CHAPITRE II
La contagion, ou transmission morbide d'une personne malade à une personne saine, peut avoir lieu, ou par la déposition de la matière morbifique
l'étendue du mal, une idée seulement, car nous n'avons pas eu rinleiUion d'exprimer les nuances. On verra que la lèpre est sous toutes les latitudes.
sur une partie apte à l'absorber, et c'est Vinoculation ; ou par l'intermédiaire de l'air, et c'est \infectinn ; ou par les rapports des sexes, ou par contact et étroite proximité, et c'est la conlayinn proprement dite.
Ces modes différents ne sont que des formes diverses d'une seule et même action, la communication de la matière funeste. Que ce soit par une plaie, que ce soit par les miasmes infectieux que répand le malade, que ce soit par le contact, au fond, il s'agit d'actes semblables qui s'opèrent par plusieurs voies et avec plus ou moins d'activité. Et qui pourra fixer les, limites exactes entre l'inoculation, l'infection et la pure contagion ? N'est-il pas des cas oiî l'inoculation et la contagion se confondent, et oià il serait bien difficile de préciser s'il y a l'une plutôt que l'autre ?
Cependant, autant pour rester dans les données du « Royal Collège » et répondre à sa question, que par le motif qu'il y a dans Tinoculation et dans les rapports des sexes quelque chose de distinct, nous n'entendrons par contagion que celle qui provient du contact ou de l'étroite proximité, et aussi de Y infection {{). Nous joignons à la contagion Yinfec-
(i ) Nous avons dit plus haut que, dans le rapport des D" Mangel et Walt, de la Guyane britannique, nous avions retrouvé des vues déjà consignées dnns notre travail. Telle est celle sur l'importance de Vinfccfion. Nous ne changerons rien à ce que nous avions écrit el que notre posilion spéciale, dans mie léproserie,
Dli LA CONTAGION. 13
tiori, dont le « Collège » ne dit mot, parce qu'elle est inséparable de l'étroite proximité, qu'on ne saurait faire la part de chacune, et que, dangereuse et suffisant très probablement à la transmission, nous sommes en la signalant dans la pensée même qui provoque les recherches du ministre.
Tout lépreux n'exhale pas une mauvaise odeur ; mais beaucoup la répandent. Lorsqu'il y a des plaies, et surtout certaines plaies purulentes, lorsque les narines et toutes les voies respiratoires sont ulcérées et même détruites, lorsque les tubercules crèvent, lorsque des sueurs exagérées inondent le corps, il s'échappe une fétidité insupportable. Dans les léproseries, les salles, les réunions de malades, les cours mêmes sont quelquefois nauséabondes au suprême degré. Il ne faut point uniquement parler du danger de rester dans une même chambre ; au dehors, à trente et quarante pas, on est infecté. Un homme passe, et il laisse derrière lui une longue traînée irrespirable. Jusque dans notre chambre, qui est au premier étage, monte l'odeur. Ainsi, il est tel malade qui pourrait parfaitement infecter des voisins logeant à quelque distance. Faut-il panser de mauvais ulcères, cette odeur s'attache aux habits, aux mains, au corps entier qui la porte avec soi tout le jour. On change de vêtements, l'odeur reste ; on se lave au vinaigre,
nous incitait particulièrement à môme de constater et de préciser. I.a coïncidence d'opinions parlera par ellc-inôme.
et plusieurs fois, elle persiste toujours ; on entre dans un appartement, et toutes les personnes présentes se reculent, croyant sentir un lépreux. L'impression séjourne dans les fosses nasales ; on respire constamment cette putréfaction, elle s'attache à la bouche, elle pénètre plus avant, et descend à l'intérieur ; la nourriture répugne, on mange, et l'on pense mâcher la lèpre.
Qu'est-ce que le simple toucher d'un lépreux auprès de cette inoculation aérienne profonde, auprès de cette atmosphère souillée de mille et mille corps immondes et de ces flots de gaz méphitique qui balayent incessamment dans tout leur parcours les muqueuses sensibles de la respiration, et vont remplir les poumons?
Un de nos malades, et il n'était pas de ceux qui répandent le plus d'infection^ voulut un jour se rendre dans sa famille. Il prit le petit steamer qui longe les côtes de notre île, et s'assit dans un coin. Bientôt les voisins, incommodés, sans savoir d'où venait l'odeur, en cherchèrent la source ; ils la reconnurent, se plaignirent, et le pauvre lépreux dut retourner à terre.
Le T. R. P. Limbour, de la Congrégation du Saint-Esprit, qui fut quatre ans à la tête de la léproserie de Bourbon, à titre de directeur temporel et spirituel, nous a écrit une lettre pleine de documents précieux sur la lèpre dans cette colonie. On les trouvera répartis dans le cours de ce Ira-
vail. Sur le point actuel, il nous dit : « Chez un g-rand nombre de nos frères qui prolongeaient leur séjour à la léproserie, pour ne pas dire chez tous, se produisaient des accidents gastralgiques très prononcés. Le R. P. M..., mon prédécesseur immédiat, a dû quitter le poste à cause de ses fréquents vomissements dans l'administration des sacrements (confession, extrême-onction, catéchisme, etc.). Il prenait pourtant bien des précautions, telles que crémation d'encens, respiration de camphre, eLc. Jeune alors, j'appelais ces précautions des manies ; mais j'ai été forcé de chang'er d'opinion. La cause uniforme de ces désordres d'estomac était \ infection. »
Nous dirons comment, chez les Juifs, les lépreux étaient obligés de se couvrir la bouche, et d'éloigner les passants; et comment, au moyen âge, dans certaines contrées européennes, ils devaient se placer de telle manière que le vent emportât les exhalaisons loin de leur visiteur. Nous savons d'autant mieux combien cette précaution était sage, que, dans les longs entretiens que notre ministère nous porte à avoir avec les malades, nous en éprouvons la nécessité, et nous faisons notre possibl&pour la prendre.
Plusieurs médecins, tels que Arnaldus et Schilling, ont considéré l'infection comme une cause suffisante de contagion. C'est aussi l'opinion du répondant de Ceylan. Un vieux Siamois disait à un
missionnaire, qui nous l'a répété: « Ouand vous confessez des lépreux, veillez bien à ne pas respirer leur haleine. » Une chose seulement nous étonne, c'est que l'on parle si peu d'un fait aussi saillant.
Est-il donc surprenant que l'on puisse contracter par les voies respiratoires une maladie qui attaque surtout les voies respiratoires ? Nous savons des personnes qui se trouvèrent mal, d'autres qui furent tout le jour indisposées pour avoir, principalement le matin, avant d'avoir pris aucune nourriture, pansé et respiré des plaies très fétides. Nous citerons deux cas de contagion extrêmement certains, et tous deux attribués par ceux qui en furent les sujets à l'infection même. Ces deux cas, ainsi que beaucoup d'autres, portent sur des personnes qui ne touchaient point aux ulcères. 11 faut d'autant plus compter sur l'infection et s^en méfier, que l'attention n'est pas toujours présente ; et même l'atmosphère peut être remplie d'atomes dangereux que les poumons absorbent incessamment sans que l'odorat les perçoive. Telle personne croira ne jamais respirer de miasmes délétères, qui en respireraau contraire perpétuellement ; et la contagion s'exercera sans qu'elle ait le plus léger soupçon.
Pour en revenir à la contagion en soi, et sans prétendre parler d'un contact ;i sec et rapide, sur lequel on ne saurait se prononcer, mais entendant
par contagion, et les contacts fréquents, et la proximité avec l'infection qui l'accompagne souvent, notre opinion est que la lèpre est contagieuse à tous les degrés, et surtout dans ses degrés les plus avancés. Nous en aurons de nombreux exemples : elle l'est par le coucher dans un même lit, par une longue proximité, par l'infection, par des sueurs abondantes. A fortiori l'est-elle par la cohabitation ou les rapports des sexes. Alors elle peut s'exercer non seulement lorsqu'il n'y a que des taches, mais encore lorsqu'il n'y a pas même de signes apparents, et que la maladie ne doit se manifester que bien des années après. Dans ce cas, la personne affectée paraîtrait donc malade, et mourrait même, longtemps avant que la personne qui lui a communiqué son mal montrât des signes. Et ne seraitil pas possible que ces signes n'apparussent jamais, et qu'une personne restant extérieurement exempte toute sa vie, mais de famille lépreuse, transmît son mal à son époux comme elle le fait à ses en fants ?
L'action contagieuse que nous venons de décrire se suffit à elle-même. Il ne faut point dire qu'il soit nécessaire que le sujet soit disposé par certaine maladie antérieure , par l'appauvrissement du sang, etc., et que si la contagion parfois s'exerce, elle ne le fait que d'une manière accidentelle. C'est là une pure hypothèse, et qui ne repose point sur l'observation des faits. Des personnes très
saines , de constitution et santé excellentes , et de tout âge, sont parfaitement attaquables. On en verra les preuves. Qui oserait assurer que la respiration de cet air putride est tout à fait innocente, ou qu'un enfant sain peut, sans le moindre danger, dormir dans le même lit avec un autre enfant ou avec un adulte tout imprégné de lèpre, quoique sans ulcère, ou même en faire sa société habituelle ?
Nous ne parlons point de la vaccine et de la lactation, qui ne sont pas de notre sujet.
On demandera combien il faut de temps pour que cette contagion s'exerce. S'il s'agit des rapports des sexes, il est certain^ par beaucoup de cas, dont nous rapporterons quelques-uns, qu'un seul acte peut amener l'infection. Mais, en laissant ce point, on conçoit que la durée requise pour la communication dépend des circonstances, et que plusieurs éléments influent sur le résultat, comme le stage oii se trouve la personne infectante, la disposition et susceptibilité de la personne saine, son âge, son sexe, sa constitution, son régime, son hygiène, les précautions qu'elle prend, la fréquence des rapports, leur intimité, les faits accidentels, etc. Mais les premiers symptômes extérieurs pouvant apparaître, comme on le verra, au bout de quatre ou six mois et moins encore, il est clair que, déduisant la période ordinairement assez prolongée d'incubation, on arrive dans quelques cas
à une transmission très prompte. Il est donc possible qu'il n'y ait pas d'exagération dans certains récits qui nous montrent des personnes devenues lépreuses par une communication de quelques instants.
Une considération confirme dans cette pensée, c'est que le mal, lorsqu'il éclate, procède, non pas toujours, mais assez souvent, avec rapidité, et accumule les symptômes. Ces symptômes, d'après Danielssen et Boeck, résulteraient d'une composition anormale du sang, trop chargé de fibrine et surtout d'albumine, qu'il irait déposer dans les organes divers, pour produire taches, tubercules, anesthésie, etc. Quoi qu'il en soit, l'organisme n'a pu devenir assez engorgé, et l'état assez vicié pour éprouver tant de ravages, qu'avec un certain temps, qui est la période latente. Lors donc que le mal se déclare au bout de trois ou quatre mois, on peut supposer que ces trois ou quatre mois ont été en partie ou en totalité la période d'incubation, et qu'ainsi la première communication fatale a été assez rapide. On n'a pas lieu d'en être surpris, puisque la contagion et l'inoculation se touchent et parfois se confondent, et que cette dernière est instantanée. Cette rapidité possible indique de quelles précautions doivent user ceux que les circonstances mettent en contact avec les malades.
Mais combien de temps dure cette période latente, ou combien 'de temps s'écoule depuis la
première déposition du germe infectieux jusqu'à la saillie extérieu^-e des premières marques du mal ? Nous répondrons, comme plus haut, que cela dépend des circonstances. Dans nos nombreux exemples, on trouve pour cette première manifestation les termes de quatre mois, six mois, un an, deux ans, trois ans, etc. On en a aussi de très longs, ainsi qu'il arrive pour ces Européens qui, ayant résidé dans des régions infectées de la lèpre, voient, à leur grande et pénible surprise, éclater, huit ou dix ans après leur retour, un mal qu'ils ne soupçonnaient pas. Même, parmi les personnes de service auprès des malades, nous rencontrons les délais' de huit et dix ans. Et que penser de ces transmissions d'un grand-père et même d'un arrière-grand-père à ses petits-fils et arrière-petitsfils par des pères qui n'offrent aucune atteinte visible ? La maladie couvera donc, non pas seulement dix ans, mais pendant des générations entières. Ainsi, flottant entre peu de mois et plusieurs générations, la période d'incubation n"a d'autre durée que celle qui est déterminée par la multitude des positions et des incidents divers.