‹ La Légende dorée de Jacques de Voragine; nouvellement traduite en francais, avec introduction, notices, notes et recherches sur les sourcesChapitre 27 sur 73 · LES SEPT FRERES, FILS DE SAINTE FÉLICITÉ · texte numérisé non relu

LES SEPT FRERES, FILS DE SAINTE FÉLICITÉ

regardez le ciel, mes très chers, car c'est là que J.-C. nous attend. Combattez avec courage pour J.-C. et persistez dans son amour. » Quand le préfet eut entendu cela, il lui fit donner des soufflets. Et comme la mère et ses fils paraissaient très constants dans la foi, tous furent tués dans divers supplices sous les yeux de leur mère qui les encourageait. Cette sainte Félicité est appelée par saint Grégoire plus que martyre, parce qu'elle fut martyrisée sept fois dans ses enfants et la huitième fois dans son propre corps. Le même saint parle ainsi dans ses homélies : « Sainte Félicité qui, par sa foi, fut la servante de J.-C, devint aussi martyre du même J.-C. par sa prédication. Elle craignait de laisser vivre, après elle, les sept enfants qu'elle avait, autant que les parents charnels ont coutume de craindre de leur survivre. Elle enfanta dans l'esprit ceux qu'elle avait enfantés dans la chair, afin de donner à Dieu par ses paroles ceux <|u'elle avait donnés au monde par la chair. Ces enfants qu'elle savait être son sang, elle ne pouvait les voir mourir sans douleur, mais elle avait dans le cœur un amour si fort qu'elle put surmonter la douleur corporelle. Aussi ai-jebien raison d'appeler cette femme plus qu'une martyre, car elle mourut autant de fois et avec tant de douleur qu'elle avait de fils. Après avoir mérité tous ces martyres, elle obtint pour elle aussi la palme victorieuse des martyrs ; car ce ii*était pas assez pour l'amour qu'elle portait à J.-C. que de mourir une seule fois. » — Ils souflFrirent vers l'an du Seigneur HO.

L'interprétation de Saincte Théodore. — Théodore est dicte atheos, c'est-à-dire Dieu. Et de oraison, et ce vault autant adiré comme oraison a Dieu. Car elle oura et depria tant Dieu que le pechie quelle avoit fait lui fust pardonne.

Théodore était une femme mariée et de noble extraction. Du temps de l'empereur Zenon, elle habitait Alexandrie avec son époux, homme riche et craignant Dieu. Or, le démon, jaloux de la sainteté de Théodore, enflamma un riche de concupiscence pour elle. Il la fatiguait de messages répétés et de présents afin de la faire consentir à sa passion ; mais elle renvoyait ses messagers avec dédain et méprisait ses présents. Il la tourmentait au point de ne lui laisser aucun instant de repos et peu s'en fallut qu'elle en perdît la vie. Enfin il lui adressa une magicienne, — qui l'exhortait beaucoup à avoir pitié de cet homme et à se rendre à ses désirs. Or, comme Théodore ré- y pondait que jamais elle ne commettrait un péché si F énorme sous les yeux de Dieu qui voit tout, la magicienne ajouta : « Tout ce qu'on fait de jour, Dieu le sait certainement et le voit, mais tout ce qui se passe sur le soir et après le soleil couché. Dieu ne le voit pas du tout. » Et la jeune femme dit à la magicienne : « Est-ce que tu dis la vérité ? » « Oui, répondit-elle,

* II y avait une église du nom de celle sainte, à Paris, rue des Postes. Sa vie est lirée de Mëlaj)lirasle. Surius et Leponianus Ki rapportent.

je disla vérité. » Théodore, trompée par les paroles de cette femme, lui dit de faire venir Thomme chez elle vers le soir et qu'elle accomplirait sa volonté. La magicienne ayant rapporté cela, cet homme entra dans des transports de joie ; il vint chez Théodore à rheure qu'elle avait indiquée, commit un crime avec elle et se retira. Mais Théodore rentrant en soi-même versait des larmes très amères, et se frappait la fi- ^re en disant : « Âh ! malheur à moi ! j'ai perdu mon âme ; j'ai détruit ce qui me rendait belle. » Son mari, revenu à la maison, voyant sa femme dans la désolation et dans les pleurs, sans en connaître la cause, s'efforçait de la consoler : mais elle ne voulait accepter aucune consolation. Le matin étant venu, die alla à un monastère de religieuses et demanda à Tabbesse si Dieu pouvait avoir connaissance d'un crime grave qu'elle avait commis à la chute du jour. L'abbesse lui répondit : « Rien ne peut être caché à Dieu qui sait et voit tout ce qui se passe, à telle heure que ce soit. » Théodore pleura amèrement et dit: « Donnez-moi le livre du saint Evangile, afin que moi-même je tire mon sort. » Et en ouvrant le livre, elle trouva ces mots : « Quod scripsi, scripsi, ce que j'ai écrit, je l'ai écrit. » Elle revint à sa maison et un jour, pendant que son mari était absent, elle se coupa la chevelure, prit les habits de son mari et alla en toute hâte à un monastère de moines éloigné de huit milles ; elle demanda à être reçue dans la communauté et l'obtint. Quand on lui demanda son nom, elle répondit qu'elle s'appelait Théodore. Elle s'acquittait en toute humilité de ce qu'on lui donnait à faire, et son II. ir»

service étail agréable à tout le inonde. Or, quelques années après, Tabbé appela frère Théodore, et lui commanda d'atteler les bœufs et d'aller chercher de Thuile à la ville. Quant à son mari, il pleurait beaucoup dans la crainte que sa femme ne fût partie avec un autre homme. Et voici que l'ange du Seigneur lui dit : « Lève-toi dès le matin ; reste dans la rue du martyre de saint Pierre, apôtre, et celle qui viendra au-devant de toi, ce sera ton épouse. » Après quoi, Théodore vint avec des chameaux ; elle vit et reconnut alors son mari et se dit en elle-même. « Hélas ! mon bon mari, que de peines je me donne pour être délivrée du péché que j'ai commis conJLre toi ! » El ((uand elle se fut approchée, elle le salua en disant : « Joie à mon seigneur. » Or, il ne la reconnut point, mais après avoir attendu très longtemps et s'être dit qu'il avait été trompé, une voix se fit entendre qui lui dit : « Celui qui t*a salué hier matin, était ton épouse. »

La bienheureuse Théodore était d'une telle sainteté qu'elle opérait beaucoup de miracles : car elle arracha un homme de la gueule d'une bête féroce qui l'avait lacéré, et le ressuscita par ses prières. Elle poursuivit elle-même Tanimal, le maudit : et il tomba mort aussitôt. Mais le diable qui ne voulait point supporter sa sainteté lui apparut : « Prosliluée plus qu'aucune autre, lui dit-il, adultère, tu as quitté ton mari pour venir ici et me mépriser ; par toutes mes terribles puissances, je te livrerai des combats, et si je ne te fais renier le crucifié, tu pourras dire que ce n'est pas moi qui t*attaque, » Mais elle fit le signe de la croix

sur elle et à Finstant le démon disparut. Une autre fois, elle revenait de la ville avec des chameaux ; ayant reçu rhospitalité dans un endroit, une jeune fille vint la trouver la nuit et lui dit : « Dors avec moi. » Théodore l'ayant repoussée avec dédain, cette fille en alla trouver un autre qui était couché au même lieu. Or, quand elle se vit enceinte, on lui demanda de qui elle avait conçu, elle dit : « C'est le moine Théodore qui a dormi avec moi, » L'enfant étant né, on le porta à l'abbé du monastère. Celui-ci, après avoir tancé Théodore qui réclamait son indulgence, lui mit l'enfant sur les épaules et la chassa du monaslère. Or, elle ï^la pendant sept ans hors du cloître, et elle nourrit l'enfant du lait des troupeaux. Le diable, jaloux d'une *ï grande patience, se présenta devant elle sous les •rails de son mari : « Que faites-vous ici, ma dame? lui dit-il. Voici que je languis pour vous, et ne puis trouver aucune consolation ; venez donc, ma lumière ; quand vous auriez fait le mal avec un autre homme, J* vous le pardonne. » Mais celle-ci, persiiadée que ^^lait son mari, lui répondit : « Je ne demeurerai plus désormais avec vous ; parce que le fils de Jean le soldat a couché avec moi, et je veux faire pénitence ^ic la, faute que j'ai commise envers vous. » Puis elle se mit en prières et aussitôt la vision disparut : elle reconnut alors que c'était le démon. Une autre fois encore le diable voulut TefFrayer; car les démons se présentèrent à elle sous la forme de hètos terribles et jly avait un homme qui les excitait en disant : « Mangez cette prostituée. » Mais elle pria et les bétes disparurent. Une autre fois, c'était une troupe de sol-

dats qui venaient conduits par un prince que les autres adoraient, et les soldats dirent à Théodore : « Lève-toi et adore notre prince. » Elle répondit : « J'adore le Seijçneur Dieu. » Lorsqu'on eut rapporté cela au prince, il la fît amener et battre jusqu'à la croire morte; après quoi toute la foule s'évanouit. Une autre fois encore, elle vit auprès d'elle une quantité d'or; mais elle prit la fuite en se signant et se recommandant à Dieu. Un jour, elle vit un homme qui portait une corbeille pleine de toutes sortes de mets et cet homme lui dit: « Le prince qui t'a frappé m'a chargé de te dire : Prends et mange, car il t'a maltraité par ignorance. » Alors elle se signa et tout disparut. Après sept ans révolus, l'abbé, en considération de sa patience, la réconcilia et la fit entrer dans le monastère avec son enfant. Quand elle y eut passé deux ans, de manière à ne mériter que des éloges, elle pritl'enfant^^ et s'enferma avec lui dans sa cellule. L'abbé, qui eiw^ fut informé, envoya quelques moines écouter avec I^ plus grande attention ce qu'elle pouvait dire avec c enfant. Or, elle le serra dans ses bras et le baisa disant: « Mon fils bien-aimé, le temps de ma vies' écoulé, je te laisse à Dieu ; qu'il soit ton père et t soutien, fils chéri ; vis dans la pratique du jeûne et la prière, et sers tes frères avec dévouement. » En c//sant ces mots, elle rendit l'esprit et s'endormit heureusement dans le Seigneur vers Tan de J.-C. 470. A cette vue, l'enfant se mit à verser d'abondantes larmes. Or, cette nuit-là môme, l'abbé du monastère eut la vision suivante : On faisait des préparatifs pour des noces magnifiques auxquelles se rendaient les ordres

des anges, des prophètes, des martyrs et de tous les saints : au milieu d'eux, une femme marchait seule, environnée d'une gloire ineffable : arrivée au lieu du festin, elle s'assit sur un lit et tous les assistants étaient pleins d'attention pour elle, quand se fit entendre une voix qui disait : « Celui-ci est le père Théodore qui a été accusé faussement d'avoir eu un enfant. Sept ans se sont écoulés depuis cette époque; et elle a été châtiée pour avoir souillé le lit de son mari. » L'abbé, à son réveil, se hâta d'aller avec les frères à la cellule de Théodore qu'il trouva déjà morte. Après être entrés, ils la découvrirent et trouvèrent que c'était une femme. Aussitôt l'abbé envoya chercher le père de la fille qui avait sali la réputation de Théodore et il lui dit : « L'homme de ta fille est mort » ; et en dtant les vêtements, le père reconnut que c'était uue femme.

Quand on apprit cela, il y eut uue grande et générale frayeur; alors Tai^ge du Seigneur parla ainsi à l'abbé : « Lève-toi vite, prends un cheval et cours à la ville, et celui que tu rencontreras prends-le et le ramène avec toi. » Il était sur le chemin, quand un homme accourut au-^devan( de lui. L'abbé lui ayant demandé où il allait, cet homme lui dit : « Ma femme est morte et je vais la voir. » Et Tabbé fit monter à cheval avec lui le mari de Théodore; quand ils furent arrivés, ils pleurèrent beaucoup et ils Tensevelirent avec de grands honneurs. Alors le mari de Théodore prit la cellule de sa femme, où il resta jusqu'au moment qu'il s'endormit dans le Seigneur. L'enfant de Théodore suivit les avis de sa nourrice et se fil remarn. 15-

quer par une entière honnêteté de mœurs, de sorte qu'à la mort de Tabbé, il fut élu à Tunanimité pour le remplacer.

Alexis vient de a, qui veut dire beaucoup, et lexis, qui signifie sermon. De là Alexis, qui est très fort sur la parole de Dieu.

Alexis fut le fils d'Euphémien, homme d'une haute noblesse à Rome, et le premier à la cour de l'empereur : il avait pour ser\âteurs trois mille jeunes esclaves revêtus de ceintures d'or et d'habits de soie. Or, le préfet Euphémien était rempli de miséricorde, et tous les jours, dans sa maison, on dressait trois tables pour les pauvres, les orphelins, les veuves et les pèlelins qu'il servait avec empressement ; et à l'heure de none, il prenait lui-même son repas dans la crainte (lu Seigneur avec des personnages religieux. Sa femme nommée Aglaë avait la même dévotion et les mêmes ijoûts. Or, comme ils n'avaient point d'enfant, à leurs prières Dieu accorda un fils, après la naissance du- (juel ils prirent la ferme résolution de vivre désormais dans la chasteté. L'enfant fut instruit dans les sciences libérales, et après avoir brillé dans tous les arts de la philosophie, et avoir atteint Tâge de puberté, on luS choisit une épouse de la maison de l'empereur et oi^ le maria. Arriva Thcure de la nuit où il alla avec soi m

* Sigcbcrt do Gemblours, Chron.an.y i05.

^'pouse dans la chanibre nuptiale : alors le saint jeune Homme commença par instruire cette jeune personne de la crainte de Dieu, et à la porter à conserver la pudeur de la virginité. Ensuite il lui donna son anneau d'or et le bout de la ceinture qu'il portait en lui disant de les conserver : « Reçois ceci, el conserve-le lant ^|u*il plaira à Dieu, et que le Seigneur soit entre nous. » Après quoi il prit de ses biens, alla à la mer ^t s'embarqua à la dérobée sur un vaisseau qui faisait voile pour Laodicée, d'où il partit pour Edesse, ville de Syrie, dans laquelle on conservait un portrait de ^otre-Seigneur J.-C. peint sur un linge sans que ' homme y ait mis la main. Quand il y fut arrivé, il distribua aux pauvres tout ce qu'il avait apporté avec ^^iy puis se revêtant de mauvais habits, il commença P^r se joindre aux autres pauvres qui restaient sous le Perche de l'église de la Vierge Marie. 11 gardait des ^^*inônes ce qui pouvait lui suffire ; le reste, il ledon- '^^U aux pauvres. Cependant, son père, inconsolable ^^ la disparition de son fils, envoya ses serviteurs P^ï* tous pays, afin de le chercher avec soin. Quelques- ^^s vinrent à Edesse et Alexis les reconnut ; mais eux ^^ le reconnurent point, et même ils lui donnèrent ; ^U.mône comme aux autres pauvres. En l'acceptant, " Rendit grâces à Dieu en disant : « Je vous rends î'^^ces, dit-il, Seigneur, de ce que vous m'avez fait '^^^cvoir l'aumône de mes serviteurs. » A leur retour, ^^ annoncèrent au père qu'on n'avait pu le trouver en ^^^un lieu. Quant à sa mère, à partir du jour de son ^J)art, elle étendit un sac sur le pavé de sa chambre, ^^* au milieu de ses veilles, elle poussait ces cris la-

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mentablcs : « Toujours je demeurerai ici dans le deuil, jusqu'à ce que j'aie retrouvé mon fils, » Pour son épouse, elle dît à sa belle-mère : » Jusqu'à ce quo j'entende parler de mon très cher époux, semblable à une tourterelle, je resterai dans la solitude avec vous. » Or, la dix-septième année qu'Alexis demeurait dans le service de Dieu sous le porche dont il a été question plus haut, une image de la Sainte Vierge qui se trouvait là, dit enfin au custode de l'église : « Fais entrer l'homme de Dieu, parce qu'il est digne duroyaumedu ciel el l'Esprit divin repose sur lui : sa prière s'élève comme Tencens en la présence de Dieu. » Et comme le custode ne savait de qui la Vierge parlait, elle ajouta : « C'est celui qui est assis dehors sous le porche. » Alors le custode se hâta de sortir et fit entrer Alexis dans l'église. Ce fait étant venu à la connaissance du public, on se mit à lui donner des marques de vénération ; mais Alexis, fuyant la vaine gloire, quitta Edesse et vint à Laodicée, où il s'embarqua dans l'intention d'aller à Tharse de Cilicie ; cependant Dieu en disposa autrement, car le navire, poussé parle vent, aborda an port do Rome. Quand Alexis eut vu cela, il se dit (Ml lui-même : « Je resterai inconnu dans la maison de mon p^ve. et je ne serai à charge à aucun autre. » Il rencontra son père qui revenait du palais entouré d'une multitude de gens obséquieux, et il se mita lui crier : « Serviteur de Dieu, je suis un pèlerin, fais-moi recevoir dans ta maison, el laisse-moi me nourrir des miettes de ta table, afin que le Seigneur daigne avoir pitié de toi, à ton tour, qui es pèlerin aussi. » En entendant ces mots, le père, par amour

pour son fils, riiitroduisit chez lui ; il lui donna un lîea particulier dans sa maison, lui envoya de la nourriture de sa table ; en chargeant quelqu'un d'avoir soin (le lui. Alexis persévérait dans la prière, macérait son corps par les jertnes et par les veilles. Les seniteurs de la maison se moquaient de lui à tout instant; souvent ils lui jetaient sur la tête Teau qui îivail servi, et l'accablaient d'injures : mais il supportait tout avec une grande patience. Il demeura donc inconnu de la sorte pendant dix-sept ans dans la maison (le son père.

Ayant vu en esprit que le terme de sa vie était proche, il demanda du papier et de l'encre, et il écrivit le récit de toute sa vie. Un jour de dimanche, après la messe solennelle, une voix se fît entendre dans le sanctuaire en disant : « Venez à moi, vous tous qui travaillez et qui êtes fatigués et je vous soulagerai. » Quand on entendit cela, on fut effrayé; tout le monde se jeta la face contre terre, quand pour la seconde fois, la voix se fit entendre et dit : « Cherchez l'homme de Dieu afin qu'il prie pour Rome. » Les recherches n'ayant abouti à rien, la voix dit de nouveau : « C'est clans la maison d'Euphémien que vous devez chercher. » On s'informa auprès de lui, et il dit qu'il ne savait pas de qui on voulait parler. Alors les empereurs Arcadius et Honorius vinrent avec le pape Innocent à la maison d'Euphémien : et voilà que celui qui rtait chargé d'Alexis vint trouver son maître et lui (lire : « Voyez, Seigneur, si ce ne serait pas notre pèlerin ; car vraiment c'est un homme d'une grande palience. » Euphémien courut aussitôt, mais il le trouva

mort : il vit sa figure toute resplendissante comme celle d'un ange : ensuite il voulut prendre le papier qu'il avait dans la main, mais il ne put l'ôter. En sortant il raconta ces détails aux empereurs et aux pontifes qui, étant entrés dans le lieu où gisait le pèlerin, dirent : « Quoique pécheurs, nous avons cependant le gouvernement du royaume ; et l'un de nous a la charge du gouvernement pastoral de TEglise universelle, donne-nous donc ce papier afin que nous sachions ce qui y est écrit. » Le pape s'approchant prit le papier, que le défunt laissa aussitôt échapper, et il le fit lire devant tout le peuple, en présence du père lui-même. Alors Euphémien, qui entendait cela, fut saisi d'une violente douleur; il perdit connaissance et tomba pâmé sur la terre. Revenu un peu à lui, il déchira ses vêtements, s'arracha les cheveux blanchis, se tira la barbe, et se déchira lui-même de ses propres mains, puis se jetant sur le corps de son fils, il criait : « Malheureux que je suis I pourquoi, mon fils, pourquoi m'as-tu centriste de la sorte? pourquoi pendant tant d'années m'as- tu plongé dans la douleur et les gémissements ? Ah ! que je suis malheureux de te voir, toi, le bâton de ma vieillesse, étendu sur un grabat ! tu ne parles pas : ah I misérable que je suis ! quelle consolation pourrai-je jamais goûter maintenant?» Sa mère en entendant cela, semblable à une lionne qui a brisé le piège où elle était prise, s'arrache les vêtements, se rue échevelée, lève les yeux au ciel, et comme la foule était si épaissi** ((u'elle ne pouvait arriver jusqu'au saint corps, elle* (riait : « Laissez-moi passer, que je voie mon fils, que

je voie la consolation de mon âme, celui qui a sucé roes mamelles. » Arrivée au corps, elle se jeta sur lui en criant : « Quel malheur pour moi ! mon fils, la lunaièrede mes yeux, qu'as-tu fait là? pourquoi avoir agi si cruellement envers nous? Tu voyais ton père et ta malheureuse mère en larmes, et tu ne te faisais pas connaître à nous ! Tes esclaves t'injuriaient et tu le supportais ! » Et à chaque instant elle se jetait sur le <^rps, tantôt étendant les bras sur lui, tantôt caressant de ses mains ce visage angélique, tantôt l'embrasant : a Pleurez tous avec moi, s'écriait-elle ; puisque, P^i)dant dix-sept ans, je l'ai eu dans ma maison et J^ n'ai pas su que ce fût mon fils. Et encore il y avait ^^s esclaves qui l'insultaient et qui l'outrageaient en ^^ souffletant ! Suis-je malheureuse ! qui donnera à ''^^s yeux une fontaine de larmes pour pleurer nuit et Jour celui qui est la douleur de mon âme ? » La femme ^ Alexis, vêtue d'habits de deuil, accourut baignée de ^''ïïies. « Quel malheur pour moi! quelle désolation! ^^ voici veuve, je n'ai plus personne à regarder et ' ^ï* lequel j'aie à lever les yeux. Mon miroir est brisé, ^tijet de mon espoir a péri. Aujourd'hui commence ^^Vtr moi une douleur qui n'aura point de fin. » Le P^Viple témoin de ce spectacle versait d'abondantes ^^tnes. Alors le pontife et les empereurs avec lui pla- ^^^ent le corps sur un riche brancard, jet le conduisi- ^^it au milieu de la ville. On annonçait au peuple *^'on avait trouvé l'homme de Dieu que tous les ci- ^^^ens recherchaient. Tout le monde courait au-devant ^^ saint. Y avait-il un infirme? il touchait ce très ^^int corps, et aussitôt il était guéri ; les aveugles re-

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couvraient la vue, les possédés du démon étaient délivrés ; tous ceux qui étaient souffrants de n'importe quelle infirmité recevaient guérison. Les empereurs, à la vue de tous ces prodiges, voulurent porter euxmêmes, avec le souverain pontife, le lit funèbre, pour être sanctifiés aussi par ce corps saint. Alors lesempereui's firent jeter une grande quantité d'or et d'argent sur les places publiques, afin que la foule, attirée par Tappât de celte monnaie, laissât parvenir le corps du saint jusqu'à Téglise. Mais la populace qui ne tint aucun compte de l'argent, se portait de plus en plus auprès du corps saint pour le toucher. Enfin ce fut après de grandes difficultés qu'on parvint à le conduire à l'église de saint Boniface, martyr; on l'y laissa sept jours qui furent consacrés à la prière. Pendant ce temps on éleva un tombeau avec de l'or et des pierres précieuses de toute nature, et on y plaça le saint corps avec grande vénération. Il en émanait une odeur si suave que toui le monde le pensait plein d'aromates. Or, saint Alexis mourut le 16 des calendes d'août, vers l'an 398.

Mara^uerite est ainsi appelée d'une pierre précieuse blanche, petite et remplie de vertus. Ainsi sainte Marguerite fui blanche par virginité, petite par humilité, vertueuse par ropéralion des miracles. On dit que cette pierre a la vertu d'arrêter le sang, de modérer les passions du cceur, et de conforter Tesprit. De même sainte Marjj^uerite eut vertu contre l'effusion de son sang par constance, parce (Qu'elle posséda une grande

constance daDS son martyre ; elle eut vertu contre les passions du cœur, c'est-à-dire, contre la tentation du démon qui fut vaiDca par elle : elle eut vertu pour conforter son esprit, par la doctrine avec laquelle elle affermit le cœur de plusieurs et les convertit à la foi. Théotime*, homme érudit^ a écrit sn légende.

Marguerite, citoyenne d'Antioche, fut fille de Théodose, alias iCdesius, patriarche des gentils. Elle fut confiée à une nourrice; et quand elle eut atteint Tâge de raison, elle fut baptisée et c'est pour cela qu'elle était grandement haïe de son père. Parvenue à l'âge de quinze ans, elle gardait un jour, avec d'autres jeunes vierges, les brebis de sa nourrice, quand le préfet Olibrius, passant par là et voyant une jeune personne si belle, s'éprit d*aniour pour elle et lui dépêcha ses esclaves en disant : « Allez et saisissez-vous d'elle : si elle est de condition libre, je la prendrai pour ma femme; si elle est esclave, j'en ferai ma concubine. » Quand elle eut été amenée en sa présence, il s'informa de sa famille, de son nom et de sa religion. Or, elle répondit qu'elle était noble de naissance, Marguerite de nom, et chrétienne de religion. Le préfet lui dit : « Les deux premières qualités te conviennent fort bien, savoir: que tu sois noble, et que lu sois réellement une très belle marguerite; mais la troisième ne te convient pas, savoir : qu'une jeune personne si belle et si noble ait pour Dieu un crucifié. » « D'où, sais-tu, répondit

* Ce Théotime aurait été, dit-on, témoin oculaire des faits rapportés ici. Un bréviaire espagnol les raconte aussi sous le aom de sainte Marine qui serait la même que sainte Marguerite (Cf. Bivar sur Dexter).

Marguerite, que le Christ a été crucifié? » Olibrius reprit : « Je l'ai appris des livres des chrétiens. » Marguerite lui dit : « Puisque tu as lu le châtiment et la gloire de J.-C, pourquoi rougirais-tu de croire un point et de rejeter l'autre? » Et comme Marguerite avançait que J.-C. avait été crucifié de son plein gré pour nous racheter, et qu'elle affirmait qu'il vivait maintenant dans l'éternité, ce préfet en colère la fit jeter en prison; mais le lendemain, il la fit appeler en sa présence et lui dit : « Jeune fille frivole, aie pitié de ta beauté, et adore nos Dieux pour que tu sois heureuse. » Elle répondit : « J'adorecelui devant lequel la terre tremble, la mer s'agite, et toutes les créatures sont dans la crainte. » Le préfet lui dit : « Si tu ne m'obéis, je ferai déchirer ton corps. » Marguerite répondit : « J.-C. s'est livré à la mort pour moi, eh bien ! je désire aussi mourir pour lui. » Alors le préfet la fit suspendre au chevalet ; puis il la fit battre d'abord avec des verges, ensuite avec des peignes de fer, si cruellement, que ses os étaient dénudés, et que le sang ruisselait de son corps comme de la fontaine la plus limpide. Or, ceux qui étaient là pleuraient et disaient : (( 0 Marguerite, vraiment nous avons compassion de toi, en voyant déchirer si cruellement ton corps. Quelle beauté tu as perdue à cause de ton incrédulité! cependant il en est temps encore, crois, et tu vivras. » Elle leur répondit : « O mauvais conseillers, retirez-vous, et vous en allez; ce tourment de la (liair est le sakit de l'âme », et elle dit au préfet : « Chien impudent et lion insatiable, tu as pouvoir sur l(» corps, mais J.-C. se réserve TAme. » Or, le préfet se

couvrait la figure avec sa chlamyde, car il ne pouvait supporter la vue d'une telle effusion de sang. II la fit ensuite détacher et ordonna de l'enfermer dans une prison, où une clarté merveilleuse se répandit. Pendant qu'elle était dans son cachot, elle pria le Seigneur de lui montrer, sous une forme visible, l'ennemi avec lequel elle avait à combattre*; et voici qu'un dragon effroyable lui apparut ; comme il s'élançait pour la dévorer, elle fit un signe de croix, et le monstre disparut : ou bien, d'après ce qu'on lit ailleurs, il lui mit sa gueule sur la tête et la langue sur le talon et l'avala à l'instant ; mais pendant qu'il voulait l'absorber, elle se munit du signe de la croix, ce qui fit crever le dragon, et la vierge sortit saine et sauve. Mais ce qu'on rapporte du dragon qui la dévora et qui creva est regardé comme apocryphe et de peu de valeur.

Le diable vint encore pour tromper Marguerite, en prenant une forme humaine. A sa vue, elle se mit en prières, et après s'être levée, le diable s'approcha d'elle et lui prenant la main : « Tout ce que tu as fait, lui dit-il, est bien suffisant : ne t'occupes plus donc de ma personne. ») Mais Marguerite le prit par la tête, le jeta par terre sous elle, et lui posant le pied droit sur le crâne, elle dit : « Sois écrasé, superbe démon, sous les pieds d'une femme. » Le démon criait : « 0 bienheureuse Marguerite, je suis vaincu ! si un jeune homme l'avait emporté sur moi, je ne m'en serais pas préoccupé ; mais me voici vaincu par une jeune fille ; et j'en suis d'autant plus affligé que ton père et ta mère ont été mes amis. » Alors elle le força à dire pour quel motif il était verni. Il n'^pondil qu'il était

venu pour lui conseiller d'obéir aux avis du président. Elle le força encore à dire pourquoi il employait tant de manières pour tenter les chrétiens. Il répondit qu'il avait naturellement de la haine contre les hommes vertueux, et bien qu'il en fût souvent repoussé, il était acharné à les séduire : et comme il était jaloux, à l'égard des hommes de la félicité qu'il avait perdue, sans pouvoir la recouvrer, il n'avait cependant pour 'but que de la ravir aux autres. Et il ajouta que Salomon renferma une multitude infinie de démons dans un vase, et qu*après sa mort ces esprits malins jetaient du feu de ce vase ; les hommes, dans l'idée qu'un grand trésor y était renfermé, le brisèrent : et les démons qui en sortirent remplirent les airs. Quand il eut dit ces mots, la vierge leva le pied et lui dit : « Fuis, misérable », et aussitôt le démon disparut. Marguerite resta rassurée ; car puisqu'elle avait vaincu le chef, elle aurait sans aucun doute le dessus sur le ministre. Le lendemain, le peuple étant rassemblé, elle fut amenée en la présence du juge, et comme elle refusait avec mépris de sacrifier, elle fut dépouillée, et son corps fut brûlé avec des torches enflammées; de telle sorte que tout le monde s'étonnait qu'une fille si délicate pût supporter autant de tourments. Ensuite' il la fit lier et jeter dans un bassin plein d'eau, afin que ce changement de supplice augmentât la violence de la douleur : mais à Tinstant la terre trembla et la jeune fille en sortit saine, à la vue de tous. Alors cinq mille hommes crurent et furent condamnés à être décapités pour le nom de J.-C. Le préfet, dans la crainte que les autres ne se convertissent, fit de suite couper

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