I. — OBIGINE ET ACCROISSEMENT
Les indigènes des deux Amériques étaient jadis totalement exempts de la lèpre ; et les tribus nombreuses qu'on voit au Venezuela, dans les Guyanes, au Brésil, vivre indépendantes et sans relation avec les colons, sont encore préservées (1). Quand donc
(1) Ms'^Emonet, préfet apostolique de la Guyane française, nous écrit : « Je n'ai jamais connu aucun cas de lèpre parmi les tribus sauvages d'Indiens et de noirs. Pourtant j'ai remonté pour les visiter jusqu'à 200 milles marins de leur embouchure les fleuves Maroni et Oyapock. »
206 LA LÈPRE A TniNIDA.D.
la maladie i'at-ellc introduite ? Nous lisons : « Schilling, Nissœus, Bajon, Dazille, la commission royale de Cayenne, Campet, Rodschied, sont unanimes pour reconnaître qu'elle l'a été par l'importation des nègres (1). » Il y a lieu, ce nous semble, de douter fortement que les nègres méritent les premiers cet honneur, et de penser que les conquérants pourraient avec justice le réclamer pour euxmêmes, ou tout au moins avoir droit au partage. Les Espagnols et surtout les Portugais n'avaient pas besoin des nègres pour faire cette dot au nouveau monde.
Tandis que la lèpre, qui ravageait autrefois l'Europe, a disparu de France, d'Angleterre, d'Allemagne, etc., elle a continué à sévir dans plusieurs États, parmi lesquels il faut compter le Portugal et l'Espagne avec leurs dépendances. Elle s'y trouve encore, et elle y régnait sans doute bien davantage à l'époque de la découverte de l'Amérique (1492).
C'est dans le siècle même de cette découverte que les Portugais occupèrent Madère (1418), et les Açores(1422) ; et un peu après, que les Espagnols restèrent paisiblement maîtres des Canaries (1512). Or les uns et les autres, sans nul secours des noirs, apportèrent dans ces nouvelles possessions, la maladie avec eux, et elle y sévit toujours pour le malheur des colonies qui reçoivent des flots d'émigrants. N'ont-ils donc rien apporté à
(I) D-- Landré, p. 2.
lA LÈPRE A TIVINIDAD. 267
l'Amérique ? Il paraîtrait que si, puisqu'un de leurs plus intrépides conqiiistadors et chercheurs d'or, Don Gonzalo Ximénès de Quesada, mourut de la lèpre dans des régions voisines de Trinidad (1579) (1). Toutefois il est bien certain que la maladie s'accrut étrangement lorsque, en 1501, on se mit à faire la traite pour le compte de l'Amérique.
Mais l'île de Trinidad ne fut pacifiquement occupée qu'assez tard (1622), et n'eut qu'alors aussi des esclaves africains. Deux écrivains del'ordre de Saint-Dominique nous ont laissé des récits et des descriptions des Antilles dès les premiers temps de leur conquête, et lorsqu'on les disputait encore aux Indiens : le Père du Tertre, qui écrivait en 1 648, et le Père Labat, en 1722. Quoiqu'ils entrent dans de menus détails et parlent des maladies de ces îles, ils ne font pas la moindre mention de la lèpre, ce qui fait voir qu'à ces dates elle n'existait pas, ou était si rare qu'elle ne frappait pas les regards des observateurs.
Jusqu'au commencement de notre siècle elle fut peu ou point remarquée à Trinidad. Le premier intendant de la léproserie, M. Rochard, qui, né en 1792, porte avec beaucoup de vigueur ses quatrevingt-six ans, et a vécu à la fois sous la domination espagnole et sous la domination anglai.se qui lui succéda (1797), nous a raconté maintes fois qu'il se rappelle parfaitement avoir entendu dans sa jeunesse, et
(1) Borde, Histoire de la Trinidad. t. I, p, 141.
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vers 1805, signaler trois personnes appartenant à trois familles distinctes, qu'on disait être les premières victimes. Ily avait deux personnes blanches dont l'une était venue d'une île voisine, et une femme j de race noire, dont presque tous les enfants contractèrent la maladie. La population, en 1805, était de 30,000 (29,940) âmes. L'époque de ces débuts apparents, sinon réels, est confirmée par les faits suivants:
• Les malades, qui n'avaient pas d'abord attiré l'attention, la provoquèrent en se multipliant. Ils étaient déjà assez en vue en 181 3 pour que le gouverneur Woodford, à l'instigation d'un .émigré français, le général Loppinot, songeât à établir un Asyle. Il ordonna donc une enquête dans toute l'île, pour se renseigner sur le nombre : elle indiqua soixante-treize malades. La question dormit jusqu'en 1815, et revint alors au Conseil législatif. Nouvelle enquête du même gouverneur : elle' donna soixante-dix-sept malades. On jugea que le nombre était trop faible pour qu'un hospice spécial fût nécessaire, et il n'y eut pas d'Asyle. Que ces chiffres de soixante-treize et soixante-dix-sept ne soient pas rigoureux, cela est certain ; mais ils sont une indication suffisante pour servir de jalons précieux dans une statistique plus exacte (1). Le délai du gouverneur Woodford dans l'érection d'un
. (d) Nous les devons à l'obligeance de M. Fraser, qui prépare
une Histoire sw les temps modernes de Trinidad.
Asyle fut, à notre sens, un très grand malheur : si on eût pris la maladie à son début, et agi comme on le faisait presque en même temps à Curaçao et au New-Brunswick, on eût pu obtenir le même résultat.
Les années s'écoulèrent, et la marée montait toujours: il fallut enfin aviser. Dix ans après, vers 182'4, on fQt obligé de construire sur les coteaux de Laventille, qui dominent la ville, des cases pour loger les trop nombreux infortunés qui erraient dans les rues. Cependant, comme les malades en descendaient encore pour demander l'aumône, et que leur présence donnait lieu à des plaintes, on songea à éloigner l' Asyle (1840). Dans la pensée d'un établissement nouveau, le gouverneur Mac Leod, qui avait en vue un îlot éloigné de quelques milles, ordonna une nouvelle recherche des malades. Cette ibis, au lieu de trouver le nombre trop faible pour nécessiter un établissement particulier, on le trouva trop grand pour que la petite île pût le contenir (1).
Une ordonnance fut en conséquence rendue (1841) pour l'établissement d'un Asyle pour les lépreux indigents. Nous en avons déjà cité le préambule : « Attendu que la maladie contagieuse appelée lèpre s'est augmentée dans la colonie pendant ces dernières années, particulièrement
(1) Nous n'avons malheureusement pu réussir à nous procurer ce nouveau chiffre.
270 LA. LÈPRE A TRINIDAH.
dans le voisinage de la ville de Port-d'Espagne,. . » C'est donc Vaugmentalion de la maladie dans la colonie qui engage à ériger l'Asyle. Rendue par le gouverneur, avec l'avis etle consentement du conseil du gouvernement, l'ordonnance ne mentionne cet accroissement qu'avec connaissance de cause, et à la suite d'nne enquête ad hoc. On avait probablement devant les yeux les premiers essais et les chiffres de 1813 et 1815. Elle signale un second fait, qui subsiste encore aujourd'hui, c'est que les progrès du mal sont particulièrement dans le voisinage de la ville. Sans doute on désigne ainsi la côte qui s'étend de Port-d'Espagne à Chaguaramas.
Cette augmentation était une augmentation absolue, et non pas seulement proportionnelle à la population. Une augmentation qui ne serait que proportionnelle n'en serait véritablement pas une. La population, du reste, si l'on excepte les huit ou dix premières années de l'occupation de l'île par l'Angleterre, marcha, jusqu'à l'importation des coolies, avec une extrême lenteur. C'est au point que de 1805 à 1838, en trente-trois ans, il n'y eut que 9,338 d'accroissement, soit 284 par an. Dans les dernières années surtout, sur lesquelles porte l'observation de l'ordonnance, la population était presque stationnaire :
1833 39,04;; habitants.
LA LÈPRE A ïniNIDAD. 271
L'augmentation des malades était donc une augmentation très réelle, indépendante de celle des naissances, et d'autant plus digne d'attirer l'attention. Nous pouvons môme nous en faire quelque idée, puisque nous savons qu'en 1845 les cases de Laventille contenaient trente-six malades. Trente-six malades au lazaret en supposent de
2 à 400 dans la colonie. La population s'étant peu accrue, ces centaines de malades, surajoutés aux
3 de 1805 ou aux 73 de 1813, dépassent de beaucoup ses progrès réguliers.
A cause donc de cette augmentation que constataient le gouverneur et le conseil exécutif, d'anciennes casernes furent disposées, à une heure de la ville, sur le bord de la mer, dans une fort belle position, en un lieu abondamment fourni de ces arbres à panache élancé et abondant que l'on nomme des cocorites ; et, en 1845, par une belle nuit, on y transféra tous les malades qui habitaient Laventille. Ils étaient, avons-nous dit, au nombre de trente -six.
La même année commençait l'importation des Hindous,
Depuis cette époque, que s'est-il passé? La marche ascendante, que l'on signale dans les quarantecinq premières années du siècle, s'est-elle ralentie, ou a-t-elle continué? Dans son questionnaire de 1863, le Royal Collège avait inséré cette demande: « Avez-vousdes raisons de croire, d'après
272 LA LÈPRE A THINIDAD.
votre connaissance personnelle, que la maladie durant ces dernières années, c'est-à-dire depuis quinze ou vingt ans, s'est accrue ou non dans la colonie ? »
De Trinidad, trois docteurs répondirent. Nous ne saurions mieux faire que de laisser parler la science, et de prêter toute notre attention (1) :
Le D' Saturnin dit : « J'ai des raisons dépenser que la lèpre a décru durant ces douze dernières années. »
Le D'" Murray : « Il me paraît certain qu'elle s'est accrue durant ces vingt dernières années. »
Le D' Anderson : « Je ne puis penser ni qu'elle ait crû ni qu'elle ait décru. »
Qui sait si le comité ne s'est pas, à cette lecture, démenti de son sérieux, et quelque peu égayé ? Cette dissemblance d'opinion prouve, entons cas, que la réponse n'était pas très facile. Nous sommes de l'avis du D' Murray, et nous disons que le nombre s'est toujours augmenté plus que ne le comportait la marche de la population. Voici nos raisons :
l°Ce sera d'abord l'inventaire que nous avons essayé, et que l'on verra plus loin. Nous arrivons pour l'île entière au chiffre de huit cent soixante. Tout de suite on est frappé par les deux termes extrêmes :
[i) Rapport, p. 40.
180b 3 malades. 1870 800 —
2° Nous avons interrogé beaucoup de personnes anciennes, parmi lesquelles de très honorables médecins ; et il n'y en a pas une seule qui n'ait fortement affirmé que le nombre avait considérablement augmenté; que l'on voyait autrefois fort peu de ces malheureux que l'on rencontre aujour d'huipartout, malgré le très gros prélèvement que fait l'Asyle; et que l'on citait j adis avec effroi quel ques rares familles, tandis que maintenant c'est avec un autre genre d'effroi que l'on assiste, dans les familles aisées comme dans les autres, à leur multiplication désolante.
3° Quoique les chiffres de l'Hospice ne puissent servir de mesure exacte, parce qu'ils résultent de plusieurs causes indépendantes de la maladie, ils forment néanmoins une assez bonne échelle proportionnelle. Les voici:
1845 36 malades, transférés de Laventille. 1847 47 — — —
(Jusqu'à cette époque, le chiffre, au dire de l'intendant, M. Rochard, n'avait jamais dépassé 64.) 1870 70 — ,
(Agrandissement de l'Asyle par le gouverneur Longden.)
30 juin 1878 125 —
LA. LÈI'IIE A TRINIDAJ).
Depuis quelque temps le nombre change peu, parce que l'Hospice est toujours au complet. Mais si le local et les ressources le permettaient, le premier chiffre de trente-six n'aurait pas seulement triplé, mais sextuplé et davantage.
4° L'importation des Hindous ne pouvait qu'augmenter beaucoup la quantité des malades. Si les données de l'Asyle ne nous trompent, cette race en offre, chez nous, un tiers déplus que celle du pays. Avec trente mille Hindous, on doit avoir un minimum de trois à quatre cents lépreux.
Le nombre des lépreux a donc crû grandement. Mais la population progressait aussi : le double avancement était-il parallèle ? Comparons :
Année. Population. Nombre des malades.
Peut-il y avoir erreur? En 1800, on ne voyait pas de malades ; et en 1 878 , il y en a 1 25 à l'Asyle, et près de mille dans la colonie ? — Avançons un peu: si en 1813, avec une population d'environ 32,000 âmes, on comptait 73 malades; en 1878, proportion gardée, avec 120,000 âmes, on ne devrait en compter que 250. Il s'en trouve donc presque quatre fois plus que ne comporterait le progrès de la population. Il est vrai que les recherches n'ont pas été faites de la même manière : on
LA. LÈPRE A TIVINIDAD, 275
n'a probablement pas en 1813 relevé tous les malades riches ou pauvres, et ceux qui étaient peu affectés comme ceux qui l'étaient beaucoup, ainsi que nous l'avons fait en établissant le dernierchiffre ; pourtant il n'est pas supposable que l'investigation, qui était faite sous un gouverneur soigneux et exact, eût omis les trois quarts des malades.
Mais pourquoi tant de raisonnements ? Ne considérant que les familles, sur lesquelles la constatation est plus large et plus facile que sur les individus, nous savons bien que, au commencement du siècle, on montrait trois familles ; et aujourd'hui, sans sortir de Port-d'Espagne, nous en trouverions plus de 100, car nous en connaissons personnellement environ 75. Nous parlons ici de familles du pays. Ce malheureux accroissement dans leur nombre, et spécialement dans le nombre des familles fortunées, frappe, avons-nousdit, toutle monde. Ainsi, ce n'est pas uniquement à l'importation hindoue qu'il faut s'en prendre ; la population générale se gâte également. Il n'y a donc plus de méprise possible sur les progrès du mal.
A quelles causes faut-il l'attribuer? A toutes ses causes ordinaires : hérédité, rapports de sexes, contagion , immigration , cas spontanés peutêtre. L'immigration, qui comprend la venue des Africains, des Hindous, des Chinois, des Portugais et de certains habitants des colonies voisines, est une cause très énergique, et appelle spéciale-
ment la réflexion. Ne récriminons pas cependant contre nos voisins, parce que nous devons bien leur rendre ce qu'ils nous prêtent.
En dehors de l'hérédité et, après elle, croyons que des mœurs qui n'en sont pas ont puissamment contribué à infecter la colonie.