‹ La liberté de conscienceChapitre 112 sur 269 · PARTIE II. LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

PARTIE II. LA RÉVOLUTION

du pouvoir, et qui était obligée de fonder le droit sur la continuité du fait. De là l'existence des privilèges de la noblesse, qui était, comme la royauté, un fait historique et divin, divin parce qu’il était historique. Le caractère d’une société ainsi constituée est d’imposer une religion, de fonder le droit sur la tradition, et à défaut de la tradition, sur la volonté royale, d’identifier le droit avec le privilège, et de ne pas accorder de droit politique à la classe infime de la nation. Elle est, en un mot, éminemment conservatrice, puisqu’elle ne peut s’écarter de ce qui dure, sans s’écarter du droit : conservatrice du dogme religieux, conservatrice des formes de la constitution, conservatrice de l’organisation hiérarchique de la société. Elle fait constamment la guerre aux nouveautés théologiques , aux nouveautés politiques, et aux parvenus. Imposer la droit, maintenir la tradition, s’opposer aux innovations : telle était la tâche que la société morte en 1789 s’était donnée.

Mais comme il n’est pas au pouvoir de la force de supprimer l’idée , mais seulement de la gêner et de la retarder, l’innovation s’introduisait de toutes parts dans ce monde si bien gardé. Ne pouvant modifier les lois, elle saisissait les mœurs, et par les mœurs, elle menaçait les lois. Au seizième siècle, la réforme ; au dix-septième, la philosophie ; au dix-huitième, Y Encyclopédie; Luther, Descartes, Voltaire: la Révolution arrivait à grands pas! Le droit divin, déjà à l’agonie, accorda, octroya le droit populaire, qui se serait bien passé de la permission. Les élus de la nation s’assemblèrent à Versailles ; à peine y étaient-ils, que la Bastille s’écroula d’elle-même. Le tiers état, le troisième ordre, le dernier, appela à lui le clergé et la noblesse : ils résistèrent, il fallut céder: la tradition était morte. Par quel miracle ces plébéiens, ces corvéables, ces conquis mettaient-ils leurs maîtres à leur niveau? Qui battait en brèche d’une façon si triomphante le privilège? Était-ce la force? Non; c’était rennemi propre du priyi-»

lége, c’était le droit. Le jour s’était fait sur la nature des sociétés, sur l’origine du pouvoir, et la nation sentait enfin qu’il y avait contradiction entre les principis du droit naturel et ceux du droit féodal. Elle voulait bien respecter la propriété, si la propriété était légitimement gagnée, et le pouvoir, si le pouvoir était établi par elle-même, et organisé en vue de la justice et de l’intérêt commun; mais elle ne voulait pasêtre plus longtemps la propriété du roi et des nobles, et la dupe du privilège. Déjà, toutes les fois qu’il y avait eu des états généraux, on avait vu le droit défendu contre le privilège, la . justice contre la tradition, par quelque ferme esprit sorti de la plèbe. La protestation troublait les âmes, sans apporter une complète conviction, parce que le préjugé était trop enraciné et trop armé. Mais à présent, il était tout nu. Voltaire lui avait arraché son prestige, et le peuple éclairé, voyant enfin les choses comme elles sont, s’était retiré des privilèges, et leur avait ôté leur force. La rapidité de la Révolution n’étonne que parce qu’on oublie qu’elle renverse des fantômes. Le tiers état était le maître, parla force de la raison, avant de l’être par la soumission du clergé et de la noblesse. Cette première victoire, qui remettait le peuple à sa place, rendait la nuit du 4 août nécessaire. En effet, il aurait fallu que le peuple reconstruisît de ses propres mains les privilèges sous lesquelson l'accablait. Le roi ne voulait pas sanctionner les décrets du 4 août, mais pourquoi? Parce qu’il était sous le coup d’une erreur profonde : il se croyait vivant 1 L’Assemblée, pendant que Louis XVI songeait à employer son veto , tenait le droit de veto dans sa main, et s’apprêtait à le broyer. Le 21 janvier n’a détruit que la personne du ioi, l’individu, un homme qui portait le nom de Louis XVI; mais de roi de France, il n’y en avait plus depuis longtemps. Et ce n’est pas parce que le roi de France avait perdu son nom pour s’appeler, de par l’Assemblée, le roi des Français; ce n’est pas parce qu’il avait été dépouillé du pouvoir législatif ; ce n’est pas parce

Page 1