‹ La légende du Parnasse contemporainChapitre 32 sur 36 · LA FEMME ADULTÈRE · texte numérisé non relu

LA FEMME ADULTÈRE

Un vieillard est assis dans Tombre sur un banc. Autour de lui la salle est immense et déserte. On pourrait voir au loin par la fenêtre ouverte Jérusalem rougir sous le soleil tombant.

L'œil clos, les bras croisés, et sans qu'un poil ne bouge De sa barbe touff'ue ou de ses blancs sourcils, Cet homme a l'air d'un mort qui se tiendrait assis, Tant sa forme est rigide en sa tunique rouge.

Mais sous la dureté livide de la chair Se débat en hurlant l'angoisse intérieure.

Comme un chacal captif qui miaule et qui pleure Bondit sans l'ébranler dans sa cage de fer.

Il voit en son esprit, Dieu voulant qu'ille voie, Hommes, femmes, enfants que Ton tient par la main. Tout un peuple courir sur le même chemin Avec des cris de haine et des clameurs de joie.

Devant la multitude une femme s*enfuit, Frissonnante, éperdue, et courbant vers la terre Le front déshonoré de la femme adultère Que lapident déjà la menace et le bruit.

Elle fuit, demie nue, et sa pudeur tardive Sous des lambeaux pressés de ses voiles épars Voudrait cacher aux yeux braqués de toutes parts La beauté déplorable où leur fureur s'avive.

Parfois elle s'arrête et tombe à deux genoux, Tendant les mains, criant, plus morte que vivante. Les suprêmes appels que la détresse invente ; Mais le peuple hideux amasse des cailloux.

Le vieillard voit cela sans lever la paupière. Son chef n'a point tremblé. Son sein ne s'enfle pas. Seulement, de sa manche il tire un maigre bras, Comme pour ramasser et lancer une pierre.

Alors la porte s'ouvre, et, debout sur le seuil. Ayant le flamboiement du couchant derrière elle, Une femme apparaît, blanche et surnaturelle, Le sourire à la lèvre et Textase dans Tœil.

Le vieillard, en sursaut, se dresse vers la porte ! Il regarde et s'étonne, il touche et ne croit pas ; Puis^ les deux bras au ciel, et reculant d'un pas : « Dieu de Jacob, dit-il, que nous veut cette morte?

— Morte ? non, prêtez-moi l'oreille, ouvrez les yeux. J'étais morte en naissant, mais ce jour me délivre, Et mille nouveaux-nés ont moins d'heures à vivre Que je ne compterai de siècles dans les cieux !

— Tu vis ! qui l'a permis ? Par quels juges absoute. OfFenses-tu mon seuil de ton pied criminel ?

O Seigneur 1 n'est-il plus de lois dans Israël ? O peuple ! n'est-il plus de pierres sur la route ?

— Un nouveau laboureur ensemence les champs Le Fils pardonne à ceux que le Père châtie, Et pour que son Eglise, un jour, en soit bâtie, Les cailloux du chemin ne seront plus méchants.

28o JLA LÉGENDE

Il a dit : a Qu'il lui jette une première pierre, « Celui-là d'entre vous qui vécut sans péché ! » Un scribe qui tenait un pavé la lâché ; Et sur les pieds du Christ j*ai béni la poussière.

— Le Christ, dis-tu ? Quel est ce prophète subUl Qui du péché de Tun fait à 1 autre un refuge ? C*est la Loi qui condamne, et, parce que le juge N'était pas innocent, le coupable lest-il?

— Aux yeux du Rédempteur ineffable qui donne A notre antique nuit laube d*un nouveau jour, Et qui, haï de tous, ofïre à tous son amour, Le pardon est meilleur que Téquité n'est bonne.

— Moi seul, à qui justice était due en effet. J'aurais pu pardonner. Mais lui, d'où vient qu'il lose ? De quel droit se £aiit-il arbitre dans ma cause. Puisqu'il n^ pas souffert du mal que tu m as foit ?

Est ce lui qui t aima, jeune et belle, de sorte Qu'ayant livré la charge en or de trois chameaux, Il posséda l'épouse avec qui plus de maux Qu'il n'avait de deniers entrèrent par sa porte ?

A-t-il, pendant quatre ans, savouré le poison De ta voix qui mentait, et béni le mensonge ? A-t-il, quand vint le jour où le soupçon nous ronge, Comme on traque un renard, guetté la trahison ?

Non, c'est moi qui, jaloux, furtif, l'œil aux serrures,

T'ai vue enfin livrer aux plaisirs d'un amant

Et ta ceinture d'or, et ton beau vêtement,

Et ton flanc découvert plus beau que les parures.

C'est à moi que, féconde en des bras dissolus, Cependant que, vieillard étonné d'être père.

Je m'enorgueillissais de notre lit prospère, Tu donnas des enfants que je n'embrasse plus !

Ah ! quand tous mes agneaux bêlent dans mon étable. Quand il ne manque pas à ma vigne un raisin.

Au larron qui pilla les trésors du voisin Je puis facilement me montrer charitable !

Mais ils sont moins cléments, ceux à qui l'on fit tort ; Le voleur subira la prison et l'amende.

Donc, plus dépouillé qu'eux, j'approuve et je demande Que, pesant le dommage^ on m'accorde ta mort.

Les festins te plaisaient après les chocs d'épées ; Tu domptais, jeune dieu ! les cœurs de vierge aussi, Quand sur tes bras charmants noirs d'un sang épaissi. Roulaient les boucles d*or de ton casque échappées !

Mais frémis à ton tour ! Le glaive enfin se dresse Qui percera ton sein comme un sein d'enfant nu ; Car lamazone vient qui n'a jamais connu La peur ni la tendresse ! »

Telle en sa course, hélas 1 qui n'eut point de retour, Par dessus les fracas criait la vierge fîère ; Elle ne savait pas qu'avant la fin du jour.

Mourante, elle mordrait la sanglante poussière, En jetant au vainqueur beau comme une guerrière Un regard moins chargé de haine que d'amour I

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