DISPARITION 1)K LA. LÈPRE
tion européenne, môme dans sa pleine vigueur, ne sera pas au plus petit degré une sauvegarde.
Il y a encore dans certaines de ces colonies des légions d'immigrants employés à la culture, et dont beaucoup sont affectés ; mais ces immigrants gagnent facilement leur vie, et ce n'est pas du tout l'indigence qui les rend lépreux. La lèpre, entrée dans un pays, s'y fixe par son propre poids : elle y est, elle y reste ; elle y reste par la chaîne des filiations et des autres transmissions. Il est fort possible que si, au lieu de quelques individus très rares et noyés dans une immense population, on voyait arriver en Europe un certain nombre de familles affectées, la lèpre y reparaîtrait, s'y maintiendrait et y croîtrait comme par le passé.
Dans les colonies, toutes les races européennes y sont prises : Irlandais, Écossais, Anglais, Hollandais, Danois, Allemands, Français, Espagnols, Portugais; les Américains des États-Unis ont le même sort (1). Ne pensons pas que ce soit temporairement : lorsque la famille s'établit sui- les lieux, le mal s'établit dans son sein.
On dira que cela tient au climat : il n'en est rien, puisqu'il y a des colonies et la lèpre sous toutes les latitudes ; que ce n'est que dans les contrées oii la maladie est déjà endémique : il
(1) On voyait à Molokaï, en 1876, au milieu des Hawaïens, 2 Anglais, 2 Allemands, 2 Américains, un habitant de l'île Maurice et 12 Chinois.
DE LA PLUS GIIANDU I'AUTIE DE l'euhol'e. 263
n'en est rien encore, puisqu'elle ne l'était pas au Canada, quand elle y a attaqué des Anglais et des Ecossais. Si on l'avait abandonnée à son libre cours, croit-on bonnement qu'elle se serait arrêtée devant la civilisation de Québec, Montréal et New- York? Ainsi, nous pensons qu'il n'y a pas de confort qui tienne, et que la lèpre pourrait très bien rentrer en Europe. Et qui sait l'avenir?
Mais quand il serait vrai qu'un progrès dans le confort pût, à lui seul, éteindre le fléau, ce progrès était-il donc si réel et si universel au quinzième et au seizième siècle, lorsque la lèpre s'est mise à diminuer et à s'éteindre (car il ne s'agit pas du dix-neuvième siècle), qu'il soit juste de lui attribuer ce profond et universel nettoyage ? Maintenant même, alors que depuis deux cents ans on ne connaît plus cette affection, n'y a-t-il pas dans l'extrême misère matérielle et morale de quelques classes des grandes villes vingt fois matière à la lèpre ? Ne trouverait-elle pas dans certaines maladies les plus vives amorces ? Et les campagnes ? offraient-elles des améliorations si considérables ; et n'y mène-t-on pas aujourd'hui encore à peu près le même genre de vie que l'on menait il y a plusieurs siècles ? Les changements y sont-ils si essentiels, et ont-ils tellement fortifié les constitutions et les santés qu'ils les aient rendues invulnérables? On reconnaît au contraire que les constitutions se sont affaiblies. Peut-on soutenir encore
que tous les lieux d'Angleterre, d'Allemagne et de France doivent leur préservation à la supériorité de leur vie matérielle comparée à celle de Bergen, le nord de l'Italie, Lisbonne, Funchat, Surinam, Demerara, etc., oîi règne la lèpre ?
Enfin, l'entière certitude du caractère héréditaire, et, pour nous, du caractère contagieux, ainsi que les preuves palpables tirées de la diminution et cessation du fléau, en plusieurs lieux, par une séparation sévère, nous montrent clairement la part souveraine qu'a eue pour la délivrance de l'Europe cette longue guerre de plus de mille ans faite au mal parles lazarets,les villages réservés, les habitations à l'écart, les signes distinctifs enjoints aux malades, les lois spéciales, et surtout la terreur de la contagion. Les progrès de la civilisation ont facilité les résultats ; mais à la séparation active et passive revient l'honneur essentiel. » S'il a fallu tant de siècles pour l'extirpation, c'est que le mal était trop grand, et échappait par trop de fissures pour qu'on pût le maîtriser promptement.