant jusqu’à la dernière heure de sa carrière.
La Beauté, c’est la vie, ou, à la fois plus simplement et plus généralement, c’est la Vérité. Pourquoi les vieux juifs de Rembrandt et les magots de Téniers sont-ils beaux quand même, et sont laids les olympiens de Blondel et de G... ? C’est parce qu’ils sont animés, vivants et transfigurés de l’étincelle de vérité.
Ah ! les dieux n’ont si terriblement puni Prométhée, l’audacieux artiste, que parce qu’en leur volant le feu de vie, il leur volait Tout.
A côté de Phidias, de Raphaël peuvent venir se placer Rubens et Rembrandt, mais avec des merveilles qui sont surtout le fait de leurs exceptionnelles individualités ; tandis que la Beauté, incarnée seulement on dirait chez les premiers par une sorte d’« homo facta est , » existe immanente, comme en elle-même, d’elle- même.
C’est toujours avec une grande satisfaction qu’on doit voir un artiste se vouer plus spécialement à reproduire les types, paysages, figures ou animaux
de son pays natal ou de celui qu’il habite. Il y a là des conditions naturelles, faciles, inévitables et plus précieuses de vérité et d’impression intime. Seulement ainsi on produit des œuvres originales et durables. Ne préférez-vous pas Ruysdaël à Berghem l’italique, les bords de l’Oise de Daubigny à ceux du Tibre par Français, les bourgeois d’Amsterdam qu’emploie Rembrandt pour ses scènes bibliques aux Orientaux d’Horace Vernet ou de Tissot ?
V... défendait certaines fautes de ses tableaux de paysage et animaux exotiques, disant : « Il faut connaître le pays, la particularité de... » En Art, l’interrompit absolument H..., un des peintres qui entendent le mieux un tableau, il n’y a pas de cas particulier contre nature.
L’Art peut être utilitaire (heu!), mais tenons-le quitte déjà d’être surtout, dans sa supériorité propre, la fleur de l’esprit humain.
Alors qu’on croit faire servir l’Art à un spiritualisme, à une politique, à un but quelconque, c’est toujours, au contraire, lui-même qui s’en sert et qui, tout seul, leur survit. Ce qui fut sa raison n’est plus qu’à peine son prétexte.
Pourquoi restaurer les statues antiques... ?
Vis-à-vis de la pure admiration, une fleur n’a pas besoin de devenir fruit.
ART, BEAUTÉ, GÉNIE
Devant un chef-d’œuvre, de l’admiration à l’enthousiasme qu’il mérite, il nous arrive d’hésiter seulement d’un pas, que décide la critique d’une ganache.
Prométhée, l’artisan primitif et brutal, vola aux dieux le feu ; Corrège, Claude Lorrain, Prudhon, Corot, les artistes raffinés, dérobent au ciel la lumière.
Sur cent paysagistes et des plus cuisiniers, quatre-vingt-dix-neuf oublient , dans leur civet, ce lièvre : l’air.
Dans la Nature les objets en sont comme le corps, la lumière en est la vie et l’air Pâme. Or, Corot, peignant surtout cet air, peut être déclaré le plus grand paysagiste qui ait jamais existé.
Pour vivre dans le site du Polyphème, peint par Poussin, il faut être rien moins que Polyphème, et rien moins que Poussin pour seulement s’y promener.
Parmi les ouvrages d’un artiste, il en est toujours tel, pour excellent qu’il soit et le moins inégal aux autres, qui fait comme leur charge. Nul critique, nulle caricature ne sauraient les parodier davantage ni parfois plus cruellemeat.
Le Génie, c'est voir et pouvoir ce que la foule regarde sans le voir, quelques-uns le voyant sans le pouvoir.
Le Génie c’est de l’or, mais que toujours il faut extraire, fondre, sertir ; la qualité de mineur, de fondeur et d’orfèvre y importe donc beaucoup.
Le Génie, absolu, est une raison. Le talent, un raisonnement, n’est que relatif.
Dire, comme on le prétend volontiers, que le Génie est en dehors de la grammaire et s’en passe, c’est méconnaître qu’il est la grammaire, la science mêmes, à l’état inné, mais avec seulement un mode d’emploi qui lui est propre.
En attendant, pour l’homme de génie, d’être, un jour ou l’autre et plus ou moins, le martyr public de la foule, il est déjà en lui-même la bête de souffrance de sa propre pensée. Et la chose y est d’autant plus fatale et portée à »son maximum qu’elle peut déjà se produire, ne fût-ce qu’à son minimum, chez le plus ordinaire d’entre nous.
La plus grande et lointaine des solitudes est celle où risque d’être exilée l’âme du juste, d’être incompris l’esprit, de Génie.
Il n’a sans doute manqué à l’hygiène morale de tant d’hommes de génie morts si jeunes, que de pouvoir être, un jour la semaine, la première des ganaches venue.
Comme le crime, on dirait, le Génie a toujours besoin d’avocats pour plaider sa cause.
ART, BEAUTÉ, GÉNIE 71
Tant de gens ne pouvant regarder le Génie en face, pas plus que le hibou la lumière, ainsi jamais ne le voient et ne jugent que de travers.
Le Génie est géant et gênant.
L’exception .du Génie est écrasante pour notre admiration et aussi nous remplit de compassion pour son isolement. Même entre eux, de génies à génies, ils sont parfois aux antipodes l’un de l’autre ou hostilement opposés par l’inintelligence de nos diverses et fausses appréciations.
L’homme de talent se possède ; celui de génie est possédé.
Génie , étiquette que bien des gens s’arborent sur le front. Il n’y manque que la très vulgaire (prétendent-ils) mais absolument indispensable : Manière de s'en servir .
La cour de l’établissement des Sourds-Muets, rue Saint-Jacques, à Paris, possède un prodigieux arbre, un orme unique. Etroitement encaissé dans de hautes murailles, aucun voisin n’en jouit, aucun passant ne l’aperçoit, aucun Parisien ne s’en doute. On ne le voit et ne l’admire que des lointains coteaux qui bordent l’horizon. Ainsi, souvent, un grand homme est inconnu ou indifférent aux plus proches de son existence. Il n’est apprécié que par des contemporains étrangers et par une postérité éventuelle.
Tout homme d’un génie profondément humain peut dire de son œuvre aux esprits et aux cœurs de l’Humanité entière: « Ceci est ma chair, ceci est mon sang ; mangez et buvez ! »
Ne plaignez pas trop, naïvement, les hommes de génie de ne point jouir des éternités de la gloire. La quantité de tous les applaudissements, de toutes les statues, de toutes les couronnes, de toutes les ovations des siècles n’équivaut pas à la qualité du simple « Voilà!» dont le grand artiste apprécie, en son lor intérieur, clôt et livre son œuvre.
Le talent c’est faire mieux ce que beaucoup ont déjà fait.
Le mérite , c'est faire d’une manière suffisante quoi que ce soit présentant une certaine difficulté.
Savoir remplir son verre jusqu’au bord sans déborder d’une goutte est le fait de l’homme de talent ; ce en quoi celui-ci ne pourrait être égalé par l’homme de génie, quelque fois plus ou moins maladroit et salissant.
Il est des organisations essentiellement génératrices qui, aux époques de transition et d’enfantement, ou de simple renaissance, alors que d’autres viennent de dire leur dernier mot, — qui ne saurait plus être désormais, vis-à-vis de cette marche forcée du genre humain, qu’une langue sublime mais morte, que l’épitaphe du passé, —recommencent, transforment ou renouvellent l’Art. Arrivant ainsi, le plus souvent, dans un morne désert, les
ART, BEAUTÉ, GÉNIE
hommes doués de ces organisations et investis de cette mission vont droit au rocher inconnu ou dédaigné jusqu’alors, le frappent d’une baguette miraculeuse, et une source vierge et abondante en jaillit.
Le mauvais a ceci d’excellent, qu’il est comme la confirmation, la pierre de touche, la plus sûre affirmation du bon.
Sur ce mot « j’adore ! » mot terrible d’engagement vis-à-vis de son objet quelconque, il ne reste plus qu’à tirer l’échelle après soi. On ne saurait donc se réserver jamais assez discrètement, carie prononcer trop tôt c’est commencer par la fin.
Les seules réalité et mesure d’âme, d’immorfalité et de gloire humaines sont encore celles que dispensent et que déposent le poète et l’artiste dans le souffle du vent et sur le sable qu’il emporte à travers le temps et les esprits.
Que l’être humain est fait petit ! Son corps et son existence tiennent dans la place et le temps d’un berceau à un cercueil. Mais il peut faire grand jusqu’à l'immortel !
Du lyrisme de la voix du Sémiramis-Grisi et de Faure-Hamlet, qui exprime tout en seules vocalises, je vais droit, par dessus Scribe, Ponsard et Sardou, à celui du mutisme de Pierrot-Debureau, qui exprime tout en seuls gestes.
Des organisations sont comparables au grès : elles se composent... et se décomposent de petits grains très durs, très brillants en eux-mêmes mais dépourvus d’assez d’agrégation, et sans valeur donc comme bloc ; il peut arriver, tout au plus, que le véritable esprit des autres s’y aiguise et polisse.
Celui qui sait beaucoup, mais ne sait jamais tout, — la science n’avant ni commencement ni fin, — est plus incomplet que celui qui ne sait rien, l’ignorance comme l’inconscience pouvant être absolues.
Dans la nature, un Prud’homme, un Fromentel vous exaspèrent et empoisonnent de misanthropie. Au théâtre, notre philosophie, tout en sentant encore mieux le défaut, le pardonne d’autant plus facile ment 'qu’il est plus ridiculisé, c’est-à-dire plus châtié ; et elle ne veut se venger qu’en admiration et en gratitude pour les auteur et acteur.
En passant sur le quai lYlalaquais. — A propos de l’exposition des œuvres d’Eugène Fromentin (avril 1877). — La foule qui passe sur le quai Manquais reste coi devant une porte assez belle, mais qui semble donner accès, derrière la toile d’un bureau de contrôle, dans un cabinet de Curtius ou devant., la baignoire d’un phoquesavant. «Entrez, entrez, Mesdames et Messieurs ! On ne paye que la modique somme de 1 franc, un frranc par personne (pas de consommation). Nota bene : On ne rend pas l’argent, à ceux qui ne sont pas contents. » Avec cela, des mâts vénitiens garnis de drapeaux trico-
ART, BEAUTÉ, GÉNIE 75
lores, des cartouches et, le dimanche, quelques sergents de ville.
Cette porte si vulgairement privilégiée n’est autre que celle de l’Ecole nationale des Beaux-Arts, établissement noble, public et libéral s'il en doit être, mais qui prend l’habitude de poser un tourniquet payant aux propylées de son temple, à propos de l’exposition des œuvres d’un artiste.
C’est devenu invariable. A peine un peintre, un sculpteur, un architecte de premier rang ou autre vient-il de rendre le dernier soupir; ou bien dé- .couvre-t-on l’existence précaire de quelque petitfils ou nièce d’une de nos gloires artistiques, que le président d’une Association ou quelque particulier très zélé (et certes bien intentionnés et faisant en cela leur devoir personnel) accaparent l’exploitation de son œuvre et de son nom sous forme de pièces de vingt sous. Rien de mieux, mais, c’est là notre grief, partout ailleurs qu’à l’Ecole nationale des Beaux-Arts, une institution où nous demandons gratuits sinon obligatoires le culte et l’instruction des Beaux-Arts, cela comme droit pour tous et comme dignité pour l’institution elle-même.
N’est-il pas grandement immoral, disons-nous, de voir les existences, les œuvres sublimes ou renommées des Prudhon, des Ingres, des Corot, des Carpeaux, Pils, Troyon, Baudry, etc., citoyens comblés d’honneurs par l’Etat et d’argent par le public, aboutir, comme apothéose, à une tirelire plus ou moins larmoyante et mendicante, et qui surtout, à vrai dire, exclut ce public même dans son acception la plus large et la plus sincère. On nous objectera des frais considérables de transport, d’installation, de personnel à récupérer, à
faciliter. Soit : eh bien ! mettez alors un droit d’entrée de 25 centimes, absolu pour tous (ce qu’il faudrait établir également pour les Salons), quitte à réserver un jour ou deux par semaine à un prix élevé pour les amateurs aristocratiques et désirant l’entre-soi : et cette oboîe ou sorte de simple jeton de présence, n’humiliant personne et sainement démocratique, produira de bien autres sommes que les rares pièces de un franc, qu’esquivent ou fraudent d’ailleurs sous tous prétextes, C’est bien entendu, comme au théâtre, au concert, au Salon, les neuf dixièmes de votre public actuel.
L’Ecole n’en viendra-t-elle pas aussi, un jour, à mesurer et limiter ainsi les expositions des concours des élèves et des pensionnaires, de Rome, sous la bonne raison de constituer à certaines catégories d’étudiants des bourses, des tontines et subsides d’encouragement ?
Encore un mot.
Il a été question (l’est-il encore ?) d’une exposition, qui serait organisée à l’Ecole des Beaux-Arts, de ce qu’on appelle YOEuvre d’Henri Mon nier. Nous ne saurions y croire qu’à l’état de faux bruit. C’est déjà trop, pour la raison d’être et la haute convenance d’une Ecole des Beaux-Arts, de s’être laissé aller aux apothéoses sémblables d’Hippolyte Bellangé et de Chintreuil. Avec Monnier aujourd’hui nous aurons demain Daumier (toutes réserves faites vis-à-vis de ses incontestables qualités), après-demain Bertall et pourquoi pas ensuite Cham,Grévin, Chéret, Marcellin ou Stop ? Certes nous croyons apprécier à leur réelle et juste valeur le côté plus ou moins pittoresque et très-spirituel de ces individualités ; mais c'est ailleurs qu’ici qu’elles doivent
ART, BEAUTÉ, GÉNIE
trouver leur église, leur autel et leur culte. Et qu’on ne nous oppose pas ce ternie mixte et si inconvenant pour tous, employé avec Chintreuil par exemple, qui ne fut exposé que dans le vestibule seulement, avec les cannes et les parapluies. Dans une maison qui se respecte en respectant ses hôtes, il n'y a pas deux catégories de ceux-ci : ceux du salon et ceux de l’anti-chambre ou du vestiaire. C’est encore là, de la part de fonctionnaires officiels, un genre d’opportunisme qui, cause et effet de mécontentement réciproque, n’aboutit qu'à l’inopportunité.
Non, n’est-ce pas ? on ne fera pas succéder sous les Prophètes et les Sibylles de Michel-Ange et sur les mêmes parois portant les Stanze de Raphaël, non, le Directeur d’une Ecole des Beaux-Arts ne fera pas succéder au Sain t Symphorien et aux Odalisques d’Irïgres, aux Muses de Prudhon et de Baudry, aux Etudes d’Henri Régnault, à Corot, à Barye, les Monsieur Prudhomme et les Mère Michel des illustrations du Charivari.
A ceux qui peuvent ne pas le connaître, quoique le rare volume porte pour épigraphe ce vers de Corneille :
Je ne dois qu’à moi seul toute ma renommée,
je me reprocherais de ne pas leur signaler, pour y goûter les joies les plus pures, ce traité en vers par un certain sieur Lemierre sur
.... l’art heureux
Qui, par Raccord savant des couleurs et des traits,
Imite et fait saillir la forme des objets.
Je ne puis citer, en passant, que quelques frag-
ments, mais ils suffiront sans doute à faire vouloir se régaler du tout. Les voici :
Dessine en ton cerveau : c’est la première toile I
Artiste, en un moment à la clarté propice,
Donne un corps à l’image en bombant les contours.
Redoute un long travail : une pénible couche Amortiraifle feu de la première touche.
Les mains savent encor pour le plaisir des yeux Préparer des couleurs l’accord harmonieux.
Avant que le pinceau les unisse et les change,
Tu fais leur union et leur premier mélange.
Connais les sept couleurs, sources des autres tons,
Les passages divers des divers rejetons.
Connais leur alliance et leur antipathie,
Par quel mélange adroit on les réconcilie,
Quel est l’art des reflets, leur concert et leur jeu. L’orange sur la toile est-il trop près du bleu ?
Du voisinago entre eux la discorde va naître 1 Que le vert les sépare, et l’accord va renaître.
Etc., etc.
Il y, a aussi de ces bonnes Rosalies (un terme d’argot du bric-à-brac typographique, particulièrement en estampes) par un autre certain André Lens, peintre, correspondant de /’ Institut de Paris et membre de plusieurs sociétés de province et de P étranger. Notons toutefois, comme circonstance atténuante, au bénéfice de l’auteur, que le livre, intitulé « Du bon goût ou de la Beauté de la peinture considérée dans toutes ses parties » (comme naïves hardiesses anacréontiques, le passage relatif à la vénus de Médicis ne laisse rien, mais rien de rien à désirer), a été édité hors frontières « chez de Brachenier, libraire à Bruxelles. » Je ne sais pas que la France en ait publié de contrefaçon. — Mais n’y-a-il pas aussi des passages fort récréatifs dans
ART, BEAUTÉ, GÉNIE
certaines « conférences de M. Lebrun, peintre du Roi, sur l’expression générale et particulière a propos de l’Amour ? » Rosalies sur Rosalies ! comme chaque présent, le plus infatué de lui-même, en fournira ni plus ni moins a l’avenir.
Dans les esprits, dans les oeuvres et dans les actions, la simple vérité et la pure logique sont si rares qu'elles constituent la plus grande des originalités.
Les sots orgueils et vanités oublient toujours que le plafond qui leur semble s’exhausser en Empyrée sur leur tête n’est jamais que sous la semelle des souliers des locataires de l’étage au-dessus.
Ils est des vanités aussi hautes que les tours de Notre-Dame, dépassées par certaines modesties du surplus en hauteur de la grande pyramide d’Egypte.
Dans les comptes d’argent nous regardons méticuleusement si le papier ou la monnaie à recevoir ne sont point faux ; mais nous sommes moins méfiants, ou même pas du tout, pour les éloges, compliments, flatteries, toujours empochés droit, en béate confiance.
Soyons un peu sententieux, quitte à paraître plus ou moins pédants. C’est une sorte d’expectoration intellectuelle comme une autre, dont il est bon de se débarrasser, y réduisant en formules précises des pensées flottantes qui, vagues donc et malsaines, encombrent et fatiguent notre esprit. Nous reviendrons plus volontiers après à mes petites légendes, dont je dirais volontiers, avec le peintre Thomas Couture, qui écrivit deux volumes : « ces historiettes ne sont pas de simples fantaisies..., ce sont de véritables faits qui m’ont profondément touché et qui ont servi à mon éducation. »
Ne cherchons d’autre Beau idéal que le superlatif du Vrai.
Jadis frappés par les Dieux, voilà aujourd’hui que les A'dam, les Prométhée, les Icare, les Galilée, etc., composent le seul Olympe humain, aux
propylées duquel les premiers ne restent plus seulement qu’accrochés à l’état d’objets d’art et de curiosité.
Pour regarder... tout au plus, notre visage a des yeux gros ouverts, permanents, triomphants; mais, pour vraiment, véritablement voir , notre conscience n’est qu’une taupe.
Il y a aussi une Grammaire pour l’Art plastique, laquelle est basée sur l’histoire naturelle, et les mathématiques de la réalité, car toute beauté, toute poésie, tout idéal même sont faits du plus ou moins de déférence à ces lois.
Le mérite et le cachet incomparables de l’Art antique grec, quels que soient d’ailleurs ceux plus parliculiers aux autres, c’est la nature jeune dans Part jeune.
Le caractère de l’Art des bonnes époques me représente asssez sa Muse mordant alors, ainsi que toute vive jeune fille, dans des fruits encore un peu verts.
Prométhée vole le feu sacré aux dieux : mythologie barbare mais forte.
Franklin escamotte l’électricité au ciel : civilisation équivoque mais intelligente.
« Voulez-vous bein me permettre d’allumer mon cigare ? » demande un fumeur à un autre : mœurs policées, mais hommes dégénérés.
L’on vaut (pour ne pas dire l’on petit) ce que l’ont veut.
Le peintre R-*- devait représenter saint Bernard, et ne nous présente que Sinel, modèle à cinq francs la séance, minima in maximis.
Théorie artistique : hélas ! souvent le chemin le moins court mais le plus sûr d’une belle intention à une œuvre laide.
Dans toutes leurs manifestations les arts dits du pessin, par la peinture, la sculpture et l’architectecture, doivent être, essentiellement et dans leur science ou technique propre, le culte et la culture de ce qui parle par la vue aux sens et aux sensations, sans besoins ni guides autres, tels que philosophie, esthétique, littérature, critique, etc.
Un bocal de cornichons (Salon de 189...) un poème ! Et pourquoi pas ? Dans un tableau ce sont les lignes, les couleurs, les effets qui constituent les idées, la langue et la poétique, et n’est-ce pas dire par ainsi son âme ?
Il y a — qui ne les subit, ne pouvant les séparer ou les confondant du tout au tout ? — des sensualismes de l’âme, comme il y a des spiritualismes du corps. En ceci, au premier chef, deux extrêmes, les ascètes et les cyniques, se touchent et se marient devant les hommes et devant Dieu... ou le Diable.
Il y a pour l’horizon de la pensée des influences de niveau physique. On ne voit pas les choses du même esprit, non plus que du même œil, étant couché qu’étant debout, assis par terre que sur une chaise, à pied ou à cheval, au fond d’une mine ou en ballon.
Tel voyageur parcourt, en chemiu de fer, douze cents kilomètres de paysage, en lisant, derrière les stores de son coupé « Impressions de voyage , Ira los montes, Tableaux de la Nature, etc. » Ainsi bien des gens, à peine reflets des autres, ne font que traverser la vie sans y participer autrement.
Au fond des infinis changements ou formes de l’Art, n’est-ce pas toujours l’Art qu’on aime ? Et ne pourrait-on pas dire, comme pour l’amour, que dans les infidélités, il n’y a pas plus d’infidélité qu’à lire sans cesse un même poème favori dans des éditions diverses ?
Vis-à-vis de tout ce qui est le plus admirable ou aimable, on peut se consoler, se féliciter au besoin de n’être pas en mesure d’admirer ou simplement aimer, ni même aucunement comprendre ou admettre telles beautés, telles valeurs quelconques : c’est de la place laissée aux extension et force de celles choisies, établies par inclination intime en notre culte personnel. L’amour de ceci se double, sinon de haine, d’antipathie ou d’indifférence exclusivités de cela. Sous forme de goûts et de répulsions, la religion si passionnée, pour ne pas
dire fanatique, de l’Art en est particulièrement faite et, heureuse.
Les œuvres, comme les personnes, qu’on aime nonobstant leurs défauts, sont plus aimées que celles n’ayant que des qualités. N’est-ce pas une règle d’Aristote sur le drame qui défend de composer des héros parfaits parce qu’ils n'intéresseraient pas ?
Chacun de nous ne se sent-il pas une portion de son être créée par tel maître, telle œuvre, ne vivre que par eux, et, par ainsi, leur appartenir bien plus qu’elle n’appartient à nous-mêmes ?
Au lyrisme le plus ailé, il faut aussi des pieds. Tel artiste inspiré, déployant trop d’envergure, perd à chaque instant le sol nécessaire des choses et de notre intelligence. Pégase, pour avoir des ailes, n’a pas abandonné ses jambes.
Il y a aller dans le monde et aller dans les Mondes.
Combien n’est-il pas besoin de surveilier notre « Folle du logis » pour que notre logis ne devienne pas exclusivement celui de la folie !
Le fond d’études et de science c’est le lest qui, à juste dose, fait bien marcher notre tête et notre œuvre. S’il n’y en a pas assez, la première monte et se perd dans les nuages ; s’il y en a trop, la seconde traîne lourdement terre-à-terre.
Rechercher les honneurs, l’argent, le succès, est en soi seul une mauvaise manière d’agir et de s’exprimer; mais rien de bien comme de s’efforcer à tout ce qui peut dignement les mériter sinon les obtenir.
Ne pas confondre, comme souvent, originalité et bizarrerie. La première peut, doit être une distinction ; la seconde n’est que dépravation.
On nie la perfectibilité en bien des choses : c’est plus tôt fait; et pourtant quelle foi, quels efforts et quels succès, hélas! dans notre perfection... de l’imperfection !
Il en est de beaucoup de fautes dans la vie, et des plus grosses, comme de celles d’orthographe. Combien de gens, des meilleurs comme des plus lettrés, les commettent par pure négligence, par simple distraction !
En Art, autant qu’en civilisation, le raffiné n’est point perfection, mais manière et décadence. Qui soit-disant transfigure défigure.
Le poète L..., sentimental, spiritualiste, vieilli et coquet, n’a jamais voulu se laisser photographier; mais il laisse courir de ses portraits où la nature est embellie par les plus exécrables artistes. O faux idéalisme, voilà de tes coups !
L’abus des détails dans une œuvre rappelle assez
le cas de ces cheveux qu’un personnage ' de Daumier, les trouvant dans sa soupe, désire si justement lui être servis à part.
Tout détail ne doit avoir d’autre valeur que son concours à l’ensemble : comme la grande aiguille d’un cadran ne détaille toutes ses soixante minutes que pour mieux conclure au même simple résultat de l’heure résumée par la petite.
Il y a pour tous toutes sortes d’heures ét d’impressions, contrastes venant tantôt du dehors tantôt de nous-mêmes. Une fois la Piazetta de Venise m’a paru... quelconque, et. une fois, m’a paru charmant le carrefour de l’Odéon, à Paris.
Pendant les illuminations et les feux d’artifice multicolores, bruyants, encombrants et puants, qui est-ce qui regarde seulement, dans le sombre azur, les pures étoiles? Pour moi, jamais autant je ne les admire et les aime.
L’homme seul, et l’homme civilisé, peut commettre ceci : décorer d’une rose, à l’étal d’un boucher ou charcutier, les entrailles d’un quartier de bœuf ou d’une terrine de porc.
Comment se fait- il que, dans le masque humain plastiquement et esthétiquement parlant, les plus admirables, adorables conditions ne soient pas toujours d’accord, sinon même tout opposées, avec celles équivalentes de l’esprit ou du cœur ? Faut-il, de ce tait, renoncer à la confiance, hélas! si dange-
reuse en cette solidarité, à l’implication si séduisante de la beauté physique avec la beauté morale?
Labruyèrea dit « Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles. » Pour un moraliste, voilà une appréciation peu digne ou par trop exclusivement d’un artiste. Un spectacle supérieur, reprendrai-je, c'est celui de la figure d’un honnête homme.
Le terrain de culture et de rendement des fleurs et fruits de notre civilisation comporte beaucoup, beaucoup de fumier au commencement, au milieu et à la fin.
Je rapportai des champs une branche de lierre exubérante, resplendissante de vie. Le sang vert de ses feuilles, vermeil de. ses bourgeons, et rosé de sa tige, résista souriant, plus d’un mois, à l’agonie latente ; puis il pâlit, disparut enfin. Mais la forme de la plante, ferme, pure, sculptée, est restée et restera tout entière... Cette forme, n’est- ce pas ce qu’on appelle, en art, le style, qui seul rend une œuvre immortelle !
On a volontiers groupé, voulu solidariser étroitement entre eux ces trois hommes : Hugo, Delacroix et Berlioz, alors qu’en réalité ils ne. l’étaient pas tant que cela, ni par leurs facultés ni comme hommes. En tous cas, Hugo faisait à Delacroix sa bonne part, et regrettait qu’il n’eut pas obtenu des succès matériels en rapport avec ses mérites ; tandis que le peintre et le musicien, moins généreux, moins justes surtout, trop absorbés qu’ils étaient exotiquement par Sakspeare, Byron et Gœthe, ne lui
firent pas la sienne. — Dans le même esprit, aussi chiche que peu patriotique, nous avons laisse s’inspirer à l’œuvre hugolienne, et dès la première heure, leg étrangers Verdi, Donizetti, Marchetti, Mendelsohn et bien d’autres de leurs plus belles pages. Seul, chez nous, plus de cinquante ans après Mlle Louise Bertin qui, du reste, n’écrivit sa partition de La Esméralda que sur un complaisant livret de Hugo même, Saint-Saëns, organisation $ la fois littéraire et musicale, a traduit en symphonie Le rouet d’Omptiale et, en ballade, La fiancée du Timbalier. Que ne tire-t-il au plus tôt le plus admirable des oratorios du Zimzizimi de La légende des Siècles ! — La loule des snobs, mais de ceux-là seulement il est vrai, avait accepté, et d’aucuns s’y tiennent encore, la fameuse fausse étiquette collée par de séniles gamins de lettres sur. le mur du Romantisme : « Le Beau c’est le laid, le Laid c’est le beau ». Or, il peut être pour eux aussi curieux, qu'inattendu d’entendre le chef de l’Ecole stipuler, réclamer pour un idéal de Beauté en elle-même, supérieure à toutes autres ; et cela justement à propos de Delà, croix, vis-à-vis duquel se pose sa seule réserve d’appréciation dans les termes suivants : « Il a toutes les qualités moins une : il lui manque une des plus grandes, il lui manque ce qu’ont, toujours cherché et trouvé les artistes suprêmes, peintres ou poètes, la Beauté. Il n’y a pas, dans toute l’œuvre de Delacroix, en exceptant l’apparition des Anges au Christ dans le jardin des OHviers et le torse de femme du Massacre de Scio, une seule femme vraiment belle... 11 a l’expression, mais il n’ajpas l’idéal.» — Et encore ceci, à propos de Gustave Doré. Exprimant le regret devant l’auteur des Travailleurs delà
Mer , de L'homme qui rit , de Quatre-vingt-treize, sinon de La légende , que cet artiste, semblant né pour cela, ne les illustrât pas, voici ce qui me fut dit par cet auteur : « Certes, Doré est un véritable artiste et des plus intéressants ; mais, au-delà de certains sujets et, vis-à-vis de tels autres, ne resterait-il pas trop plutôt pittoresque qu 'épique ?» A ce même regret exprimé déjà auprès de Doré même, l’artiste s’était récusé. d*après ce motif qu’avec un texte de Hugo, où tout est si complètement et comme plastiquement décrit, figuré presque, le crayon et le pinceau n’avaient plus qu’à servilement décalquer; c’est-à-dire que son imagination à lui Doré devenait sans emploi.
C’est à tort que devant telle oeuvre d’art on soulève, pour sa description, le monde des idées cosmogoniques, religieuses, poétiques ou philosophiques auxquelles elle est empruntée. A vrai dire, chez l’architecte, le sculpteur, le peintre et le musicien, la donnée morale, le point de départ quelconque du programme se convertissent fatalement, si toutefois ils n’en proviennent même, en une donnée toute plastique et un point d’arrivée à l'art pour l'art. Le thème essentiel, le but sine qua non ne peuvent être autres que l’expression des lois techniques delà ligne, de l’effet, de la couleur et des sons : poème supérieur, du reste, de toute l’excellence du vrai sur le malsain du faux, car il relève des faits de l’histoire la plus auguste et la plus admirable, l’histoire naturelle, et naît du génie de traducfion qu’y applique l’artiste. Les créations les plus primesautières mêmes de la pure
imagination savent rencontrer, dans la fantaisie du moment, la vérité synthétique éternelle, et, par ainsi, atteindre de l’individualité à la généralité : bonheur dont le bénéfice net et clair n’arrive pas, et pour cause, à ceux qui l’empruntent tout fait au magasin d’accessoires des allégories et des palingénésies historiques. Voir, comme exemple de ce froid abus, les grandes machines de Kaulbach et de Chenavard, membres évidemment de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, voire de celle des Sciences morales et politiques, et rédigeant incognito, à leurs moments perdus, ces cartons qui nous ennuient autant à voir qu’ils ont dû ennuyer à faire.
En Art, je comprends, j’aime et j’admire l’image, la figure, en tant que comparaison d’une chose réelle à une chose réelle aussi; mais je proscrirais volontiers la fiction et le merveilleux proprement dits. Aussi faibles que puérils comme moyen plastique, ils me paraissent surtout malsains en euxmêmes, dépravants et attentatoires à la dignité des idées. Il est temps de désemberlificoter l’Art du magasin d'accessoires de l’allégorie pour le livrer à la seule pure et saine plastique de la Nature, Méphistophélès, avec son menton et ses doigts crochus, ses fausses trappes, ses trucs, ses petites flammes bleues à volonté, ses mascarades de sabbat au feu de Bengale; les ombres de Ninus et de Banquo en paire de draps de lit; les ailes aux omoplates de ce personnage, les nuages à la plante des pieds de cette apparition, c’est trop risiblement ridicule, c’est trop bêtement grotesque pour tenir indéfiniment le haut du pavé dans les œu-
vres de l’intelligence d’une véritable valeur, d’une véritable poésie.
Idéalistes et réalistes.— La Grotte d'azur est la grande curiosité de la merveilleuse île de Capri. Mais sur la côte opposée, au levant, s’en trouvent plusieurs autres, parmi lesquelles la Grotte verte mérite davantage l’intérêt et l’exploitation pittoresque des artistes. C’est dans les grandioses et infinis accidents de ses formes de roches que Hamon, par exemple, emprunta la vision de son dernier et plus important tableau : « Le triste rivage. »
Une bande d’une bonne demi-douzaine de peintres et sculpteurs, Hamon en tête, Saïn, les frères Benner, Drouet, Bellay, Tôpffer, s’y rendirent, une fois, armés de toutes pièces, intentions et préméditations pour une forte séance d’études.
Voilà que, dans leurs interprétations, d’ailleurs singulièrement motivées et exactes, l’un avait produit la représentation d’un groupe de moines enterrant un des leurs ; l’autre, un héros de drame se poignardant aux pieds de sa belle et devant une galerie de comparses; celui-ci, un Charlemagne à cheval, haranguant ses pairs; celui-là, une Médée ou une Sapho, etc. Enfin, un dernier, à côté de toute cette hallucination d’idéalisme à fond de train, et comme l’esclave satirique et brutal monté jadis derrière le char des triomphateurs, n’avait vu, pu trouver, imaginer et reproduire qu’un sujet de Nature morte , composé d’une collection de.... sales éponges de cuisine, (sic)
On se rappelle l’opinion et le mot de Gustave Flaubert, concluant, après l’inventaire de toutes les hypothèses archéologiques à propos de certains
monolithes druidiques de la Bretagne, à de simplement gros cailloux.
S’attaquer au plus simple, en art, est ce qui comporte le plus de beauté et aussi ce qui comporte le plus de difficulté.
Montagnes, mer, fleuve, forêt, ville, routes, épisodes, et autre chose encore, X..., Y... et Z., mettent de tout cela dans leurs tableaux.... où il n’y a rien. C... indique une bande de terrain, sous une échappée du ciel : et c’est l’immense Nature, et c’est l’Art immense,
La structure, les combinaisons de lignes et d’effets, tout l’aspect, en un mot, des plus grandes et sublimes montagnes est on ne peut plus exactement produit dans le tas de cendres ou de sable déposé à la rue par une cuisinière ou un maçon : maxima in minimis.
Le geste étant le verbe universel, le signe est le caractère ou écriture par excellence. C’est ainsi que l’année, ce nombre complet de l’innombrable Eternité, se chiffre dans le Zodiaque ; que telle ligne, tel son, tel mot trace, note, dit 1a. synthèse de toutes les beautés, de toutes les vibrations, de toutes les âmes.
Quelle que soit l’incontestable beauté de certaines vues en panorama, elle n’est pas de celles que s’approprie le haut goût de l’art. Le champ est trop vaste. Le regard, éperdu, s’v fatigue et s’y noie, ne parvenant à composer aucun groupe ni à choisir un centre. Le peintre abandonne aux tou-
ristes, amateurs de beaux points de vue, ces immensités monotones, nues comme le désert et la mer, et demande ses sujets à des sites plus restreints mais composés d’éléments concrets, synthétiques et d’une individualité plus intime, partant bien caractérisée.
C’est une des conditions de l’excellence d’une œuvre que, pour si considérable ou complexe qu’elle soit, elle se résume, dans notre abord d’impression et dans notre fin d’analyse plus ou moins prompte, en une idéè ou plus simplement encore en une sensation essentiellement dominante, unique même, et qui se puisse exprimer d’un seul mot : juste celle qui l’a tait entreprendre à son auteur.
Même dans les porcelaines chinoises et japonaises, dans les faïences persanes et arabes, et dans les étoffes de l’Inde, ces sujets qui peuvent paraître purement chimériques, capricieux, spirituellement absurdes tout au plus, ne sont (l’œil et le sens du véritable artiste ne s’y tromperont pas) qu’une sorte de lyrisme du Vrai ; et toute cette folie d’imagination est une raison d’art.
Les ouvriers lainiers persans, ayant à faire un tapis, font ) ni plus ni moins un tapis, qui est le poème sublime des couleurs.
Mieux que sur un vase de Sèvres au Louvre, c’est au fond de quelque bouge, sur un pot rustique, vieux et égueulé, que le Soleil mire le plus volontiers ses éblouissements. Les vraiment grands ont de ces familiarités-là.
A la manufacture royale, nationale et impériale de Sèvres, .on bâtit un vase de formes architecturales ! on colorie le fond en rose !! jaunit les ornements en or !!! et peint le ventre de fleurs et attributs en trompe-l’œil !!!! ou d’une copie de tableau, La Ronde de nuit de Rembrandt, par exemple !!!!!.... Le tout est superlativement barbare et hideux. Si, au moins, un tel vase ne servait à rien, mais le pis c’est qu’il sert à quelque chose, à ceci : déshonorer royalement, impérialement* et nationalement le goût français.
Aux Gobelins on se donne un mal inouï et fait des prodiges, des miracles de métier à exécuter une tapisserie qui doit n’en pas avoir le moindre aspect, pour ressembler parfaitement à la plus imparfaite copie de peinture à l’huile.
Les jardins publics, en plein Paris, nécessitent des kilomètres de haies de fer pour défendre quelques plates-bandes de giroflées. Telle est notre civilisation !
Aujourd’hui, en tout pays, ce n’est plus que dans les régions ou localités et dans les milieux d’indigènes non atteints par lecourant de la civilisation^), c’est-à-dire chez les sauvages, dans les sociétés restées primitives, dans celles tombées en décadence ou barbarie, dans les campagnes, les villages les plus reculés et dans les grandes villes mortes, que l’artiste peintre et le poète trouvent encore présents la Nature et l’Art, indemnes des nécessités et insanités antipittoresques qui nous ridiculisent tous, surtout dépravent et profanent l’esthétique de la femme.
Des personnes pittoresques, esthétiques, distinguées dans leurs habits de tous les jours, si elles s’endimanchent, sont horriblement communes.
Une pensée qui n’est pas de moi, mais qui est inédite, et que je recommande : « Toutes ostentations, et même seulement trop de soins de toilëtte chez une personne distinguée sont comme une insulte à sa valeur intérieure. »
Au physique, au moral ou à l’intellectuel, la Nature ou la Société, assez mal réparties, laissent là des pauvres et font ici des millionnaires mais il arrive souvent à ceux-ci de tirer moins bon parti, de jouir moins de leurs billets de mille que les autres de leurs quatre sous. La vie n’est longue ou courte que par l’emploi qu’on en fait ; comme dure un habit, moins par l’étoffe que par le mode d’usage.
La fashion m’est insupportable ; mais j’admire infiniment la modestie des fashionables, qui abdiquent toute leur personne aux mains du tailleur, du coiffeur, du marchand de nouveautés, etc., lesquels en font, "défont, refont leur si grotesque ch oser.
Rien de plus vieux que le lendemain même de ce qu’il y a de plus neuf, la Mode.
Toutes les variétés de l’absurde dans l’unité du laid : un chapeau de monsieur actuel.
Aux exceptions près (d’autant plus grandes peutêtrej, nous n’avons pas en France le tempérament qui produit les chefs-d’œuvre ; et cette limite en deçà, cause ou effet, tient à ces qualités, très françaises, d’esprit, de goût, d’incontestable talent qui nous font bien plus encore craindre le ridicule qu’elles ne nous trouvent amoureux du sublime.
Toute chose, tout être reflètent une image, rendent un son, secrétent un produit, dont la qualité dépend de celles de la matière première dont ils sont ébauchés et du travail dont ils se terminent. Beaucoup de gens, d’un alliage et d’un tain résonnant et reflétant taux, ne sont bons, dirait un adepte de la métempsycose, qu’à mettre à la refonte et au rétamage.
Une fin de novembre, le ciel était affreusement laid et menaçant, à l’embouchure du Rhône ^solitude informe, vague, muette, perdue ; ni terre ni ciel, ni jour ni nuit : la fin de tout dans le commencement de rien... Un botaniste, rara avis , égaré dans le delta du grand fleuve, vient à passer près d’un amas d’épaves : quelques planches et perches, des lambeaux de toile, un tonneau éventré. Dans le tonneau, trois hommes à peine vêtus, mangeant des oignons avec du pain bleu de moisissure. Tiens, il y a là quelqu’un ! s’écrie le passant stupéfait. — Eh ! répond-on avec une forte jovialité, Sian , eïci,coumé clé Diéous (Nous sommes, ici, comme des Dieux.) O vanité des villes, ô vahité des Olympes, êtes-vous assez narguées par ces plus infimes de vos rebutés ! Auprès de leur tonneau,
célui de Diogène, emphatiquement roulé aux carrefours d’Athènes, n’est plus qu’une sorte de précieux et ridicule hôtel de Rambouillet.
Je considère un Musée, un beau Musée, comme l’expression extrême, suprême si l’on veut bien, comme un sanctuaire encyclopédique de l’Humanité. Si Dieu, Jupiter ou Jéhovah, par le seul fait de sa volonté «Que cela soit! » a eréé l’univers corps et âme, l’homme, avec plus de mérite, par l’effort personnel, par son génie, l’a recréé dans l’Art; etcettefois, bien de son fond et à son image, aussi tout empreint de sa seule intime sélection des choses et des sentiments; physioiogiquoment au moyen de ses yeux, psychologiquement à celui de ses impressions et de sa pensée. Là est le véritable prodige, l’authentique, miracle ! Si nous ignorons le sens et le but de la Création à ce point de pouvoir douter si même si elle en a aucuns, l’artiste, maitre du Verbe architectural, sculpté ou peint, y confesse et en extrait catégoriquement a la' fois le spectacle plastique ou pictural de son milieu et la figuration symbolique de son idéal. Un édifice, une statue, un portrait, un groupe en action, un paysage, une marine, des animaux, synthétisent leurs causes et leurs originaux, et cela dès le moindre croquis ou maquette, supérieurs même, peut-on dire au point de vue esthétique, vis-à-vis de réalités qui n’ont souvent été que très peu conscientes d’elles- mêmes.
C’est par l’histoire de l’Art que l’on a dû reconnaître, de nos jours, que l’histoire humaine serait le plus sûrement et le mieux formulée. Les peintres notamment, depuis Michel-Ange et Raphaël jusqu’à. Steen ou Téniers, depuis Le Guaspre jusqu’à Théo-
dore Rousseau, n’ont-ils pas tenu concurremment les uns les archives et les annales épiques, et les autres le journal domestique ou « livre de raison » des choses et des sociétés qui nous ont précédés ?
Ce point de vue était sans doute un peu compris dans l’arrière-pensée de Goethe, lorsqu’il disait qu’on devrait moins écrire et davantage dessiner. Il a constitué le fonds d’une publication de Gharton et Gordier, et surtout devait donner sa pleine substance dans un grand ouvrage projeté par Thiers et pour le dossier duquel j’avais exécuté tout un portefeuille d’aquarelles et de dessins d’Orient.
Sur les parois d'un Musée, la Nature, dans ses plus grandioses décors, comme dans ses plus humbles mais non moins picturaux détails, la fable et la légende, l’iconographie et l’éthnologie sont représentées en leurs images condensées, vivantes vraiment sous la vision et sous la main de PArt. On y trouve le monde entier des choses, des êtres et des passions dont fait partie et dont vit chacun de nous. Seulement il ne nous est donné que d’y passer, tandis que les chefs-d’œuvre restent, nous complètent rétrospectivement, et continuent d’une génération à plusieurs autres, de nos quelques jours de vie individuelle aux cycle et collectivité des siècles. Aussi, pénétrons-nous, grands intellectuels et simples d’esprit, dans le moindre de ces musées où vit et rayonne historiquement toute notre humanité, son habitacle terrestre et même celui inconnu de l’au-delà, avec une émotion à la fois plus légitimée et non moins religieuse qu’on le fait dans une église. Le Louvre et l’hôtel de Gluny, les galeries du Vatican et des Offices valent bien, même religieusement parlant, les nefs de
Notre-Dame et de St-Eustache, celles de St-Pierre et de Ste-Marie des fleurs, n’existant d’ailleurs que par l’Art.
Il est un musée entre autres, à vrai dire le plus beau delà province et où j’ai passé en études ma prime jeunesse, dont chaque personnage, chaque scène, chaque paysage; réalisés, vivants par 1 e fiat des Dieux de l’Art, a pris et garde intacte dans mon existence une place plus large, plus profonde et plus affectionnée que celle qu’y occupent tant de personnes et de lieux en nature. Bien plus et bien mieux qu’avec ceux-ci je me serai trouvé apparenté, bien plus étroitement qu’eux je les aurai vécus. Et en quels cénacle et fréquentation encore n’ai-je pas par ainsi été admis ! celui et celle de Raphaël, de Rubens, de Véronèse, de Ribéra, du Poussin, d’Ostade, de Terburg, Vernet, Prudhon, en un mot de l’élite de l’intellectualité pratiquante?Un habitué, par exemple, des galeries du Louvre n’éprouve-t-il pas cette sensation de relations ultra-corporelles et peut- -être d’autant plus intenses avec la foule qui anime les Noces jde Cana, avec la Joconde , YAntiope, le Charles II et le Richelieu ? La Forêt dans l'eau de Ruysdael, le site du Diogène de Nicolas Poussin ne lui sont-ils pas beaucoup plus familiers que la forêt de Fontainebleau et que la banlieue parisienne ? Oui, un musée double, décuple notre existence privée de tout ce qu’il reflète et y a cristallisé de celles de ses modèles originaux.
Au goût général, au besoin traditionnel des inscriptions, le bas peuple romain actuel, toujours comme ses ancêtres, joint ceux de fresques, de dessins quelconques, même les plus rudimentaires.
Au cabaret surtout, il ne saurait vider le moindre fiaschettino de petit blanc sans la représentation et la légende sur les murs, on pourrait dire la fréquen * tation intime des personnages et des scènes les plus fabuleusement historiques. J’y rencontre, entre autres volontiers répétés, le Dévouement épique (eroismo) de Curtius,deMucius Scœvola,desHoraces, et un certain Trionfo délia Regina di Mecca in Persia (?) dont le cortège parcourt deux fois plutôt qu’une le tour de la salle. Puis, dans le genre familier, et comme en vignettes, ce sont, par exemple, une grosse cloche avec ceci inci vilement écrit dessous « Questà la campana di Verona die Poste fa credenza quando suona, » (Voilà la cloche de Vérone que l’hôte fait crédit quand elle sonne) ; un profil de tête en extase devant une énorme grappe de raisin noir : « La speranza délit Rossiconi » (?j. ; une autre cloche toute en branle : « Netrasite die facciamo mezzo giorno » (Ne passez pas sans que nous buvions à midi). Je ne garantis trop ni l’orthographe de l’original, ni l’exactitude de ma traduction ; mais vous voyez d’ici l’aspect et l’esprit abracadabrants et naïfs à la fois de ces choses non moins fantaisistes que classiques.
Les formes et les perspectives des objets de la Nature, dans un paysage, me paraissent, sous le mouvement de la marche de qui les contemple, se mouvoir elles-mêmes d’une vie qui leur serait propre, et se transfigurer dans les attitudes et les expressions les plus sublimes d’un drame génésiaque. Quand je vois monter au zénith même presque, dans un azur intense jusqu’au noir, de formidables murailles de calcaire par exemple, sortes de Babels
célestes éblouissantes de lumière, il est des moments où le rbcher, ainsi qu’un arbre
Toujours en dialogue avec l’esprit de l’homme, questionné par notre émotion intérieure encore plus que regardé par notre désarroi physique, prend des traits surnaturels, exprime une pensée révélatrice et nous répond comme dans les Apocalypses, les plus éloquentes choses de la Création visible et de celle inconnue.
Je m’inscris contre cette fausse banalité de prétendre qu’avec les chemins de fer on voyage sans plus rien voir ni s’instruire, à l’encontre du proverbe qui dit qu’on s’instruit en voyageant. Tout au plus conviendrais-je qu’on voyage, qu’on voit et s’instruit d’une autre manière qu’autrefois. Le tracé d’une voie ferrée, par l’inflexibilité même de son allure, par ses chaussées, ses merveilleux viaducs, la brusque sortie de ses tunnels, à chaque instant vous suspend et surprend à vol d’oiseau sur les ravins, les plaines et les cités. Ces dernières, ainsi que les montagnes, vous les envisagez du juste point où elles veulent être vues : les villes de dehors, et les montagnes d’en bas. D’ailleurs, les convois relayent toutes les dix minutes, c’est-à-dire tous les quatre ou cinq kilomètres ; et la fumée du coke ne détruit pas, que je sache, les haies buissonnières qui poussent le long de tous ces chemins de traverse pour tous les écoliers de bonne volonté. C’est grâce";. à la vapeur que Saintines s’est rendu *aussi facilement de Paris à Marly-le-Roi, en passant par les bords du Rhin, que Xavier de Maistre accomplissait, au siècle dernier, le voyage autour de sa chambre. Seulement
les haies buissonnières ont étendu et varié leurs nouveaux itinéraires et programmes. A Vingt heures de trajet de locomotive elles passent, comme le beau Pécopin de Hugo, de l’aubépine à l’épinevinette, du noisetier au grenadier ou même à l’aloès. Les Français qu’on rencontrait jadis au pied des pyramides d’Egypte ne pouvaient être que d’enragés explorateurs ou conquérants ; aujourd’hui ce peut n’être que de simples flâneurs, flânant là comme ils flânèrent la veille sur le Boulevard des Italiens, comme ils flâneront le lendemain à Trébizonde ou à Bombay. Le plus étonnant de ceci* c’est que,* depuis longtemps déjà, nous n’en sommes plus, ni vous ni moi, à nous aucunement étonner !
Un de mes voisins de vagon ne faisait que lire. Je ne cessais, moi, de regarder le plus possible de nature encadrée par la portière. Tout d’un coup, à l’est, annoncée par le bref coup de sifflet de la bourrasque, plus fort encore que celui de la locomotive, les Hyades pluvieuses me donnent l’impromptu d’un magnifique orage. De lourds nuages, fils de la terre, ambitieux du ciel, ont gravi le flanc escarpé des montagnes; puis, arrivés dans les grands courants d’air supérieurs, ont chassé les uns sur les autres, se bousculant et se déchirant par le bas, les plus gros s’asseyant parfois, comme fatigués et haletants, sur les sommets extrêmes. Par une de leurs crevasses, le soleil est tombé trouer l’averse de ses rayons diagonaux, semblable alors à une immense harpe éclatante d’une véritable symphonie de couleurs... Au bout de peu d’instants, tout ce spectacle s’était dissipé ou
avait été se continuer sur un autre horizon... Mon voisin, lui, n’avait pas discontinué de lire.
X.... était d’une sensibilité et d’une exigence incroyables en fait d’esthétique pittoresque: au point que je l’ai vu refuser obstinément l’invitation à déjeuner d’un très galant homme sans autre explication, à moi seulement donnée aussitôt après, que celle-ci : « Je ne saurais déjeuner avec une personne dont la figure vous présente une aussi trop grande distance entre les deux yeux. » Il ne voulut pas davantage entrer en relations avec une femme charmante de tous points, excepté, pour lui, « d’avoir le menton trop fuyant » ; et il ne pardonna guère au nez d’une jeune virtuose du piano qu’on lui présentait, qu’en en bien augurant de sa valeur artistique. « Car, lui déclara- t-il sans ambages, il est à remarquer, avec très peu d’exceptions à la règle, qu’un grand nez caractérise la plupart des grands musiciens. » En compensation, pour d’autres, le moindre détail de traits, de tournure ou de costume le ravissait et l’emportait, en bien des situations et circonstances, sur sa propre conscience, on pourrait même dire au-delà d’une moralité sociale. En voici, entre autres, un cas, de ceux^d’ailleurs assez normalement humains, hélas ! et dont je fus le pas moins honteux témoin. Sous le ministre Duruy se pratiqua une révoltante illégalité. N’osant pas la demander à la Faculté de médecine de Paris, trop en vue, on l’imposa à celle pourtant plus vénérable de Montpellier. Il s’agissait de faire passer, avec de plus toutes indulgences, l’examen final ou la thèse de docteur, en sautant par-dessus le temps et l’obtention des grades
en inscriptions d’examens préalablement et sine qua non exigés, à un dentiste bien en cour où sa clientèle le protégeait ainsi envers et contre tout et tous. Le corps entier de nos bons professeurs de province, le personnel au grand complet des fonctionnaires et employés, la masse des étudiants et solidairement avec eux toute la ville lomme un seul homme on peut dire, se tinrent pour offensés, insultés et en tous droits de protestation, de refus et, au besoin, de révolte. Justement, monsieur le ministre, de sa personne, arrivait en tournée et devait enlever haut la main la vilaine affaire. Il fut reçu sur le pied le plus expressivement officiel, en grand apparat, comme par des gens résolus et prêts, du premier au dernier, .à vaincre ou mourir debout sous les armes. Or, mon susdit X.., secrétaire-agent comptable de l’établissement, et qui s’était posé l’un des plus exaspérés et intransigeants opposants, devait réglementairement se rendre à la terrible solennité, d’ou j’attendais son retour avec une anxieuse impatience. Eh bien, ainsi d’ailleurs que tous en général et chacun en particulier, il y resta parfaitement couard, et voici le récit ni plus ni moins que j’en obtins : « Son Excellence le ministre a vraiment l’air aussi aimable que distingué ; surtout il porte certain pantalon gris de fer d’une coupe et d’une nuance exquise et qui lui va à ravir ! « On ne peut guère croire que cela seul plaida au bénéfice du dentiste, mais quoi qu’il en soit, dans le fait, l’aplatissement fut unanime et acquis mémorablement aux fastes le l’insigne, j’allais dire « l’indigne » Faculté.
Le même esthète, philosophe intermittent aussi, mais esthète avant et après tout, professant l’hor-
reiir de la guerre et des soldats, offrit cpmme premières sérieuses étrennes à son petit-fils un.... canon : parce que la chose présentait une « jolie combinaison de corps et de silhouette. » Il se déclarait "non moins contre les prêtres et ne cessa, à peu près toute sa longue vie durant, de tenir successivement, avec un zèle gratuit, les orgues de plusieurs églises : parce qu’il est « fort agréable d’avoir ainsi sous ses doigts les ressources exceptionnelles de ce roi des instruments. »
Il monte s’asseoir en omnibus, devant moi, la plus belle fille du monde. Ses traits, sa fraîcheur, sa distinction sont ravissants. Mais plus remarquable encore est un sourire vraiment séraphique, à la fois intime et rayonnant, que j’attribue d’abord aux coquettes pudeurs d’une entrée quasi triomphale. La voiture marche, marche ; le sourire persiste singulièrement. Il me fascine, m’émeut, m’enivre, me trouble. Un, deux quarts d’heure se passent : le sourire persisjte, persiste encore. Quel, est-il ? que dit-il ? que veut-il? qu’est-il ? Est-ce la lueur débordante d’une mystérieuse pensée ou le reflet d’un spectacle extérieur ? est-ce?..;, etc., etc., etc. ; et l’éternel sourire me tourmente, m’agace, finit par me paraître idiot, laid, repoussant ! Et je m’enfuis à travers rues avec cet axiôme : Après tout, On n’est tenu d’admirer, on n’admire bien que ce que l’on comprend !
Nous sommes bons, là, à nous tant étonner de l’illusion que nous produit, au théâtre, un habile
comédien, alors que chacun de nous, dans la comédie humaine réelle et de tous les instants, s’en produit si facilement à soi-même une bien plus grande encore!
L’homme de génie peut s’ignorer, mais non celui d’esprit, et il en devient bête.
La magie et l’attrait incomparables du théâtre tiennent surtout à ces levers et baissers de rideau qui font tour à tour de la scène une vive apparition et un complet inconnu. Dans la vie ordinaire, même avec nos familiers et nos plus proches, il faut aussi savoir momentanément baisser le rideau. Les nuages et les éclipses sont peut-être la coquetterie des astres.
Pour un esprit généralisateur, complet, la Création entière est une; elle ne se scinde pas, comme l’espace à travers le cadre d’une lunette, ici ou là. Tout et souvent sans transition, depuis l’étoile jusqu’à la boue du ruisseau, depuis l’homme d’un génie divin jusqu’à l’imperceptible et immonde animalcule, y a droit, raison et participation à la vie commune universelle : le ruisseau pouvant mirer l’étoile, et, suivant les mots de la magnifique apostrophe jetée à l’homme par Bossuet, le Dieu enviant parfois le ver. L’histoire de l’Humanité, trop souvent bornée à l’époque, comporte, à côté de l’exégèse des Védas, de Y Olympe d’Homère, de la Divine Comédie de Dante, les comédies moralistes et plus spécialement humaines de Rabelais, de Shakspeare, de Racine, Hugo et de Balzac; et l’on ne m’excommunira pas péremptoirement, j’es-
père, si je vais jusqu’à ne pas exclure du complet ensemble de leurs expressions et peintures les rapsodies de carrefour, aussi significatives et plus répandues que les idylles de Florian, d’un nommé Colmans, dont la muse a pour lyre un orgue de Barbarie. Le Théâtre Français devrait se compléter, entre le Cid-Corneille et Giboyer-Augier, de Pierrot-Débureau.
Dans la vie d’un chacun, si rapide, si ahurie entre l’arrivée et le départ, nous avons à peu près le choix et le temps de nos affections, de nos travaux, de nos pensées qu’a un voyageur avec les mets de son dîner aux buffets de chemins de fer.
. Pour bête et féroce que soit en plus grande partie l’Humanité, ma misanthropie ne veut pas désespérer d’elle tant que je la verrai çà et là encadrer une mansarde de volubilis ou de cobéas et utiliser une vieille marmite en y plantant du basilic ou des balsamines, le tout maternellement arrosé.
Profanation. — Le peintre belge Léon Abry ayant publié une étude de revendications des plus légitimes en faveur des artistes vis-à-vis des ingénieurs, je crois devoir apporter à sa cause le cas suivant. Il s’agit, cela en vaut la peine, de la Fontaine de Vaucluse. Le monde entier ne possède pas de site et de phénomène à la fois plus merveilleux, plus consacrés, plus visités et plus... abominablement profanés ! Ainsi cette gloire de notre France se trouve aussi en être la honte. En son plein sanctuaire, que les anciens ont dû vénérer comme un des lieux privi-
légiés de la Nature et que les poètes ont toujours chanté ; dans le magique décor de ses rochers, de ses eaux, végétationset ruineshistoriques, on alaissé s’établir une massive et ignoble usine qui intercepte la perspective, dénature et offense l’impression générale, empeste l’air et la rivière d’où disparaissent, empoisonnées, les truites, les anguilles et écrevisses, * et jonche tous ses environs des plus malpropres déjections. De plus, une fois le bel exemple donné et indifféremmenttoléré, de ridicules pavillons de cafésrestaurants, des embarcadères de canotage, des , baraques a photographie et bibelots forains se sont prodigués le long de l’étroit sentier conduisant jusqu’au bord du terrifiant bassin de la source. Là encore, sur toutes les parois des murs et des blocs calcaires, s’étale la salissure de noms et d’inscriptions légalement facilitée, provoquée par le débit de pots.de couleurs et de pinceaux... Tout cela, confondant Pétrarque et Paul de Kock, n’est-il pas du plus révoltant en soi et surtout de la part des habitants, des maire, préfet et ministre des Beaux- Arts (!), qui de fait le patronnent par sanction ou laisser faire ?... Voilà où en est cette insigne Fontaine de Vaucluse sous le beau ciel provençal. — L’expropriation ne s’impose-t-elle pas, pour cause de dignité des choses et des hommes, de chasser ces cyniques vendeurs du Temple ? Quel autre pays que le nôtre, se proclamant pourtant si volontiers luimême à la tête artistique des nations, pratiquerait aussi barbaremenf un tel vandalisme, y joint, fautil lui dire, un tel attentat à la mise en valeur de véritable exploitation des richesses à lui dévolues par son sol et par son histoire !... Pourquoi, faute d’autre concours, s’attarderait-il indéfiniment à
extirper, au moyen d’une souscription départementale, l’infâme verrue et ses divers rejetons ? Est-ce parce qu’il y a chez nous plus de Perrichons que de Ruskins ? Nous avons pourtant un Joséphin Péladan.
Mon plaidoyer. — Parfois, au cours de ces notes, il m’a été et me sera contesté l’authenticité de certains faits, l’exactitude de certaines descriptions, le choix ou la mesure de bien des sujets ou de leurs détails. Il y a ià, je le reconnais, un cas de litige au moins entre ce qui est et ce qui pourrait, .devrait être ; entre le moins de justesse et le plus de justice ; entre le vrai, parfois inférieur, oserait-on dire, et le vraisemblable. Comme éditeur responsable je demande donc à, diviser la matière du procès en deux catégories : la première étant celle de ce que j’ai moi-même personnellement vu ou entendu, bien connu ; la seconde celle de ce qui, en seconde main, m’a été rapporlé ou que j’ai lu, que j’ai aussi pu croire ou penser en mon fort intérieur, plutôt que par causeries plus ou moins potinières. Ce susdit cas de litige est fréquent, inévitable et très fâcheux entre auteur et lecteur. Pour les garantie et responsabilité'du document personnel, je les présente, sans plus ni moins, sous ma signature ; le champ de discussion ou simplement de libre appréciation restant ouvert à l’intérêt, aux derniers mot et bénéfice du grand jury public, composé de tous et encore d’un chacun. Là où rien ne serait prouvable, reste la question de confiance en la vraisemblance, je le répète volontiers, en la tradition ou légende ; lesquelles valent bien, par leur vérité psychologique,
la plupart des physiologies ou réalités prétendues de l’histoire. Celles-ci, après avoir été au jour le jour controversées et parfois définitivement classées hors de cause, s’en trouvent ainsi réduites à ne plus même valoir des contes. Les personnages et les faits, véritablement apocryphes, romanesques, inventés, surtout invraisemblables, parce que illogiques et contradictoires, seront tombés l’un après et sur l’autre comme capucins de cartes, alors que tels Dieux ou tels héros de la mythologie ou de la littérature inspirée continuent à vivre rien moins qu’immortels. Certes les figures créées par le poème et parle roman, depuis Homère jusqu’à Hugo, de Balzac, Zola, Loti, existent davantage que des foules de vivants des plus officiels, disparaissant sans plus laisser de signification aucune que de traces matérielles. J’ai toujours pensé, à ce sujet, qu’il y aurait à faire un très substantiel « Dictionnaire biographique, » aussi important que ceux des Michaud, Vapereau et autres avec les susdites créations d’individualités, hautement synthétiques de plus, qui s’appellent, pour ne pas parler des anciens, Pantagruel, Macbeth, Célimène, Candide, René, Claude Frollo, Eugénie Grandet, Emma Bovary, Tartarin. Et il pourrait naturellement en être dit et fait autant avec les êtres et les scènes créés, mis au monde et en action par les maîtres des arts dits du dessin et de la musique.
En tous cas, il faut reconnaître que, plus une personne ou une chose est en vue, plus elle est exposée sinon soumise aux diversités, facilement incorrectes, hélas ! des lorgnettes d’un chacun, de Yerrare humanum. C’est au génie, au talent d’en extraire, s’il y a lieu, la synthèse de philosophie
et d’art, le symbolisme virtuel, l’angle saillant, en un mot son esprit et sa lettre. Etre célèbre, a-t-on pu dire sans trop de paradoxe, est une des chances les plus sûres de n’être pas connu. C’est ainsi que les snobs en particulier — particulier frisant fort le général — arrivent à de ces affirmations : Ingres taillant ses crayons très fin pour mieux dessiner ; Hugo bossu, constaté tel — comme Quasimodo, pardi ! — par un visiteur de la plage de Jersey; Cabat, Gounod, le graveur Gaillard portant un cilice sous la flanelle ; X... ayant sa maîtresse enfermée dans une tour de Brama-la- fan au pain et à l’eau ; Doré dessinant et peignant des deux mains à la fois ; G... et S... battus comme plâtre par leurs femmes, etc...
Moralité. — Am sujet de qui ou quoi que ce soit, fussiez- vous le plus convaincu pour votre compte personnel, ne proclamez jamais devant le public : « Je vous apporte la vérité ! » mais seulement : « J’offre ma sincérité. » Et, sans vous abriter non plus sous le proverbe « On ne prête qu’aux riches >/, dites simplement : « Voici des documents, trions-les ensemble et les apprécions pour ce qu’ils paraissent valoir : 'soit un peu, beaucoup, ou rien du tout. »
ARCHITECTURE
Je ne puis pas autant admirer les Romains parce qu’ils ont été les conquérants, les maîtres et les législateurs du Monde, que parce qu'ils en ont été les premiers maçons.
Le Forum romain ! le spectacle aujourd’hui le plus pathétique qu’il ÿ ait au monde de la plus grande tragédie humaine qui se soit jouée au réel, sans entr’àctes et avec des siècles pour longueurs d’actes ; la scène et l’amphithéâtre, entre les monts Capitolin et Cœlius, Palatin et Esquilin pour coulisses ; les gradins, divers accessoires, les fausses trappes, les seconds et troisièmes dessous, depuis le dallage des basiliques jusqu’à la vase des cloaques. Tout est encore là, portant l’empreinte de
(1) Si, dans l’ordre de chapitres de ce volume, j’ai d’abord placé l’Architecture — parce qu’elle est dans la forme même de l’Etre primordial de la Nature, — je place ici, immédiatement après, la Musique, qui en ressort de sa respiration, de son souffle, son timbre, sa voix. La Sculpture et la Peinture ne se présentent que postérieurement par le fait d’Art humain.
ARCHITECTURE
toutes les gloires et de toutes les catastrophes, mutilé, brûlé, brûlant encore sous vos pieds et dans votre imagination, comme ces restes d’un théâtre actuel que l’on visiterait au lendemain d’un tremblement de terre ou d’un incendie pour son tableau final.
Au milieu des restes de l’habitation de Domitien sur le Palatin, j’écoute chanter ravissamment une fauvette... : me disant qu’un même oiseau pouvait chanter là alors qu’avant Domitien même s’y trouvaient Auguste, Tibère, Caligula, Claude, etc., et, après lui, d’autres empereurs, chacun non moins charmé, dans tout son Césarisme, de l’entendre ainsi chanter de jour en jour.... Puis voici que vient à passer la jeune femme du portier allant, avec sa cruche de cuivre sabine, chercher de l’eau à la fontaine, devenue avare, qui alimentait abondamment, il y a plus de dix-huit siècles et demi, l’élégante maison de Livie, Livia Drusilla, veuve et prêtresse d’Auguste.
Je répugne à admettre la polychromie générale, comme on l’assure, dans l’architecture et dans la statuaire antiques de la meilleure époque. Il n’y a que de faux raffinés qui dépravent la pureté et la force de goût d’une bonne pêche, par exemple, en y ajoutant du sucre et du vin.
Des vases et des corbeilles sculptées dans le bloc des bas-reliefs de la Colonne dite Automne servent, à tous ses étages, de véritables et parlaites jardinières au réséda alba , à la pariétaire, à l’ab-
sintiie ( Artemma absinthium), au géranium romanum , etc. ; lesquels y paraissent plus normalement installés sur ses flancs que les diverses statues d’empereurs et de saints l’ont été ou le seront jamais sur son sommet.
Grande idée restée des Romains. — Lorsque, il y a tant de siècles, on construisait le pont Julien (route d’Apt à Bonnieux), me disait lyriquement un habitant du village de Lacoste, situé à cinq kilomètres de là, et oui réclame pour ses carrières l’honneur d’en avoir fourni les matériaux, les jeunes femmes et les filles d’ici, raconte- 1- on, voulaient être les seuls porteurs des pierres du noble monument, et, des mois durant, ont les vit, transfigurées Romaines elles-mêmes, aller-venir par la rampe qui descend du coteau et par la riante plaine s’étendant jusqu’au cours du Coulon, en porfant les énormes blocs sur la tête, droites, fières, imposantes comme des statues et sans cesser de filer simplement leurs quenouilles.
Le soleil couchant dore, puis empourpre la double et interminable rangée detombeaux de la Via Appia; puis, une vapeur bleue et fébrile leur monte du sol refroidi ; et les dernières lueurs du jour agonisant, devenues opalement roses, semblent plus véritablement mettre sur les briques et les marbres au sommet de tous ces sépulcres, vieux squelettes eux-mêmes, la transparence, l’air animé et le tendre frisson d’une aurore, d’une ineffable résurrection !
Hier, au Forum, la nuit arrivant et le dernier
ARCHITECTURE
touriste parti, je voyais de loin une pauvre vieille femme -s’y égarer et dangereusement se perdre à travers les colossaux débris. Tête nue, en cheveux blancs, voûtée sous un châle jaune, son cabas serré au bras, elle sondait désespérément d’un grotesque parapluie rouge sa route de plus en plus dévoyée entre la colonne de Phocas et la Tribune aux harangues (?)... Un sergent de ville ( quardia ) me prévint au moment où j’allais moi-même au secours de cette goutte de ruine, il semblait, tombant dans leur Océan.
On a comme cela, en esthétique aussi, des idées fixes, des toquades; et même qu’elles vous rendent très heureux outrés malheureux ! Ainsi j’ai toujours imaginé à la tête de Pile de la Cité à Paris, si peu dignement et pittoresquement dotée, quelque masse de monument comme le Château Saint- Ange de Rome.
Nous voyons le reste des derniers restes romains; que l’on étaye ou déterre, pour quelques jours encore, à grands frais et artifices. Nos petits fils verront ceux de la Renaissance, aujourd’hui encore debout sinon bien vivants; mais après, plus tard, vers l’an 2.500 par exemple, verra-t-on plus rien de tout cela, et verra-t-on rien autre qui le vaille?
Je me méfie beaucoup de l’intelligence et de la tendresse d’affection de ceux qui, semblables, par exemple, à M. Vitet, sont fanatiques d’architecture, mais d’architecture de 102 à 1201, ni plus ni moins. Rien en deçà, rien au-delà. Arrivés à 1202
ils reculent épouvantés et haineux devant celle qui suit.
Le quartier de Subura était déjà avant les Césars quelque chose de semblable à celui de notre Place Maubert à Paris et, plus exactement encore, n’a pas cessé de l’être. Sur son principal carrefour avec la Via Urbana, Piazza Subura , l’étalage d’une fruitière s’adosse à un édicule en forme de pilastre, haut d’environ quatre mètres, faisant angle avec la salita ou montée de San- Francesco di Paola. C’est un exquis spécimen de la Renaissance daté du Pontificat d’Alexandre VI (fin du XVe siècle) et élevé par un certain Etienne Coppus. Sa composition, ses profils, son ornementation, que domine un cartouche tenu par deux génies appuyés sur des écussons semblables au grand du piédestal et où sont compris le chardon du blason des Borgia et une couronne fleurdelisée, le tout patiné dans son marbre jusqu’à la fermeté et au ton ‘du bronze, se distinguent par une mesure et une valeur vraiment classiques, et son moulage au moins honorerait le sanctuaire artistique d’une Ecole des Beaux- Arts... Eh bien! voilà de ces bijoux que, partout en Italie, on rencontre à chaque pas. Voici du reste le relevé de l’inscription complète
OB-MAEATEM (Est-ce Majestatem ?)
Aediculam-Salvatoris trium imaginum suburani ambitus. reg. montensium ne memoria interîret Stephanus Coppus germinianensis. S. impen. in culctiorem form. redegit acdituoq : annuos sumptus perpetuo consecravit.
Rendez aux grands artistes ce qui appartient a!
ARCHITECTURE 117
leur génie, et aux milieux où ils sont se produits ce qu’ils leur ont fourni. En ôtant l’occasion du Parthénon à Phidias, celles du Vatican à Raphaël, et de Notre-Dame de Paris à Hugo, voilà sans doute trois époques, trois choses et trois hommes singulièrement autres, ou amoindris, ou même non avenus.
Oui, et à la bonne heure ! lorsqu’un grand esprit, un œil génialement perforateur et un parfait outil professionnel, le tout autrement qu’une critique peu autorisée et banale, font l’analyse, le commentaire et la glose d’une œuvre, comme de Balzac pour La Chartreuse de Parme , comme Hugo, pour Shaskpeare, ils élèvent ainsi rien moins que monument sur monument, et le second parfois supérieur au premier. Tels certains temples, églises, panthéons, tombeaux et statues publiques valent bien plus par l’artiste et pour sa propre gloire que par le mérite et pour la gloire des Dieux, des Saints ou des individualités quelconques qu’ils ont voulu exalter. Minerve a disparu ; Phidias reste.
Je me rends en passant devant l’église de Taux, à la glorieuse cathédrale de Saint-Saturnin ou Sernin. Non est in toto sanctior orbe locus , dit l’inscription de sa crypte. ( Sanctior sent furieusement sa vanité de clocher, plus 1$ terroir gascon.) Sachons-lui gré pourtant d’avoir laissé sanctissimus pour le premier embarcadère, par exemple, 'd’où est partie la première locomotive, à Midleton, je crois ; ou aussi, pour le premier atelier d’imprimerie, à Mayence.
Changement de décor — Ce n’est qu’un rêve ; mais pourquoi, hélas! si souvent les rêves valentils mieux que les réalités !
Me promenant, vers l’aube, dans Paris encore endormi, je venais de déboucher, par le biscornu crochet que fait la rue de Seine derrière l’Institut, sur l’espace des quais, du fleuve déserts et du ciel opalisé. Depuis le pont des Arts en amont jusqu’à celui Royal, quel spectacle inattendu et enchanteur ! je n’y étais plus attristé, humilié, comme toujours, de ne voir là, au cœur de ce Paris, en vis-àvis de ce Louvre et de ces Tuileries que l’ Univers nous envie , cette rangée de maisons les. plus vulgairement hétéroclites, antipittoresques, insignifiantes qui soient au monde: maisons ni vieilles, ni jeunes, ni belles, ni riches, ni amusautes ; sans aucun caractère, aucun intérêt, ni aucune valeur pour l’œil de Parehéologue, de l’historien, de l’artiste ou du plus simple passant, et qui me font jaloux et envieux, dans mes comparaisons forcées, constantes, du Grand canal de Venise, du Corso romain, des rues Balbi à Gênes, Pall-Mall à Londres, de Tolède à Naples, de la Grande-Rue à Berne, du quai des Quinconces à Bordeaux, etc., etc. Je voyais se profiler, sur ma gauche, séparés chacun l’un des autres, par des rues et ruelles suffisantes, et construits avec des matériaux textuellement pareils à ceux des originaux, les dix ou douze plus admirables et illustres palais du monde, ceux au moins qu’il m’a été donné de contempler sur place et de ne jamais plus perdre de vue dans ma religion spéciale. C’était d’abord la Cancelteria du Bramante ; puis venaient le palais Strozzi de
ARCHITECTURE
Florence, le Brolleto de Brescia, le palais ducal de Venise, le palais Farnèse, celui de l’Université de Gênes, etc, : le tout reproduit là superbement, vivant de corps sinon d’âme (car, ainsi que pour toute copie, cette âme ne saurait exister que dans le milieu local et social même de la création première). Un certain nombre d’années l’avait pourtant singulièrement harmonisé dans cette transplantation, dont la présence m’apparaissait aussi naturelle qu’heureuse.
Et depuis ce rêve, tout éveillé je me demande si nos édiles, si les ministères, la direction des Beaux- Arts, si personne enfin autre que ma folle du logis a jamais pensé à cela ; et pourquoi, au cours des péripéties de toutes choses, ne Je réaliseraient-ils pas ?
Ainsi que pour les musées de moulages des chefsd’œuvre de la sculpture et des copies de ceux de la peinture (dont la création était et reste le plus simple comme le plus impérieux des devoirs, et dont la destruction, à laquelle nous venons d’assister, constitue un vériable crime qualifié), pourquoi, au premier chef, ne pas former un musée en plein air, dans telle rue, sur tel quai, telle place, des copies de chefs-d’œuvre de l’Architecture civile et domestique au moins ? La bonne, parfaite exécution en serait plus sûre que toute autre ; le premier venu fort élève de l’école des Beaux-Arts en étant capable ; et l’emploi en serait très-pratique pour l’Etat ou pour les particuliers. Mais quand est-ce qu’un architeete consentira (et qui le lui commandera jamais ?) à faire la meilleure copie d’un beau modèle plutôt que le plus médiocre original de sa propre invention ! Il a fallu au duc de Brunswick
rien moins que toute sa prétendue excentricité pour faire une des conditions de son immense legs à la ville de Genève que celle-ci lui élevât un monument fac-similé de celui de Scaligier ou Can-Signori à Vérone.
La municipalité de Rome fait placer des inscriptions commémoratives sur les maisons qu’ont habitées des illustrations nationales : San-Gallb, Jules Romain, le Dominiquin, Zuccari, Salvator Rosa, Canova, Alfieri, Visconti Donizetti, Garibaldi... C’est très bien. Mais alors comment a-t-elle laissé détruire, au moins par le fait d’une restauration du tout au tout, celle de maison, au pied du Capitole, aussi authentiquement habitée par Michel- Ange ?
La France possédant la Villa Medicis, mieux située sous tous les rapports, plus dominante que le Vatican même et que le Quirinal, demeures du Pape et du Roi ; la France possédant, hier encore (racheté 650.000 francs de Napoléon III qui l’avait acheté 250.000 francs), tout le Mont-Palatin, cette Archée sainte delà Cité et delà Nation; la France occupant au prix de loyer de 25.000 francs par an avec bail de 3, 6, 9 et denier à Dieu, le palais Farnèse, le plus beau, le plus typique de tous... eh bien! mon chauvinisme français en est très malheureux, très révolté et humilié pour le chauvinisme italien ( [lia lianita ).
Lorsque, il y a près de trois siècles, dans le recueillement de son sanctuaire de travail et dans
ARCHITECTURE
les nobles et élégantes spéculations de son génie, Bramante esquissait en se jouant sur le papier les premières marchés de l’escalier du Palais de la Chancellerie romaine, combien sa main tout à coup tremblante, interdite, se lut arrêtée et tout son être eût été horriblement bouleversé s’il avait eu la vision ou seulement le plus vague pressentiment de ce qui s’y passerait un jour, le 13 novembre 1848 : épouvantable drame rouge de sang dont il dressait là, fatidiquement, les blancs tréteaux de marbre ! (Assassinat du ministre Rossi) .
Il y a à Rome, en chiffres ronds, de trois à quatre cents églises (certains Guides précisent le chiffre de 389). C’est croyable, rien qu’à vue de nez déjà, sans le besoin de compter depuis le temple surhumain, hyperphysique presque, de St-Pierre et les basiliques qualifiées jusqu’aux chapelles ménagères si l’on peut dire. Eh bien ne négligez jamais, venant au moins à passer devant, de pousser la porte fûtce de la plus petite de ces églises, de celle à l’aspect le moins engageant. En outre que vous la trouverez souvent, à l’intérieur, très remarquable en ellemême, dix-neuf fois sur vingt vous y découvrirez pour votre admiration stupéfaite un chef-d’œuvre hors ligne, une merveille quelconque, et toujours vous y recueillerez, pour votre émotion et votre esprit, un souvenir historique, une étude, une acquisition particulière et nouvelle, qui vous feront vous dire, en sortant satisfait et reconnaissant : Je l’ai échappé belle en ne pas manquant d’entrer là !
Cinquante fois, rue du Quirinal, j’étais passé devant une église quelconque, un St-André apôtre peut-être bien. Un jour j’entre enfin, sans même y
penser en quelque sorte. Et voilà que j’ai à admirer une magnifique et ravissante ornementation de voûte ovale gris et or, de nombreuses sculptures d’une étonnante verve décorative, deux ou trois tableaux entre autres dignes d’un musée, quoi encore, par-dessus le marché ? et que j’entends exécuter avec chœurs et soli excellents une messe véritablement musicale. Ma seule critique à tout cela c’est contre l'absence de là foule qui aurait dû s’y trouver.
Dans le vaisseau, sous les voûtes, les coupoles et le Dôme de St-Pierre, il se produit, surtout sans doute en la saison d’hiver, de véritables effets de grande atmosphère : effluves de température et de clair-obscur, brouillards, éclaircies, jeux constants de rayons diversement colorés et colorants, comme en pleine nature de montagnes, de vallées et ravins, chauds ou froids, humides ou secs par places, stagnants ou courants. C’est qu’effectivement St- Pierre est plus qu’un monument : c’est un site.
Le grand malheur de la Basilique de St-Pierre de Rome, le plus prodigieux des chefs-d’œuvre d’architecture connus, et aussi le plus esthétiquement détestable en somme, c’est, sinon de ne pas avoir été commencée, de ne pas avoir été terminée cent ans plus tôt, c’est-à-dire avant d’être passée des mains d’Alberti, de Bramante, de Raphaël, de San-Gallo, de Peruzzi et de Michel-Ange à celles de Maderne et du Bernin.
Quand j’entre aujourd’hui à St-Pierre et au Vatican,dans cet immense contenant d’un Pape qui s’y re-
ARCHITECTURE
tire indéfiniment lui-même de la vie publique et réelle, je ne puis m’empêcher de revenir à comparer leurs conditions actuelles à celle d’une coquille d’escargot dont on se demanderait, devant son morne orifice creux et obscur, si le propriétaire, habitant, hélix aspersa , hélix pomotia ou autre, s’y trouve vraiment encore ?... Jadis il s’y développait, s’allongeant et s’élargissant, charnu, juteux et fêtard, dans le plein du contenu et à son extérieur. Il processionnait, sortait des cornes luisantes et démesurées, c’est-à-dire des bras hors du balcon à bénédictions Urbi et Orbi !... En y bien fouillant, peut-être à travers tours et détours de son habitacle, tout au plus découvrirait-on le mollusque gastéropodes paralysé, réduit à sa plus simple expression, désséché sinon moisi, dans la dernière cellule du logis.
En l’état, Dieu n’est plus dans St-Pierre et à Rome que ce qu’on l’y a fatalement fait, c’est-àdire ce qu’est le Pape : un Louis XIV magnifique et doré sur tranches, avec un soleil dans le dos « Nee pluribus impar » ou « La fin de la fin. » Le soleil tourne en pièce de feu d’artifice, au milieu d’un incendie de Bengale ; quelques fusées partent encore, et... e fvnita la comedia. Depuis cinquante ans l’on a déjà dit: il faut se presser de voir les cérémonies d’une religion qui va se modifier ou s’éteindre.
Comme Sainte-Sophie de Constantinople, le Saint des saints de la religion gréco-orthodoxe, Saint- Pierre a aussi, par le fait, une porte qui s’est fermée d’elle-même, devant un nouveau Mahomet II
et une nouvelle révolution politique et morale, sur la retraite de son prêtre officiant, et par laquelle, se rouvrant également au jour des plus chères prédictions, le pontife doit reprendre sa messe interrompue. En attendant, le Pape boude toujours. A qui surtout ? sinon à ses propres fidèles, à ses devoirs professionnels, à tout son monde immédiat, à la Papauté même.
Au pied des gigantesques et somptueuses façades de St-Pierre, de St-Jean-de-Latran, comme de celles du Panthéon, du Palais Farnèse et de cinquante autres monuments (le Colisée mis hors concours), la pauvre petite figure humaine, couchée ou assise, ainsi qu'il y en a toujours dans ce pays de lazzaroni et de flâneurs, y produit juste l’effet, d’un mouchoir, d’un chiffon sales y laissés tombés.
Dans le tout exhorbitant de la Basilique de Jules II et de Léon X, le Catholicisme s'est oublié jusqu’à vouloir se faire aussi gros que son Dieu même et s’est si bien enflé qu’il est en train de crever depuis.
Le Dôme de St-Pierre est une seconde édition d’impiété de la Tour de Babel.
Bien de plus saint que la naïve nudité des églises romanes et gothiques du Nord. Bien de plus capiteux et enivrant que la magnificence de celles de Borne. Mais ici la religion triomphante, opulente, mûre, et se croyant trop ou affectant de se croire sûre d’elle-même, est devenue comme la
ARCHITECTURE
vieille courtisane d’un ci-devant Dieu blasé avec lequel elle y va de son grand dernier jeu, risquant le tout pour le tout.
Je suis admirativement stupéfait de la cathédrale de Strasbourg, l’édifice -vertige, sans approuver tout le sublime mais faux génie qu’elle met à dissimuler ce que doit avant tout paraître l’architecture monumentale de la pierre.
Le Château de Chambord, c’est du style Renaissance rococo.
Le plus et le trop d’ornements dans l’architecture l’altèrent et la détruisent, comme le feraient de la statuaire antique des toilettes ajoutées à sa nudité ou à ses simples draperies. Le brut Polyèdre des Pyramides d’Egypte reste monument quand la cour du Louvre devient bimbeloterie.
Le plus beau monument de Paris, sa seule architecture sublime, la Colonnade du Louvre (il en est une exquise: la Fontaine des Innocents ) n’est pas d’un architecte, mais d’un.... médecin, membre de l’Académie des sciences !
Ces admirables colosses de pierre, de marbre et d’émaux qu’on appelle Westminster, Versailles, le Dôme de Cologne, Saint-Pierre de Rome, l’Acropole d’Athènes, Sainte-Sophie de Constantinople, les murailles de Diarbékir, les mosquées d’Ispaban, n’ont pu prendre une aussi grande place dans
mon souvenir que le petit mur du cimetière de mon village.
Viollet-Leduc, — le gothique incarné, en en exagérant un peu durement dans ses copies le côté frêle, pointu et hérissé, sans la venusté que, seul du reste, le coup de pouce du temps ajoute aux choses qui pourraient en manquer dès leur neuf. Il habitait, dans je ne sais plus quelle rue au-dessus de celle des Martyrs, une . maison dont surtout une belle grande salle de travail et bibliothèque, toute agencée à ses goût et usage personnels. On remarquait d’abord, au bas de l'escalier, un palier en mosaïque noir et blanc où figurent les très décoratives silhouettes hiéroglyphiques de hibous, de chats et de serpents. J’ai vu le maître chez lui, en noires toque et sorte de blouse avec ceinture de cuir, à l’instar d’un Steinbach dans son logis strasbourgeois; mais c’est surtout au foyer du comte Desfossez, associé puis directeur de la maison d’édition Morel, dont Viollet-Leduc était la clef de voûte, que je pouvais, au cours de soirées où je faisais dessiner les deux enfants, apprécier quelque intimité de l’homme si grandement intéressant. La leçon finie et les élèves couchés, on causait d’Art, de voyages, de publications, de la ville et de la cour. Eh bien cet homme, même au contact familier d’une aimable hôtesse, conservait le fond et la tenue d’une nature et d’un caractère plus ou moins tendus, d’aspect et d’élocution d’un gentilhomme diplomate et autoritaire plutôt que d’un artiste, qu’il était pourtant bien. D’aucuns l’ont même dit assez mauvais coucheur, d’après certaines difficultés avec son frère, le peintre paysa-
ARCHITECTURE
giste, de personne au contraire très douce. Ceci serait il pour quelque chose en plus de l’opposition à une partie de ses principes en architecture, dans l’indigne accueil, déplorable à tous égards, qui lui fut fait comme professeur par les étudiants de l’Ecole de Beaux-Arts ? De même que Vitet limitait son amour archéologique au style roman, le restaurateur de Notre-Dame et du château de Pierrefonds représentait évidemment trop, pour un tel milieu, celui gothique : sot conflit vraiment entre le plein cintre et l’ogive, la colonne et le pilier. Plus tard nombre d’amis devaient encore se séparer, quoique moins ostensiblement, de Viollet- Leduc devant son volte-face politique très militant de faits et gestes, notamment au sein du Conseil municipal de Paris. Mais ceci est affaire de points de vue et peut, à certains yeux, constituer une plus belle posture el de meilleurs titres, ceux de citoyen, que ceux de commensal et courtisan de souverain. « Lors d’un troisième voyage en Suisse, j’aperçus encore, d’étapes en étapes, le passionné et éminent travailleur, qui s’était épris du relief architectonique et pittoresque entier des Alpes, et, se mesurant héroïquement avec lui, nous en a donné, d’une grande partie au moins, la merveilleuse série de ses relevés : une œuvre de premier ordre. La voit-on toujours exposée au Musée de . Cluny, salle des voitures de gala ? Elle mérite sa chapelle à part.
Seulement, sous Louis XIV et sous les Louis XV et XVI, mais de moins en moins, nos édiles et nos architectes ont compris et magnifiquement pratiqué cette majestueuse décoration monumentale,
obtenue surtout par un ensemble de régularité, alors qu’on n’a plus le génie pittoresque, comme à d’autres époques, d’intéresser parla valeur de style et de fantaisie individuelle de chaque construction. Faute de la haute originalité et du précieux de détails de la Piazetta, à Venise, la solennelle symétrie de la place Vendôme, à Paris, est encore une grande et belle chose. On ne saurait méconnaître que les édifices égyptiens, éminemment empreints du caractère majestueux, dans l’expression un peu classique, si l’on veut, du mot, le doivent à la symétrie absolue de toutes leurs proportions et de tous leurs éléments. Toutefois, entendons-nous ! ne pas conclure de ceci à la stupide symétrie de damier ou de rose des vents de Carlsrhue, de Turin et consorts.
Le palais de la Légion d’honneur, comme enseigne et pour singuliers patrons dans l’architecture de sa laça’de sur le quai, se trouve avoir les bustes d’Homère, de Socrate, Déroosthène..., personnages plus ou moins décoratifs, mais que je sache fort peu décorés.
Une colonne a été élevée à Trieste portant une inscription où les habitants de la ville remercient un empereur François quelconque de leur avoir permis de construire à leurs frais la route qui passe au pied !...
La petite ville de G... possède un aqueduc (Pontcléi-Fonts) doublement remarquable par ses dimensions et par sa valeur architecturale. Il compte, sur
ARCHITECTURE
un parcours d’environ 750 mètres, la série décroissante d’une cinquantaine de hautes et sveltes arches, certaines s’élevant à vingt- deux mètres, et dont la quatrième surtout, à deux étages et jetée par une ouverture de 24 mètres en traversée de la rivière d’Auzon, comporte une hardiesse et, jusque dans ses détails, une ingéniosité architectonique fort, estimées des connaisseurs.
Commencé à construire en 1720 par Antoine d’Allemand, — auteur aussi, à côté, du sans doute plus bel hôpital de France, un véritable chef-d’œuvre, — il orne le pays d'une majesté pittoresque, dirais-je, que pourraient envier les plus célèbres et superbes cités. Eh bien, cet aqueduc, non moins rare que précieux monument, devra disparaître bientôt, tombé en désuétude, condamné à l’abandon, à la mort, depuis qu’il s’est trouvé remplacé parallèlement par des conduites en fonte souterraines, aboutissant à un réservoir assez comparable au plus insignifiant fortin. De plus jadis, après avoir embelli la campagne, il débitait ses eaux en ville par nombre de fontaines y meublant, on ne peut plus décorativement et hygiéniquement, les places et carrefours, les cours et les jardins, — delà Mairie, de l’Ange, de Saint-Siffrein, de la Bouquerie, des Penitents-Blancs, du Quinconce, de l'Hôpital, de plusieurs grands hôtels, etc. Désormais il n’a plus chance, hélas ! sans même passer par la vénérable et pathétique période des ruines, que d’être exploité comme carrière de pierres. Mais ne se seraitil pas déjà vengé en laissant inoculer par le nouveau service une terrible épidémie de fièvre typhoïde qui dura six mois ?
Je reviens aux fontaines, la plupart dès aujour-
d’hui démolies, négligées d'entretien, détériorées, et toutes devant disparaître, depuis les plus importantes jusqu’aux plus modestes.
La rüe du Collègè en offrait une non des plus anciennes mais des plus aimables, partant très à respecter. Encastrée en niche dans le mur avec cadre architectural, ses trois bouches d’eau, sa conque et surtout un délicat motif de dauphin et de quelques plantes ornementales, le tout en pierre dite de St- Didier se patinant de coloration blonde, elle formait un édicule exquis, une gaie décoration du quartier... Récemment elle n’a pu trouver grâce devant le pic des Vandales qui, après l’avoir jetée en miettes et en poussière au tombereau, l’ont fièrement remplacée par une borne-fontaine (& fontaine » semble de trop ; « borne » seul est plus exact). Et combien de magnifiques ou fines portes en boiserie sculptée, combien de ferronneries d’impostes, de balcons, de marteaux, de rampes d’escaliers ; combien de stucs ou plâtreries de plafonds ; combien de tentures de soie ; combien de peintures murales ou de tableaux pour ne pas parler du mobilier, s’en sont allés et combien il s’en ira encore ! alors qu’il ne reste, en province, aucun artiste ni artisan, même médiocre, pour continuer ceux magistraux de jadis. Il est bien triste, chaque fois de plus en plus rare que l’on rencontre encore çà et là quelques charmants débris de tout ce passé, de lui adresser un dernier et éternel adieu. La fonte moderne et les poncifs en tous genres qui partout les. ont remplacés sont loin de consoler, par l’utilité et la facilité du présent, de la valeur esthétique et réelle du seul passé. C’est à la presse d’ailleurs qu’il faut de-
ARCHITECTURE
mander un « ceci » compensateur d’avoir tué « cela » Il eût été trop partait pour mon indignation que le kiosque à librairie et journaux de la Gare du chemin de ter ne vécut pas bien ou mal de la mort de ma fontaine de la rue du Collège.
La Cour du Carrousel, à Paris, est un des points du monde les plus battus, brûlés, dévorés de circulation. Eh bien ! il y poussé quelque herbe entre les pavés ! Fermez-en toute entrée, vers le printemps ; faites-la solitaire trois à quatre semaines seulement, et, sans perdre une goutte de pluie ni un rayon de soleil, elle se sera transformée en un fourré et une corbeille de sauvages végétations. Devant cela, soyons donc fiers des conquêtes de l’homme sur la Nature !
Un mot d’architecture et d’architecte. —
* Vous avez dans votre affaire, dis- je à l’un de nos plus illustres maçons , de bien grandes responsabilités ; et quelles éventualités de catastrophes ! l’écroulement, par exemple, d’un escalier, d’une coupole.... »
— Oh ! proteste-t-il, d’un ton de modeste quiétude, ça n’arrive que « rarement. »
Je ne voudrais pas, pour beaucoup, être contempteur de moi*i temps : c’est.un métier généralement faux, de sot, et, tout au moins, peu gracieux vis-à-vis de ses contemporains ; mais, devant les beaux et amusants débris de l’ancienne Toulouse, je regrette, dans la physionomie à pastiches raides et froidement hétéroclites de nos villes actuelles.
quelque chose des originales bonnes villes de jadis. Elles étaient, au moins, et ce n’est pas le moindre mérite au point de vue de l’art qu’à celui de la pratique, le produit de notre climat et de nos mœurs : elles étaient françaises. Aujourd’hui, elles sont.../ comme les idées de M. Victor Cousin : éclectiques, panachées, c’est-à-dire ni précisément belles, ni précisément bonnes. Soit dit en passant, et généralement parlant d’archéologie, la brique, trop exclusivement employée ici, ne fera jamais, à mes yeux, de l’architecture, mais seulement de la bâtisse ; de même que le bois et le fer, en tant qu’éléments dominants de construction, ne me paraissent être que des matériaux essentiellement industriels. Certaines contrées de l’Orient, le Bas- Empire et nos goûts, ou plutôt nos besoins modernes, qui les emploient plus particulièrement, s’éloignent de ce caractère monumental proprement dit, porté à son expression de majesté la plus sérieuse et légitimement classique par l’Egypte, la Grèce, Rome et le Moyen-âge catholique... Un monolithe de granit à moitié enterré dans les sables du Nil, quelques fragments de marbre dispersés sur la plage' du Pyrée, deux assises de travertin romain rencontrées sur le Tibre, à la pile d’un pont, me réprésentent plus de véritable architecture, m’imposent plus comme grand art que tout le pavillonage en briques, en plâtre et en bois peint, doré, émaillé et à ramages, de la place royale d’Ispahan ou de l’Allambrah. Je préfère la Tour Magne à la Tour de porcelaine, surtout à la Tour Eiffel ! et je ne remonterai jamais de la profondeur de mystification où je tombai cruellement, encore enfant, en apprenant que la Tour de Babel était en
ARCHITECTURE
briques. Les pyramides du Caire : un mur cyclopéen de Palestrina, à la bonne heure !
Garnier. — A l’occasion du dernier centenaire de Michel-Ange, à Florence, avec toutes pompes et participations internationales, il a paru, en France, un gros volume auquel j’en veux beaucoup, et il se commettait simultanément cette par trop vaudevillesques, insigne et insolente fumisterie d’envoyer pour y représenter sa peinture, auprès du Titan de l’Art, le peintre lilliputien des pioupous et des marquis d’éventail Meissonnier. Eh bien ! par faute d’étourderie ou comble de bêtise, le malheur était peut-être encore dépassé dans les pages du susdit volume. Sans parler de ses rédacteurs : Charles Blanc, Mézières, de Montaiglon, Duplessis, Gonse, Eug. Guillame et Miintz, ces deux derniers singulièrement, soit dit en passant, peu indiqués pour parler du sculpteur du Moïse et du peintre des fresques de la Sixtine, nous y trouvons, pour le faire de l’architecture du dôme de St-Pierre, Charles Garnier, l’homme de Findigeste maçonnerie, au prix de 33 millions, du Grand, trop grand Opéra. Et comment s’en acquitte-t-il ? avec quelle autorité, quel tact et surtout quel à propos en ce concert de glorification universelle ? Eh mais, c’est sans hésitation, par une tentative d’éreintement à fond de toute l’architecture de Michel-Ange, avee la prétention de se montrer, lui Garnier, à la fois technique et esthétique. La gaffe est complète, et la religion de l’Art, universelle aussi, y compris au premier chef celles de l’Italie, la patrie, et de Florence la mère, a le droit d’être on ne peut plus légitimement offusquée , scandalisée . Le confrère , le
délégué, l’invité, le Français, le Parisien d’esprit, — dit-on, — brillent là, hélas ! du plus fâcheux éclat.
J’avais connu Garnier à son retour de pension romaine, le visitant dans une modeste chambre du labyrinthe de ruelles et impasses aujourd’hui disparus qui joutaient Saint-Germain -des-Prés. Etique, jaune comme un derviche marocain, — un Abencerage, a dit Laroumet, — il travaillait pour le duc de Luynes à des relevés et épures de tombeaux des d’Anjou à Naples et en Sicile, et paraissait ne devoir guère survivre à cette besogne. C’était même bien la croyance de ses plus proches camarades, Alfred de Curzon, — avec lequel il 'fit la visite à Egine racontée par l’auteur de « La Grèce contemporaine », — Paul Baudry, Gustave Boulanger, Edmond About ; lorsque ce dernier, risquant le tout pour le tout, pensa à le marier, le maria au plus tôt et par ainsi, peut-on penser, lui sauvait la vie jusqu’à l’âge de soixante-treize ans. A cela près, d’assurément très respectable et heureux en soi, le sauveur aura rendu un mauvais service à l’architecture contemporaine qui allait avec Garnier à l’Opéra, ne pouvant se faire belle, se faire riche, et se propager en une école de superfétations, de gibbosités, de festons et astragales et de charcuterie pétrifiée. Surtout voulez-vous, comme silhouettes armées, des éperons de rostres, des antéfixes, des lucarnes, œils de bœuf, panoplies, candélabres, etc. ? on en a mis partout, oh! combien follement, dans un ensemble à la fois dur et informe-; alors que la bacchanale des statues et bustes, que la libéralité des médaillons et des inscriptions, étaient poussées jusqu’à y faire oublier le nom de Ghük Jean-Christophe, ce père de l’Opéra, au lieu et
ARCHITECTURE
premières places dévolus à Beethoveen, qui n’a tait du théâtre que par-dessus le marché de ses symphonies, et à Bach qui y est resté absolument étranger. Comme contribuable aux susdits 33 millions qu’a coûtés le monument en question on me reconnaîtra ici au moins, j’espère, « le droit à la libre critique qu’on achète en entrant. » Et, ma foi, j’y reviens. Oui, Garnier et Baudry, les architecte et principal peintre du monument, y ont fourré de tout et de tous, depuis le blason des Napoléons jusqu’à philidoret au frère ornemaniste du peintre ; colonnes, frontons marbres, stucs, métaux précieux, toutes sortes d’effigies, et, plus stupéfiant que tout cet Olympe et tout ce panthéon, ceci, vraiment par trop resplendissant aussi, l’absence de Glück : le nécessaire sacrifié air superflu... Mais, soyons juste. Peut-être bien arriverait-on à soupçonner quelque chose de d’auteur d 'Alceste dans une composition estompée par la pénombre des corniches du foyer, à vingt, sinon vingt-cinq mètres de haut.
Un prince comme il y en a peu ou n’y en a pas. — Il était duc, parent et allié à la plupart des têtes couronnées de l’Europe, et avait été luimême, par hérédité et la grâce de Dieu, souverain régnant. Il abdiqua de bonne heure, ne faisant plus parler, de temps à autre, par les reporters faméliques, que de ses fabuleux diamants, d’un certain vase merveilleux, des cosmétiques, maquillages et buses à corset qui signalaient grotesquement sa personne... En août 1873, il meurt dans un simple hôtel sur les bords du lac Léman, laissant à la ville de de Genève, par un testament des mieux
homologués, toute sa fortune s’élevant encore, après mille déprédations, au chiffre rond de vingtdeux millions. Donc ce petit roi, qui avait joué au grand despote et mené toute son existence une vie de polichinelle, se convertissant à la dernière heure, pensa, ayant trop mal vécu, qu’il pouvait ainsi finir et se survivre pour le mieux en transmettant à une République ce dont elle seule, bien autrement surtout que sa propre famille, devait et saurait faire le meilleur et plus légitime usage.
Eh bien ?
Eh bien ! voici le plus singulier ; il n’y a guère, à ma connaissance, que la municipalité de Genève, peut-être, et moi qui ne trouvions pas la chose radicalement absurde et blâmable.
De plus, encore trouvé blâmable et absurde : ce prince (c’est ici ce qui l’a recommandé particulièrement à notre Légende des [ateliers), craignant sans doute, de la part des Genevois, une reconnaissance artistiquement mal exprimée par quelque monument plus ou moins médiocre ou détestable, a spécifié, par une clause sine qua non de son testament, que ce monument ne serait autre que la stricte copie de celui des Scala ou dit des Scaliger à Vérone.
MUSIQUE
Gomment expliquer les effets sentimentaux de la Musique, cette langue à la fois si vive et mystérieuse, si profonde et subtile, si éloquente et parfois intraduisible, mais que l’on ne saurait et ne doit pas assimiler à aucune promiscuité de parolier? Peut-être en admettant d’abord une âme universelle, plus concrétée et agissante, soit, dans et par l’être humain, mais répandue partout en atomes ambiants — auxquels croit plus d’un grand esprit. — Alors, se complairait-on au moins à l’imaginer, l’action percutante et sonore des voix et des instruments serait-elle, suivant l’inspiration et le fiat du compositeur, la captation , à travers les essences et les fluides psychiques que comporte l’atmosphère, de ces divers atomes de l’Ame collective, gais ou plaintifs, tendres ou violents, conscients ou non, ayant participé à nos passions, en participant toujours, et venant s’exprimer dans le mode musical.
lu
Bach, tout court, c’est un géant, le Dieu de la Musique. Offenbach, plus long, c’est... infiniment moins, sinon tout le contraire.
N’est-il pas curieux que la Musique, cette langue des idéalités, cette poésie des poésies, n’existe que par et dans les règles de la plus absolue mathématique!
Rarement la mine d’or du Génie se trouve, ainsi que chez Raphaël, Mozart, Rossini, à fleur de sol ou ciel ouvert.
De Mozart à Musard, la masse du public ne trouve guère plus de différence entre leurs œuvres qu’entre leurs noms, mais elle n’hésite pas à la préférence des œuvres du second.
A composer La Flûte enchantée , Mozart a gagné quelques pauvres centaines de florins et une mort prématurée. A la chanter et à l’exploiter, M. et MmeCarvalho gagnent deux cent mille francs et de l’embonpoint. E sempre bene.
Dans aucun cas il ne faut que le sentimentalisme tue le vrai sentiment né de l’inspiration. Avec le premier vous avez Bellini, Chopin, Gounod, Lamartine, Ary Scheffer; avec le second c’est Bach, Beethoven, Rossini, Hugo, Ingres.
Rossini, Meyerbeer sont des musiciens. Halevy, Gounod ne sont que des musicastres. Cette appréciation, comme la précédente, dure assurément,
MUSIQUE
mais datée de 1860, était celle des connaisseurs patentés. Ni de l’une ni des autres les amateurs wagnériens actuels tiennent-ils aucun compte ?
On achevait à peine un des plus pathétiques et émouvants concertos de Beethoven pour violon : « Demandez donc au virtuose votre ami, me dit un voisin impatienté, de jouer un morceau d'expression?... »
Le développement des sciences exactes, c’est-àdire notre connaissance et notre assimilation de la matière sont ce qui nous émancipe le plus de cette matière même. C’est ainsi que de son côté l’Art, qui a tait d’abord sa plus belle expression de l’Architecture et de la Statuaire, l’a transubstanciée, plus tard, sous l’espèce de la Peinture, et l’idéalise en quelque sorte aujourd’hui avec la Musique.
Je sais un érudit et publiciste musicologue pour qui la musique s’est arrêtée à Beethoven, inclusivement et exclusivement.
Un autre est affublé d’égale réputation parce qu’il se fait exécuter à domicile du Mozart et du Beethoven, en déclarant qu’à son avis Mozart est suave et Beethoven passionné. M. de La Palisse est éternel !
Celui-ci, fou des partitions de Rossini, ne va jamais les entendre au Théâtre-Italien, où, se plaint-il, on ne peut pas suivre les paroles .
Vouloir, ne pouvoir goûter la musique qu’en promiscuité d’un sujet à paroles est aussi taux, misérable et profanateur que si on ne pouvait ni voulait le faire qu’en ce vice versa de ne goûter de littérature que par la musique. C’est là le double et damnable cas du grand hérésiarque Richard Wagner. \
Il est triste d’être le peuple le plus gai de l’univers pour appeler les Beaux-Arts, la Musique surtout, des Arts d 'agrément. N’est-ce pas un Français, quelque abbé je crois, qui a mis la Bible en quatrains ? Quel autre nous tera accepter Palestrina, Marcello, Bach, ces pères de la Religion musicale, en les utilisant comme quadrilles?...
« La Légende » veut s’occuper plus particulièrement des peintres et des dessinateurs ; mais les sculpteurs et les architectes, les poètes et les musiciens ne relèvent pas moin$ de son domaine de l’Art en général. C’est pourquoi les deux figures suivantes, celle d’un musicien et musicologue célèbre et celle d’un menuisier chanteur (ne diraiton pas minnesânger ?) qui s’avouait lui-même incomparable, ne sauraient lui être indifférentes. Les voici en un dialogue resté historique dans le pays. La scène se passe en Avignon, à la date précise de 1818. Bien fâcheusement, il est regrettable qu’elle ne puisse être ici racontée dans sa langue originale, le provençal, alors qu’elle mériterait ainsi de prendre place dans une Anthologie félibréenne. J’y désigne, à tour de rôle, par B. et Â., les deux acteurs principaux, Castil-Blaze et Arman.
MUSIQUE
B. — Bonjour, monsieur Arman. J’aurais besoin d’une caisse de 14 pouces de long sur 9 1]2 de large et 4 de haut. Mais il me la faudrait tout de suite.
A. — Monsieur ( d’une voix très particulière et avec quel assent /), vous aurez ça ce soir.
B. — Ah ! monsieur Arman, quelle belle voix de haute-contre!
A. — Oui, monsieur, la voix est belle, je suis forcé d’en convenir.
B. — Vous deviez attaquer ferme Y Amen de Lalande où se trouve ce fameux contre-sol ut.
A. — Mieux que Muraire (célébrité locale du passé), beaucoup mieux ; on me l’a dit cent fois, surtout les connaisseurs qui l’avaient souvent entendu, comme MM. de Gannillac, Collignon, etc.
B. — Et vous le feriez résonner encore comme un tonnerre dans l’air.
A. — Peut-être bien... peut-être non. Je ne me risquerais pas. Le la ne me pèse pas une once, b-fa-si non plus; mais si nous parlons de c-sol-ut , je tire ma mise.
B. —Vous avez eu là un trésor du ciel! une source de plaisir, de bonheur et d’argent !
A. — Dites donc de plaintes, de douleurs, de déconfitures. Ah ! monsieur, vous me rappelez là tous ces malheurs !
B. — Je ne vous comprends pas.
A. — Vous' l’expliquer serait trop - long, long comme un écheveau de fil. Il faudrait vous conter toute une histoire, tout un roman.
B. — Mais ça me va : je n’aime, rien tant que les romans. Allons ! pour voir. Je me plante sur place sans plus bouger, et je vous écoute.
A. — Eh bien, monsieur, vous avez à savoir d’abord que j’étais chantre à la cathédrale, là-haut, à Notre-Dame-des-Doms, où les chanoines portaient la soutane rouge comme les cardinaux. Pourquoi ? parce que, en d’autres temps, sous l’ancien régime, bien avant la Révolution, les Papes demeuraient à Avignon. Leur palais vous le dit. Toutes les maisons qui, ainsi que la vôtre, ont une tour, étaient des habitations de cardinaux. Lorsque les Papes s’en furent, nos chanoines de. Notre-Dame s’habillèrent en cardinaux pour se donner un air de princes de l’Eglise. Et d’ailleurs je ne vous le cache pas, les soutanes rouges flattaient l’œil, faisaient bien dans une procession. Je chantais donc à Notre-Dame tous ces beaux motets de Lalande, de Campra, de Mondonville, de Carissimi ; et je les chantais d’une telle façon que les hommes ne pouvaient pas me souffrir ; mais les femmes étaient pour moi de sucre et de mélisse. A peine avais-je ouvert le bec que tous ces jolis visages se tournaient du côté de la Tribune des musiciens. On ne voyait que des cous tors ; bref ! toutes les femmes m’aspiraient, soupiraient comme des soufflets d’orgue et finissaient par faire les yeux de carpe bouillie, se passionnant ainsi à un tel point que c’en était un véritable scandale. Vous pensez bien que je ne manquais pas de jaloux ; mé rien garçavé (je m’en fichais pas mal). Je m’épanouissais et faisais la roue comme un paon. Cela allait pourtant si grand train que l’archevêque s’en formalisa, et pour rétablir l’ordre et la modestie dans le temple du Seigneur, il m’envoya son chef de chapitre (capiscôu). Mais je me savais blanc comme neige, et je montai à la cathédrale. — «Moussu Arman, me
MUSIQUE
dit-il (textuel), z’ei dé graves réproces à vous feire dé la part dé Monseigneur. Les çants dé l’Eglise doivent être dits avec une pompe mazestueuse,avee onction. Il é éndécent dé sé passionner sur Confttemini Domino quoniam bonus , sur Kyrie eleyson , comme s’il s’azissait d’une roumance, d’une brunette ou d’iin eir d’opéra.— « Monsieur le Capiscol, lui-dis-je, moi je chante comme je sens ; et je continuai à chanter avec autant d’expression et d’abandon (leisse-m esta) . Je vous demande un peu si, pour plaire à quelques vieilles perruques de chanoines, je pouvais, moi, crever le cœur de mes petits anges (angélettes) si joliettes ! Aussi « mis-je à main « de plus belle.
Un matin que j’avais encore mieux chanté que jamais, à la sortie les compliments me pouvaient de tous côtés et de toutes parts. Les salutations ( salamalés ) me barraient le parvis et l’escalier. Or, quand tout le monde eut défilé après en avoir fini de me saluer de la main ou bien d’un coup d’œil ou mieux encore d’un mot gracieux, un bel homme, un franciman, qui semblait m’écouter encore, en faisant cabot comme à un marquis, médit : « Monsieur Arman (il savait mon nom !) monsieur Arman que ze suisençant.é de ne vous avoir entendu qu’ozourd’hui ! — Et pourquoi ? lui dis-je. — Si z’aveis su que la ville d’Avignon possédât ün çantur de votre force, gouvernant une aussi belle voi*x, ze serais allé donner mes représentations à Aix, à Tarascon, à Carpentras plutôt que de m’arreter en Avignon. Heureusement z’ei feit hier ma clôture et ze vous réponds qu’elle sera définitive. » Je vous ai dit que c’était un bel homme ; j’ajouterai qu’il était avantageux comme un baron, bien râblé comme un
CAAPIÏRE VI
pin, gaillard comme une épée. Tout cela n’est rien ; vous serez abasourdi lorsque je vous dirai son nom: c’était Chateauneuf, le fameux Chateauneuf, première haute-contre de l’Académie royale de musique, ce qui est, autrement dit, le Grand Opéra î Chateauneuf, qui nous avait joué Didon , Orphée et UnjJice , Fugénie en Aulide , Fugénie en Tauride et tous ces beaux opéras qui feraient tirer la langue à tous les incapables (foutralas) des ouvrages d’aujourd’hui.... Enfin, Chateauneuf me dit : « Monsieur Arman combien que vous gagnez ? — Deux cent cinquante livres. — Par mois ? — Non, par an. — Pas possible : une haute-contre glorieuse deux cent cinquante livres ! C’est un meurtre, une infamie ! S’il vous pleit de venir avec moi, ze vous promets un engagement de six mille livres à l’Académie royale de musique (ce qui est le Grand Opéra, je me suis fait déjà l’honneur de vous le dire), et si vous feites des progrès, on ogmentera vos appointements. » On va donc les augmenter tous les jours : je me connais moi, je me connais, lui dis-je.
Il voulait me faire débuter par le rôle de Crispin dans Le devin du village , vous savez bien, ce berger de la Nativité qui est habillé d’un vêtement de satin avec tant de rubans, en bas de soie, en escarpins.. Drôle de berger ! Je n’ai jamais rencontré son pareil de Montdevergues à Frigolet (établissement d’aliénés et couvent de Prémontrés). Nos gardeurs de brebis ne sont pas aussi bien attifés, mais, non plus, ne chantent pas comme moi « Non , non Coleuse n'est point trompette. » Dieu me pardonne ! Voilà que je prends le chemin par fausse traverse ; ce n’est pas cela.... tout-à-l’heure
MUSIQUE
j’y suis : « Non, non Colette n'est pomt trompeuse, qu'elle m'a donné sa foi. » C’est égal, Crispin, un pâtre! ne m’agréait pas trop. Parlez-moi de me taire entendre dans les paladins, les rois, les dieux, les demi-dieux, les tonnerres de dieux ; c’est là que je voulais briller. J’aurais volontiers choisi Atys pour mon début. Là j’eusse fait tourner les jambes en l’air, celles des femmes’ surtout, si je leur avais dit « Zurons de nous aimer toujours, de vivre et de mourir ensembleu. » Et puis, tiré de l’Opéra d'Ernélinde, par Philidor,
Né dans un camp parmi les armes,
Je connais peu l’art des amants;
Et mon cœur qu’enflamment vos charmes N’a de l’Amour connu encor que les tourments.
Tous les auditeurs en étaient bouleversés. A ceux qui étaient le plus proches je leur tirais des larmes jusque du tond des talons, meme en chantant des duos avec le vieux Ravoux, qui tenait l’emploi de ma Sangaride : un marchand de sabots, de soufflets, de cuillers, et dont l’échine ressemblait à celle d’un chameau. Quelle nymphe ! Il y avait de quoi s’espouffer. Eh bien, la force de mon pouvoir, ma grâce, ma chaleur dominaient tout le monde, et vous voyiez un chacun bouche béante comme un lézard baille au soleil.
Dans ce que m’avait dit d’agréable ce brave Chateauneuf. une seule chose me tintait dans l’oreille, je ne vous le cacherai pas, c’étaient les six mille francs. Tout en causant, je faisais mon compte, et quand, après avoir bien calculé, je trouvai, je fus sûr que l’on me donnerait cinq cents frans par mois, tout affolé je m’écriai : « Ah ! messieurs les canonges, recevez mes adieux ! Capiscols,
archevêque, vous pouvez aller manger un viédaze (pour: aller au diable). » Je n’achevai pourtant pas de bette manière ; mais en disant seulement serviteur de tout mon cœur. J’étais trop près du clocher pour envoyer à grands cris mon archevêque manger un viédaze. Si le bon Dieu m’eut montré miracle, la grosse cloche m’écrasait. Mais je me mis à sauter les escaliers quatrê à quatre. Je fichai mon camp au galop ; dansant, courant, battant des mains, sifflant : j’étais déjà comédien... Six mille francs ! Le Grand Opéra ! Vivat lou Grand Opéra ! Je ressemblais, tonnerre de Dieu ! à un échappé de rOfficial (tribunal de juridiction ecclésiastique).
J’entre à la maison et y trouve qui ? mon oncle l’abbé. « Coquin, me dit-il, tu veux être comédien, hérétique, excommunié ! Tu veux déserter l’Eglise et te faire ennemi de notre sainte Loi ? Si cela est ainsi, tu sais que j’ai un pré aux Sept Douleurs affermé six écus ; ma vigne de Morières qui nous fait boire toute l’année ; ma garrigue {armas) de Montfavet où il ne pousse que du chiendent, mais si la prise d’eau s’exécute nous sèmerons du jardinage potager ; j’ai ma maison que j’habite, mais qui pourrait bien se louer six écus. Eh bien! coquin, misérable, gibier de Belzébuth, si tu t’engages comédien, je donne tout cela à l’hôpital Sainte- Marthe que M. de Rascas a fait bâtir à la porte Saint-Lazare. »
— Donnez, mon oncle, donnez ; je m’en fiche ! Tout cela ensemble ne vaut pas ce que je gagnerai en une seule année ; et même que, si l’on m’augmente, je puis vous servir une pension.
— Je ne veux pas de ton argent du diable. Vade rétro Satanas ! Vite à l’enfer tout ouvert !
MUSIQUE
Mon oncle l’abbé parti, je vis arriver ma tante Babélet (diminutif de Babeou ou Isabeau). Ce nom, Babélet, vous porte à croire sans doute qu’il s’agit ici d’une mignonne petite personne, une sorte d’enfant qu’il faut chercher entre ses mollets. Pas du tout ! Il faut relever la tête, si vous voulez écouter parler ce long sarment (gavèou) de soixante-dix ans et qui a sur les joues, comme rides, deux F de contrebasse. Y a-t-il du sens commun à appeler Babélet une telle grande sempiternelle, je vous le demande ? C’est Babélasse qu’il faudrait dire... Quoi qu’il en soit, la tante me parla ainsi : « Je n’ai, moi, ni vigne, ni prés, ni garrigues, ni maisons ; mais, Dieu soit béni ! j’ai une grande armoire (garde-raoube) pleine comme un œuf. Il y a là de quoi ? de tout : beaucoup de linge tout lessivé ; mon déshabillé en popeline, me$ dentelles, ma croix à la Jeannette, mes boucles d’oreilles et mes anneaux en diamants; là se trouvent des couverts d’argent, dont trois à lilets. — Que le père Bonaventure vous a donnés. — Allons ! langue de vipère... Là est encore un sucrier, en verre seulement, mais j’y tiens. Là il y a pas mal d’écus de six francs et quelques roussets (pièces d’or). Je t’en ai assez dit, malandrin. Eh bien, si tu te fais comédien, tout cela ira aux religieuses du « Verbe incarné ». C’est à peu près promis à la supérieure, sœur Scholastique. »
Ma tante, répondis-je, je viens d’inviter mon oncle d’aller manger un viédaze : courez vite pour voir s’il n’a pas tout achevé.
Après ma tante, je vois venir ma mère, ma mère toute en larmes ! (Ils s’étaient donné le mot). Oui, cette sainte mère du bon Dieu pleurait comme une Madeleine. Elle se jette par terre, me baise les
pieds, me baise les mains, embrasse les genoux, et me dit d’un ton qui aurait fendu' les cailloux du Mont-Ventoux et de la Crau : « Mon bel enfant, n’eis pas pur que ze te déshérité ; si ze leisse quatre patas (la plus petite des monnaies papales) y en aura plutôbcinq que trois pour toi ; meis si tu te feis coumédien, si ze te vois einsi glisser ( resquia ) dans l’Enfer, si tu m’inflizes ce crève-cœur, z’en mourei de douleur ! »
Eh bien ! mère... je ne ferai que votre volonté. Telle fut, telle ne devait qu’être ma réponse. Mais, puis-je vous le cacher ? j’eusse diantrement aimé la belle et joyeuse vie (vidasse) à laquelle il me fallait ainsi renoncer à tout jamais !
Je crois bonne ma petite histoire ; et si elle ne paraît pas telle ici, je croirai encore que c’est seulement par faute de la plume provençale de Castil- Blaze ou de celle française d’un Paul Arène ou d’un Alphonse Daudet.
Ce qu’un vain peuple pense. — Gastil-Blaze passait à Montpellier l’hiver de 1840, pour y terminer la partition de son opéra de Belzébiith , qui y fut parfaitement monté et accueilli. L’intérêt du monde artistique local en était dûment excité, et nombre de personnes voulurent être présentées au célèbre musicien et critique des Débats ., Mais l’une d’elles, inassouvie, ne cessait de répéter combien surtout elle eût été curieuse de voir l’homme à l’œuvre même dans la retraite et le travail du lmis-clos : se l’imaginant volontiers, au cours de la nuit, dans des poses et avec une physionomie des plus surnaturellement inspirées, analogues ou supériéures à celles d’un Volney et d’un Château-
MUSIQUE
briand représentés en frontispice de volume des Ruines et de V Itinéraire ; c’est-à-dire tantôt plongé, abîmé dans le rêve ; tantôt allant et venant, invoquant la Muse, qui apparaît comme une Sainte-Vierge de Lourdes; criblant le piano d*improvisations et couvrant le papier de notes ; en un mot exceptionnel, unique à contempler ainsi !
Je rapportai en riant la chose à Castil-Blaze : « Oh ! anct, fit-il sérieusement dans notre langue provençale, foou pas plésénta : que tan hèn siéou aqui à proun m'estréipa la lévade ! (Oh! allez, il ne faut pas plaisanter : qu’aussi bien je suis là à me déchirer la fressure !)
Gustave Doré, que je disais à lui-même être l’objet de suppositions semblables pendant qu’il exécutait, par exemple, ses illustrations du Dante, me répondit avec un dicton français, dont l’énergie rabelaisienne ne saurait être rapportée ici et fait un bien singulier contraste avec le sujet mystique qu’il traitait.
Boutade. — La fille du colonel Ghantron, en Avignon, possédait une voix et un instinct musical des plus rares et que l’on voulut soumettre à l’appréciation très compétente de Castil-Blaze. Celui-ci était ravi.
« Alors, dit le père, je vais vite lui donner un professeur de chant.
— Un professeur ! s’écrie furieusement le musicien-critique, lequel avait en sainte horreur tout genre d’éducation pédagogique, faites-lui donner plutôt des leçons de trombonne ?
Adolphe Hesse. — L’église de Saint-Eustache à Paris venait de se payer, exécutées par la maison Callinet, rivale de celle Cavaillé-Coll, les plus belles orgues de la capitale à cette époque. Leur inauguration voulant être des plus solennelles et mémorables, on fit appel à tous les organistes éminents de France, de Navarre et de l’étranger. Dans le monde entier Adolphe Hesse, de Breslau je crois, occupait incontestablement le premier rang, au moins en réputation. Il fallut absolument l’avoir. Des négociations furent donc ouvertes. On jeta le pont d’or de toutes les facilités. Danjou, le maître de chapelle même de la paroisse, promit une apothéose» offrit sa pleine hospitalité, et l’homme arriva. Dès le débotté s’imposait le désir de son portrait dessiné et lithographié — la photographie n’en était alors qu’au daguéréotype — pour être répandu de un à deux milliers d’exemplaires. Comme bien ou mal mais surtout étant sous la main, je remplissais les conditions pressantes, je fus chargé de la chose... Hesse offrait un vrai type national : assez fort, la tête ronde, charnue, blafarde, aux yeux clignotants ; ensemble après tout de physique assez en rapport avec le côté ecclésiastique de l’emploi. De plus il ne parlait ni comprenait un seul mot de français, et vice versa de ma part pour l’allemand. Mais nous avions un interprète suffisant : l’archéologue antiquaire et éditeur Didron, et la conversation ne chôma pas. Pour « faire sourire » mon modèle je lui dis qu’il m’était arrivé, déjà depuis l’âge de douze ans., d’accompagner des offices, jouer des offertoires à l’église de ma ville natale et autres. Ceci donna quelque valeur de fond lorsque, content de sa ressemblance,
MUSIQUE
il demanda qu’est-ce qu’il pourrait faire pouf me remercier. « Vouloir bien jouer là, dis-je, sur le présent piano à pédalier, quelques phrases d’improvisations ou de vos œuvres écrites ; » ce qu’il fit volontiers et où je pus constater le style le plus orthodoxe et intransigeant du genre: rien, donc, de Lefébure-Wely. Il m’était ainsi donné, quoique dans des conditions de portion congrue, de l’entendre le premier à Paris.
La séance d’inauguration, à laquelle contribuèrent naturellement des chœurs et soli de premier ordre, fut une des grandes fêtes de l’Art dans sa plus haute et plus noble spécialité.
Très peu
de temps après, le conducteur de travaux de la manufacture Cabinet étant venu faire dans l’instrument, son chef-d’œuvre, l’inspection habituelle une bougie à la main ! la laissa choir dans cette forêt de tringles, de madriers et de. tuyaux de plomb. Tout prit feu, flamba et s’abîma en un instant comme une simple boîte d’alumettes écrasées, mais heureusement n’ayant pu que lécher de ses tourbillons destructeurs les voûtes et les parois du monument entier.
X..., amateur musicastre, compose une messe de Requiem à la mémoire de Meyerber, et parvient à la faire indiscrètement apprécier par un maître bien connu, qui en porta ni plus ni moins ce jugement : « Quel dommage, Monsieur, que ce ne soit pas vous qui êtes mort et Meyerber qui a écrit la messe ! »
Contemptio somma — Le petit professeur de musique X..., de la petite ville de G..., dont les habitants possèdent bien particulièrement l’heureuse humeur d’être contents d’eux-mêmes en tout et partout, vint, pour la première fois, visiter Paris vers son âge de soixante ans. La colonie de parents et amis qu’il y avait, comptant se réjouir de voir, à tout propos, ses émerveillements de provincial et ses excès de satisfaction d’artiste, voulut au plus tôt le conduire entendre une représentation de Guillaume Tell à l’Opéra. Il fut placé au centre du groupe, dont tous les yeux, des premières aux der nières notes de la fameuse Ouverture , ne le quittaient pas.- Eh bien ? demande-t-on, au moment ou la salle entière enthousiasmée applaudissait à tout rompre ; eh bien ! qu’en dis-tu, qu’en ditesvous, hein ? A quoi il répond tout uniment : « Quteis pouars ! » (Quels cochons !) La dose de mécompte, de pitié, de dégoût, de mépris, de haut dédain, de flegme1 inénarrables contenue à la fois dans ces deux mots, Quteis pouars , n’est possible à toute bien comprendre que pour des oreilles provençales.
C... — M. Farel, le grand propriétaire du domaine de Lavalette, près Montpellier, me pria, de passage à Paris, de le guider dans quelques achats artistiques en estampes et bronzes. Je pensai à l’adresser excellemment à la Calcographie du Louvre et aux maisons Barbedienne et Peyrol, où, de plus, je jouissais d’amicales références personnelles. Afin de disposer, au besoin, d’un temps de plein après. midi, 'Farel me donna rendez-vous à déjeûner ensemble dans son hôtel, et de là partir en voiture.—
MUSIQUE
Je trouvai, à table, un troisième convive : homme entre les deux âges, de personne assez ordinaire, à favoris rossiniens, mais de façons aimablement ouvertes, familières même avec notre hôte, sans doute un vieil ami, qui le nomma, en nous présentant, d’un nom que j’entendis trop négligemment peu ou mal. — On causa... de quoi ne causa-t-on pas ? cle tout et de rien, comme le plus souvent ; et il en fut ainsi pendant les trois heures suivantes de courses et séances de choix et aux achats, car le trio des déjeûneurs ne s’était plus séparé. — Le lendemain seulement, revoyant Farel, j’en appris nettement avoir eu affaire, la veille, al signor GARA FA de Colobrano, membre de l’Institut, où il succéda à Lesueur, professeur au Conservatoire et directeur du Gymnase militaire, auteur de vingt opéras acclamés en Italie, entre autres du Masaniello , écrit à la date de 1827 et bien connu en France, qûi est d’origine à la Muette cle Portici d’Auber ce que sont le Don César de Dennery et le Gringoire de Banville à Ruy- Blas et à Notre- Dame- de- P ciris de Hugo.
Reber. — Assistait assidûment aux séances musicales que donnait chez lui, avec le concours d’artistes amis de premier ordre, le violoniste Dien. Là, dans ce milieu à la fois sérieux et familier dont il était le patron, on l’aimait et l’honorait en exécutant plus et mieux que partout aüleurs sa charmante musique de chambre et ses; mélodies. On y entendait habituellement Saint-Saëns, Madame Fuchs, Fauré, l’alto Trombetta, le violoncelliste Lasserre, Auzende, Pierné, Vidal, et rencontrait, parmi les auditeurs de la première heure, Ravaisson, Bourgau-lt-Ducoudray, Madame Blanchecotte,
Lhermitte. Jean Àicard. — Je revois encore Reber avec sa figure couronnée de cheveux blancs légèrement bouclés, l’ensemble de sa personne pittoresquement, si distinguée et sa tenue modeste, assis dans la salle à manger, utilisée en sorte d’antichambre et où je me trouvais à ses côtés sur le même banc, alors que le premier violon, le pianiste le chanteur ou la chanteuse venaient demander quelque conseil relatif à l’interprétation de ses œuvres, et que lui-même les faisait appeler, après chaque morceau, pour leur adresser des compliments et effusions de reconnaissance. Il avait écouté -la tête penchée sur la poitrine, les yeux clos comme un dormeur, tout immobile, puis, dans les intermèdes, déployant pour assister un rhume chronique quelque vaste mouchoir d’Alsace à carreaux de couleur. — Peu pianiste de ses doigts, suivant l’agrément du pianophobe Reyer, P n’en admirait au contraire que davantage la virtuosité et la mémoire stupéfiante sur cet instrument d’un Saint-Saëns par exemple, — qui devait lui succéder à l’Institut, — vous y faisant défiler intégralement par cœur et au choix n’importe quelle fugue de Rach et quelle sonate de Beethoven... Bref, combien tout cela, de Reber et de son entourage, du portrait et du cadre si l’on veut, me reste par le souvenir une aimable vision!
Gouvy. — Ce véritable et charmant compositeurmusicien, dont les œuvres sont bien appréciées des connaisseurs, et leur exécution figure en France et en Allemagne aux programmes de choix, a résidé modestement membre correspondant de l’Institut, auquel il a légué la fondation d’un prix, loin des
MUSIQUE
centres importants, sur l’extrême frontière de l’Est, à Coffontaine. Tempérament d’artiste moyen et homme de philosophie pratique simple, s’il n’a pas goûté aux plus glorieux succès du génie, il n’aura pas, au moins, été enfiévré de ses agitations ni surtout supplicié de ses martyres. Certes, par cela même, Mozart, Beethoven, Weber, Schumann sont doublement grands et adorables, maispeu enviables comme bonheur. Plus heureux est-on sans doute de n’avoir qu’à les comprendre et en jouir. — Venu à Paris, entre autres de ses rares visites, — plus fréquentes peut-être en Allemagne, — pour y entendre, chez Pasdeloup, uné de ses symphonies et de sa musique de chambre dans divers concerts, Gouvy voulut me voir et monta à mon atelier, cinquième étage s.v.p. Nous ne nous connaissions encore que par sa correspondance avec mon frère et des relations d’amis communs. Il parut rencontrer agréablement, sur le pupitre même de mon piano, sa si jolie et du reste très répandue « Sérénade» à quatre mains... Je parlai naturellement, en estime et vive sympathie, de tout ce que je connaissais et savais de lui, — par Emile Michel pour la majeure partie, — mais m’en tins là, le voyant cette première fois et pensant discrètement, pudiquement dirai-je, ne pas devoir débuter par le soumettre à contribution personnelle de son talent. Eh bien ! il fut, étonné, désobligé, s’en plaindre ainsi à Stéphen Heller m’en adressant lui-même ses propres reprocher : « Voilà un singulier garçon qui me comble de compliments, paraît sincèrement aimer ce que je produis et qui, devant un piano là ouvert sous les mains, ne me demande pas de lui en rien jouer! »... J’avais oublié, par le fait, que tout ar-
tiste est plus ou moins semblable à toute femme, dont la coquetterie au moins, de fond ou de forme, se trouvera blessée d’une admiration trop purement platonique. C’est par cas analogue que mon ami Aug. B... avait fini par se brouiller avec le haut et très puissant personnage comte de Morny, à force de ne lui rien demander.
Son io. — Me trouvant chez le sculpteur 0..., ancien prix de Rome, il me racontait, en souvenir de la Villa-Médicis, qu’on y était convenu, entre intimes, d’une certaine manière, particulière à chacun, de se faire ouvrir la porte l’un de l’autre : usage qu’ils avaient toujours conservé.
Ce disant, voilà qu’on frappe à la sienne même avec un tapotement de doigts singulièrement scandé, rhythmé, comme exprimant toute une pé-, riode musicale.
« Tiens ! ce brave ami, s’écrie-t-il en accourant : vous allez avoir l’honneur de voir Ambroise Thomas. » Il ouvre et me présente. C’était bien l’illustre auteur de Mignon et d'Hamlet , qui avait tambouriné son laisser-passer avec le début de la symphonie en ré de Beethoven.
Un bourgeois. — Le musicien P... raconte la visite saugrenue, sollicitée d’ailleurs en toutes formes, qu’il reçut d’un étranger, dont la prétendue passion pour tous les beaux-arts était surtout curieuse des artistes célèbres par leur plus d’autorité pratique. « Ayant déjà, dit-il, vu peindre Carolus Buran, modeler Falguière, graver Waltner, étudier un rôle à Sarah Bernhardt, improviser des vers par de Banville, etc., je désirerais' vivement, cher
MUSIQUE
maître, vous voir composer de la musique. » P... s’amusa quelque temps, on peut penser, du genre de bêtise de notre original, puis, le laissant indéfiniment causer, finit par s’endormir... à ronfler !... une musique comme une autre à tout prendre.
Divers journaux ont parlé, au cours de deux ans, d’une importante amélioration, d’une véritable découverte appliquée par un M. Laprévotte luthier, demeurant à Paris rue Saint-Benoît, à la construction des intruments à cordes. Il s’agissait de la disposition du bois de la table des dits instruments dans un autre sens que celui usité. Cette simple modification toute logique, un rien en soi, beaucoup comme révolution opérée, le violoniste Briard, premier prix du Conservatoire, expert donc s’il en fut, s’en était, dès le début et violon en main, constitué le promoteur enthousiaste, l’apôtre dévoué ; et c’est sur ce même violon que le correspondant du Conciliateur vauclusien avait fqrtament joué de la trompette en l’honneur de l’ouvrier, de l'instrument et du virtuose.
A quelque heure -extraraatinale ou extra-attardée qu’on passât rue Saint-Benoît, Laprévotte montrait derrière la vitrine de sa devanture, élevée récemment de l’aspect d’une primitive échoppe à celui de boutique ou magasin, son crâne non moins dénudé et reluisant que He dos des violons, altos, violoncelles et guitares pittoresquement étalés en fouillis. Notre inventeur, , souvent en proie à la misère et à mille déceptions, mais féru et rayonnant de l’amour de son art à la veille de lui donner un trône et des trésors, allait, venait, marmottait, bouzillait à peu près tout seul du matin au
soir et parfois du soir au matin, ayant fini par lasser de son lyrisme didactique à jet continu jusqu’à la plus Habituelle des pratiques et à la plus amicale des connaissances. Il s’était d’abord confié aux artistes, dont quelques-uns achetèrent de ses instruments sans les payer, et d’autres les empruntèrent sans plus les rendre ; ensuite il s’était adressé à l’Institut, aux commissions, aux notabilités, aux jurys plus ou moins spéciaux, qui, smon pour un jugement et un rapport officiels, renvoyaient périodiquement à huitaine, c’est-à-dire aux calendes, l’objet de ses sollicitations et de leurs plus chaudes promesses ; puis il avait imploré les journalistes, chroniqueurs, feuilletonistes et entre-fiietteurs qui, les uns, surexcitèrent démesurément son amourpropre nt son ambition par la faconde et les paillettes de style de leurs tartines, les autres l’exaspérerent non moins par le procédé contraire d’un laconisme d’annonce marchande pure et simple ; enfin, il en était venu à se raoattre sur le voisin, le passant, le plus simple acheteur d’une chanterelle ou d’un bâton de colophane, auquel il ne permettait pas même le temps de sortir sa monnaie de paiement, mais prenait celui de l’écouter indéfiniment...
Or, c’était à qui proclamerait, en sortant, ce noble artisan plein de génie et promis au succès ; mais deux pas plus loin on disait, le brave homme simplement gros d’une souris ; celui-ci a signalé même une araignée au plafond du bonhomme ; celui-là accuse chez le pauvre diable, en plus ou moins grande quantité, la fréquence de l’absinthe et de la bière ! Quoi qu’il en fut et quoi qu’on en dit, il devenait flagrant que Laprévotte se débattait de la
MUSIQUE
tête aux pieds, chose terrible, impossible, mortelle pour tout être comme pour tout élément, dans un vide quelconque : celui, sans doute, d’un point de jonction social ; car, si ce n’était l’inanité de ses recherches et trouvailles en elles-mêmes, c’était au moins celle de leurs résultats à faire accepter.
Rien, dans l’ordre moral et dans l’ordre physique, n’est viable, réduit à la limite absolue de son propre orbite, privé d’absorbants comme de réflecteurs extérieurs : en un mot hors d’un courant avec l’ensemble contemporain des choses et des hommes. Pour que la pensée pure, les idées puissent s’exprimer, c’est-à-dire fonctionner, il leur faut se formuler dans le dictionnaire et la grammaire d’une langue scientifiquement constituée, et y prendre en quelque sorte une existence plastique. Pour que la dent d’une roue d’engrenage puisse engrener, c’est-à-dire fonctionner dans sa raison et sa loi naturelles, il lui faut le contact d'une autre dent adéquate. Le supplice de la surdité, ce vide du son, auquel ont été condamnées les dernières années de Beethoven, explique ses douleurs mentales encore plus qu’il n’établit certaines aberrations musicales. Laissez l’auteur de la Légende des siècles porter son œuvre dans le cerveau sans le dégagement successif et radical au jour le jour, sur le papier du manuscrit et dans le livre universel ; c’est à dire supprimez la communication de ce cerveau avec le cerveau de l’humanité entière, et l’âme et le poète, et l’intelligence et l’homme y succomberont. Ce vide pour le point d’appui que réclament tant d’Àrchimèdes pour soulever leur monde, plus hautement symbolisé aussi par la lutte avec l’ange du rêve biblique de Jacob, c’est la grandeur et c’est
l’écueil à la lois ridicule et sublime où risque de sombrer toute organisation lancée à pleines voiles dans l’aventure de la perfection et de l’idéal... Revenons au luthier de la rue St- Benoit : maximus in minimis. Laprévotte, qu’on ne voyait plus chez lui, où l’a remplacé un revendeur de meubles, tuf enfermé, et n’y survécut que peu, à l’hospice des infirmes, des vieillards et des aliénés .pauvres de Bicêtre.
Pages d’une Biographie. — Voici comment je fis la connaissance de Mendeissohn, me raconte J. B. L.... Lors de mon second voyage en Allemagne, arrivé à Francfort, ma première visite, nécessairement et heureusement très empressée, fut chez l’éditeur-compositeur Bien connu André, dont le magasin était le rendez- vous habituel de tous les artistes et dilettanti musiciens du pays auxquels j’étais déjà connu aussi. En entrant, j’en trouvai une reunion qui me firent très bon accueil et poussèrent à mon adresse cette exclamation : « Ah ! vous venez trop tard : il y a dix jours que nous sommes ici sous le charme de la présence de Mendeissohn, qui va quitter Francfort dans une heure. » A cette nouvelle, n’eussé-je dû voir l’illustre maître que montant en voilure, je courus à la maison de sa belle-mère où il logeait, et lorsque la domestique m’ouvrit la porte et m’apprit que le maître était à la maison, mais qu’il allait partir, je remis mon album de poche à cette domestique, la priant de le lui porter et de lui dire que l’auteur des dessins" de cet album désirait le voir.
La commission eut un prompt et heureux résultat. Mendeissohn vint à moi, dans toute la fine
MUSIQUE
amabilité de sa personne. Je lui parlai de ses diverses compositions et de celles de Séb-Bach, pour lesquelles je savais son admiration ; et à tout moment il disait : « Gomment, vous connaissez cela, et vous faites des dessins comme ceux que je viens de voir dans votre album ! J’allais partir, eh bien, je ne pars pas ! Vous me donnerez des leçons de dessin et je vous ferai de la musique. » Ce pacte -accepté, comrïie Y on doit penser, avec une joie indicible de ma part, parut l’être de la s: nne avec une entière satisfaction.
Pendant la dizaine de jours qu’il fut mis en exercice, avant de procéder à une leçon ou à une correction d’un dessin du grand musicien, nous convenions, moitié riant bien entendu, des morceaux à exécuter ; et je puis affirmer que Mendelssohn se montrait très généreux et qu’il n’acceptait qu’avec peine la réduction que je lui offrais, crainte de le fatiguer. Je citerai, à cet "égard, le fait suivant :
Un jour, comme paiement de l’exécution d’un ciel à l’aquarelle avec mes moyens qu’il taxait d e grande virtuosité, il fut convenu qu’il exécuterait plusieurs des Fugues et Préludes avec pédale obligée de Séb-Bach, sur l’orgue de l’église de Sainte-Catherine, mis à sa disposition. Tl était dix heures du soir, plusieurs des morceaux désignés dans le marché conclu avaient été exécutés, et soit que je me sentisse suffisamment payé, soit que la prolongation de la séance me parut trop fatiguante, je dis à Mendelssohn que je le tenais quitte ; ce qu’il ne vohlait pas d’abord accepter. « Eh bien ! fit-il, je vous dois encore deux fugues avec leurs préludes ; je vous jouerai le prélude de la deuxième fugue et la quatrième sans son prélude... » ce qui fut fait à
la satisfaction commune. A mes leçons de dessin correspondaient journellement des exécutions musicales sur le piano. Mendelssohn avait la mémoire pleine ou de compositions capitales.de Bach et de Beethoven ou d’œuvres très intéressantes, inédites alors. Nous allions au magasin André, choisissant dans les rayons et passant dans une pièce où se trouvait un piano et où, en écoutant mon illustre élève, je recevais avec bonheur le plus haut prix de mes leçons.
Détails de ménage et apothéose. — Il y a
une soixantaine d’années, le même J. B. L... faisait un grand voyage en Allemagne au point de vue musical (à ce moment la célébrité de Richard Wagner n’était encore qu’assez locale). Il vit, à Darmstadt, le vieux Rinck ; à Francfort, Charles Hallé ; à Coblentz, le violoniste Joachims ; à Dusseldorf, Robert Schumann ; à Cologne, Ferdinand Hiller. A Leipsick, particulièrement, il eut des relations intimes et dans des circonstances des plus favorables avec Bartholdy Mendelssohn. Surtout on y célébrait un festival solennel du maître.
J. B., qui était invité en ami de la maison, pénètre le premier et très à l’avance dans la salle du Cœcitia-Vereing, comme un otranger amené à la prendre aussi, au milieu de ses courses et en absence de foyer, pour un lieu et une séance préparatoire de repos ( Riposto , ajoutent à leur enseigne les caffé de l’Italie). Là, pendant une bonne heure, à la lueur misérable d’un quinquet, il se trouve seul avec une seule autre personne très affairée à ranger et épousseter les bancs, à retoucher les places des chaises, des pupitres, à y consolider les
MUSIQUE 163
bougies, à répartir et disposer certains instruments, donner un coup d’œil dernier, fureter, passer partout et tout surveiller : en un mot à faire et parr faire le service complet des préparatifs. Or, cette personne étant venue à s’approcher du voyageur à moitié endormi, qu’y reconnaît-il en costume de fête très correct et avec sa tête d’une si vive et distinguée physionomie ? le héros même de la soirée ! l’auteur de Pmlus et de la Symphonie romaine , Mendelssohn !
« Comment ! c’est vous !
— Oh ! Eh! bonjour.
« A la bonne heure !
— Voilà qui est drôle, n’est-ce pas ? etc.
La rencontre de Mendelssohn, ajoute mon narra' teur, n’est pas la seule que je fis à ce voyage. Ferdinand Hitler et Charles Hallé se trouvaient en même temps à Francfort, le dernier donnant un concert auquel les deux autres déjà renommés prêtèrent l’appui *de leur talent pour l’exécution du concerto de Séb-Bach en Ré mineur et à trois pianos. J’ai, depuis lors, revu Hitler à Coblentz et Hallé à Paris ; mais je n’ai plus eu le bonheur de voir Mendelssohn qui, par une correspondance assez fréquente, me donnait des témoignages de bons souvenirs. Dans une de ses dernières lettres il m’annonçait qu’il viendrait passer quelque temps à Montpellier, que ce voyage était arrêté en famille, qu’à ce sujet, il montrait à ses enfants la carte géographique où figurent la mer, Cette, Montpellier et qu’en venant il m’apporterait le premier exemplaire de la partition de son oratorio Elie. Mais, hélas ! une mort subite, imprévue, anéantit tous ces projets et tous les chefs-
d’œuvre qu’on pouvait attendre de celui qui en avait déjà créé un si grand nombre de tous genres, depuis ces si charmantes « Romances sans paroles » jusqu’aux grandes symphonies et aux oratorios.
Richard Wagner. — Mais qu’est-ce que tu as donc ? Qu’est-ce que tu veux ?.... Qu’est-ce que tu viens chercher ici ? dit Gustave Doré, enfin agacé, à sa mère qui, en canezou du matin, bouleversait tout sur les tables, sur les chaises et les étagères ; ouvrait, touillait, vidait tous les tiroirs, toutes les boîtes, retournait les coussins de canapé, dérangeant tout partout.
— Je ne puis décidément pas la retrouver, ne l’as-tu pas vue, toi ? Tu ne sais pas où diable elle a pu être fourrée... si, encore, elle n’est pas détruite ?
— Qu’est-ce donc ?
— La lettre.
— Quelle lettre ? de qui ? de quoi ?
— La lettre de Wagner, reçue hier soir.
— Eh bien, après ?/
— Où il remercie et accepte notre invitation pour ce soir.
— Tu n’en as pas besoin de cette lettre.
— Si, j’en ai besoin : il y a quelque chose dedans qu’il m’est nécessaire de revoir ; et puis c’est toujours à garder, cette lettre.
— Garder ? pour quoi faire ?
— Eh ! mais comme autographe, ,donc.
— Ah ! oui ! les autographes, tu y tiens, toi, aux autographes ? moi non ; si j’y tenais, je m’en ferais.
MUSIQUE
Sur cette folle boutade, Mme Doré, furieuse, nous quitta, son fils, le graveur Pisan et moi, allant continuer ses recherches autre part. - - L’auteur du Tanhauser, en cours d’études à l’Opéra, se trouvait donc à Paris et on en était très curieux. A quelques jours de là, étant donné Pou-verture du Salon, nous nous y rendîmes avec Doré, qui avaits exposé Le Dante et Virgile aux enfers sur le lac de glace et nous nous rencontrions devant avec Wagner, en société d’un compagnon. Aprèslessaluts de présentation, la causerie s’engage, aussitôt vive, enflammée de sa part, y joint une pantomime non moins animée. Sa tête seule, encore peu connue en France, eût déjà attiré l’attention. Je n’en pouvais détacher mon regard, pendant Passez longue séance où nous visitâmes diverses salles, échangeant des impressions et jugements dont la passion ultra démonstrative esbrouffait les voisins. Mais ce qui dominait chez moi, c’est l’émotion d’être en contact quasi familier avec la personne de l'auteur de cet opéra de Rienzi que j’avais entendu une quinzaine de fois, et la pleine satisfaction de pouvoir lui en dire mon admiration, bien qu’il le répudiât en bloc.
Parcourant la Suisse, en 1868, je comptais déposer au moins ma carte chez Wagner, qui faisait de longs séjours sur les bords du lac de Lucerne ; mais il en était parti de la veille. Comme je demandais à Heller son opinion sur son illustre confrère et compatriote : « Trop méconnu pendant vingt ans, répôndit-il, il est trop exalté aujourd’hui ; et ce second état de l’esprit français durera probablement ni plus ni moins de temps que le premier. » Depuis ce verdict, je suis arrivé, pour
mon compte, à lui reprocher, comme impardonnable parce que attentatoire à la souveraineté et dignité toute indépendante de chacun de ce ces deux arts, la Musique et la Littérature, d’avoir voulu consommer leur promiscuité et le servage de Tune par l’autre. Malgré lui et ce sera la punition, bien clémente encore, il ne doit rester de son oeuvre que le musicien ou que le poète (le premier peut-on penser) à moins que leur inséparable dualité trop voulue ne les tue tous deux !
Scudo (il s’appelait de son prénom Piètro, lisez Piètre), critique musical, patenté de la Revue des deux Mondes , y était le Gustave Planche, le Guizot, le Vitet, fort raidi et gourmé de sa spécialité. Il y tranchait d’un ton autocrate et péremptoire qu’égalait seul son peu d’autorité, de mérite personnel, lequel, soit dit sans tirer sur le jeu de mot, ne tenait qu’à un certain Fil de la vierge d’une mélodie, sa seule production musicale arrivée au public. De Mozart à Cimarosa et à Rossini il ne s’écartait guère en aucune admiration ni même bienveillance pour aucuns autres musiciens : tombant, au contraire, à bras raccourcis, en toutes occasions, sur ses têtes de turcs : Ambroise Thomas, Schumann, Berlioz etGounod plus particulièrement, ces eunuques musicaux suivant lui Pierre Scudo sans doute.
Il entre, un soir, au casino Cadet où se donnait un très important concert, ayant du compter comme invités, au premier rang des auditeurs, l’élite des compositeurs et de la presse. Scudo, sa canne à pomme d’or en sautoir, le fin pardessus à doublure de soie gorge de pigeon sur le bras,
MUSIQUE
traverse toute la salle par l’allée centrale, jetant Açà et là sur la foule émue, à droite et à gauche, e regard .aristocratique et protecteur d’un cardinal-prince romain. Il cherche sa stalle, numéro en main, à travers Félicien David, Victor Massé, Littolf, Bazin, la trouve enfin et s’y laisse tomber, le regard toujours surélevé au-dessus du niveau des têtes. Lorsqu’il daigne rabaisser, prenant sa pose de juge suprême, et se retournant vers ses voisins immédiats, entre qui se trouve-t-il comme emboîté ? Entre Thomas et Gounod ! Tableau.... ! Qui s’amusa bien ? Ambroise et Charles assurément, mais pas lui, Pierre. Cela faisait trois bon nés têtes dont Daumier eût régalé son crayon. Le pauvre homme crut d’abord sa dernière heure ve-' nue, puis, n’y pouvant tenir, se sauva avec des contorsions de diable aspergé d’eau bénite.
Je vis là pour Scudo l’expiation de son inconvenante, scandaleuse sortie de la salle Pleyel,un soir de solennel concert, au moment où Mme Clara Schumann, la grande artiste et auguste veuve du grand compositeur, après avoir joué du Bach, du Beethoven et de l’Heller, attaqua, au milieu du recueillement général, les premières mesures d’une des œuvres du nouveau maître, méprisées, insultées à tout propos par ce critique gagé.
Heller (Stephen). — J’ai publié de lui une quantité de lettres qui pourraient me dispenser d’en parler autrement ici. Assurément-Ton ne saurait en rien peindre de mieux sinon de plus, et sur l’homme et sur le musicien. D’autre part, le volume biographique Une vie artistique sur mon frère J. B. LAüRENS, sa vie et ses œuvres , raconte eu-
rieusement comment et pourquoi celui-ci fit sa connaisance et devint de son grand admirateur, son fidèle ami, bester treu freund. Il est pourtant difficile lorsque, comme moi, on assume l’honneur d’avoir participé à l’intimité d’une telle nature et d’une telle existence toute d’élite, communié à la source ou au foyer même de productions que le parcimonieux Fétis a pu qualifier de supérieures, sous certains rapports, à celles de Chopin, il n’est pas, dirai-je plus, permis de ne pas les rappeler une nouvelle fois en toutes occasions : alors surtout que l’homme est disparu, a fini isolé, aveugle et miséreux. Tel l’ai-je péniblement contemplé dans de dernières visites cité Malesherbes, où il m’accueillait avec une affection des plus vivement exprimées, dépensant encore, au cours de longues conversations, la substance de sa philosophie d’art, la distinction lettrée de son esprit et retrouvant même soudain quelques éclairs de gaîté d’antan.
Une abdication. — Toute une honorable existence, plus de cinquante ans à exercer l’emploi de premier-second violon au théâtre de Nîmes, con dut et se termina pitoyablement à ceci. Après avoir passé de Grétry à Dalayrac, de Nicolo à Boiëldicu et à Auber, on était arrivé de Hérold à Rossini et continuait d’Halévy à Meyerber. Notre modeste artiste, à travers cette succession progressive, c’est-à-dire ces développements et complications au jour le jour de notes et de styles musicaux, avait dû avaler bien des couleuvres ! Ses goûts, ses habitudes, sa routine, ses regrets du passé, augmentés ainsi de ses répulsions et irritations du présent (et il n’était pourtant pas encore question de « l’ave-
MUSIQUE
nir » de Wagner!) avaient atteint un degré de dernier période de souffrances chroniques.... Mais voici encore, de plus fort en trop fort, qu’il trouve un jour, sur son respectable pupitre, en mise à l’étude, sa partie de l’opéra-comique L'Etoile du Nord , œuvre magistralement mais particulièrement hérissée de recherches, d’aventures et de difficultés de composition et d’exécution de toutes sortes. Aussi, dès l’essai forcément cacophonique des premières mesures, la tête et l’humeur du pauvre homme n’y tinrent pas. C’était pour lui comme l’abomination de la désolation, la fin du monde, en un mot la chose impossible! Et alors on le vit et l’entendit, à la fois accablé et furieux, déposer son instrument, le couchant in extremis dans l’étui, et dire à haute voix de la nouvelle partition et de son illustre auteur : « Qu'aquéou couyoun qué la fa lou dzogué ! (Que cet... animal qui a fait cela le joue lui-même !)
Gounod. — Ma première audition de sa musique fut aux concerts de la Société dite de Ste-Cécile, rue de la Chaussée-d’Antin, par lesquels de Séghers inaugura ceux de Pasdeloup et de Lamoureux. C’étaient des chœurs intitulés, je crois, Le vin gaulois et Le chant de l'épée. Ils eurent grand succès : on les applaudit très fort, bissa et acclama De plus, à la sortie, dans la poussée de la foule, le compagnon qui m’avait amené là par le cadeau d’un abonnement de 30 francs à une série de douze séances, harponna en quelque sorte, à travers, la personne même de l’auteur : un beau garçon blond, à la large face, aux yeux bleus et cheveux
longs et d’allure animée, ce qu’il est toujours resté. Il lui adresse ce double et assez singulier compliment : « Bravo, mon ami, bravo au musicien chez lequel fapprécie en plus, chose peu générale chez vos confrères, un homme d’esprit. » De fait Gounod a-t-il eu de l’esprit comme nous l’entendons en France de Voltaire ou de Diderot ? Sans doute non ; mais il avait de l’imagination, quelque érudition et philosophie sentimentales dirai-je, qu’il exprimait avec abondance et passion dans sa conversation et ses écrits. Lorsqu’il habitait, rue de Larochefoucault, la même maison que Cabanel, il descendait et, traversant la cour, remontait volontiers dans l’atelier du peintre, y passant des heures à nous conférencier sur un fond et en quelque forme d’élocution de « prince de l’église » comme rous le qualifions, sans préjudice, par échappées, de quelque emprunt à un style plus familier et pittoresque. Cabanel, peu littéraire d’éducation première, de sa nature encore moins disert et toujours tout absorbé dans sa besogne de peintre, avait fini par redouter un aussi éloquent visiteur. Copension aaire avec Ambroise Thomas et Bippoly te Flandrin à la Villa Médicis, où son piano et sa voix, menue de timbre mais des plus expressives, de celui-ci faisaient les délices d’Ingres, il conserva particulièrement au foyer du frère d’Hippoly te, Paul, et du beau-père de celui-ci, Alexandre Desgoffes, où j’ai eu l’avantage de le rencontrer, une place d’intime camaraderie.
Pendant un après-midi au Salon avec une équipe d’amis, auxquels survint se joindre Gounod, notre homme s’exalta h parler peinture, rappelant qu’il y avait tenté des essais, fait quelques débuts et
MUSIQUE
éprouvait encore, çà et là, un arrière-regret de leur abandon. On objecta naturellement que la musique devait pourtant le consoler en ne lui ayant pas trop mal réussi ; et, au milieu des rires, il dût lukmême tout le premier en convenir sans fausse modestie^
La soirée où Garnier nous fit au « Tout Paris », les honneurs de tout son théâtre de l’Opéra, montré ainsi une unique fois, Gounod était immanquablement là, formant de sa personne comme un point de remous ou tourbillon dans les flots compactes et quand même ondoyants des invités. Un chacun voulait saluer, à l’égard de l’architecte, le musicien qui allait être immortellement, avec ses chants et son orchestre de Saplio, de Faust, de Roméo et Juliette, du Tribut de Zamora, l’âme encore absente du monument.
Quatre heures durant j’assistai, salle Erard, à une répétition de l’oratorio de Rédemption, que l’auteur dirigeait, ne décolérant guère en observations et infinis recommencements de phrases où il reprochait surtout aux interprètes hommes et femmes de se laisser aller à trop d’expression sentimentale. « J’ai horreur de cela, le sentiment, s’écriait-il ; horreur par dessus tout! Votre sentiment n’est que du maniérisme de sentimentalisme, le contraire en tout et partout de l’exactitude du sens, la pire des tares indignement infligée par les ganaches au Vrai, au Bon et au Beau; le haïssable au lieu de l’aimable, le ridicule parodiant le sublime. » La tirade menaçait de n’en plus finir, d’autant plus dure parfois qu’elle s’adressait à de jeunes filles ou femmes. » Chantez et dites- moi donc, concluait-elle pourtant, le seul dessin des
notes et la seule intention des paroles. » Et finalement le compositeur donnait lm-même l’exemple du prêche en une sorte de mélopée récitante... Comme M. Fuchs, le trésorier et intendant de la présente « Société de la Concordia », croyait devoir observer, oh ! très humblement, qu’il était passé sept heures et qu’il fallait aller dîner : a Pardon! fait Gounod d’un ton plus que majeur, méchant presque, je n’ai pas à me subordonner ainsi à de la soupe, ah ! mais non. Vous m’avez ici et pour aussi longtemps qu’il faut : nous y resterons tous, sinon, sorti maintenant, on ne m’y reverra jamais plus. Air! mais oui. » Mirabeau en personne n’eût pas autrement apostrophé : « Nous sommes ici par la volonté de l’Art, et nous n’en sortirons pas même par la force des fourchettes ! »
Voici maintenant Gounod, rue de l’Oratoire du Louvre, prêtant dévotement son concours comme simple chef de chœurs, sur le même rang que Saint-Saëns et Vidal, aux études de la Passion selon saint Mathieu de Sébastien Bach, laquelle fut exécutée encore par la Concordia , dans la grande salle du Conservatoire. C’est à la fin de cette insigne et inoubliable solennité qu’on l’entendit émettre coram populo cette appréciation, restée clichée depuis : » Si quelque cataclysme venait à détruire tout ce qui existe de musique au Monde, l’œuvre complète de Bach exceptée, eh bien ! le Monde n’aurait rien perdu, tant toute musique s’y trouve.» Dans le même susdit local de la rue de l’Oratoire, une des femmes qui d’habitude l’enserraient passionnément de leur cortège me projette devant lui, pensant lui faire plaisir de mon hommage individuel. De fait il fut charmant en me reconnaissant :
MUSIQUE
« Quel beau pays que le vôtre, s’exclama-t-il! On m’a dit que vous y étiez rentré. Je vous envie. Ah ! ces bons vauclusiens et provençaux du Rhône et de la Durance ! Partout là, c’est plus, c’est mieux que l’Italie et qu^ la Grèce à la lois. J’y ai laissé, gardéé près de Mistral, une partie de mon âme; j’en rêve dans une nostalgie chronique...» Pourquoi, disje, n’y revenez-vous plus en la moindre visite ? « Ah ! voilà, je suis trop absorbé ici et autres parts ; et puis, hélas ! je vieillis. La tête, l’estomac, les bras, tout le torse, en un mot « le premier étage », ça va encore passablement ; mais c’est le « rez-de-chaussée » des jambes qui ne va plus. »
Paladilhe, éphèbe encore, avait fait la connaissance de Gounod de la charmante manière suivante. Celui-ci étant revenu visiter Rome, où il lut, ainsi que l’était alors le premier, pensionnaire de France, courut d’abord vers la Villa Médicis, plein de ses plus chers souvenirs. Qu’entend-t-il, en gravissant de plus en plus ému la Scalinata ou rampe d’allées qui y conduit, et par la fenêtre de l’appartement situé immédiatement au-dessus de la grande porte et affecté d’office aux musiciens, la même donc habitée jadis par lui ? il entend, admirablement solfiés et accompagnés de piano, des phrases, des fragments, des scènes entières de sa partition de Faust. Il s’arrête, marche lentement, craint presque de s’avancer, écoutant, respirant comme dans un rêve de multiples réalités une idéalisation du passé et du présent... Tout à coup il s’élance, franchit le vestibule, monte droit l’escalier de la céleste chambre, y fait irruption sans frapper. « Je suis Gounod, s’écrie-t-il en embrassant
Paladilhe ! qui depuis resta i’Eliacin de ce grand prêtre.
On voit, à la Bibliothèque de Carpentras, un saisissant portrait de Gounod dessiné d’après nature par Bonaventure Laurens, avec, dessous, auto-graphiquement notée, écrite et signée la célèbre phrase musicale « Laisse-moi , laisse-moi contempler ton visage. »
Saint-Saëns. — Dans le village de Mazan, près Carpentras, j’ai vu chez la très vieille demoiselle de Gauthier, représenté en buste, grandeur naturelle, portant toutes marques d’authenticité et se trouvant là par droit d’ascendant, le portrait au pastel de Rameau, dont une fille aurait épousé un de Gauthier, mousquetaire du Roy.’ — Six kilomètres plus loin, au village de Villes, dans la maison Renard, se voit le petit portrait à l’aquarelle d’un garçonnet de sept à huit ans, devant — Tu Marcellus eris ! — devenir un grand musicien aussi. Il est représenté en pied, assis sur tabouret de piano et jouant allègrement de cet instrument : ce n’est rien moins que Saint- Saëns. Le curieux document provient d’une demoiselle qui fut son institutrice et finit par se retirer ici. — Je me suis beaucoup mais vainement démené pour taire arriver l’un et l’autre des dits portraits dans les collections iconographiques du Musée, où, soignés, garantis d’inconnu et de perte, ils brilleraient, à l’honneur des originaux, de toute leur valeur. Une fausse, égoïste et routinière sentimentalité de propriétaire retient généralement au fond d’alcoves, dans des appartements fermés ou abandonnés, une foule de choses qui ont droit au public et auxquelles le public a droit de parleur propre
MUSIQUE
intérêt, supérieur à celui d’un simple et quelconque habeat corpus. La famille de Pierre et de Paul c’est bien , soit, mais, au grand et légitime nombre de cas, est mieux celle de tout le monde.
Je reviens à Saint-Saëns. Alors qu’il avait déjà acquis, non encore au théâtre, mais, d’abord, par des virtuosités d’exécutant, ensuite par quantité de diverses productions des plus remarquables, une situation de premier rang, nous allions, mon frère et moi, l’entendre à domicile, rue Monsieur le Prince ou, avec l’auxiliaire d’une transcendante équipe de camarades, depuis le duo jusqu’au septuor, il essayait, mettait au point l’œuvre du moment. Un soir qu’il était seul avec sa mère, tricottant un fichu, la conversation fut aussi variée qu’intéressante. On parla drument musique comme l’on peut penser, — le grand pianiste se. plaignit, en passant, de ne plus savoir, pouvoir jouer proprement de son piano — mais, plus qu’on ne pense, on parla peinture et très gaîment, car Camille, toujours prêt à s’amuser comme un gamin, fut chercher un album de charges, dont son nez, son grandissime nez fait les principaux frais. Il était follement ravi de l’une d’elles où cet appendice projeté fantastiquement en arc-boutant servait d’attache a tout un clavier de cordes et pouvant permettre de les pincer à son propriétaire ainsi transformé en harpe ! Il conta que, récemment, se rendant à un festival sur Uafïiche duquel son nom figurait en great attraction , il fut arrêté par le contrôle: « Où allez-vous Monsieur ? Avezvous une carte ? Qui êtes- vous ? — Où je vais, ma carte, qui je suis ? mais regardez donc mon nez, mon mirifique nez que seul possède Saint-Saëns
et qui le nomme de reste ! — Chez Mme Fuchs, où, avec Ernest Guiraud, il avait exécuté à quatre mains son Rouet d'Omphate, la dame lui demande quelque instruction ou même exemple pratiqué sur certain passage d’un de ses morceaux au doigté diabolique, impossiblg. « Eh bien, mais moi-même tout le premier — oh ! allez ! pas rien fier — je le rate ou l’escamote. » On sait que, plume littéraire à la main, Saint-Saëns est un parfait polémiste de son art : de cet art auquel il a donné telle symphonie,tel trio ou concerto qui, dignement indépendants de toute promiscuité théâtrale, de libretto, de figuration et de décor cynématographiques, ne relèvent que de l’entité musicale et de sa suprême souveraineté.
A propos de Piccolino. — Tant qu’elle. est encore dans votre tête et votre cœur, dans votre imagination et dans son enfantement, jusqu’à ce qu’elle ait atteint les limites de votre travail infime et tout personnel ; tant qu’elle reste encore, disonsle d’un mot, dans votre seul giron, une œuvre est bien votre, n’étant toute que vous-même. Mais dès l’instant où elle en est sortie et doit être livrée au contact de l’extérieur : auditeur, conseiller, directeur, éditeur, acteur, publicité et public quelconques, elle ne vous appartient plus. Vous en perdez même le courage, le sentiment et la volonté de votre paternité. C’est une fille mariée au premier venu, lequel prend votre place en tout et partout sur sa destinée.
Ainsi parlait, avec une mélancolique philosophie, l’auteur de la partition de Piccolino , Guiraud,
MUSIQUE
en m’en jouant des fragments au piano, la veille de la livrer au théâtre de l’Opéra-Comique.
A Chinois Chinois et demi. — Il s’agissait d’une représentation de cette FAMILLE CHINOISE, plus forte vraiment que Guillaume Tell père et fils, et même que chez Nicollet. On se rappelle que l’un des membres de cette famille d’incroyables se plaçant contre un mur de planches, les jambes, les bras jusqu’aux mains étant écarquillées, les autres, placés à des distances pro ,'ssivement éloignées, lancent à tour de rôle d’abord, puis tous à la fois, tout autour de sa tête, entre ses jambes et jusque entre ses doigts et très régulièrement, d’effroyables canifs, couteaux, coutelas, poignards et épées !
« Avez-vous jamais rien vu d’aussi inimaginable, de plus étonnant ? se demandait-on dans un groupe de spectateurs, où les dames surtout se montraient tout haletantes d’émotion et les yeux hors la tête. »
Oui, répondait avec le calme et la simplicité de la conviction et de la vérité le docteur P... qui, la veille encore, avait assisté à un concert. Je l’ai vu, je le vois tous les jours et pas plus tard qu’hier.
« Eh ! quoi donc ? Comment ?
— Jouer du piano.
Et il n’est certainement pas un Chinois au moins qui n’en dirait autant.
A la suite d’un concours musical de pinsons, celui de ces oiseaux qui a chanté, en une heure, six cent neuf fois Ranplan-ptan-biscouitte biscoriau ou Ran-plan-vidiau a gagné une.... cage neuve !
SCULPTURE
Informes, sauvages, brutalement naïfs, férocement hideux, les premiers rudiments de l’Art furent des idoles, des Dieux, et cela intrinsèquement même. En atteignant avec Phidias, par exemple, la plus haute et la plus belle expression, le dernier mot de l’Art plastique, la Nature, ces Dieux humainement représentés sont devenus eux-mêmes de simples hommes. Voilà aussi pourquoi la Foi n’aime pas la Science.
Les sculptures de Phidias qui, il y a deux mille cinq cents ans, servant de dieux et de mythes à un culte disparu depuis près de deux mille, ont passé du Panthéon dans tous les musées et tous les ateliers d’artistes ne s’en trouvent, tant s’en-fa ut, ni déchues ni certes moins dignement admirées, adorées.
L’Art antique seul a fait des nus. Depuis, on n’a plus fait, à vrai dire, que des nudités.
SCULPTURE
L’art grec doit être admiré par-dessus tous, non parce que c’est grec, la seule raison qui, par la plupart, le fasse aimer et même détester, mais simplemeni parce qu’d est le plus admirable au monde.
Parfois l’art antique me paraît avoir du premier coup été et être resté comme le texte orignal dont, depuis, tous les autres ne sont que des paraphrases, commentaires, gloses, etc.
Que peuvent être théologalement les fragments mutilés des frontons et des métopes de Phidias, les plus hauts, les divins chefs-d’œuvre ? Plus rien pour nous aujourd’hui ; mais ils prouvent, mieux que tout, la beauté, la vraie beauté, qui ne saurait être, en toutes choses, que le beau du vrai,
David-d’Angers — Dès 1837 ou 1838, je vis David-d’Amgers, venu visitera Montpellier son ami le docteur Lallemand. Gomme physique, il était peu l’homme de son œuvre : celle-ci large, originale, enflammée et abondante, lui presque chétif, le masque martelé de petite vérole, les traits ramassés à la kalmouke, peu de sourcils, yeux gris, une simple moustache comme grignottée. Au demeurant peu loquace mais en somme point banal, et je l'imagine la main à la pâte, s’imposant alors aux plus grands contemporains dont il a glorifié les effigies : Goethe, Byron, Chateaubriand, Viclor-Hugo, Lamartine, Arago, de Balzac. — Avec une carte d’introduction de Lallemand je vins, dès mon arrivée à Paris, sonner à la porte de son petit hôtel en angle des rues d’Assas et de Vaugirard, habité plus tard par Bosa
Bonheur. Il me reçut dans le salon du rez-dechaussée, fut d’un accueil simple et sérieusement bon : parlant des difficultés de la carrière artistique, surtout des nécessités de volonté et d’études, dont je le savais bien un suprême exemple... Sur la cheminée, au lieu de glace, était placée la grande estampe d’après Girodet réprésentant la sorte d’Olympe Scandinave d’Ossian. — Combien la génération actuelle ignore cela, le blaguerait tout au moins de Rosalie ! — Comme il s’aperçut que mes regards s’y étaient arrêtés, « C’est, très beau, m’en dit David, et pas assez apprécié des jeunes gens... Il est regrettable ainsi que les meilleures choses ne s’adressent pas toujours à tout le monde ; mais, en définitive, elles ne subissent qu’à l’épiderme les intermittences de la mode. »
L’Atelier de Pradier, à l’Institut, vers 1850.
— Pour l’artiste dont les travaux visent l’expression de la grâce dans la beauté, les formes féminines seront toujours la plus riche, la plus obligée et la plus inépuisable offerte à ses études. Dans nos derniers temps, le sculpteur James Pradier est un de ceux qui ont atteint le but sinon avec la plus grande force ou élévation de style, du moins avec la plus admirable facilité ; et ses succès il les obtenait par l’imitation pure et simple de modèles qu’il savait, faut-il dire, bien choisir et bien poser.
J’ai beaucoup vécu et travaillé, racontait mon frère Bonaventure, en société intime même, pourrais-je me flatter, de l’illustre sculpteur et de plusieurs hommes célèbres ou remarquables qui venaient journellement, les uns passer des demi-journées»
SCULPTURE
les autres quelques moments dans son vaste atelier, très commodément situé d’ailleurs, aux heures plus ordinairement du repos et de la causerie, alternant une ou deux fois avec celles de l’étude et du travail.
Chaque matin, après un riz au lait mangé à la gamelle, Pradier se mettait à son marbre ou à sa terre glaise, et moi je prenais mon crayon, tous les deux en présence d’un modèle dont la beauté me donnait des élans d’enthousiasme et dont la conversation me jetait dans de pénibles réflexions, que je me laissais aller à exprimer ; ce qui faisait dire à Pradier que je débitais des sermons à nos modèles, et ce qui me fit prendre le parti, pour établir compensation, d’amener deux ou trois fois l’ami rabelaisien Castil-Blaze.
Un seul déjà des albums de ma bibliothèque, portant la date de 1850, est composé d’environ une soixantaine d’études d’après les modèles qui se succédaient assez rapidement dans l’atelier. En revoyant cet album je constate avec regret que si mon crayon a conservé le souvenir de bien jolies formes, ma mémoire a perdu celui des noms de celles qui en étaient douées. En voici pourtant quelques-uns non encore oubliés.
Anaïs, gentille petite brune, venant par un coup de tête de quitter une bonne position où son talent de calligraphe et de calculatrice était largement rémunéré.
Blanche Brun, une tête manquant de longs cheveux mais montée sur des contours d’épaules d’une finesse particulière ! C’est d’après elle qu’Hippolyte Flandnn a peint un chef d’œuvre conservé au Musée de Nantes.
Laurentine, 1 admirable modèle de la Nyssia du Maître, exécutée deux ans auparavant et aujourd’hui au musée de Montpellier. Dans cet espace de temps, la pauvre fille, atteinte d’épilepsie, fut renversée dans le feu, et son bras notamment fut tellement endommagé qu’il fallut l’amputer. Par pitié et pour étudier le restant du corps, très beau, je lui pris plusieurs séances.
Uu matin, accompagné d’une toute jeune fille ravissante dans son costume grec antique, Pradier entra en me disant : « Vous allez me dessiner ce joli modèle drapé dans son péplum. C’est la petite Sionna Lévy qui vient de débuter avec succès au théâtre de l’Odéon. » Ce fut une véritable fête pour moi de copier un pareil modèle qui devint pour moi, à partir de ce moment et plus tard, lorsqu'elle épousa l’éminent violoniste Ernst, une de mes plus agréables connaissances.
Un autre jour que je m’étais un peu attardé d’aller à l’atelier, le maître envoya à ma recherche pour m’informer qu’il venait de se présenter un nouveau modèle hors de pair. J’accours et de dessous un très modeste costume de lingère, se mit à nu une figure rappelant tout à fait celles ultraélégantes de Jean Goujon et du Primatice. Elle portait le nom d’Aglaé et méritait celui de Phryné.
A peine une première séance était-elle terminée qu’entra un des plus habituels visiteurs, Zimmermann, le professeur de piano au Conservatoire et beau-père de Gounod. « Attendu, lui dis-je, que vous êtes aussi amateur de l’harmonie des formes que vous l’êtes de l’harmonie des sons, je regrette que vous ne soyez pas venu plus tôt, pendant que posait Mademoiselle que voilà. «Sur ce, Zimmermann
SCULPTURE
d’offrir une pièce de deux francs si la demoiselle voulait bien se montrer. La proposition fut acceptée et tout voile enlevé !... Au moment où le voile venait d’être remis, plusieurs nouveaux visiteurs arrivèrent ; des conversations s’établirent sur des sujets variés et Zimmermann sortit, oubliant de payer ce qu’il avait promis.
Le lendemain, pendant que je dessinais la même Aglaé, survint Auber, auquel je fis sur le champ savoir que Zimmermann se trouvait en banqueroute ouverte de quarante sous envers la belle personne qu’il avait sous les yeux et que, par ainsi lui Auber, en sa qualité de directeur du Conservatoire, il était responsable du fâcheux oubli commis par un fonctionnaire de l’établissement. A cette observation humouristique, Auber répondit en donnant du coup trois pièces de cinq francs. Et puis Zimmermann, revenu peu de temps après, en. ajouta encore deux autres.
Les habitués les plus fréquents et tout familiers de la maison étaient l’auteur de La Muette et Adolphe Adam. On dînait souvent ensemble tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre. Le ménage d’Auber était tenu par la belle et élégante Mademoiselle Dameron, de l’Opéra. Auber, pour m’avoir entendu jouer sur l’orgue de Pradier quelques préludes dans le style fugué, s’empressa de me montrer le manuscrit de l’admirable messe en fa dont l’auteur, Chérubini, lui avait fait cadeau. Chez Pradier même on faisait quelquefois de la musique à cordes après dîner. Je me rappelle y avoir eu pour auditeur d’un quintetto de Mozart Théophile Gautier.
Un autre visiteur intéressant, rencontré dans ce monde de Pradier, était un membre du Conseil de
Préfecture de Paris, nommé Marcellin de Fresne. Il avait l’habitude d’inviter à diner, deux ou trois fois par semaine, un certain nombre d’hommes connus. J’eus l’occasion de discuter souvent avec lui des questions d’art et simplement il m’invita à ses dîners. Un soir que j’y assistais en société d’Ingres et de Pradier, au sortir de table fut reçu, accompagné de sa mère, une espèce de gamin âgé de treize à quatorze ans, qui se mit au piano et y exécuta par cœur une sonate et bandante de la symphonie en si bémol de Beethoven. Ce gamin n’était autre que Saint-Saëns, avec lequel j’ai toujours suivi les plus aimables relations. Ingres, charmé, voulut reconduire le petit musicien dans sa voiture et, de mon côté, je fus gratifié, dès le lendemain, d’un dessin du grand peintre, comme témoignage de reconnaissance pour le plaisir qu’il avait éprouvé en m’entendant rappeler au piano tout le premier acte de Ylphygénie en Aulide de Gluck.
Pradier faisait bon marché de tous les peintres et même de tous autres artistes contemporains, n’acceptant qu’Ingres, placé alors dans ses hautes estime ef admiration.
Je ne dois pas omettre les noms de Jean Gigoux, d’Etex, Duret, des élèves Guillaume, Lequesne, dans le nombre de ceux que j’aime à rappeler.
Pradier, comme je l’ai déjà fait voir, aimait la musique et les musiciens. Bien plus, il composait des romgnces dont les titres offrent des lithographies de sa main. Lorsqu’il avait le projet de faire une statue, il crayonnait sa pensée sur de petits albums ou carnets soit avec ou sans l’aide d’un modèle vivant. N’attachait-il que peu d’intérêt à
SCULPTURE
la conservation de ces dessins, ou bien se laissait-il aller à être bon et généreux pour moi, le fait est qu’il m’invitait à détacher sans façon de ces recueils toutes les feuilles qui me plaisaient. Ce qui prouve qu’il avait vraiment du plaisir à vivre à côté de moi, c'est que, à la fin de mes séjours à Paris, lorsque je lui demandais pardon de l’avoir obsédé, il s’écriait : « Ah ! combien vous allez me manquer ! » Ajoutons que Pradier, ayant crayonné sur l’album de J. -B. Laurens un vif et charmant dessin de sa statue de Pandore , le lui signa avec cette dédicace : « A un homme de génie ! »
Préau lt. — Encore un raté, faute de pouvoir s’assimiler « ce qui s’apprend » disent avec mépris les bohèmes de l’Art, cousins par là du Renard de la fable. Ce qui s’apprend, mais n’est-ce pas ce que, sous la forme paradoxale du mot « patience », c’està-dire la faculté et vertu de volonté, Bufifon allie nécessairement au Génie ? Aussi, après deux ou trois ouvrages où l’ignorance fait peut-être partie de la hardiesse et de quelque originalité, Préault n’a-t-il plus accouché que de non-valeurs, parfois grotesques. Heureusement que, par son impuissance même, le bagage total est peu copieux. En revanche de l’artiste, ou vengeance pourrait-on croire, l’homme s’était établi et a laissé une réputation d’esprit en cassant du sucre sur la tête* de toutes gens, mais par des mots drôles seulement dans un milieu d’atelier. Sa flânerie s’était acoquinée dans la maison de Gustave Doré. Je l’y rencontrai quelque temps, jusqu’au jour où, fatigué et surtout fatigant, il en disparut pour ne plus revenir.... Au résumé ne pas
confondre, ainsi qu’il arrive- d’ordinaire, Préault avec Perraud, prix de Rome et membre de l’institut, dont, au contraire, le grand mérite repose sur une science des plus solides; ce qui est bien une manière aussi d’avoir de l’espnit, sans préjudice, au surplus, des autres genres.
Clémence. — Trente, quarante années durant, le critique classique Delécluse, des Débats , éreinta le romantique et par trop romanesque sculpteur Préault, au demeurant plus répandu par ses mots que réellement connu ou apprécié par ses ouvrages.
Un jour, rue Jacob, ils se rencontrent terriblement, en chiens de faïence, sur les bords d’une profonde tranchée pour réparations de tuyaux de conduite à gaz.
«... et pour pont une planche.
Deux belettes à peine auraient passé de front Sur ce pont
l’une de ces personnes
Pose un pied sur la planche, et l’autre en fait
autant. »
Delécluze était vieux et assez impotent ; et Préault, dans toute la vigueur de l’âge et dangereusement sanguin, lui dit avec une exquise révérence : « Oh ! Monsieur, passez sans crainte. »
Préault, N..., B..., artistes informes jusqu’à en être difformes, ont beaucoup d’esprit, soit, et défrayent de mots les ateliers et les reporters. Ce sont les bossus de l’Art.
SCULPTURE
S’il est vrai que tout Art soit fait à l’image de la société où il a été produit, quelle accusation au désavantage de la nôtre que le témoignage du moindre fragment d’architecture ou de sculpture grecque !
Pourquoi restaurer les statues antiques?... Le buste de Caracalla porte un nez d’occasion : triomphe de la rhinoplastie.
Voyez -vous d’ici (et de semblables choses se voient tous les jours) le misérable qui referait des bras à la Vénus de Milo !.. Mériterait-il assez d’en être non étouffé (une mort enviable), mais souffleté !
Diane, seulement pour avoir été entrevue, punit facétieusement Actéon. Un plus indiscret insolent, ressemeleur de vieux, a refait une lête à sa statue dite rte Gabies , qui eût dû s’en servir pour lui cracher au visage.
A tel antique mutilé de sa tête et ses bras on en a ajouté de nouveaux. Son torse et ses jambes venant à disparaître, on lui en referait donc aussi : et le tout aurait passé de la Vénus d’Arles ou du Germa nieus au couteau de Jeannot ?
O sainte esthétique! ne serais-tu, toi aussi, qu’un vain mot ? La brave (en provençal) fermière de mon ami E.., qui la reçoit dans son atelier peuplé des plus beaux et délicats documents artistiques, s’y plante longtemps, très émue et silencieuse, à contempler et à se questionner sans doute en divers
commentaires, devant la grande reproduction photographique de la Victoire de Samothrace. Puis enfin ! se décidant à parler, elle éclate tout à coup en ce résultat de son appréciation : « Moussu , disez ni Un poou , per hasard , aco sayet pdqueou Dzinous qué vénoun de çjuilottina? » (Monsieur, dites-moi un peu, par hasard, cela ne représenterait-il point ce Ginoux, — un éventreur de petite tille récemment exécuté, — que l’on vient de guillotiner ?) Le sublime, divin tronçon de corps, sans tête, sans bras ni pieds, amplement enveloppé de linge, le surnaturel, inquiétant pour elle, de ses immenses ailes, son allure mouvementée, tout son aspect fantomatique l’avaient terrifiée, médusée.
Bien en a pris à la Polymnie de se prêter aux dessus de pendule. C’est un autel public que n’aurait jamais pu lui valoir la seule admiration de quelques artistes.
Opfimè vestitus. — J'ai eu à admirer dans les ruines du temple antique de Yernègues, au bord de la Durance, le plus ravissant et plus merveilleux vêtement que la Nature, après l’Art, ait pu compléter aune statue. Représentant une jeune femme, de grandeur naturelle, mais mutilée, privée de la tête et des bras, le haut de la poitrine de cette figure, une jambe et deux pieds apparaissent seuls par une tunique entr’ouverte que maintient et relève sur la hanche gauche une ceinture libre. Nus et draperies nous apportent là, à travers des siècles alternatifs de vie glorieuse, d’affronts, d’ensevelissements, de morts presque, d’inconnu, l’indestructible rayonnement d’un type de beauté parfaite et tout aimable...
SCULPTURE 189
Mais voici qu’à travers aussi de ces perpétuités d’aventures, les éléments pour ne pas dire les génies de là solitude, à la fois en possesseurs jaloux, en grands artistes amoureux et comme pudiques, ont composé à la matière du divin fantôme un revêtement de parure et une gaine conservatrice. Le feu du Soleil provençal, l’Eau des pluies et les germes et les fécondations de la Terre et de l’Air ont teint les plis de son costume comme en un voile de crêpe noir, sur le fond duquel sont serties en lichens, cloisonnées, de toutes variétés de dimensions et de nuances, des rosaces d’or et des constellations d’argent; et le lierre soutache le tout de ses broderies. La Nitocris de Hugo, dont le regard , de sa terrasse sépulcrale, importune les astres , la Reine de i a Nuit du Zauber-Flote de Mozart, la Salammbô de Flaubert dans les jardins d’Hamilcar ne sont pas plus superbement ni plus poétiquement habillées.
La vie à travers la mort, ou la mort à travers la vie, telles qu’elles nous apparaissent ensemble l’une et l’autre dans les ouvrages des artistes et des siècles passés, comme par exemple surtout dans les édicules funéraires de la Renaissance, rien de plus pénétraht et adéquat au cœur de toutes nos facultés de sentir et d’admirer ! (Devant le tombeau, à l’église d'Ara-Coeh, de Ludovicus de Lebretlo.)
Il est de règle, de mode (car cela passera) de ne jamais parler du Moïse de Michel -Ange, à San Pietroin-Vincoli (Saint-Pierre-aux-Liens), sans déplorer avec un ton de mépris encore plus banal du reste que prétentieux et la place qu’il occupe et son
cadre d’architecture et son entourage de diverses statues. Or, je dois décidément oser dire, et ce n’est pas peu, que tout cela (abandonnons peut-être les quatre bustes faisant consoles) me paraît parfaite- *ment heureux en mérites et dignité du sujet principal. Les figures accessoires du Pape, de Rachel et de Lea. symbolisant la vie contemplative et la vie active, celles d’un jeune prophète, d’une Sybille et de la Vierge avec l’Enfant-Jésus n’éclatent certes pas de l’intensité du génie appassionnato, à la fois terrible et morbide, du Titan florentin. Eh ! tant mieux : la note de discrétion de leurs rôles de comparses y est ainsi bien observée et elles ont bien à elles, par exemple, avec pourtant un caractère de style voulu, une suavité de modestie, celles notamment de Léa et de la Sybille, que l’on pourrait peutêtre demander, sans toutefois se permettre de l’y regretter, aux créations de Michel-Ange en général. Tenez ! dirons-nous, qui est-ce donc, de nos jours, qui composerait cette architecture ? Ce n’est certes pas M. Garnier (qui l’éreinte de sa plume). Et qui est-ce qui modèlerait ces figures ? Personne. Même les Dubois, les Mercié et Chapu ne font, à côté de cela, que de la sculpture de chevalet, pour ne pas dire de médaillon. Quant à la place occupée par l’incomparable monument, elle est tout simplement excellente de tous points (sans compter déjàl’éloignement, la solitude du quartier et la rare nudité de l’église) par son isolement et son jour on peut dire d’atelier. Croyez-m’en, gens de bonne volonté, admirez en paix. Des mois de voisinage, par la rue Urbana et l’escalier de passage voûté sous le Palais des Borgia, ont lait de moi, à ce sujet, un critique studieux non moins qu’un religieux fervent.
SCULPTURE
Visite Domiciliaire. — Le sculpteur Dantan jeune, dans un voyage du Midi, s’arrêtait une demijournée à Montpellier. Il y rencontre, à Y Esplanade, un machand de moulages en plâtre, sur la planche et la tête duquel figuraient, en tous flagrants délits de contrefaçon et de contrebande, nombre d’exemplaires de ses célèbres caricatures, par lui Dantan. Il l’arrête, marchande, questionne, demande si c’est là tout ? « Oh ! fait-on, nous en avons encore d’autres et en fabriquons indéfiniment dans l’atelier, à deux pas et trois étages d’ici... Si Monsieur veut bien prendre la peine d’y \enir voir ? » Dantan suit et monte, parlant d’importantes acquisitions en bloc. Là, effectivement, un grenier était plein, entre autres sujets, de têtes et de statuettes de Listz, de Ciceri, de George Sand, etc., tout frais émoulus. Il fait marché pour le tas à une vingtaine de francs, en met quarante dans la main du mouleur et, à grands coups de pieds, brise le tout en éclats !
« Ne t’avises plus de recommencer, dit-il par là-dessus au pauvre diable tout ahuri ; tu aurais affaire à la Justice de par moi, qui suis l’auteur, Dantan en personne, et seul propriétaire-vendeur de cette marchandise. »
Si l’on recommença ?... Cela va sans dire.
De Longpérier. — Ayant eu, comme conservateur des Antiques au Louvre, communication par le ministère de l’Instruction publique de quelques-uns de mes dessins de sculpture — figures et ornementations — apportés des côtes septentrionales de la Mer noire, il me fit donner rendez-vous dans son cabinet
même du Louvre. Homme d’aspect aristocratique, froid mais courtois et ne paraissant s’animer que dans les questions de sa compétence, il lui s'agissait, cette fois, d’avoir les renseignements les plus précis sur l’origine sinon historique mais de la provenance des susdits documents. En résumé de la séance, il m’exprima sa satisfaction de ceux-ci mêmes d’une façon par trop probante. « Peu habitués que nous sommes, dit-il, à de tels dessins de la part des voyageurs, je désirerais me les approprier, au bénéfice, bien entendu, des collections du Musée. » Je dus acquiescer à telle convoitise, au moins pour les principaux, mais avec la condition toutefois que je livrerais des copies... Voilà un procédé de compliments qui pratiqué — et il le fut peu ou prou — par d’autres membres des diverses expertises auxquelles j’étais soumis, eut fini par me faire payer ma gloire plus cher que je ne l’estime.
Simple et beau comme l’antique. — LeJardin
du Luxembourg, qui est le vrai Musée de sculpture moderne de Paris, possède un marbre û' Hercule par Auguste Ottin, l’auteur aussi des deux remarquables Lutteurs en bronze. CeLte figure très-épique, à la carrure et aux muscles surhumains, n'est que la copie absolument conforme, m’assure- t-on, d’un jeune homme du peuple embauché dans la rue, à Rome, par des artistes français, les deux Flandrin, Papety, Simart, Commeiras, Brian t. Cheveux blondins frisottés, l’œil bleu clair, de manières et d’allures lentes et de parole excessivement timide et musicale, ce formidable athlète ne consentit a poser comme modèle que pour arriver à réaliser une idée fixe de voyages dont Jérusalem était le principal objectif.
SCULPTURE
Le revoyant après plusieurs années je lui demandai : « Eh ! bien, ces fameux voyages ? »
— Eh ! me fit-il. de sa même voix presque enfantine, io era pronto a partire (j’étais prêt à partir) ma quando lo dissi a mia madré (mais lorsque je le dis à ma mère)...
— Elle fondit en larmes, se jeta à tes pieds, je vois cela d’ici, te conjura de ne la point quitter ?...
— Ella misaunabella ragazza a me davanti (elle plaça une belle jeune fille devant moi) ed io... so stato qui (et... je suis resté en place).
Une honneste dame. — Alors secrétaire perpétuel et si heureux de l’Académie des Beaux-Arts à l’Institut, c’est-à-dire avant de devenir ministre et d’en glisser, a-t-on dit, vers le suicide, Beulé amène, par une après-midi fleurie d’avril, la belle princesse Mathilde ex-Demidoff dans l’atelier, rue Notre-Dame-des-Champs, de son camarade le sculpteur Perraud, plus tard de l’Institut aussi. On venait y voir, prête pour les envois au Salon de 186., une admirable figure en marbre de superbe jeune homme,, assis sur la plage, dans une pose d’accablement assez inexplicable d’elle-même : sorle d’Hamlet classique, ou plutôt de Bené antique succombant sous on ne sait quelle fatalité de l’âme ou du cœur, avec l’inemploi de toutes ses facultés, illusions et puissances de jeunesse ; mais où l’auteur n’avait visé et travaillé qu’un motif favorable de haute plastique, indépendante et désintéressée de tous autres causes et effets. Après un long temps de contemplation, quelque peu songeuse, l’honneste grande dame ne peut s’empêcher de questionner : « Et... quel titre, quel nom ou mot, sinon phrase
de sujet, portera votre oeuvre au livret? » — « Ma foi ! répond Perraud, je n'y ai jamais seulement pensé, et est-il devenu si pressant de s’en préoccuper. ? Pourtant, voyons, puisqu’il faudra ce titre, une indication quelconque au public des dimanches, daigneriez-vous bien m’y aider/ Peut-être, que vous en semble, Désespoir serait en juste situation ? » — « Désespoir ! Désespoir ! s’écrie la princesse avec une révolte de toute sa plantureuse beauté et de tout son loyal féminisme ; mais le désespoir n’est point admissible, pas plus que possible, chez un garçon de cet âge et aussi bien bâti qu’il est. » Pendez-vous, ô Brantôme et de Balzac !
Un critique convaincu. — (Dans l’allée del’Observatoire à Paris, devant le groupe de Perraud où l’on voit un des compagnons d'Hercule, d’une anatomie peut-être bien compliquée, s’abreuvant à la cruche que lui présente une jeune femme.)
L’un de deux ouvriers qui paraissaient sortir des débits de vins du quartier fait cette observation à l’autre ; « Où as-tu jamais vu, toi, dis donc, qu’il faille tant que ça faire des efforts musculeux pour boire un coup ? »
Devant les statues de Jeanne Hachette et Jeanne d’Arc : « Fallait, dit un solide gaillard, que les hommes de ce temps-là tussent de sacrés faiynants /....»
Ca se pourrait bien. — Au mombrc des sculptures qui peuplent littéralement le jardin du Luxembourg, il est un grand groupe en marbre et à grand spectacle d’un certain diable d’ange et
SCULPTURE
d’une certaine jeune fille (par Follet, je crois, dont tout le talent s’est donné et épuisé d’un seul coup dans son Aurore). Depuis des années que ce bloc encombre les regards du public sans trop les satisfaire d’aucune façon, un chacun et tous de se demander surtout qu’est -ce qui peut bien y êlre représenté ? La figure d’homme (est-ce celle d’un ange déchu à la Milton?) agite aux omoplates d’immenses ailes de moulin à vent et semble assez, dans sa lourdeur même, se débattre et s’écraser sous celle de femme, posée sur ses genoux et recueillant coquettement toutes ses forces dans une mimique d’exaltation quelconque. J’ai entendu dire, un jour, dans un groupe d’étudiants, assez sceptiques par état social de la vertu féminine : Ça ? eh ! tu vois bien, c’est une jeune pucelle qui enlève le Diable.
Une Sapho posthume. — On a beaucoup trop parlé, récemment, de Mme Louise Collet ; et d’une façon assez dure de la part de toutes gens qui, après tout, avaient été, de leur fait, ses hôtes privés, et dont les moins obligés d’entre eux lui devaient au moins le spectacle de son incontestable beauté. N’ayant, pour mon compte, nullement approché cette «ELLE» de «LUI», je crois pouvoir publier la note suivante qui m’a été communiquée du reste sans le moindre sentiment de dépit ou de méchanceté. Elle aurait pu être plus mal présem tée autre part, en dehors des restrictions ci-dessus impliquées de ma neutralité, pour ne pas dire de ma bienveillance féministe.
— Lorsque cette singulière Muse vint jouer le rôle de trouble-fête parmi nous, à Capri, elle était
loin de justifier la flatteuse qualification de « Vénus de Milo en marbre chaud ! » que lui décerna Alfred de Musset. C’était tout au plus un vieux sac de colle tiède (/). Cependant, à cette même époque, elle me remit, méridionale, souriante en elle-même quand même, une photographie hypocritement retouchée et rajeunie de trente ans. Au dos on lisait les vers suivants dont elle était l’auteur :
Des pieds au front, la Néréide N’a pas l’insulte d’une ride :
On dirai! un vieux marbre grec Que le temps touche avec respect.
Hélas ! quelle chute cependant ! —
On m’écrit (de Bagnolet) cette demande : « Votre opinion philosophiquement formulée sur la valeur de renseignement moral que l’on prétend trouver dans la statue du Commandeur de Don Juan comme dans celle de Sainte-Alice de Zampa. » Je réponds : Ces statues de pierre et de marbre veulent figurer, dans la plastique la plus sensible au spectateur, étant la plus pittoresque dans le drame scénique, la moralité d’un remords et d’un châtiment, plus ou moins latents, passifs et patients mais toujours, à un moment donné, agissant avec toute cette force inexorabfe, absolue, doublement prodigieuse et terrifiante d’une sorte de machine à faire de la vengeance. N’est-ce pas montrer la plus haute somme d’une action morale que de faire son échéance devenue assez impérieuse. et fatale pour pouvoir s’incarner dans la plus matière des matières, la sensibiliser et l’employer à son service ! Si le Verbe s’est fait chair pour donner la vie, ici il se fait funèbrement marbre ou pierre pour donner la mort.
SCULPTURE
(Au point de vue de mon esthétique particulière, je goûte peu, je blâme même ces moyens de fiction comme puérils et non moins attentatoires au respect de la vérité morale qu’à celui de la vérité physique. Mais l’art, qui n’existe que de plastique, en a retiré incontestablement, empruntés d’ailleurs à l’imagination des esprits primitifs et à celle de ces éternels entants qu’on appelle artistes de génie, de très-saisissants effets.)
Au lit va. — Un de nos sculpteurs bien connu répondit, un jour d’humeur macaronique, à certain sot qui lui demandait de lui rappeler son nom :
« Va te coucher » (Oliva).
Un véritable patron. — L’auteur des statues de Jeanne cl’ Arc et de La Jeunesse pour le monument d’Henri Régnault, Chapu (Henri-Michel-Àntoine) resta trop longtemps, dans la période difficile, comme ex-pensionnaire, de la rentrée de Rome à Paris, sans le moindre grain de mil à mettre sous la dent ; c’est-à-dire sans recevoir la plus modesle commande de travail. C’était à se croire abandonné des hommes, de Dieu et des saints... Enfin un charcutier, le magnifique et brave homme, lui fit faire, pour quelque étalage exceptionnel de sa boutique et comme armoiries parlantes, un Saint-Antoine en saindoux.
Il ne paraîtra à personne qu’il soit absolument indispensable de passer par des épreuves de ce genre pour atteindre tôt ou tard aux grandes médailles d’honneur, aux croix et à l’Institut; mais elles doivent certainement donner à la suprême valeur de ceux-ci. un vit surcroît encore de gloriole.
Les yeux de la Foi. — Le sculpteur D... était venu passer quelques semaines de vacances dans la propriété d’un ami, aux environs de Saint- Rémy, en Provence. Il y modela un buste très réussi de son hôtesse. Placé provisoirement dans un vestibule ou sorte de parloir, on y vit plus d’une brave paysanne, fournisseuse maraîchère de la maison, qui, prenant Vestatue pour celle de la Sainte-Vierge ou d’une sainte quelconque, profitait de l’occasion pour s’agenouiller devant avec la plus avide ferveur.
Le meunier Malaquier prit part, d’abord en amateur, ensuite en ouvrier, aux travaux des carriers qui travaillent à côté de lui, les uns en propriétaires du gisement pour leur propre compte, les autres en simples journaliers loués. Son adresse, son initiative personnelle, dès lors en possession d’une matière première, se manifestèrent aussitôt, à partir du plus primitif et rudimentaire assemblage hiératique de deux blocs l’un sur l’autre, comme chez les druides ou les sauvages de l’Océanie, en diverses productions telles que des sortes d’auges, des sarcophages, des vases, des bancs, des sièges, des cippes, des édicules plus ou moins ouvragés^ progressivement ornementés, y compris la fleur de lis [flour d'alis) et le bonnet phrygien ; puis, passant encore par l’Hermès d’un cube à peine dégrossi et par l’idole mexicaine, elles atteignent enfin au masque humain ou fantastique, au canthare à deux têtes, aux corps animés de la bête et de l’homme et enfin à des groupes scéniques. Le tout à coups de pic, de hache ( déstraou ) de quel-
SCULPTURE
que petit marteau -ciseau ( martélette ) et à seule prétention extérieure d’un emploi courant ou distraction des mains : « Baya-mé quéiqué siègué, confesse notre homme, rien voudrai faire quôuquourèn. » (Donnez-moi quoi que ce soit, je voudrai en faire quelque chose).
Tout étant dans tout, n’avez-vous pas la, d’une façon grossière, mais d’autant plus frappante peutêtre, la généalogie de cet art qui va de la stèle phénicienne aux frontons d’Egine, aux Niobès du musée de Florence et aux bas-reliefs de Pergame.
Je n’ai guère remarqué sur les murs de l’escalier du moulin et de la salle-cuisine de Malaquier, comme documents ayant pu l’inspirer dans le développement de ses idées et de ses facultés, que des images foraines dites d’Epinai : « Les quatre parties du inonde ; les costumes des armées de terre et de mer » et une quantité de chromo-lithographies à boîtes d’allumettes, au milieu desquelles, soit dit en passant, brille, sous un fragment de verre fixé entre deux clous, son numéro de tirage au sort.
Voici comment Malaquier, déjà meunier de son métier, carrier en amateur et prédestiné sculpteur par vocation, en vint, la première fois, à aborder un ouvrage de sculpture. Une période d’ordre moral quelconque de la municipalité locale menaçait de disparition le buste de la République placé dans la mairie et dans divers autres établissements publics. « Môunier , oh ! môunier ! (oh ! meunier !) toi qui t’amuses à tant d’affaires et qui n’as pas les mains gôbi (l’onglée), suggéra à Malaquier un citoyen républicain indigné, que n’essayes-tu d’en fabriquer une de République inmovibte , que tu
pourras garder chez toi, pour toi-même et pour les amis ? Celle-là du moins on ne pourra jamais l’ôter. » Et la chose fut faite. Une autre fois, un voi sin lui disant : « Je te vois bien fabriquer tel objet, tel animal, telle figure dé trémoun (mortier), dé botci (bouc), dé tcivaous (chevaux) dé moustrés amai dé sants (monstres et saints) et éncaro dé sai pas qué (encore des je ne sais pas quoi) mais pourrais-tu bien imiter, tirer une ressemblance de portrait.... le mien, par exemple, tiens, posé là, sur l'aplomb (de face) pour te donner plus de facili té ?» — Tu vas maintenant déjeûner, n’est-ce pas ? fait magistralement Malaquier, et dormir, après, ta petite sieste? — Aco poou arriva. — Eh bien! repasse ici après, si tu veux. « Moussu , me racontait-il, luimême, quand aquéou viadazê révéngué, aco're lès (lorsque cet animal revint, la chose était faite.)
Aujourd’hui, à chaque bloc qu’il détache de la carrière, il peut demander comme cet artiste de l’antiquité. : « Seras-tu Dieu... table ou cuvette ? » ou bien comme cet artisan : « Seras-tu amphore ou... cruche? c’est-à-dire: Vais-je te faire sculpture ou moellon ?» Il y prendra plaisir et gloire relative ou en retirera une pièce de 25 ou 50 sous de vente au maçon. A tous ses ouvrages l’auteur, ne met d’autre orgueil, ambition ou satisfaction que dé passer le temps en s’amusant et en amusant les gens, én qarcêdzént (en faisant au monde de petites farces). Lorsque je. me trouve nez à nez avec une belle pierre, la main mé pruss (me démange) et zoou ! iéou Féntsaplé et tabas'aqui déssu (hardi ! je la taille et je frappe là-dessus.) De bien faire il n’y a que le dessein. Quelquefois tout au plus, éi béléou béou dé cé qiïéi laî (est-ce peut-être beau à
SCULPTURE
force d’être laid). Aco voou pa Un couyoun (ça ne vaut pas le diable). Il vous montre mélancoliquement ptus d’un sujet qu’il a manqué et esclapa (brisé) et devant bon nombre de ceux dont on lui demande l’explication : « Eh ! pagnéou ! (pas plus) fait-il... hèn aeo éi ni tu ni vous.» Mais il a vivement cet amour-propre, ce respect du mal qu’il s’est donné et du résultat obtenu et se révolte du vandalisme du premier mauvais plaisant venu qui ne sait stupidement payer son écot qu’en détériorant ( clégayèn ) quelque chose chez ses hôtes. « Tandis que je cherche, moi, se plaint-il, quoi imaginer pour amuser, faire rire les autres (c’est ains qu’il explique le plus volontiers le mobile de ses inspirations), je n’admets pas qu’ils cherchent, eux, quoi s’imaginer pour me causer de l’ennui, de la peine. Non aco mé fai péno que mé Iou dégayoun .»
On l’a parfois humilié, blessé par l’offre d’un prix dérisoire de ses ouvrages ; mais il laisse généreusement emporter par plus d’un parent ou ami du voisinage, qui la trimballe cahin-caha sur sa charrette, quelque pièce qui va orner une entrée de cour ou le faîte d’un pigeonnier.
« On me dit : il existe un meunier, vrai sculpteur,
(c Qui cisèle la pierre, en haut de la montagne,
« C’est si sinuglier que le désir me gagne.
(Ainsi rime aussitôt le tiercet d’Emmanuel Ducros, le poète cigalier, d’après mon premier récit.) Le voyageur fantaisiste qui, au clair de lune ou sous le flamboiement de Sirius dans une coupole seulement d’étoiles (je mets la chose, soit, au diapason le plus fantastique), atteindrait en venant
par-dessous et y débouchant par le plain-pied, le plateau du coteau de Lacoste, celui-là serait singulièrement saisi en s’y voyant nez à nez avec la population d’une foule de sculptures de tous genres, environ deux cents, disposées ou disséminées sur tout l’espace ! Ici en rangées de procession ou panathénées de chaque côté d’une allée ; là plus ou moins groupées ; plus loin avancées en sentinelles perdues, en vigies sur des éminences ou comme en gargouilles surplombant le vide ; les unes appliquées le long du mur auquel seul elles doivent le douteux équilibre de leurs allures titubantes ; d’autres en bas-reliefs persépolitains taillés et gravés à même les parois du labyrinthe des carrières. Personnages isolés, bustes, têtes, animaux, créatures chimériques, essais, embryons inqualifiables et humoristiques, etc. Le tout se produit indifféremment dans des proportions colossales, commes certaines têtes ou bestioles, ou minuscules, comme tel cavalier ou tel éléphant.
« Des corbeaux se dressaient comme un épouvantail,
« De la dimension d’oiseaux du premier âge.
« Des monstres tout petits étonnaient â côté. »
De là, sous l’immédiat de l’œil, de saisissants effets de transfiguration. Informe, difforme, brutale, risible mais singulièrement vivante, il faut y reconnaître et la subir la puissance de son accent barbare et naïf. C’est là, dans un lieu sauvage, ignorée et en plein espace de sol et de ciel, comme une chose du passé et abandonnée à elle-même et à la solitude, une rencontre tout imprévue et d’un effet au moins bizarre ; car on ne saurait guère, même après bien des questions, supposer l’origine,
SCULPTURE
l’auteur ni la raison si bénévoles de ces objets, Un petit nombre d’entre eux seulement ont à peine, par l’âge, une couche de coloration grisâtre, alors que le plus grand est plus ou moins éblouissant, quelques-uns jusqu’à la dûreté, du gros grain blanc de la matière du calcaire dit molasse mais durcissante à l’air, tout fraîchement extraite sur place même. De plus il y brille, y miroite ou flotte, mêlés à des indications de polychromie (mascaradzé) des accessoires et appendices de métal, de verre, de tessons, d’étoffes ou n’importe quoi autre : infimes débris de toutes sortes d’ustensiles et de vêtements, comme les plus primitifs insulaires en complètent et ornent leurs grotesques idoles avec des épaves semblables trouvées sur les grèves.
Pénétrons dans l’enclos en pierres sèches, mais sans aucune porte, çà et là construit en énormes lames de roche, et qui contient l’habitation, des celliers excavés, le puits et le verger des Malaquier. C’est la Tribune , le Braccio nuovo de la galerie. Il s’y trouve concentrés les principaux et relativevement plus précieux des susdits ouvrages. Leur quantité pressée en maints endroits emploie tous les accidents des lieux à divers plans, comme dans un entrepôt de déballage, ou est disposée en chapelets comme des objets de bric-à-brac sur une étagère. A l’est et au sud, l’enclos forme terrasse ou bastion sur de rapides et profondes déclivités de la montagne et prend des airs de remparts et de petite acropole pétasgique avec son appareil de blocs irréguliers sans ciment. A l’abri du mur privé, certains sujets prennent aussi, dans cette enceinte, des allures très indépendantes et même.
des licences toutes païennes. Ces derniers ne se refusent plus rien, grâce au huis-clos d’un certain cabanon dérobé derrière un bouquet de sureau, de figuier et de vigne de l’âge d’or, et qui constitue le véritable Musée secret [ou déis saloupariès) de l’immense collection. Sur le linteau de la porte, par laquelle il faut entrer dé bassette (en se baissant) est entaillé dans un style lapidaire d’anciens sigles :
OFFROS (offres) POURVOIR UN SOU.
N’ayant pas à revenir sur mon sujet interdit vis-à-vis les lecteurs de la présente publication* disons tout de suite et seulement que ce singulier sanctuaire est spécialement et religieusement visité, paraît-il, par les couples et cortèges de nouveaux mariés (novï) auxquels, à leur sortie, j’en ai entendu décrire complaisamment les détails sans la moindre pudeur ou fausse honte moderne. Vénus y trône accostée de deux rangées de desservants au port d’armes. Au contraire de la Genèse, la Création a commencé ici par la femme, « à laquelle, fait observer patriarcalement le créateur, ne fallait-il pas donner de la compagnie ? » Un curé, nouvellement installé dans l’endroit, vint voir, d’après leur réputation, les sculptures du meunier. Il voulait même y voir un peu trop loin dans l’enclos ou d’un peu trop près, et sans aller pourtant jusqu’au cabinet défendu : « En voilà deux, dit-il benoîtement d’un groupe de deux danseurs, homme et femme, d’ailleurs tout ordinaires, que vous auriez mieux agi de ne pas faire ou au moins de ne pas montrer. » — « Eh ! ils ne font certes pas de mal, réplique Malaquier. Vous les
SCULPTURE
trouvez, quoi ? un peu près l’un de l’autre ? mais ils dansent la porka .» — Le curé, une sorte d’abbé Mouret décidément, revint, insista avec mille réticences menaçantes, où apparaissaient le maire, l’agent de police, et, au besoin, le gendarme. — Monsieur le curé, tut-il arrêté alors, je suis ici entre ces quatre murailles, tout-à-fait chez moi, sauf votre respect, et sans invitation à aucun de ceux qui peuvent y rencontrer quelque déplaisir. » Une chose esbaudit fort le public. Dans plus d’une figure, Malaquier a résumé volontiers en deux seins ou mamelles seules la totalité de volume des plusieurs avec laquelle on représentait la Gybèle phrygienne, ainsi par exemple, que Rubens a peint colossalement la représentation d’une sorte de Fécondité vraiment porcine, dans son tableau du Louvre : « Le triomphe de la Religion. »
Il faut enfin en venir à donner ici une liste, un catalogne quelconque des ouvrages de Malaquier. On sera curieux d’y voir, faute des originaux, l’indication des sujets que lui a dictés sa toute libre inspiration. Nous n’employons ce dernier mot, pour ne pas forcer la foi du lecteur, que dans sa plus simple expression de vocable. Je ne classerai ni diviserai en séries de chaque genre, laissant les sujets se présenter comme on les rencontre dans la nature, avec le pêle-mêle qui ajoute encore, si c’est possible, à leur incomparable bizarrerie. Mais c’est en cette occurrence que les Th. Gauthier, les Flaubert, d’Àremberg et Saglio seraient fort utiles, comme ils y eussent été certainement affectionnés, à une description rédigée et raisonnee à la fois en termes techniques et en appréciations de philosophie artistique !
(En partant du nord-est, côté du château) :
Un Lion , deux Lions , dont l’un encore pris dans le bloc originaire de sa pierre ; enluminés aux yeux et à la gueule d’ocre rouge de Roussillon. Us me rappellent ceux d’un certain porche d’église... à Ferrare.
Coq , Poule et trois Œufs , posés par terre, sans socles, et gigantesques.
MA COUSINE (sic, écrit sur son ventre) figure de grandeur naturelle, une marmite au bras, un éventail égyptien à la main.
Femme allégorique , bastionnée de seins monstrueux ; jupe à volants.
Le Peintre , assis sur un pliant, un portefeuille sur lés genoux et dessinant.
V Architecte, muni de son album et de son trois- pieds de chambre-claire.
Porc-épic et Pigeon affrontés, de dimensions colossales.
St-Véran , évêque, tout petit buste.
Paon, Capitaine, Petite-Dame , Autruche, etc.
Le Contrôleur et le Percepteur, ( aquélis , annote l’auteur, qué séquoun nostéis péçettes. Gn’a Un deis dous qué tèn lou capeou à la man, su lou rentré, et qué semble qué yi pisse dédins, mai yi pisse qué cé qué sort de nos te potçi).
Compagnie de cailles et perdrix, h moitié perdue, en trompe-l’œil, dans les pierres et les herbes sèches.
Etc., etc.
(De chaque côté de l’avenue reliant la maison au moulin et rangé sur banquettes de pierres).
Train de Chemin de fer : locomotive avec gouleau de bouteille pour tuyau de cheminée, ba-
SCULPTURE
guette de bois et guidon en chiffon de drap; chauffeur, tender ; cinq wagons.
Buste de jeune fille avec corps de serpent (Divination et au-delà du desinit in piscem).
Double tête en Janus de Garibaldi et Victor-Emmanuel (de l’histoire concrète).
Triple tête chimérique ou attendant son OEdipe.
Autre double tête , énorme, d’aspect indou, avec pendants d’oreilles en bouchons de carafe et les sourcils violemment teints au cambouis.
Paysan se rendant au moulin avec son âne chargé du sac de blé à moudre. La forme de son bonnet lui donne l’aspect très exact d’un naturel de l’Astérabad persan.
Canon sans affût.
Une familte de six figures en rang d’oignons. « Quatre pitços gras , rèdouns, su lou même banc (faoute dé cadière) peré et meré pu pu haou que dous tareirôus. » (Corbeillons grossiers.)
Dinde... ou... Pélican.
Etc., etc.
(En s’avançant vers le midi et errant un peu partout de droite et de gauche).
Hyène , crinière dressée. Taureau , élevé sur une sorte de taurobole. Chien hurlant ; Lion.
Portier enroulé d’un serpent, grand vase votif ou ustensile de pharmacie.
Curé en costume de sortie pastorale.
Tête de licorne avec crinière facultative en poils de balai.
L’ instituteur, petit monsieur à chapeau melon, les favoris en côtelette, le Mercure aptésien sortant de sa poche de veston.
Sauvage et Sauvagesse , avec de la toison sur la peau.
Femme-cadran. Cercle de métal ceignant la tête. Sur la poitrine une équerre solaire où les ouvriers carriers prennent l’heure.
Le Comique d’une troupe de mimes et chanteurs passée en représentations au café de la Gaieté de Lacoste.
Evêque on grand St-Véran dito, un des patrons du pays ; ouvrage conseillé par le curé du village.
Lamartine , imité de celui de Falguière à Mâcon, (saut une perruque frisée !) popularisé par une chromo de boîte à allumettes. Commencé et non achevé un dimanche de Pâques: « manqua , s’excuse le sculpteur : Béleou qué sé deou pas travaya"quéou dzour ? »
Bouc , sans pattes, avec, au cou, un véritable collier à énorme sonnette, dit rédoun.
Etc., etc.
(Nous descendons dans les carrières, sur les parois desquelles se développent des bas-reliefs ou des àplats cernés d’une profonde entaille comme sur les murs des monuments égyptiens ou des rochers persépolitains).
Grande composition de personnages en silhouettes, comprenant :
Menuisier au travail sur son établi, entouré de varlope, scie, maillet, compas.
Penitent en cagoule, portant un gros fanal longuement emmanché.
Grand Seigneur du temps de Henri IV, avec cette indicatiou : CONTE. S-lO.. (?)
Le charretier Bourgue (Bourgue inscrit). Jolj
SCULPTURE
garçon réputé le Don Juan de l’endroit et des environs.
La reine Margot et une sorte de Madame de Maintenon-
Le tout daté et signé MARS 1875. M. L. (Malaquier Lo-uis).
Aux bords supérieurs des carrières apparaissent des Loup , Lévrier en course , Moissonneur , Evêque, Berger , Sarrigue (?), Sous-préfet, Poule couvant (sujet fréquement répété comme exprimant un symbolisme).
Etc., etc.
(Contre le mur d’enclos de l’habitation et aux angles même de l’ouverture d’entrée) :
Sapeur -canonnier, mèche à la main (une vraie mèche parfois allumée au service des fumeurs).
Joueur de flûte, en paletot. Coiffure et barbe niniviennes. Sur l’abdomen est gravé RELIQUE (sic: pour république peut-être). Il joue, les bras et les mains en parfaite position. Sous le bras gauche une baguette de saule avec un fragment de tôle fixée dans sa fente au bout. Est-ce sa musique ?
Lion de garde. Même emploi par un Chien aboyant et un Chat tout hérissé de colère.
Moussou Ferraou dit « lou mandze-teste » ou usurier.
Petit Monsieur ayant mal au ventre, les deux mains « sé sarrènt su seïs bouyeous. Aguè'co lou dzour qué prénguéron soun peré à Sédan (le prince impérial donc); sara pas long î à s'agrouvassa» (poser culotte).
Hibou sur tête de tortue colossale ; Crocodile, fragments de reptiles ; embrions, essais de créations
organiques, parfois brisées, émiettées, ce qui leur donne l’aspect très réussi d’échantillons fossiles.
Pérès , une gerbe sur la tête, une corne d’abondance sous le bras droit, et des seins !...
Buste de matrone, encapuchonné d’une capeline de haute confection.
Dame avec ombrelle, couvercle de pot pour coiffure, boîte à cigare en médaillon et boîte à sardines en sacoche.
Nourrice et quels seins ! ( tétouitlasses !) plastron née .. dans le dos d’une plaque de la Compagnie coloniale .
Evêque dito. (Un évêque par-ci par-là, cela ne fait pas mal, ne fut-ce que pour donner aux chiens qui passent devant le droit de les regarder.)
Animal composite absolument inconnu de toute faune passée et présente.!., si ce n’est celle future. Eh ! qui sait ? il y a toujours quelques dons du visionnaire de l’avenir, comme il y a, surtout pour l’attrait et l’effroi à la fois du monde, quelques facultés du mage et du sorcier chez celui qui vit en contact immédiat et plus ou moins isolé avec les êtres et les choses de la Nature libre et mystérieuse ; et c’est bien le cas de notre héros dans son milieu non moins fabuleux que réel.
Marchande d'abricots (ambricots) dans une corbeille à larges tresses.
Bestiole (?) couvant. (Toujours cette incubation revenant comme le principe, la raison de tout).
Etc., etc.
(A l’intérieur de l’enclos et dessus de mur et de parapet).
En face l’entrée :
Bustes de BENOIT, un joli jeune homme : c’est
SCULPTURE
le printemps; d’une PRIMAVERA-ROZETTE ; de LESTIVO-MARIA ; de TEREZE -L’OTONO et de LI- YERO-SUSON, une Arlésienne colossale, avec l’excès des proéminences pectorales que nous savons : le tout inspiré du récit des sculptures décoratives de la Fontaine de Nîmes tait par un compatriote qui l’avait visitée en garnison, et maquillé ( mascara)i de rouge, de noir et de bleu.
Canon avec roues, braqué sur le rempart.
Homme-singe , monté sur un serpent en spirale qu’il va écraser d’un pavé. (L’artiste a inventé des équivalents du centaure, du sphynx, de la sirène, de l’hippogriffe).
Officier de spahis à cheval. (Le cheval est resté engagé dans la masse du bloc.)
Bacchus à califourchon sur son tonneau, en costume de fou et pleurant avec désespoir la maladie de la vigne. Il relève même ses pieds pour ne pas toucher à l’humidité qui peut se produire dans les creux du sol. (On comprend, bien entendu, que c’est Malaquier qui parle : et un Malaquier, notez ceci, qui ne boit pas une goutte de vin).
Zuzanne Lagier (SUZANE LEGIER) statue colossale, jusqu'aux genoux ; coloriée de noir aux yeux et de rouge aux lèvres, boucles d’oreilles, robe décolletée, à plusieurs volants, terminée par un rang de grecques précédé d’un de dents de loup ; chemise bordée de guipure, manches courtes et rûchées, bracelets, castagnettes à la main gauche, une aumônière de la droite. (Comment cette Suzanne Lagier se trouvait-elle là ? On l’avait célébrée à Malaquier comme la première actrice et cantatrice de la Capitale ; mais le développement
de son embonpoint avait arrêté celui de sa carrière.
Buste d'homme à la mode. Grande barbe en éventail, cravate à épingle représentée par une patère de rideau.
Petit gendarme, sabre nu, au port d’arme.
Jeanne Id’Arc , figure d’un tiers plus grande que nature, à pied, en pantalon faisant jupon ; casque de dragon, drapeau-lance à la main.
Autre Jeanne d’Afc équestre, JANE-DART écrit sur le haut du plastron de la cuirasse. Elle brandit un roseau d’Espagne véritable ou longue canne comme hampe d’un drapeau en chiffon. Sur un jambart LA PUGELLE, sur l’autre DORLEANS.
Canon en plusieurs morceaux entre lesquels poussent de belles tiges de sauge et de lavande.
Sorte de Garde municipal à pied, bouquet de thym ( férigoule ) en pompon de chapeau.
Cantinière, seconde cantiniêre (comme dans l’opéra de L'Etoile du Nord).
M. M. — DUC DE MAGEMTA : buste en... barbe ! [Mica-Malion prononcent les indigènes.)
Bourbaki avec un... panache.
Aide de camp h cheval ; Napoléon /er avec sa lunette aussi grosse que lui ; statuettes.
Dragon à cheval . Le dessous de la bête, entre jambes, n’est pas évidé ; pure négligence de maître.
Intermède à l’élément militaire par une petite Truie, un monumental Coq, une Tête, sans même le cou, de belle Artésienne aux yeux tenant chacun plus de place que le nez.
Troisième Cantinière avec tonnelet et verre en main levée. Demi-relief sur une plaque de pierre
SCULPTURE
fine dite de Saint-Didier encastrée dans le talus du terrain.
Grand maître d’armes ; Evêque ; Cordonnier ; Marée liai- ferrant.
Saint-Michel avec guidon ou oriflamme.
Le Juif-Errant. Barbe phénoménale, casquette de loutre, tablier de cuir,tranchet et bourse aux mains. (Cette représentation, en haut-relief, remplit le double emploi de portraicturer à la fois le type légendaire et le grand-père de Marguerite Malaquier, de la Bourgeoise , connu du reste sous le sobriquet de ce nom de Juif-Errant.
La République couronnée de lauriers et groupée avec Garibaldi et Gambetta dans ses bras. Sur le socle cette inscription : Peuple souverain 1876. GARI-REPU-GAM (Rochefort traduirait répudiant Gambetta.) X... (A suivre divers portraits).
Grande Statue élevant un flambeau de La LIBERTÉ ÉCLAIRANT LE MONDE; d’après quelque document de la statue de Bartholdi, 1878. ( Eclairant avec ses yeux surtout , me dit l’auteur convaincu.)
Petite Marianne dito, avec le livre de la Loi.
Une République nue ou vêtue seulement, à la mode tahitienne, d’une... corde à allumer la pipe. Seins des plus réalistes.
France- Alsace-Lorraine. Petit culot de bouteille vert-turquoise posé coquettement, faute de ruban caractéristique, sur le côté de la tête alsacienne.
Une Déesse quelconque encore des plus gorgiassées. (Evidemment et décidément, ce genre de plastique extra-matérialiste pourrait bien vouloir être, comme le sont certaines images dans la poétique orientale de Khéyam, essentiellement ultraspiritualiste.)
Monseiyneur Terris l’évêque de Toulon, natif de Bonnieux, le village voisin.
Faiseur de tours avec ses doubles gobelets.
Marchand de vin cabaretier. Chapeau en tête, favoris premier Empire.
Religieuse coiffée à l’Anne de Bretagne. (Combien tout cela est sans le savoir !)
BOSA, la servante du curé : encore un type de la comédie humaine, traditionnel et consacré s’il en fut. N’oublions pas le cabas et l’éventail, rutile et l’agréable, qui ne manquent jamais l’un avec l’autre.
La Belle MARION ; tient une fleur emblématique.
Danseuse coiffée de roses. Dame avec collerette et pèlerine sur mantelet à grandissimes manches ouvertes et fourrées à leurs parements ; tient une fleur en rosace. Autre Darne très guillochée d’ornements ; lacets sur devant de corsage indiqués en brun- rouge; tient une branche mystique à trois fleurs non moins archaïques.
La maîtresse de pension suivie de trois élèves, toutes en uniforme. « Ainsi, elle ne s’en ira pas trop », avait voulu Malaquier au moment où cette fonctionnaire très aimée était’ appelée à une autre résidence,
colombine, coiffure mi-alsacienne avec résille ou filet naturel ; robe tailladée, lambrequinée en dents de loup.
Nous ne comptons plus les dames à poitrine... avantagée.
Voici une, pièce capitale : la MAGDELAINE qui DIT, inscrit sur sa gorge, APPORTEZ DE LA MON- NAIE (grosses pièces) ET AUSSI DE CUIVRE (des sous). « La Madaléne , m’explique -t-on, aeo ei lou
SCULPTURE
rnoumén déi pagamén. Ta bien dé dzén gué vourrien fouaçe qiCéxistessé pas. » La redoutable personne, couverte de colifichets, cordons, médailles, pendeloques, verroteries en plaque et cabochons, rubans, un coucou sur la tête, une gerbe de paille naturelle sous le bras, est munie effectivement d’une corbeille-tronc dont un trou au fond communique avec son ventre-tirelire. Telles devaient être et sont encore les effigies de certaines divinités exploitées par le clergé des temples et des églises plus païens les uns que les autres. Il faut dire que Malaquier, honteux de lui-même ici, quoiqu’il n’y ait vu d’abord qu’une amusette, abolit presque aussitôt qu’établi remploi de sa Magdelaine.
Homme et femme dansant encore la polka. Le monsieur porte des conserves noires sur les yeux.
Guitariste. Imitation libre et contemporaine du Chanteur florentin de Dubois qui obtiendra moins de succès que son prototype.
M. Potent , le secrétaire de la mairie, violoniste à ses heures (bâclé du soir au matin).
Inconnu ( Dus ignotis). Culot de dame-jeanne en forme de casquette à la Louis XI posé sur la tête.
Homme dans l’attitude et avec le bas de corps d’un singe.
Divers bustes et têtes offrant toutes sortes de coiffures de cheveux et toquets.
Sur le tertre central de l’enclos, Cippe rond à à plusieurs têtes, trois à chacun des deux étages de sa composition. Tesson de bouteille en pinacle. Sur le bandeau de couronne commune (trois têtes sous le même bonnet) se lisent des abréviations : « Prusse, Russie, Autriche. »
Bloc de quatre têtes avec une petite détachée et pyramidant dessus.
Singe jouant avec une boule. Boa enroulé.
Monsieur en gibus et paletot tourné ( schoking ) dans un angle de mur, debout (pissant;.
Le trou punais n’était pourtant pas loin. Il y a aussi un puits-citerne condamné... par faute d’eau et présence de serpents pourrris (horreur !) que l’on y a trouvés plus d’une fois.
Pierre votive . Dans un cadre de moulures, deux branches de laurier suspendues à des anneaux de chaîne avec une couronne d’immortelle. (C’est de vraiment bon goût).
Gros cube pierre ayant à un de ses angles une tête de hibou , à l’autre une tête de moine.
Comme en rang sur une étagère et de petites proportions, citons enfin : Bélier , Grenadier , Faisan, Corbeau , Soldat-tambour jouant, Tambour-major (tout passementé de verres polychromes), Clairon, Eléphant, Girafe, Lapin, Petit chien ( cadéou ), Renard, Furet.
Etc., etc.
C’est chez quelques-unes de ces dernières scupltures, des plus anciennes, que l’on peut observer déjà cet épiderme grisâtre granité qui parfait si étonnamment leur vieil aspect archéologique.
Si nous nous arrêtons, ce n’est pas que nous n’en ayons passé, et peut-être des meillleurs parce qu’ils sont des pires.
Vous le voyez d’abord au résumé de cette énumération, l’esprit autant que la nature de l’œuvre est libre et libéral. Il y domine logiquement, du cœur à la main, les symboles, les allégories, le plain-pied panthéiste des franchises et des égalités
SCULPTURE
populaires. C’est irraisonné, voudra-t on dire. Eh bien ce n’en serait alors que plus significatif, si, par le seul instinct ou sentiment non raisonné ou analysé soi-même des mythes, des légendes, des traditions et aspirations courantes de l’Humanité, ce simpte manouvrier se trouve mettre dans ses naïfs et informes produits ou éveiller chez les autres une pensée, un document philosophique et social, une invention et une sensation d’art. Nous ayons là une espèce de galerie d’histoire naturelle et universelle à la Bossuet et à la Gustave Doré.
Il s’y compte bien, par-ci, par-là, un saint, un ou deux curés et prélats accordés par impartialité de programme historique, par bonhomie et esprit de tolérance, surtout peut-être pour la décoration pittoresque, au personnel de cette collection qui doit être complète ; mais les maîtresses pièces, inventées, voulues, répétées et synthétiques relèvent à chaque pas, de l’origine et de la portée les plus larges. Parmi les figures sont placées, au premier rang de ces représentations, celles qui expriment^ d’un exemple typique, le soldat, l’artiste, le poète, le roi, le magistrat, le fonctionnaire quelconque* le paysan, le domestique. Remarquons, en passant, que l’on n’y rencontre point la Mort, dont la pensée est répulsive au génie méridional, autant qu’elle domine celui du nord. En revanche, toujours au même compte de la vie passionnée, notons le nombre des sujets auxquels la politique présente, future mais surtout la plus présente n’est point étrangère. La série des animaux, une des plus nombreuses et la moins rédhibitoire d’exécution, est sans doute la plus intéressante à divers
autres titres. Le genre même, il faut du reste le reconnaître, en dehors et dispense des plus grandes, plus sensibles, plus exigeantes difficultés, se prête mieux à la simplicité et à la diversité caractéristiques des sujets. Ici, l’en-deçà de l’exécution ajoute à l’au-delà du style, et ce qui peut manquer de vérité, d’exactitude telle quelle est avantageusement remplacé par la puissance et pour les effets surnaturels, fantastiques du plus barbare accent.
C. G.., un inénarrable manifestant de convictions légitimistes, possède, au premier tournant de rampe en pierre de son escalier Louis XIII, l’excellente sculpture sur bois par Jacques Bernus (1650-1728) d’un gros et bonasse chien de chasse. On l’aperçoit déjà de la rue, au moindre entrebâillement de la porte, dans l’attitude, étonnamment trompe-l’œil, de regarder, surveiller les allant-venant de la maison. Cette sorte de chef-d’œuvre fait, depuis près de deux siècles, l’admiration et la joie naïves, on le comprend, de ses compatriotes et aussi des étrangers touristes que l’on mène volontiers, c’està-dire non sans quelque fierté, à VOustaou dôu Tcinn (la maison du chien)... Voici qu’un jour je vois la pauvre bête coiffée d’une calotte blanche et copieusement cravatée de non moins blanc. — Qu’est ceci ? — « Eh ! m’apprend emphatiquement le propriétaire, c’est aujourd’hui « La Saint-Henri » donc: laquelle fête, chaque année, doit être célébrée aussi par mon célèbre chien. »
De Nieuwerkerke (comte de). — Il a fallu les bien particulières circonstances et surtout raisons intimes que l’on sait pour imposer l’étranger
SCULPTURE
porteur d’un pareil nom à la tête et en représentation d’un tel foyer esthétique que celui du musée du Louvre et des Beaux-arts français en. général. Le personnage n’était, de plus, qu’aussi médiocre comme artiste et administrateur que vulgairement décoratif comme tambour-major. Bon garçon du reste et couramment aimable. — Je déjeûnai avec lui chez le comte de Sartiges, revenu de son ambassade persane, en compagnie de Schaffer, drogmanînterprête de la Cour et professeur au Collège de France pour les langues orientales; du filsLehon et du prince Poniatowski, dont l’Opéra jouait alors le Pierre cle Médicis. Vers le café entrèrent le comte de Beuzeval et le consul Botta, l’extracteur de^Ninive. Le café pris je m’esbignais, mais de Sartiges me rattrape ainsi au tollet : « Ah ! mais non ; nous allons maintenant rausiquailler ; tant pis si ça vous ennuie, comme vous dites quand je vous prie vainement {sic) à déjeuner: vous êtes nécèssaire. » Et avec Poniatowski, à tour de rôle, nous lui plaquons des accords de piano sous ses improvisations ou rapsodies de violoniste non dépourvues d’agrément... Au bout d’une heure de ce métier je retentai de m’esbigner. «Vous oubliez, fait-il, que nous devons sortir ensemble : je vous emmène chez madame Lehon qui vaut fichtre bien la peine d’être vue, et ensuite il y a rendez-vous pris au Louvre, où de Nieuwerkerke, vient-il de nous inviter, attend le roi de Wurtemberg, désirant visiter spécialement les galeries des sculptures antiques, de la Benaissance et modernes. — Chez la maîtresse de Morny, — encore un comte ! — la plus belle des blondes, Cérès en personne, qu’entourait à ce moment une corbeille de femmes n’étant que jolies,
je tus présenté à titre d’invétéré sauvage, mais par-dessus le marché peintre, dessinateur, graveur, musicastre et même écrivailleur, pouvant revenir exhiber, si l’on m’en suppliait, des choses intéressantes. En sortant par un grand escalier, j’eus encore à admirer sur ses parois des peintures de Troyon. — Au Louvre (c’était un lundi, choisi, les salles étant fermées au public), nous pûmes circuler en pleine et intime liberté. Le souverain wurtembergeois offrait vraiment, en physique de l’emploi, un des plus beaux corps et une des plus belles figures devant lesquels des sujets puissent s’estomirer. Très simple et peu disert, il semblait de préférence écouter notre verbiage à tous; heureusement lui en aura-t-il échappé, devant certains sujets de nudités, des observations rien moins que purement esthétiques, mais, au contraire, fortement drolatiques.
Lorsque j’allai chercher, dans le cabinet même de M. le directeur et conservateur de l’établissement, une médaille obtenue au salon suivant et que j’avais commis la disgracieuseté, il est vrai, de ne pas être venu recevoir en distribution solennelle, les renierciments et expressions de modestie que je lui en adressai, ainsi qu’au marquis de Chennevières, directeur des Beaux-Arts, se trouvant là par* rencontre, furent assez sèchement relevés : « Vous ne nous devez rien, dirent-ils ; ceci n’est point de notre fait, mais exclusivement celui de votre jury. » Sur ce, ne faisant qu’un pas de la cour du Louvre au pont des Arts, et de là à l’Hôtel des monnaies, j’y.troquai {proh pudor ! ) mon lingot d’or contre cinq cents francs d’espèces vulgaires.
Après avoir, dans les derniers jours de gloire de
SCULPTURE
M. le surintendant des Beaux-Arts, assisté à. sa dernière réception, où il nous servit Mlle Rachel, exquise en toilette de ville crêpe de Chine violet, Je ne le revis plus, au terme de treize années, qu’à Rome, dans le Panthéon, devant la tombe de Raphaël, dont on avait, la veille, célébré le quatrocentenaire. Il s’était retiré dans la banlieue de Florence. Nous échangeâmes, comme entre revenants réciproquement étonnés et douteux, une vague salutation. Mais, rapprochement curieux, quelques pas plus loin, via ciel Seminario, même genre de salutation à échanger avec Claudiu.s Popelin, le maître émailliste, qu’avait épousé bel et bien, quoique secrètement, à ce que m’assurait son ami le graveur Gervais, la princesse Mathilde.
Charrier. — Un sculpteur, plus spécialement ornemaniste que statuaire, me demanda de lui désigner quelque sujet mi- allégorique ou symbolique» propre à une sorte de bas-reliel en format de plaque ronde grand module. Quoique non partisan, des illustrations d’un genre par un autre, je le précipitai illico sur celui que, par heureuse exception, offre si superlativement au double avantage de l’idée et de la plastique, la pièce des « Contemplations » (Livre troisième) intitulée « Ecrit sur un exemplaire de la Divina Comedia,,» et que tout artiste a pu au moins rêver depuis "longtemps.
C’est d’abord, dans l’ordre de succession du thème original, aussi succinct que substantiel,
« Une haute montagne emplissant r horizon ; » puis un
«... chêne ; et feus , dit-il, des autels et des prêtres
Et je jetai des bruits étranges dans les airs ; » puis un
lion rêvant dans les déserts ,
Parlant à la nuit sombre avec sa voix grondante ; »
puis une figure disant
« Maintenant je suis homme et je m'appelle Dante. »
La chose tut exécutée, se composant forcément en sens inverse, par séries d’épaisseurs superposées et décroissantes, mais présentant simultanément les objets l’un sur l’autre et non moins exacts et expressifs. D’abord, au milieu, en plein relief et debout, le personnage traditionnel du poète florentin, coupant en deux l’animal marchant et rugissant, derrière lequel l'arbre, accroché à un tertre, projette plus ou moins son branchage au-dessus de la figure, et enfin, en dernier méplat, presque une simple ligne dessinée, la montagne.
J’en parlai naturellement à Hugo, qui, par courtoisie au moins, se montra très flatté et m’accorda la faveur de lui présenter fauteur et l’ouvrage, l’un portant l’autre. De huit à dix heures du soir, rue Drouot, on peut penser si la séance fut intéressante, en nous valant à mon ami et moi, sur le sujet en question, la glose et les développements philosophiques et esthétiques de celui auquel la rédaction de la Revue des deux mondes refuse encore l’exéquatur de penseur.
Qui peut le plus veut le moins. — L’auteur du
David après le combat , du Gloria victis , du Génie des Arts , du .Quand même, pour Belfort, a remporté le prix de Rome et la grande médaille du Salon ; très - Jeune encore il a été décoré chevalier, puis officier
SCULPTURE
de la Légion d’honneur : le tout avec la simple et calme satisfaction de sa conscience. Mais le jour où, s’étant mis à exposer de la peinture en amateur, on lui a fait des offres d’achat, il en a éprouvé un contentement et une joie d’enfant ou de fou, jusqu’à tirer à sa propre gloire un feu d’artifice (sic) dans son jardin de la rue St-Didier.
Gare dessous. — Un groupe du général Dufour à cheval était mis au concours par la ville de Genève. L’un des concurrents refusa d’aller se promener, une après-midi, rentrant s’enfermer dans son atelier où, dit-il : « Il faudrait que je statuéquestrasse ! »
La petite ville de G..., qui manque d’eau à boire, a dépensé 20.000 fr. pour la gloire en bronze ou en marbre de son grand homme : soit 800 fr. pour la représentation des yeux, nez et bouche, et 19.200 fr. pourcelle.de beaucoup de perruque, de chapeau, de lunettes, cravate, jabot, habit, manchettes, gants, gilet, décorations, rubannerie, mercerie, quincaillerie, breloques, culottes, épée, jarretières, souliers, boucles, et quoi encore ?...
O Civilisation, voilà de tes barbaries ! —
Le comble de la popularité, le dernier mot de la gloire, du culte national les plus incontestables, consistent à représenter M. Thiers, Garibaldi, l’Alsace et la Lorraine en têtes de pipes, en pots ou en verres de bouteille, et à les remplir et vider de tabac, d’absinthe, de faux cognac.
Je dèmandais à un artiste statuaire, qu’un des récents Salons a consacré au premier rang, des renseignements sur la valeur intellectuelle d’un de ses confrères, notre ami commun : «Il tirerait plutôt, fit-il, du côté de Cadet-Roussel que du côté de Napoléon. »
Faute de s’entendre sur le point de vue, ma concierge ne veut pas admettre que je préfère les trente sous de plâtre de la petite Vénus de Nîmes, sans tête ni bras et avec une seule jambe* au gros lot d’argent de la Sapho de Pradier.
Monsieur V..., amateur d’art, a perdu ses illusions admiratives sur les statues en marbre de la Vénus de Milo et de la Victoire de Samothrace,que de mauvais plaisants lui avaient assuré être en sucre candi.
O si n’©st jamais trahi que par les siens. —
Lors du dernier centenaire de-J.-J. Rousseau, le 3 juillet 1878, un sculpteur genevois, qui porte un nom popularisé par son père dans la littérature locale, concourut pour le portrait en médaillon de l’illustre philosophe. Disons en passant qu’avec divers mérites de premier ordre il n’obtint que le second prix, pour n’avoir pas, comme l’avait fait le plus heureux de ses concurrents, coiffé son modèle d’une perruque officielle au lieu du simple bandeau de linge authentique. J’ajoute que d’œuvre pouvait bien manquer, ainsi qu’on va le voir du reste, de cette dose de conviction nécessaire en toutes choses vis-à-vis de son sujet, n’en déplaise aux sceptiques quand même. Un exemplaire m’en
SCULPTURE
fut offert, au dos duquel est écrite, de la main peu inspirée et encore moins respectueuse de l’auteur même, la note de biographie tintamaresque suivante :
« Jean-Jacques Rousseau, né en 1712. — Fils d’un horloger, il fit toujours beaucoup pour la montre, — Son père lui légua quelques bons conseils. — Il se distingua comme laquais, écuyer et musicien. — Il créa la méthode Galin-Paris-Chevé. — Ce fut lui qui donna l’idée de creuser le lac Léman pour y placer les scènes de a Nouvelle Héloïse. — Il a aussi inventé les hôpitaux pour y mettre ses enfants à l’abri de la misère. — Il a écrit pour et contre le théâtre, et se convertit au catholicisme pour avoir le plaisir de se refaire pro* testant, et il épousa une servante pour ne pas avoir à lui payer ses gages. — Quoique déguisé en Arménien et souffrant beaucoup de la vessie, il avait le caractère très désagréable, et l’on peut lui attribuer, en général, tout ce qui n’est pas la faute à Voltaire. — Mort en 1778, pour ne pas assister à la Révolution, qu’il avait préparée. — C. T. »
Pages d’histoire (peu chronologiques, drôlement bâclées, mais qui en valent bien de plus gourmées. )
PAR PERMISSION DES AUTORITÉS (responsables),